La Danse Corps et Graphies - Mémoires - Marie Taglioni -Première "livrée"

Feuillets de souvenirs, feuilles et programmes de scènes, de coulisses et du temps fané, derrière le rideau fermé sur la gloire, après le ballet… Marie Taglioni dans ces notes chorégraphie le bal et autour d'elle, danser, aux tours d'ailes romantiques, [la] Sylphide.
Des Mémoires de la ballerine, en livret épars, quelques "livrées" au chapitres des ans.

Lorsqu'un "jeté" de souvenirs est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [la] danse" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil du "temps". Le "Table[au] des mémoires" se dessine par touches…

Mémoires
Marie Taglioni
Manuscrit autographe, Bibliothèque-Musée de L'Opéra de Paris

Table[aux] des Mémoires

En Suède, 1802
L'an 1802. Mon père Philippe Taglioni alors un des premiers artistes de l'Académie Impériale de Musique à Paris, fut engagé comme Premier Danseur pour le Théâtre de Stockholm, où il trouva son art fort arriéré. Les chaconnes et sarabandes y étaient encore de mode, les Zéphires étaient costumés de jupes en satin bleu ou rose, culottes courtes et bottines à talon de même étoffe et de même couleur et les ailes attachées par dessus un justaucorps qui avait l'air d'une cuirasse ; aussi peut-on facilement se figurer l'espèce de révolution que produisit sur la scène l'apparition de mon père, vêtu d'une légère tunique à la grecque, les ailes fixées sur un maillot couleur chair paraissant ainsi adhérer aux épaules, sa chaussure fine et légère. La sensation fut tout à son avantage, il faut dire aussi qu'il était très beau, admirablement bien fait, avait un profil parfait, une taille moyenne et très élancée. Tous les artistes (hommes) étaient furieux, ne pouvant disconvenir qu'il ne fut très bien ainsi, mais ils prétendaient que ce costume de Zéphire était fort inconvenant, ayant l'air d'avoir mis certain vêtement par dessus son pantalon ; malgré leurs critiques, ils l'imitèrent, mais ne purent imiter sa grâce, sa légèreté et la perfection de sa danse. Mon père avait un charme extrême dans toute sa personne et une grande distinction.

Le Seigneur qui avait été envoyé à Paris pour y engager des artistes avait donné au jeune Taglioni une lettre d'introduction auprès de mon grand-père. Enthousiaste pour tout ce qui arrivait de France, il prit conseil de ce jeune homme pour ses costumes avec d'autant plus de confiance qu'il le savait lié avec le grand tragédien Talma. Monsieur Taglioni, alors âgé de 25 ans, demanda la main de Mademoiselle Sophie Karsten, qui lui fut accordée. Je suis le premier enfant de ce mariage, née le 23 avril 1804. Et le premier mot qui fut dit sur moi fut : "Mademoiselle Taglioni est arrivée. - Vraiment, répondit-on, est-elle jolie, danse-t-elle bien? - Eh, vous m'en demandez trop, je ne suis pas sorcier, elle n'est au monde que depuis quelques heures". Toutes ces questions faites au sujet de Mademoiselle Taglioni se rapportaient à ma tante, il avait été question de la faire venir en Suède, mais cet engagement ne put avoir lieu, d'où le quiproquo.

J'avais à peine un an lorsque mon père et ma mère quittèrent la Suède pour se rendre à Vienne, en Autriche. Le voyage, me disait ma mère, fut des plus pénibles ; à part les soins que mon âge réclamait, elle était de nouveau grosse, les routes détestables, elle se tenait la plus grande partie du jour à genoux pour éviter autant que possible les cahots de la voiture, les auberges où ils s'arrêtaient étaient sans ressources, il fallait aller soi-même à la cuisine pour y accommoder ce qu'on pouvait y trouver. Heureusement que ma mère était habile cuisinière, dans les pays du Nord, en Suède surtout (dans ce temps-là du moins), il entrait dans l'éducation des jeunes filles, qu'importe son rang dans la société, d'apprendre à faire la cuisine afin de devenir bonne ménagère ; ma mère et sa cousine avaient appris chez le cuisinier de la Cour, elles dirigeaient toutes deux le ménage, chacune avait alternativement sa semaine, et mon grand-père, qui était très difficile, dînait chez lui de préférence la semaine de sa fille. Mais si un des mets était manqué, il disait au domestique : "Servez ce plat à Mademoiselle Sophie".

Revenons au voyage : il paraît que j'étais insupportable, je voulais toujours avoir ma mère auprès de moi, et lorsqu'elle était obligée de quitter la chambre, je poussais les hauts cris ; mon père cherchait par tous les moyens à m'amuser et à me calmer. C'était peine perdue, je voulais ma mère, enfin, perdant patience, mon père me donna une bonne correction dont je portai, au grand désespoir de ma mère, les marques pendant plusieurs jours. Aussi, à partir de ce moment-là, quoique le cœur bien gros, je n'osais plus pleurer. J'aurais, bien plus tard dans ma vieillesse, l'occasion de reparler de ce fait.

Souvenirs de mon enfance

…[1809]
De Stockholm nous nous rendîmes à Vienne. Je ne puis parler de cette époque que d'après ce que m'en à conté ma mère. J'étais trop jeune pour en avoir souvenance. Nous étions à Vienne lorsque cette ville fut bombardée par les français(1) et que Napoléon Premier y fit son entrée. Il paraît que pendant le bombardement, nous étions tous réfugiés dans les caves, d'autant plus que la maison où nous habitions était juste dans la direction du feu ennemi.

Ver cette époque, la direction du théâtre avait chargé mon père de monter un ballet. Il se trouvait fort embarrassé, n'ayant pas encore eu l'occasion d'en composer, et, pour se tirer d'affaire et être sur d'un succès, mon père mit en scène un ballet de Paris, intitulé Dansomanie, dans lequel il avait rempli le premier rôle, ballet comique et fort joli, qui eut le bonheur de réussir, et lors de l'entrée des Français à Vienne, le ballet fut représenté devant Napoléon.

Le lendemain soir de cette représentation mon père, étant allé au théâtre, s'était placé aux stalles de l'orchestre. Il y était entouré de militaires, et dans l'entracte, ces messieurs se mirent à causer assez haut pour être entendus de leurs voisins. Ils faisaient leurs observations et leurs critiques sur l'opéra qu'on représentait ce soir-là. Un des officiers dit : "Avez-vous vu le ballet d'hier qu'un certain Monsieur Taglioni prétend avoir été représenté à l'Opéra de Paris, tel qu'il nous le donne? Je pense que ce Monsieur se moque de ces bons Allemands, qui n'iront certainement pas vérifier le fait. Je suis un habitué de l'Académie Impériale de Musique et n'y ai jamais vu quelque chose d'aussi mauvais. Sans nul doute, ce Monsieur se croit un grand talent, et je jurerais qu'il n'a jamais mis les pieds dans ce théâtre". A peine avait-il fini sa phrase qu'un des abonnés entrait à l'orchestre et, passant devant mon père, lui donnait une poignée de mains en disant "Bonsoir Taglioni". L'officier qui venait de faire sa critique se tourna vivement vers mon père, et lui dit : "Vous êtes Monsieur Taglioni? - Oui Monsieur. - Celui qui a dansé hier soir? - Oui Monsieur. - Et vous avez entendu ce que je viens de dire? - Oui Monsieur. - Et vous ne m'avez pas prié de me taire? - Pourquoi l'aurais-je fait? Vous faites partie du public, vous êtes libre de donner votre opinion, surtout venant de Paris et étant un des habitués de l'Opéra, où vous avez dû voir le ballet de La Dansomanie. - Mais, l'interrompit l'officier, avec un gros juron, j'ai critiqué votre ballet, c'est vrai, parce que j'étais bien aise de faire mon embarras. Je n'avais jamais vu ce ballet, et pour la bonne raison que je n'ai jamais mis les pieds à l’Académie Impériale de Musique. Je vous avoue donc que je suis un fichu blagueur". Tous ceux qui étaient présents rirent de bon cœur à cet aveu. "Si vous le voulez bien, lui dit mon père, nous serons amis". Cette bonhomie toucha ce brave officier, qui devint un des meilleurs amis de la maison.

