La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - En dehors de l'OOpéra

TABLE DES CHAPITRES

En dehors de l’Opéra

J'ai été souvent heureuse de danser à l’étranger avec l’Opéra ou avec Serge Lifar seul, nous avoue Vyroubova. Je ne puis oublier le succès triomphal de Londres, de l’Amérique du Sud, de la Suisse, de l’Italie, de la Suède, de l’Egypte, de la Grèce, de la Turquie, de la Belgique, de la Hollande, de l’Espagne, de l’Allemagne et des provinces de la France, Maroc, Tunisie, Algérie… En dehors de l’Opéra, j’ai dansé : Prométhée, Le Cantique des Cantiques, Duo, Roméo et Juliette de Prokofieff. A la Scala de Milan, j’ai créé l’Apollon de Stravinsky et les Divertissements du Roy sur la musique de Haendel pour le mariage du Prince de Monaco, en 1956… Avec Michel Renault et ouly Algaroff j’ai répété avec Serge Lifar pendant trois mois le rôle de Juliette du Roméo de Prokofieff. Liane Daydé étant alors en Amérique, les administrateurs successifs, MM. Maurice Lehmann et Jacques Ibert m’avaient promis la troisième représentation de ce Ballet, qui fut remise à la dixième… Vous connaissez la suite…"

Pendant ces sept années à l’Opéra, Vyroubova fut heureuse de participer également à presque toutes les conférences faites par Serge Lifar à l’institut Chorégraphique, en France et à l’étranger. A la Sorbonne, elle incarna, avec Youly Algaroff, La Romance de l’Etoile, de Wagner-Lifar, créée devant le public. Comme c’était un premier essai de création devant les spectateurs, les artistes étaient tous fort passionnés par cette tentative, qui dévoilait le "mystère de la création". Le public suivait ces démonstrations, littéralement hypnotisé par le fait qu’on pût, devant lui, trouver la forme et l’expression d’une œuvre d’art. Avec la Sonate au Clair de Lune, de Beethoven, une autre expérience a été tentée pour les J.M.F. dans la Salle Pleyel, et créée par Serge Lifar.

Nina Vyroubova, qui aime danser dans la même soirée des Ballets d’un style tout à fait opposé, a été particulièrement gâtée au cours de sa tournée en Egypte : elle y interprétait dans le même spectacle des Ballets aussi divers que Phèdre, Fourberies et Suite en blanc.

Le Journal d’Egypte écrit à son sujet : "Que ce soit en incarnant une des Créatures de Prométhée, l’Ombre des Mirages, ou la pétulante Arzigogola des Fourberies, Nina Vyroubova se montre étincelante. Sans jamais friser l’excès, elle exprime intensément la tristesse, l’amour, le désir, le désarroi, la malice, la gaieté. Elle est la grâce, elle est le rythme…" Et la Revue du Caire affirme : "Disons tout de suite que le moment le plus émouvant de toutes ces danses nous l’avons ressenti grâce à l’interprétation de Nina Vyroubova dans le rôle de Juliette. Mme Vyroubova a-t-elle vu la grande Oulanova dans le film soviétique tiré du Ballet de Prokofieff ? Toujours est-il qu’elle en approchait par la danse et l’expression de manière saisissante, et c’est le plus grand compliment qu’on puisse lui faire. Le public du Caire a pu assister, grâce à elle, à l’un des plus hauts moments de la danse… Nina Vyroubova sait donner à tous ses pas des inflexions imprévues. Elle possède le secret de charger le langage formel du vocabulaire chorégraphique des suggestions les plus profondes. Chacune de ses attitudes est pleine de virtualités humaines les plus complexes. Elle danse avec tout son corps, autant par l’expression du visage que par l’intelligence des jambes. C’est incontestablement un des plus beaux instruments dont le poème chorégraphique dispose pour délivrer ses messages."

