La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - La Sylphide

TABLE DES CHAPITRES

La Sylphide

Londres avait accueilli les Ballets des Champs-Elysées avec une faveur sympathique. La Compagnie s’affermissait. C’est pour Nina Vyroubova que Victor Gsovsky, Roland Petit et Boris Kochno reprirent La Sylphide, le vieux Ballet de Schneitzerhœffer, monté naguère par Philippe Taglioni pour sa fille Marie. Victor Gsovsky en régla la chorégraphie pendant la tournée en Angleterre… Vyroubova garda une très fidèle reconnaissance au Directeur artistique des Ballets des Champs-Elysées, Boris Kochno, qui lui offrit ce rôle admirable. Elle lui doit sa consécration à Paris.

Reprendre un rôle créé par la divine Taglioni, et un Ballet qui peut être considéré comme le précurseur immédiat de Giselle, est un événement dans la vie d’une danseuse Etoile.

Dans son livre sur Giselle, Serge Lifar écrit :

"L’action de La Sylphide, inspirée très librement d’un conte que Nodier rapporta de son voyage en Ecosse, ressort bien du cycle romantique, venu de l’étranger. Dans ce cas particulier, on décèle une influence très nette du romantisme anglais, et, par instants, celle de Shakespeare - découvert en France vers cette époque - puisque les sorcières de La Sylphide sont les dignes sœurs de celles de Macbeth et que, tout comme ces dernières, elles semblent clamer une formule chère aux romantiques : "Hor- "rible est le beau, agréable est l’horreur. "Volons à travers le brouillard et l’air "impur !"

Et Lifar résume brièvement le livret de La Sylphide :

"L’action du Ballet se passe en Ecosse. Au premier acte, nous nous trouvons dans une ferme. James Reuben, un jeune paysan, dont on doit célébrer les fiançailles avec Effie, sa cousine, dort au coin du feu. Dans un rêve merveilleux, il voit apparaître la Sylphide, fantôme aux ailes d’azur, qui évolue gracieusement autour de lui, qui le regarde amoureusement. Il en est subjugué. L’entrée de la noce brise le rêve, mais tout à l’heure, au moment des fiançailles, à l’instant où l’on va procéder à l’échange des anneaux, la Sylphide ravira celui de James et s’envolera. James s’élance à sa poursuite, oubliant Effie, oubliant tout…
Le second acte nous transporte dans une forêt où vivent des sorcières. L’une d’elles, la vieille Madge, haïssant la légère Sylphide, veut la supprimer en faisant intervenir une écharpe magique. Si jamais le frêle tissu vient à se poser sur les ailes azurées de la jeune fille, elle doit dépérir. James paraît dans la nuit, courant à la poursuite de l’insaisissable vision. Madge lui remet l’écharpe enchantée, en l’assurant que s’il la pose sur les épaules de la Sylphide, il se l’attachera à tout jamais. La Sylphide paraît, planant dans les airs, entourée de ses compagnes. Au moment où elle se laisse aller dans les bras de James, il lui noue l’écharpe traitresse. Elle meurt. Les autres Sylphides emportent sa dépouille dans les airs. Désespoir de James, tandis que le jour se lève et que les sons joyeux d’une noce s’avançant au loin, retentissent. Effie, promptement consolée, épouse déjà un autre.
Comme on le voit, toutes les aspirations des poètes romantiques à un au-delà devenu tangible, tout leur culte de la femme, être d’esprit et non de chair, idéal insaisissable, étaient réalisées dans le livret de La Sylphide. Rien n’y manquait : ni la fille de l’air, spectre impalpable, ni le clair de lune enchanteur, ni le mystère des frondaisons séculaires…"

Si Philippe Taglioni avait réglé ce Ballet pour sa fille Marie, - La Sylphide et Marie Taglioni sont désormais inséparables - Boris Kochno l’avait repris pour Nina Vyroubova. Une grande Etoile romantique venait de naître avec le retour de ce Ballet lyrique.