Il paraît qu'on menait la vie gaiement à Vienne, les bals masquées y étaient fort à la mode. Ma mère y prenait grand plaisir ; elle connaissait beaucoup de monde et savait quantité de petits cancans. Elle s'en servait pour intriguer. Elle possédait tout à fait l'esprit du masque, mais elle avait beau se déguiser, se grandir, se grossir, son mari la reconnaissait tout de suite et lui disait tout bas : "Bonsoir Sophie". Cela la faisait enrager. Une nuit qu'elle intriguait un seigneur, fort tourmenté de ce qu'elle lui disait, un masque s'approche et dit : "Comment, vous ne connaissez pas la gentille Madame Taglioni?". Cette méchanceté fut bien vite punie. Ma mère, furieuse, releva la barbe du masque de l'impertinent et dit "Voyez ce rosier qui bourgeonne en toute saison". Elle avait beau jeu à tirer cette petite vengeance, ce monsieur s'appelait Rosier, et était toujours couvert de boutons.

Cet hiver-là, on avait représenté un ballet turc. Mon père portait un magnifique costume et son turban fut très remarqué. Il y eut dans la saison beaucoup de bals déguisés, et le costume turc fut à la mode. On vint s'informer auprès de mon père, qui avait fait son turban. Il répondit : "Moi-même". Tout le monde de le prier de faire des turbans, apportant tout ce qu'il fallait pour les confectionner, et aussi, pour les orner, quantité de magnifiques bijoux. Ma mère me disait que c'était une grande responsabilité que d'avoir tous ces diamants chez soi. Mes parents reçurent de fort beaux cadeaux pour la peine qu'ils se donnaient. A cette occasion, ils firent la connaissance d'un prince de Hohenlohe et de sa jeune femme, qui apportèrent pour leurs coiffures les plus belles pierreries qu'on puisse imaginer. La princesse était fort aimable mais très timide, mariée depuis peu et étrangère. Elle était française.

Elle avait pris ma mère en grande amitié, elles allaient ensemble faire leurs emplettes. Un matin, ma mère reçut un petit mot de la Princesse, qui la suppliait de venir en toute hâte pour la sauver. Ma mère y courut, et à son grand saisissement, elle trouva l’hôtel du Prince de Hohenlohe cerné par la police. La princesse était au désespoir. On arrêtait son mari, tout était déjà saisi chez lui, et on allait en faire autant chez elle. Ma mère, alors, prit sur elle autant de bijoux qu’il lui était possible d’emporter. La pauvre petite femme fut emmenée, mais bientôt mise en liberté. Elle avait été lâchement trompée par cet homme, qui était un forçat libéré. Il en portait la marque sur l’épaule. Il avait volé les papiers de celui chez lequel il était valet de chambre, je ne sais pas s’il ne l’avait même pas assassiné ! Nous avons plus tard revu à Paris cette pauvre dame. Elle s’était remariée, et se nommait alors Beaugé. Je crois que ce second mari avait été au service de Napoléon. Il fit la guerre de Russie ; sa femme l’avait suivi, et au retour elle fit une grande partie du voyage couchée sur l’affût d’un canon. Elle avait tellement souffert de la faim et du froid qu’elle avait peu de santé et était devenue un peu sourde. Son mari était mort à la suite de ses blessures, en la laissant sans fortune. Elle se trouvait réduite à donner des leçons(2 -a) !

Ma mère fit une très grave maladie à la suite d’une couche. Elle tomba en léthargie, on la cru morte. Quant elle me parlait de cet état léthargique, elle en éprouvait une sensation pénible.

"On me croyait morte, me disait-elle, et j’avais parfaitement le sentiment de tout ce qui se passait autour de moi. J’entendais parler de préparatifs de mon enterrement, c’était horrible. Lorsque mon mari s’approchait de mon lit, il pleurait et en m’embrassant je sentis une de ses larmes me tomber sur la figure. L’effet qu’elle me produisit fut comme si je venais d’être brûlée par un charbon ardent, et au même moment je sentis dans mes pieds des picotements. C’était le sang qui commençait à circuler, mais il était affreux de penser qu’on allait m’enterrer vivante".

Mon père, comme étranger, dut se présenter à la police avec son engagement, afin d’obtenir un permis de séjour à Vienne. Le secrétaire chargé de cet emploi, après avoir parcouru l’engagement de mon père, se tourna vers lui et lui dit : "c’est vous Monsieur Taglioni? – Oui Monsieur. – Et vous touchez la somme ci-désignée? - Ah bien, reprit l’employé, moi je ne reçois par an que la valeur d’un de vos trimestres, et je crois que je vaux autant que vous. – Je n’en doute pas, répondit mon père, vous valez peut-être même davantage. Seulement, si vous veniez de perdre une ou même vos deux jambes, vous pourriez toujours gagner la même somme, tandis que moi, je serais sans doute obligé de mendier".

Un jour le domestique vient dire à mon père qu’il y avait là une personne qui ne voulait pas se nommer, mais qui désirait parler à lui seul. Mon père sortit et rentra, tenant sous le bras une petite femme, laide, sale et mal vêtue. Il s’enferma avec elle, sans avoir dit un mot ni présenté cette étrange personne. Ma mère était furieuse : qui pouvait être cette femme? Une maîtresse de son mari ! Impossible, elle était trop laide. Enfin, la tête trottait, trottait. Quand mon père reparut avec un jeune homme, car cette femme n’était que Monsieur Duport, célèbre danseur de cette époque, et dont parle Madame de Rémusat(3) dans sa correspondance avec sont mari(4). Duport, n’ayant pu obtenir un congé du Grand Opéra de Paris, s’était sauvé déguisé en femme(2 -b). Il donna des représentations à Vienne, où il eut un grand succès. Il épousa une jeune danseuse viennoise, Mademoiselle Neumann, une beauté. Il en était à ce qu’il paraît fort jaloux. Elle restait voilée aux répétitions, assise près de l’orchestre pour entendre la musique, et pendant les représentations il la tenait sous clef et ne la laissait sortir de son cabinet de toilette qu’au moment où elle devait paraître en scène. Aussitôt fini, il la renfermait de nouveau. La pauvre femme n’a pas été heureuse, avec cela il était horriblement avare!

Ma mère avait la répartie très vive. Ainsi, une danseuse, Mademoiselle Coustou, longue et maigre de sa personne, lui dit un jour : "Savez-vous, Madame Taglioni, qu'on ferait tout au plus un petit pot de pommade avec votre graisse (ma mère était petite et mignonne). - C'est possible, répondit ma mère, mais avec la vôtre, on ne ferait même pas le dessus du pot".

Pendant le temps que mes parents passèrent à Vienne il s'y fit deux vols assez curieux.

La femme d'un riche négociant avait reçu de son mari de magnifiques pendants d'oreilles en diamant. Un soir, elle se rendit au théâtre. Naturellement, elle mit ces bijoux, elle fut beaucoup lorgnée de toute la salle. Ses brillants attiraient les regards. Sa loge se trouvait à faire face à celle des Princesses Impériales, qui la lorgnaient souvent. Dans un entracte, un Monsieur très élégant se présente à cette dame et lui dit : "vous attirez tous les regards, on ne peut se lasser d'admirer vos magnifiques boucles d'oreilles. La Princesse, qui vous regarde en ce moment, me disait qu'elle aurait grand plaisir à admirer de près ces splendides diamants. - Mais qu'à cela ne tienne, dit la dame trop crédule, je suis très fière de l'honneur que me fait son Altesse Impériale. Veuillez donc lui apporter cette boucle d'oreille. - Merci Madame, je vais vous la rapporter tout de suite". La bonne dame ne quittait pas des yeux la loge, mais le spectacle finit sans que ce charmant Monsieur ait reparu : c'était un voleur.