Un jour, j’ai demandé à Nina quel était son Ballet préféré :

- Chaque Ballet est sacré pour moi, me répondit-elle, je les aborde tous d’une façon toujours différente puisque les personnages que j’incarne sont très divers… A chaque création, je suis de plus en plus prise par le personnage de mon rôle, et aussi de plus en plus séduite par la richesse d’invention et de style de Serge Lifar… J’adore tous mes Ballets, mais le rôle que Lifar m’a donné dans Les Noces Fantastiques est le plus complet. On peut y exprimer une très grande gamme de sentiments.

Une mère aime tous ses enfants également. Aussi ajoute-t-elle bien vite :

- J’aime la diversité de tous mes Ballets. Mais ceux que je porte le plus dans mon cœur sont les Ballets qui donnent de l’émotion, comme Giselle, Mirages, Les Noces Fantastiques, Roméo et Juliette. En eux je vis intérieurement la densité de mes personnages qui se concentrent en moi. Alors la technique et ses difficultés semblent disparaître complètement… Les jours les plus heureux de ma vie sont ceux des premières répétitions d’une nouvelle œuvre.

Après la Danseuse, c’est l’Artiste qui parle :

"- La Danse est pour moi l’un des Arts les plus riches. Il comporte en lui tous les sentiments : l’amour, la haine, la tendresse, la joie, la tristesse… Certains Ballets donnent l’impression que tout l’être chante un hymne de victoire, d’autres deviennent des prières. Il peut en être ainsi lorsque la Danse s’inspire d’une Cantate de Bach. Pourquoi beaucoup de musiciens ne veulent-ils pas l’admettre ? On peut prier en dansant, et il n’y a pas de profanation quand on prie. Des siècles plus religieux que le nôtre ont eu leurs Danses sacrées. Que la danseuse fasse des pointes, qu’elle porte une tunique légère qui lui découvre les jambes, lui moule la silhouette pour faciliter le mouvement, ce n’est pas cela qui compte, mais c’est le moment où l’âme s’élève vers tout ce qu’il y a de plus beau et de plus pur dans l’existence, et ce moment-là la Danse le fait vivre… C’est en abordant les rôles si divers créés par Serge Lifar, de Phèdre à Blanche-Neige, de Dramma per Musica à Fourberies, que j’ai pleinement compris l’immense pouvoir d’expression de l’Art de la Danse, et toute la joie qu’il pouvait donner."

Au mois de septembre 1956, on apprit avec stupéfaction que le contrat de Nina Vyroubova n’était pas renouvelé. Ainsi notre Académie Nationale se privait volontairement d’une admirable artiste qui servit pendant sept ans l’Opéra, et marqua tous ses rôles de son talent, sa ferveur et sa grande personnalité.

Dès qu’on sut que Nina Vyroubova était libre, elle fut sollicitée comme "artiste invitée" par diverses Compagnies. C’est ainsi qu’elle incarna l’ombre blanche et légère de La Somnambule de Georges Balanchine au cours d’une saison éphémère donnée sous la direction de John Taras, au Théâtre de Monte-Carlo, sous le titre de "Ballets de Pâques".

Le 31 mai 1957, Nina Vyroubova créa le rôle d’Hamlet dans un nouveau Ballet de Serge Lifar : Hamlet ou Le Noble Fou. Musique de Marcel Delannoy. Décor et costumes de Georges Wakhévitch. Au sujet de son Ballet, Serge Lifar nous dit : "Inspiré par Hamlet, noble héros de Shakespeare, tourmenté, pur et courageux, j’ai voulu lui donner, en neuf épisodes, une forme plastique, rythmique et mystique. C’est à la danseuse, cette fois, que j’ai confié son incarnation… Pénétrant dans un drame obscur, plein d’effrayantes et sombres hallucinations, Hamlet, faisant le sacrifice de son bonheur, déjoue toutes les difficultés et les embûches pour assurer le triomphe de la vérité et la rédemption des causes supérieures. Comme dans la tragédie antique, il succombe en innocent, victime de la vengeance et de la haine… Tous les personnages du drame suivront le chemin de l’Ombre, et Hamlet restera la magnifique incarnation de la solitude et le meilleur des exemples."

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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