Le lendemain, le mari se rendit chez le Ministre de la Police, et lui conta la mésaventure arrivée à sa trop confiante épouse. "Je vous assure, dit le Ministre, que je vais personnellement m'occuper de cette affaire, d'autant plus qu'il se commet depuis quelques temps des vols d'une hardiesse incroyable, et je donnerais beaucoup pour mettre la main sur ce chevalier d'industrie". Au bout de quelques semaines, le Ministre en personne se présenta chez la dame en question, lui dit qu'il pense qu'on a trouvé le voleur, et qu'on avait saisi quantité de bijoux d'un grand prix. "Veuillez donc me montrer votre boucle d'oreille, il me semble bien qu'il s'y trouve la pareille. Voulez-vous me confier celle-ci, afin de [les] confronter?". Le Ministre l'emporta, et la dame en fut pour la paire. Comment, cette fois, aurait-elle pu se méfier? Le soi-disant Ministre savait qu'il la trouverait seule, son mari étant occupé toute la journée à la cité. Il était arrivé dans son équipage, ses gens à la livrée du Ministre. Jamais on n'a pu découvrir ces adroits filous.

Mes parents étaient fort liés avec un peintre et sa femme. Leur fils était employé comme premier commis de confiance dans un des grands magasins de nouveautés. Ma mère, tout naturellement, se fournissait de préférence dans cette maison. Ils avaient beaucoup de clients qui ne soldaient leur compte qu'à la fin de l'année. Une dame surtout, se laissait facilement tenter par les belles choses. Aussi, les commis s'empressaient-ils de la servir. Il y avait une magnifique pièce de dentelle, et chaque fois que cette dame venait, ils la mettaient sous ses yeux. Mais tout en l'admirant, elle résistait. Un soir, en mettant le magasin en ordre, quel ne fut pas le saisissement du jeune homme : la pièce de dentelle avait disparu. Il l'avait comme toujours montrée à cette dame, et a plusieurs autres. Qui donc avait bien pu prendre cette pièce de dentelle? Une voleuse, sûrement. Le malheureux commis, responsable de la partie qu'on lui avait confiée, était fou. Lorsqu'on ferait le relevé général des magasins, cette dentelle n'étant pas vendue et ne se retrouvant pas, il la lui faudrait payer, et il perdrait aussi sa place. Les parents étaient au désespoir, ils lui disaient : "Non seulement le remboursement de cette dentelle sera notre ruine, mais la carrière de notre fils sera brisée, il ne trouvera plus de place". Enfin, le pauvre garçon, se voyant perdu, imagina de risquer un grand coup. "Peut-être, se disait il, cette dame n'aura pas su résister à la tentation", et il porta la dentelle sur la note de fin d'année. La note fut payée! Cette dame aura pensé qu'elle avait été vue, il ne convenait pas de faire un scandale. Son mari était un des premiers banquiers de Vienne.

Je crois qu'en Angleterre, il serait assez difficile de faire disparaître un objet quelconque et surtout de prix, parce qu'on remet tout en place au fur et à mesure, avant de vous montrer autre chose, ce qui souvent est fort agaçant, car de cette façon on perd un temps infini. Je m'en plaignais un jour à Londres, à Waterloo House, mais le jeune homme qui me servait me dit : "Si je ne remettais tout de suite chaque chose à sa place, je perdrais la mienne"! Dans presque tous les pays, la France, l'Italie, l'Allemagne, la Russie, on mettrait tout un magasin sans dessus-dessous, sans penser à rien ranger avant le soir. Je suis certaine qu'il y a souvent des objets disparus !

De Vienne, mes parents se rendirent à Cassel, en Westphalie. Mon père y était engagé au Théâtre Royal comme premier danseur et maître de ballet. C'était sous le règne court mais gai de Jérôme Bonaparte. Les fêtes se succédaient, on ne songeait qu'à s'amuser. Jérôme aimait infiniment les bals travestis. Mon père était chargé de composer les quadrilles représentant diverses nations.

Sa majesté elle-même y prenait part. Mais cela devait rester secret. Ainsi, mon père faisait répéter dans le château, aux dames et aux seigneurs, des quadrilles désignés par le Roi, qui assistait à ces répétitions, et apprenait en particulier la place qu'il avait choisie, ce qui avait toujours lieu dans le milieu de la nuit. Mon père n'était jamais prévenu d'avance. Le Roi l'envoyait chercher selon son caprice, aussi ma mère avait soin de veiller à ce que tout fut toujours préparé pour son mari, obligé d'être en tenue de cour. Il montait avec Jérôme dans une salle située en haut du château, afin que la Reine ne se doutât de rien, et là, à l'insu de tous, il apprenait les pas et figures du quadrille.

Le soir du bal, mon père se tenait près de la porte. Le Roi, sous un déguisement, se plaçait derrière lui, et lorsque le quadrille défilait devant eux, mon père prenait un des cavaliers par le bras et lui faisait faire un demi-tour. Le Roi prenait vivement sa place ; le seigneur, fort désappointé, avait un moment l'idée de faire un mauvais parti à Monsieur Taglioni, puis, ayant le bon esprit de comprendre, il s'esquivait. C'était ainsi que Sa Majesté paraissait dans les bals qui se donnaient à la cour. Il dansait, paraît-il, avec beaucoup de grâce, et passait ainsi une grande partie de la nuit avant d'être reconnu.

La Reine de son côté faisait venir mon père ; elle employait tous les détours possibles afin qu'il lui dise si le Roi se costumerait et quel caractère il représenterait. Mon père restait impénétrable! La Reine aussi se déguisait, mais comme elle était petite et fort grasse, on la reconnaissait tout de suite. Mon père ne divulguait pas non plus au Roi le déguisement de la Reine. Ma mère n'était même pas mise dans ces petits secrets de comédie : mon père craignait les indiscrétions qui auraient pu se commettre par sa faute !

C'est à Cassel que nous fîmes la connaissance d'un des médecins de l'Armée, le docteur Isoir. Nous l'aimions tous dans la maison, moi surtout. J'étais "sa femme", et lorsqu'il venait nous voir, il me prenait et m'asseyait sur le secrétaire, afin que je fusse à sa hauteur(5), ce qui me flattait infiniment. J'ai beaucoup pleuré lorsqu'il est parti pour suivre l'armée lors de la guerre de Russie. Sur trente médecins chirurgiens qu'ils étaient, il n'en est revenu que trois, entre autres le docteur Isoir, dans un état désespéré, tant il avait souffert du froid et de la faim. Il avait été très éprouvé dans sa vie, s'étant trouvé à Saint-Domingue lors du massacre des blancs 4) [liquidation de toute la population blanche de Haïti le 9 mars 1804 sur ordre de Jean-Jacques Dessalines, "Empereur" autoproclamé lors de l'accession de l'île à l'indépendance]. Il fut miraculeusement sauvé par une négresse(6) qui lui était toute dévouée. Il n'eut que le temps de se jeter dans une barque sans même pouvoir prendre ses vêtements. Cette femme ne le quitta que lorsqu'elle put, vers le commencement du jour, le faire débarquer dans un endroit sûr. Nous avons plus tard retrouvé le Docteur Isoir à Paris, j'aurais l'occasion d'en parler dans une affaire tragique.

D'après ce que ma mère me contait de Cassel, c'était le règne de Cocagne. On y était fort peu soucieux de la politique, aussi, le Roi fut-il obligé de se sauver. Les Cosaques étaient à la porte de la ville, et l'on ne s'en doutait pas. La veille au matin, on avait passé une revue, les canons étaient restés sur le champ d'exercice, la bouche tournée vers la ville, ce que les Cosaques trouvèrent plein d'attention.

J'étais bien jeune et me rappelle confusément cette journée et cette nuit. On courait par les rues, comme des fous, les militaires galopaient de tous côtés, personne ne donnait d'ordres. C'était un sauve qui peu général. Mon père, à ce moment, était en Italie avec mon frère Gustave, ma mère se trouvait seule avec deux enfants en bas âge, mon frère Paul et moi. La pauvre femme ne savait que faire, on disait que les cosaques allaient tout brûler, piller, saccager. Ma mère vendit en toute hâte son mobilier, le reste fut emballé avec une peine infinie. elle trouva un roulier qui se chargea de nos caisses. Il les avait arrangées de façon à ménager dans le milieu de son fourgon un carré assez grand pour nous y placer tous. On y avait jeté de la paille et des matelas, et nous fûmes placés dessus. C'est dans cet équipage que nous avons quitté Cassel. Mon frère et moi nous étions dans un profond désespoir. Nous avions un petit mouton, il devait être du voyage. Dans la nuit de notre départ, on avait fait du feu dans les poêles ; la pauvre bête, attirée par la clarté du feu, entra dans l'un des poêles, et l'on ne trouva plus de son corps qu'un monceau de charbon.

Je pense que ma mère aurait mieux fait de rester tranquillement à Cassel, mais on avait profité de sa frayeur pour l'exploiter. Mes parents firent là de grosses pertes.

Notre voyage dans ce fourgon fut long et très pénible. Nous arrivâmes à Mayence ; là, il fallait marcher pour trouver un hôtel, le temps était froid et pluvieux, la ville était encombrée de soldats, se traînant dans les rues. Les blessés étaient couchés par terre, dans la boue. Il n'y avait pas de place pour les loger, nous n'en trouvions pas non plus pour nous. Ma mère eût le bonheur de rencontrer un de nos amis, Monsieur de Courville : "Mais mon Dieu, Madame Taglioni, que faites vous ici?". Elle lui conta toute sa détresse et son désir d'aller à Paris. "Impossible de vous avoir un passeport ou un sauf-conduit, cependant, je pourrais peut-être vous donner un moyen". Il nous fit entrer chez un boulanger, et recommanda à ma mère de l'attendre là. Au bout d'une demi-heure, il revint et dit : "J'ai votre affaire, il y a ici un général assez grièvement blessé. Il se rend à Paris et consent à vous prendre tous dans sa grande berline. Il vous fera passer pour sa femme". Il n'y avait pas à choisir, [accepter] ou rester dans la rue.

Nous partîmes donc. Ce général avait la tête enveloppée dans un fichu noir. Il nous paraissait affreux. Nous en avions une grande peur, aussi, nous ne bougions pas. Le soir lorsque nous arrivions dans les hôtels où nous devions passer la nuit, on s'empressait autour de nous. C'étaient des lamentations, pauvre petite dame, comme vous devez souffrir de voir votre mari aussi blessé, et ces chers petits, tout le portrait de leur père. On voulait toujours donner la grande chambre pour le général et sa femme. Il paraît que le général aurait bien accepté les droits du mari, mais ma mère savait éluder ces difficultés en disant : "Je ne puis laisser les enfants seuls". Et alors, c'était : "Quel dévouement de mère, elle ne laisserait pas les enfants seuls, et son pauvre mari ne [se] reposerait pas aussi bien si elle était auprès de lui". Enfin, nous arrivâmes à Paris, à la grande satisfaction de ma mère, qui, jeune et jolie, eut bien à lutter avec son protecteur.

En arrivant, ma mère trouva à louer rue Ventadour N°9 une assez belle chambre meublée pour elle et moi, et un cabinet pour mon frère. La vue de ce logement n'était pas gaie, donnant sur la cour. Nous étions au 1er étage. Mais pour monter chez nous, il fallait passer par la salle du rez-de-chaussée, habitée par des gens très vieux, Monsieur et Madame Saint-Amand, nos propriétaires. C'étaient de braves gens. Lui, il aimait faire sa partie de piquet, ma mère faisait quelque fois son "partner". Elle le tourmentait beaucoup, car le bon vieux aimait à tricher un peu. Madame Saint-Amand avait dû être une beauté, à en juger d'après son portrait de jeune femme. Malheureusement, elle avait eu la petite vérole, et en était littéralement couturée. Etant très belle, elle avait aussi été très mignarde, ce qui lui allait alors sans doute très bien, mais avec sa laide figure, ces petites mines pleines d'afféterie la rendaient on ne peut plus ridicule.

Tout le temps que j'ai passé là est assez confus dans nos souvenirs d'enfance. Vers cette époque mon père fit un voyage à Paris, et y laissa son fils Gustave, qui fut mis en pension avec son frère, pension dont ils ne paraissaient pas très enchantés. Ils y étaient mal nourris. Le maître, Monsieur Le M., était cependant un brave et excellent homme, mais sa femme, encore assez jeune et coquette, aimait à s'entourer des écoliers de 17 à 18 an. Elle ne s'occupait pas de la tenue de la maison, les affaires s'en ressentirent et le pauvre Monsieur Le M. fut obligé de fermer son établissement.

Mes frères venaient tous les quinze jours passer le samedi et le dimanche chez leur mère, qui les reconduisait le lundi matin et leur donnait à chacun pour leurs dépenses du déjeuner un franc cinquante, vu qu'ils n'avaient pour ce repas que du pain sec. Un jour, en montant en voiture, un pauvre s'approcha, demandant l'aumône. Ma mère lui dit : "Je suis fâchée de ne pouvoir rien vous donner, n'ayant pas de monnaie". Mon frère Gustave, sans hésiter, tira une pièce de cinquante centimes et la donna au pauvre. Une fois en voiture ma mère dit : "Ce que tu as fais là est très bien, et voici cinquante centimes pour remplacer les autres". Mon frère Paul, voyant cela, se mit à pleurer. "Mais pourquoi pleures-tu? - Parce que Gustave a reçu 4 pièces de cinquante centimes et que je n'en ai reçu que trois". On eut beau lui expliquer que réellement son frère n'en avait que trois, impossible de lui faire entendre raison. Alors, Gustave lui donna la pièce qu'il venait de recevoir ; de cette façons, Paul eut quatre pièces et Gustave resta avec deux, et le calme se rétablit.

Je ne sais plus où Gustave prit une fièvre maligne et putride (qu'on nomme aujourd'hui typhus), ni combien de nuits ma mère veilla auprès de lui. Malgré tant de soins, il lui fut enlevé. Il était alors âgé de près de neuf ans. Le pauvre enfant était au moment de sa croissance, et n'eut pas la force de lutter avec le mal. Il avait une figure d'ange, des yeux bleus foncés, les cheveux blonds frisés naturellement. Je possède de lui une miniature qui le représente vers cet âge. Après cette perte douloureuse, nous avons quitté la rue Ventadour, et avons demeuré au Marché des Jacobins, à présent Marché Saint-honoré. Je pouvais avoir alors dix ans, j'avais dix-huit mois de plus que Gustave. Nous restâmes dans une maison située vers le milieu du marché, et étions en pension dans une famille composée d'une dame et de ses deux filles. Elles avaient chez elles une jeune personne atteinte d'aliénation mentale, néanmoins douce et inoffensive. Elle avait dû se marier, son fiancé était absent et ils restaient en correspondance, lorsqu'elle reçut un jour la nouvelle de sa mort. Son chagrin fut si violent qu'elle fit une maladie longue et perdit la raison. Sa monomanie était d'écrire chaque jour à son fiancé et de jeter sa lettre dans un certain cabinet. Elle disait : "Je suis bien contente, je viens de mettre ma lettre à la poste". Et chaque jour, c'était de même. Pauvre fille, qu'est-elle devenue? Dieu le sait.

Ma mère un peu souffrante et ne pouvant sortir, avait permis que j'allasse [sic] avec une dame de ses amies et ses trois enfants, aux Ombres chinoises, petit théâtre situé alors au Palais royal(7).

J'étais aux anges. La nuit qui précédait le jour fixé pour aller à ce théâtre, j'avais rêvé que la dame qui m'accompagnait m'avait perdue, que je ne savais pas mon chemin et qu'on m'avait enlevée. Je contais ce rêve à ma mère ; comme elle était un peu superstitieuse, elle ne voulut pas me laisser aller aux Ombres chinoises. J'étais désolée de lui avoir conté mon rêve.

Pour le 15 août, jour de ma fête, ma mère m'avait donné une robe d'indienne bleue parsemée de petites feuilles blanches. Elle était fort jolie et m'allait dans la perfection. Puis une paire de souliers, couleur beurre frais. C'était alors à la mode, et je les avais tant désirés. Puis un chapeau pyramidal en soie brune surchargé de rubans. je l'avais surnommé mon Pic terrible. Comme toute cette toilette devait être affreuse, mais j'étais bien contente, car c'était un de mes rêves réalisés. Comme il faisait très beau, nous allâmes nous promener sur les boulevards. Une dame s'approcha de ma mère et lui dit qu'elle admirait beaucoup la façon de ma robe et qu'elle la prierait de lui donner l'adresse de sa couturière. Mon frère tira tout à coup de sa poche un paquet de cartes. C'étaient celles de la couturière. On ne peut s'imaginer le saisissement de ma mère, nous avions du faire l'article.

Nous recevions souvent la visite du docteur Isoir, notre médecin et l'ami de la maison, dont j'ai déjà parlé durant notre séjour à Cassel, en Westphalie. Le docteur allait aussi chez des personnes qui logeaient à trois maisons de la nôtre. Un soir, vers la brune, il rendait visite à cette voisine dont le mari était absent pour le moment. Ils causaient dans le salon, lorsqu'on tira la sonnette d'entrée avec une telle violence que tous deux firent un bond. La dame, devenue pâle, dit "Je n'ose aller ouvrir (sa bonne venait de sortir pour une commission). - Quel enfantillage, reprit le docteur, qui voulez-vous que ce soit, et puis, ne suis-je pas là?". Elle alla donc ouvrir, et au même moment, poussa un cri affreux.

Elle reconnut la concierge, dont le coup presqu'entièrement coupé, la tête pendante sur l'épaule, lui tomba dans les bras en disant "Mari, mari". Monsieur Isoir s'était lancé au secours, saisi cette femme qui expira aussitôt. Il avait fermé la porte, pensant que les assassins étaient dans la maison et que le concierge était lui aussi assassiné. Le docteur dit à son amie, comme lui couverte de sang : "Ouvrez la fenêtre et appelez du secours". Mais la pauvre femme tremblait tellement qu'il lui était impossible de proférer un mot. Alors, le docteur lui lança un gros juron, la réaction se fit, elle put crier et appeler. Les passants s'arrêtèrent et frappèrent à la porte, mais personne n'ouvrait. enfin, un Monsieur logeant au 2ème, attiré par tout ce bruit, descendit et tira le cordon. Dans la loge du concierge, on vit partout des traces de sang et un rasoir à terre. Leur petit enfant dormait dans son berceau. Le commissaire de police étant arrivé, fit arrêter la dame et le docteur, car la femme assassinée se trouvait chez eux. On ne savait que penser. Où était le mari? Il arriva enfin, on l'arrêta, le devant de sa chemise était mouillé. Pourquoi? Il prétendit avoir été éclaboussé par de la boue et s'être lavé à une fontaine. Puis, entré dans un cabaret, avait demandé un petit verre et comme il levait le bras pour boire, la cabaretière lui avait dit : "Vous avez du sang à votre manche. - Ah oui, je me suis coupé en posant des carreaux" (il était vitrier de son état). On le confronta avec sa femme. Il eut l'air désespéré, mais ce qui l'a tout à fait perdu, c'est qu’en tirant le cordon il avait laissé sur le mur l'empreinte de sa main baignée de sang et aussi sur le marteau de la porte. La confrontation répondit parfaitement à sa large main. La veille du crime, il avait ordonné à sa femme de faire repasser son rasoir. Il avoua qu'il l'avait assassiné pour pouvoir en épouser une autre.

Le docteur Isoir, qui durant sa vie avait passé par tant de cruelles épreuves, ne pouvait surmonter l'horreur que lui inspirait ce crime. Il est vrai qu'alors il était d'un certain âge et assez délicat de santé. Il fut obligé, à partir de ce moment, de faire coucher son vieux valet de chambre dans un cabinet près de lui, afin de n'être pas seul. Lorsqu'il se réveillait sous l'influence d'un affreux cauchemar, il représentait la malheureuse femme assassinée.

Nous avons aussi logé rue des Colonnes, où du moins dans une maison faisant face à cette rue. Notre très petit logement d'une pièce et de deux cabinets à l'entresol, se trouvait juste situé sous le cabinet du célèbre compositeur de musique Boieldieu.

Ma mère étudiait beaucoup la harpe, instrument sur lequel, comme je l'ai déjà dit, elle avait un réel talent. Ses études se prolongeaient souvent dans la nuit jusqu'à une ou deux heures du matin. Monsieur Boieldieu la fit prier de bien vouloir étudier dans une autre partie de son appartement, se trouvant lui, surtout dans le silence de la nuit, très dérangé dans ses compositions. Ma mère lui fit répondre qu'elle ne demanderait pas mieux que de lui être agréable, mais que hélas, il lui était impossible de changer de chambre, n'en ayant qu'une, tandis que ce serait très facile à lui qui habitait tout le premier étage, que cependant afin de lui prouver sa bonne volonté ainsi que son admiration pour son talent, elle n'étudierait plus si tard.

Nous avions à cette époque un magnifique chien caniche blanc. Il était destiné à mon père. Le bon Lubin - c'était son nom - faisait nos délices à mon frère et à moi. Lorsqu'arrivait l'heure de son repas, il se promenait autour de son plat, n'y touchait pas, mais surveillait mon frère qui alors se mettait à quatre pattes et faisait semblant de s'approcher de la pâtée. Alors Lubin se précipitait dessus, la dévorait, tout en grognant. Lubin nous fut volé trois fois. La première, il nous revint avec un foulard autour du cou, la deuxième avec une grosse corde. Je me rappelle cette dernière arrivée : il faisait un temps magnifique, nous allions sortir, j'étais habillée en blanc. Ma mère avait un pardessus (aujourd'hui cache-poussière, cela prouve qu'on revient aux anciennes modes). Ce pardessus qu'on appelait alors "Jean-de-Paris", était en cachemire chamois bordé de petits liserets gros vert. Mon frère était en petite veste et en pantalon blanc. Tout à coup, nous entendons des grattements à la porte et des aboiements. C'était Lubin. Mon frère court lui ouvrir, voilà ce chien traînant sa grosse corde, qui se précipite sur nous, se roule sur le lit, sur les meubles, impossible de calmer sa joie. Il était horriblement sale et avait dû courir les ruisseaux. Inutile d'expliquer l'état dans lequel furent mises nos toilettes. La troisième fois que Lubin fut volé, il ne revint pas.

Comme je devais prendre des leçons de danse chez Monsieur Coulon(8) père, dont la salle était rue Montmartre, nous sommes allés loger rue de Cléry au quatrième en face du Cadastre de la France.

Ma mère reçut un jour la visite d'une de ses amies. elles étaient assises toutes deux près de la cheminée. La nuit commençait, on n’avait pas encore allumé les bougies. Ces dames causaient à voix basse ; j'étais debout près de la commode placée près d'une porte vitrée, lorsque mon regard fut attiré du côté du couloir. Je vis mon frère s'approcher à pas de loup et mettre l'oreille à la serrure pour écouter. Il ne se méfiait pas d'une lumière accusatrice qu'il avait derrière lui. Je le signalais à ma mère, qui s'approcha doucement et ouvrit la porte avec précipitation. Mon frère de se redresser et dire, "ce n'est pas vrai". Nous sommes parties d'un éclat de rire, le pauvre garçon niait avant d'avoir été accusé.

Mon oncle le Comte Dubourg(9) était arrivé de Naples où il habitait avec sa femme (Louise Taglioni, sœur de mon père). C'était un fort bel homme, aimable et très gai. Il venait souvent me voir, son couvert était toujours mis et j'étais enchantée lorsqu'il restait à dîner parce qu'on avait alors un bon dessert. Un jour il y eut comme primeur une tarte aux cerises. J'en étais très friande. Mais j'aimais à faire durer le plaisir longtemps. Tout le monde avait fini, il me restait encore un morceau contenant cinq cerise que je montrais triomphalement. Mon oncle, auprès duquel j'étais assise, me l'enleva et le fit disparaître dans sa bouche. Je crois vraiment que j'en ai pleuré ; je ne suis même pas sûre de le lui avoir jamais pardonné. Pauvre oncle, il est mort d'un accident de chasse.

Nous avions un maître de piano suédois, Monsieur Rosenquist, plein de talent, très bon musicien, malgré cela fort pauvre. Il habitait paris depuis longtemps et n'avait pas pu se procurer des élèves. "Cependant, disait-il, je mets mes cartes deux fois par an dans toutes les maisons de bonne apparence, et jamais une élève ne s'est présentée. - Donnez m'en, lui dit ma mère, j'en distribuerai parmi mes connaissances". Il tira de sa poche quelques cartes sur lesquelles étaient gravés simplement ces mots : "Monsieur Rosenquiste [sic] rue de la Harpe N°8". "Mais, malheureux, lui dit ma mère, comment voulez-vous qu'on devine que vous êtes professeur de piano, si vos cartes ne le disent pas? - Ah c'est vrai, je n'y avais jamais pensé". Chaque fois qu'il venait chez nous, il y dînait ; après, je partais avec ma mère pour aller prendre ma leçon de danse du soir, et en notre absence, il donnait la leçon à mon frère. Sans doute qu'ils se battaient tous les deux, car nous trouvions toujours la chambre sans-dessus dessous. Le malheureux aimait assez à boire, et je crois qu'il voulait avoir du vin et que mon frère le lui refusait. Nous n'étions pas non plus très bons avec lui. Ainsi, il avait pour habitude de demander un petit verre d'eau-de-vie, nous avions soin de mettre d'avance un peu d'eau dans le verre.

Une amie de ma mère devant aller en soirée la pria de vouloir bien lui prêter ses boucles d'oreilles en brillants. Le lendemain, je fus chargée de les porter, accompagnée par mon frère. Je ne sais plus ce que nous avions fait, mais ma mère nous avait fort grondés. Nous partons au bout de la rue, je m'aperçois que je n'ai pas les boucles d'oreilles. Les aurais-je perdues? Nous voilà tous les deux au désespoir. Enfin, je dis à mon frère : "Remonte à la maison et sans rien dire à maman regarde si je ne les ai pas laissées sur la cheminée. Si tu ne les trouves pas là, c'est que je les ai perdues, et comme maman est déjà très en colère, elle ne nous pardonnera pas. Alors, nous irons nous jeter à l'eau. Heureusement, le bijou était sur la cheminée ; je ne pense pas d'ailleurs qu'en cas contraire nous aurions eu le courage de nous noyer. Nous avons dit cela plus tard à ma mère. Pauvre femme, elle nous a pris dans ses bras comme si vraiment nous aurions couru un danger.

Monsieur Coulon, mon professeur de danse eut l'idée de donner des bals ; les cavaliers seuls payaient l'entrée, les dames étaient toutes des artistes de l'Opéra et de divers autres théâtres. Ma mère reçut une invitation, et à ma grande joie, elle accepta. Nous n'y connaissions personne, naturellement je ne fus pas invitée à danser, d'autant plus que j'étais très jeune, ma toilette fort simple et mes cheveux bouclés tombant sur mes épaules n'engageaient pas les cavaliers à se compromettre avec presque une enfant. Le fils cadet de Monsieur Coulon, qui était à peu près de mon âge, ne trouva pas de dame qui voulut lui servir de partenaire. en désespoir de cause, il vint m'inviter et nous avons valsé ensemble. Les journaux du lendemain rendirent compte de ce bal, et c'est la première fois qu'il fut fait mention de moi par la presse. L'article disait : "Au milieu de cette brillante fête, une jeune fille aux cheveux flottants et un jeune garçon valsèrent d'une façon fort risible". La seconde année de ces bals, qui avaient un très grand succès, Monsieur Coulon composa un quadrille de 16 dames. Quelques jours avant le bal où ce quadrille devait être exécuté, une des jeunes personnes ne put y prendre part. Monsieur Coulon me fit venir et me dit qu'il m'avait choisie pour prendre cette place. On ne peut se figurer ma joie. Ma mère me fit faire une fort jolie toilette en tulle blanc. La robe était garnie d'une quantité de petits volants [à la] mode de l'époque. Mes cheveux furent relevés et on les orna d'une couronne de roses. Monsieur Coulon fut si content de la manière dont je m'étais acquittée de mon rôle que le lendemain il nous envoya des billets pour l'Opéra. Le dernier bal (1820) fut costumé. Beaucoup de dames de la ville y vinrent masquées, le duc de Berry aussi. Il paraît que Louvel avait eu un moment l'intention d'assassiner le duc à ce bal, c'eut été affreux, nous aurions certainement tous été arrêtés(10).

Comme je l'ai déjà dit, nous étions logés au 4ème de la rue de Cléry. Mon frère Paul s'était lié avec un jeune garçon dont les parents habitaient le 5ème. Ces enfants avaient la mauvaise habitude de se laisser glisser le long de la rampe de l'escalier, et ils avaient imaginé, au lieu de se mettre à cheval, de s'appuyer sur l'estomac, se tenant des deux mains, la tête penchée dans le vide. Un jour qu'ils faisaient en toute hâte cette glissade, le malheureux garçon perdit l'équilibre et tomba sur les dalles du perron. Mon frère accourut chez nous et pouvait à peine expliquer le malheur arrivé à son camarade. Il était effrayant à voir, pâle comme la mort, les cheveux hérissés. A cette affreuse nouvelle, nous nous précipitâmes dehors. La mère (du jeune enfant voulait se jeter par dessus la rampe ; je ne sais où ma mère, si délicate, trouva la force de saisir cette malheureuse femme et de la porter tout un étage. Le pauvre garçon n'est mort que le lendemain matin ; je ne crois pas qu'il reprit connaissance, son cœur battait mais il n'est sorti de sa bouche ni un cri ni une plainte. Il avait un frère plus âgé, qui rentrait à ce moment. Ce malheureux jeune homme faisait peine à voir, il ne pouvait pleurer et disait à chaque instant : "Voyez donc, je suis un monstre, je ne peux pas pleurer". Ce fut réellement un bien affreux spectacle.

Lorsque je commençai la danse j'étais assez paresseuse. Ma mère ne pouvait pas toujours m'accompagner, nous n'avions pas de domestique. Mon père était dans l'impossibilité d'envoyer assez d'argent, nous étions très gênés. Ma mère donnait des leçons de harpe et faisait de la broderie, qu'elle cherchait à vendre. J'allais donc seule à ma leçon, et souvent, je n'y allais pas. Je m'étais liée avec une des élèves de la classe, Evelyne Fleuret, plus âgée que moi (j'aurai l'occasion de reparler d'elle lors de mon voyage à Bordeaux). Nous flânions ensemble et visitions les appartements à louer. A mon retour, je faisais de gros mensonges à ma mère. Comment ne m'aurait-elle pas crue, me voyant étendre mon linge que j'avais préalablement mouillé à la fontaine? Il faut savoir qu'on emporte un cabas (cabas qui est souvent tourné en ridicule lorsqu'on parle de ces pauvres petites danseuses se rendant à leur leçon). On y met du linge de rechange, car il serait très imprudent, par ces grandes transpirations, de garder sur soi du linge mouillé. Ma mère me faisait prendre alors une tasse de bouillon et un petit verre de vin de Bordeaux pour refaire mes forces. Souvent, des amies venaient passer la soirée chez nous. On ne manquait jamais de me faire danser, ce qui me faisait grand plaisir. Je m'habillais avec ma robe courte. Alors, je composais quantité de pas, assurant que mon professeur me les avait enseignés ; tous étaient ravis, émerveillés. Je ne sais vraiment pas ce que j'exécutais devant eux, mais souvent je les faisais pleurer. J'avais aussi l'habitude, lorsque ma mère jouait de la harpe, de me mettre à danser et à mimer. Mes inspirations venaient d'après le sentiment de la musique, et ce sentiment m'est toujours resté, il m'a beaucoup aidé à varier ma danse.

Ma mère était assez liée avec une actrice de l'Odéon, Madame Tesson. Son nom de théâtre était Mademoiselle Adeline. Elle était fort belle et possédait un joli talent. La pièce en vogue alors était intitulée L'Homme Gris< /em>. Comme on la donnait très souvent, je finissais par m'y endormir.

Madame Tesson logeait rue de l'Odéon au 1er étage, au-dessus d'un magasin Aux deux ou trois Magots, je crois. C'est de là que nous avons assisté à l'incendie du théâtre. C'était terrifiant à voir. Heureusement que le feu s'était déclaré dans la journée.

Un jour que nous dinions chez madame Tesson, il y avait le comte de Mondreville, le baron de Spize, attaché à l'Ambassade de Russie et une dame en grand deuil, Madame Görle, d'origine allemande, veuve inconsolable d'un mari perdu depuis peu. Elle nous conta qu'il lui était apparu, c'était la nuit. "Je fus, dit-elle, réveillée par un bruit insolite, je me dresse sur mon séant et je vois dans un coin de ma chambre deux yeux brillants, fixés sur moi. Mon cœur battait vivement. en toute hâte, j'allume la bougie, et que vois-je? Un gros chat noir. Je me précipite vers lui, je le prends dans mes bras, je le caresse, j'ouvre ma fenêtre et le prenant par la queue, je lui fis faire trois tours et le lançai dans le vide. C'était l'âme de mon pauvre Görle". Tous à ce récit sont partis d'un éclat de rire. Elle, par contenance, se crut obligée de feindre un évanouissement. Telle fut l'oraison funèbre du bien-aimé Görle.

Le soir, il éclata un gros orage. Impossible de trouver une voiture, et tout à fait impossible aussi de rentrer à pieds. La pluie tombait à torrents, et nous logions de l'autre côté des ponts, rue Neuve des Petits Champs. Le comte de Mondreville(11) proposa à ma mère de la prendre dans son cabriolet, et dit : "Comme ma petite femme (le comte m'appelait sa petite femme, ce qui me flattait infiniment, car je le trouvais magnifique dans son uniforme de garde du corps)". Un jour qu'il était de service aux tuileries, il nous fit, ma mère et moi, assister à la messe du Roi, puis après nous mena visiter les appartements du château. Comme il était très grand, il ne me donnait pas la main. Je me tenais à une de ses bottes à l'écuyère. Lorsque je lui demandais quelque chose, il me répondait "Oui ma belle femme", et le monde de se retourner de rire à la vue de cette belle femme cramponnée à sa botte. Mais j'en étais très fière, je me disais "ils rient, mais ils voudraient bien être à ma place". J'en reviens à l'offre du cabriolet. Il dit : "Comme ma petite femme est mince, nous la mettrons entre nous. Seulement, comme j'ai été ce matin de service au château, mon uniforme est dans la voiture, et vous serez obligées de le tenir sur vos genoux". Naturellement, tout fut accepté avec reconnaissance. Nous prîmes donc tous trois place dans le cabriolet, et le domestique monta derrière. Arrivés près du Théâtre Français, où se trouve un croisement de rues, le comte donna un bon coup de fouet à son cheval afin de traverser en toute hâte, car il avait entendu le hennissement de chevaux qu'il fallait éviter. Quand tout-à-coup, le cabriolet reçut un terrible choc, qui le fit tourner sur lui-même, et il fut lancé dans la rue opposée à celle que nous suivions. Il est heureux que nous versâmes du côté du comte, qui était très grand et très fort, sans cela il nous eût certainement écrasées.

Nous fûmes tout de suite entourés par une foule de curieux, qui nous aidèrent à nous tirer de là. Le comte nous fit entrer dans le magasin d'un grand bonnetier, puis courut à la recherche de son domestique, dont il était fort inquiet, en ne le voyant pas. Le malheureux avait été [projeté] encore dans une autre rue. Il avait la cuisse cassée en deux endroits. Le comte revint tout pâle annoncer le malheur et s'excuser de ne pas nous reconduire, ne pouvant abandonner ce pauvre homme. Il voulait faire avancer une voiture, mais nous étions si tremblantes et si effrayées que pour rien au monde nous n'aurions voulu remonter en voiture. Le lendemain, le comte vint prendre des nouvelles. Dieu merci, nous n'avons rien eu. Il nous fit lire un article de journal parlant de l'accident arrivé au Général comte de Mondreville avec sa femme et sa fille. Il était encore garçon. Ce n'est que plus tard qu'il épousa à Londres une des filles de Lord Aylesbury, avec laquelle j'étais fort liée(12).

Cet accident était arrivé par des chevaux appartenant au duc de Berry, qui était en visite aux Tuileries. Le cocher était descendu de son siège pour caresser et calmer ses bêtes, et on présume que l'odeur de la fourrure qu'il portait sur lui avait exaspéré ces pauvres bêtes qui prirent le mors aux dents et partirent à fond de train et sans cocher. C'est avec le timon de la voiture qu'ils ont accroché le marchepied de derrière du cabriolet. C'est ce qui nous a fait tourner sur nous mêmes. Heureusement qu'il n'y eut pas d'autre accident à déplorer.

Au premier de la maison où nous logions, rue Neuve des Petits Champs, habitait la comtesse de Montangon. Sa fille Laurence et moi étions de grandes amies, et à peu près du même âge. Elle avait un frère, déjà un jeune homme et très beau cavalier. La comtesse était un peu originale. Elle avait conservé la vieille mode de se mettre du rouge, elle ne s'en cachait pas. Le pot de rouge était en permanence sur la cheminée du salon ; lorsqu'elle sortait, elle en rajoutait un peu et à peine avait-elle les talons tournés, que Laurence et moi ne manquions pas de nous en barbouiller.

La comtesse donna un bal en l'honneur de son fils, et malgré mon jeune âge, j'y fus invitée. Dans le courant de la soirée, on pria un Monsieur, célèbre danseur de salon de cette époque (où l'on montait sur les chaises pour voir exécuter les quadrilles dansés par des amateurs de renom) de bien vouloir danser le Menuet. "Avec grand plaisir, dit-il, s'il se trouve une partenaire". Il ne s'en trouva pas ; Laurence alors cria à sa mère : "Mais Maman, Marie sait le Menuet". Je fus obligée de le danser (dans le fond, j'étais ravie) et je reçus beaucoup de félicitations de mon talent.

J'avais imaginé pour le jour de la naissance de Laurence de Montangon de composer une comédie de deux personnages. Je donnai à mon frère son rôle bien copié, bien expliqué. Ayant lu des pièces de théâtre, je mettais entre parenthèses (droite ou gauche, la scène etc. etc.). Mon frère mit beaucoup de bonne volonté aux répétitions. Enfin, le jour venu, les invités prirent place et la pièce commença. La première scène fut très applaudie. Je quittais la scène en disant : "J'entends une voiture, c'est mon amie qui arrive, je vais chercher des fleurs pour sa fête". Je devais, à ma rentrée (rentrée qui n'eut jamais lieu) apporter une gerbe de fleurs et la disposer aux pieds de Laurence, qui occupait la première place des spectateurs. Mon frère, resté seul, avait un monologue au milieu duquel il devait prendre une chaise et s'asseoir. Effectivement, il la prit et en se tournant vers le public, il dit : "Il y avait dans mon rôle entre parenthèses (il prend une chaise et s'assoit)". On peut se figurer ma honte et mon désespoir. Je ne voulus plus reparaître, la pièce en resta là et mon frère fut très grondé pour m'avoir joué ce vilain tour.

Le mari de Madame Tesson avait été obligé de faire une absence. C'était l'hiver et les bals masqués avaient commencé. "Allons donc au bal de l'Opéra, dit Madame Tesson à ma mère. - Mais, objecta celle-ci, ne craignez-vous pas que cela déplaise à votre mari?", qu'elle savait fort jaloux. Elles se décidèrent néanmoins, et la femme de chambre fut chargée de leur louer des dominos noirs. Ces deux dames se rendirent au bal ; ma mère, depuis peu à Paris, n'y connaissait personne à intriguer, quant à Madame Tesson, elle n'osait parler à ceux de sa société, de crainte d'être reconnue. Somme toute très fatiguées et surtout ennuyées, elles finirent par s'asseoir sur un banc, lorsque ma mère remarqué un homme masqué se promenant continuellement devant elles. "Vous savez, dit-elle à son amie, que nous sommes espionnées? - Mais non ma chère, qui voulez-vous qui nous espionne? Personne ne sait que nous sommes ici. - Hé bien moi, je vous affirme que celui qui passe là est un espion, et de plus le valet de votre mari. Son domino a été loué avec le nôtre, et il est rattaché par des rubans de satin noué absolument semblables. Voyez, il ne sait pas porter le domino, il le relève fort gauchement pour fouiller dans sa poche. Ah, que ne donnerais-je pas pour avoir une feuille de papier et un crayon". Sur le banc se trouvait assis un Monsieur d'un certain âge, il dit en s'adressant à ma mère : "Si ce n'est que pour faire une méchanceté, je puis vous rendre ce service. - C'est simplement pour punir un espion. - Oh, alors voici le papier". Il déchira une feuille de son portefeuille, qu'il présenta à ma mère avec son crayon, et elle écrivit en gros caractères : VALENTIN, et remit le crayon à l'obligeant Monsieur. Les dames quittèrent le banc, Madame Tesson prit les devants. L'espion la suivit de près, il avait peur de la perdre dans cette foule, et ma mère qui le suivait aussi. [Elle profita] d'un moment de presse pour lui attacher le papier sur le dos. A partir de ce moment, le malheureux n'eut plus un moment de calme, c'était à qui s'emparerait de lui : "Hé, bonjour Monsieur Valentin", et Monsieur Valentin de répondre : "Bonjour Monsieur". "Comment se porte ce cher Valentin? - Mais très bien Monsieur. - Permettez Monsieur Valentin que je vous présente mon ami. - Monsieur est bien honnête". Enfin, le pauvre diable fut tellement balloté de tous côtés qu'il dut quitter le bal, et en rentrant il dit à la femme de chambre : "Vous ne pouvez vous figurer, malgré mon masque, le nombre de gens qui me reconnaissaient, et toutes personnes que je n'ai jamais vues chez mon maître". Ma mère et son amie en ont ri bien longtemps.

Plus tard, Madame Tesson quitta le quartier de l'Odéon et vint loger dans une très jolie maison entre cour et jardin de la rue Chantereine (je crois qu'on y fait maintenant un cours de danse). C'est de là que nous avons assisté à l'affreux malheur où Madame Blanchard l'aéronaute perdit la vie. Tout-à-coup son ballon prit feu et elle fut précipitée dans le vide. Elle tomba rue de Provence, où de ce côté, c'était en juillet 1819.

Chaque fois que ma mère écrivait à son mari, elle ne tarissait pas sur mon merveilleux talent. Mon père ajoutait sans doute foi à son dire, car un beau jour il nous annonça qu'il venait de signer pour moi un engagement de première danseuse au théâtre Impérial de Vienne. Ma mère, à cette nouvelle, fut aux anges. Moi, j'en fus consternée. Je savais parfaitement que je n'étais pas en état de tenir la place de premier sujet.

1. 11-12 mai 1809

2- a ; -b. Les souvenirs de Marie Taglioni sont fort imprécis, - elle le signifie elle-même : elle ne les doit qu'aux récits de sa mère.
Il y a ici confusion entre les deux histoires rapportées, celle du faux prince de Hohenlohe et celle de Louis Duport.
La "princesse de Hohenlohe", rentrée de Russie sur un affût de canon[?], est en réalité la comédienne Marguerite-Joséphine Weimer, dite Mlle George (1787-1867), qui accompagna le danseur Louis Duport à Vienne lors de ce voyage rocambolesque qu'il fit déguisé en femme. Le faux "prince de Hohenlohe" était le vrai Comte de Beckendorf, qui avait fait une promesse de mariage - non tenue cependant - à Mlle George, criblée de dettes et à la vie dépravée.

3. Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes, comtesse de Rémusat.

4. le Comte Auguste Laurent de Rémusat, Chambellan de Napoléon Ier puis Surintendant des spectacles impériaux.

5. Marie Taglioni était alors âgée d'environ 5 ans.

6. Ce terme était sans motif péjoratif au début du XIXème siècle.

7. En Europe, les théâtres d'ombres apparurent au milieu du XVIIIème siècle, en Italie et en Allemagne, puis en France, avec François-Dominique SERAPHIN, à l'hôtel Lannion de Versailles. Le jeune artiste, arrivé de sa Lorraine natale, attira le public curieux, grâce à une publicité fort spirituelle affichée sur les murs de Paris.
Sa renommée intrigua la reine Marie-Antoinette qui l'engagea pour donner trois représentations à la cour au cour du carnaval. Son succès confirmé, Séraphin obtint du roi l'autorisation de s'installer en 1784 au Palais Royal à Paris, avec son équipe de seize manipulateurs, sous l'enseigne "Ombres chinoises et jeux arabesques du Sieur Séraphin, breveté de sa majesté".
Après la Révolution, il changea le nom de son établissement en "Le théâtre des Vrais Sans-Culottes" avec un répertoire de saynètes animées où on guillotinait gaillardement les ennemis de la République.
A la mort de Séraphin en 1800, la direction fut reprise par des membres de sa famille avec des spectacles dépolitisés destinés aux enfants. On chuchotait que l'obscurité, indispensable pour ces spectacles, était favorable aux heureuses rencontres et un critique alla jusqu'à écrire que "les enfants s'y amusaient tout haut et que les bonnes d'enfants s'y amusaient tout bas".

8. Jean-François Coulon (1764-1836).

9. Joseph-Patrice Fouchard, Né le 6 février 1780 à La Rochelle et mort à Paris le 17 février 1851, dit comte Du Bourg de Butler.

10. Le duc de Berry fut assassiné en se rendant à l'Opéra, le 13 février 1820…

11. Guillaume Marie Claude Le Roi, Comte de Mondreville, né à Paris le 14 juillet 1779.

12. Charles Brudenell-Bruce (14 février 1773-4 janvier 1856), Marquis d'Ailesbury, passionné d'art, fut notamment le protecteur du peintre David. Il eut deux filles, Augusta Frederica Louisa et Henrietta Frances.


Porcelaines
Marie et Paul Taglioni - porcelaines

Filippo Taglioni
Filippo Taglioni…

Jean-François Coulon
Jean-François Coulon - gravure par Boilly

Théâtre
Le Théâtre de L'Odéon en 1815

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