C’était la récompense d’une carrière, certes déjà brillante, mais peu favorisée par la chance. Les ports de bras, le lié des pas, la pureté de l’exécution de Nina sont déjà célèbres. On découvre ses qualités expressives, sa fraîcheur, sa souple et immatérielle poésie. Pour la première fois à la tête d’une troupe chorégraphique, elle rejoint la ronde ailée des ballerines lyriques touchées par la grâce : d’Alicia Markova à Yvette Chauviré.

La Sylphide, qui inaugura l’ère glorieuse du Ballet romantique, avait été créée à l’Opéra de la rue Le Peletier, le 12 mars 1832. "Le Ballet, écrit Théophile Gautier, commença pour la chorégraphie une ère toute nouvelle, et ce fut par lui que le romantisme s’introduisit dans le domaine de Terpsichore." La Sylphide est devenue la personnification de Marie Taglioni. Son talent s’est résumé dans ce personnage lunaire et immatériel qu’elle eut la chance de rencontrer au début de sa carrière.

La dernière reprise de La Sylphide à l’Opéra est du 24 septembre 1860. On se demande d’ailleurs pourquoi l’Opéra s’est brusquement désintéressé d’une œuvre qui a fait l’admiration de l’Europe pendant un demi-siècle. Peut-être pour ne pas gêner le succès de Giselle, sœur cadette de La Sylphide, née de la même fantasmagorie lunaire, possédant avec son aînée des analogies certaines et multiples. L’agencement des scènes est à peu près le même. Le premier acte de La Sylphide se situe en Ecosse, celui de Giselle au Tyrol. Le second acte de ces deux Ballets nous transporte dans un monde surnaturel, domaine des filles ailées et des blanches Wilis, fiancées mortes avant le jour de leur mariage. L’auteur des décors est le même : c’est le peintre Ciceri, grand spécialiste des fantasmagories lunaires, des forêts romantiques mystérieuses, où l’envol de la danseuse est aidé par des "machineries" naïves et charmantes, renforçant l’élément fantastique du second acte aérien.

La reconstitution de la chorégraphie de Philippe Taglioni par Victor Gsovsky m’a toujours laissé rêveur. Dans quelles archives en a-t-il découvert la transcription ? Le principal est d’avoir respecté l’esprit de l’ouvrage. Sans doute Gsovsky s’est-il inspiré des documents qui subsistent à l’Opéra. Et puis, à quoi bon chercher ce qui a été respecté et inventé dans la chorégraphie ? La musique composée en 1832 par Schneitzerhœffer, adroitement réorchestrée par Grégoire Krettly, demeure d’une discrète banalité. M. Serebriakoff a interprété les décors de la création, de Ciceri, avec une fidélité bien scrupuleuse ; et les costumes de l’époque ont été redessinés avec un goût suprême par ce magicien irremplacé, irremplaçable : Christian Bérard. Gsovsky avait à sa disposition le livret fort détaillé et des indications sur le manuscrit musical. Les témoignages des écrivains et critiques, comme Théophile Gautier et Janin, et maints autres mémorialistes furent étudiés avec soin. Mais ils sont parfois bien vagues, bien littéraires, très romantiques et d’un humour involontaire. En parlant de Taglioni, Théophile Gautier écrit : "C’était une prêtresse de l’art chaste, elle priait avec ses jambes…" Il faut avoir un cœur de pierre pour résister à l’enthousiasme délirant de cet admirateur : "Pour parler de Taglioni, il faudrait tremper une plume de colibri dans les couleurs de l’arc-en-ciel, et écrire sur les ailes de gaze d’un papillon…"

Enfin, le grand soir arrive : La Sylphide est créée le 30 décembre 1946, au Théâtre des Champs-Elysées. C’est un triomphe ! Immatérielle apparition, Nina Vyroubova est l’âme même de La Sylphide. Elle y retrouve ses précédents succès dans Giselle, avec un mélange de pudeur et de poésie qui est son plus grand charme. Cette créature de rêve, à mi-chemin de l’ange et de l’oiseau, est-elle vraiment une femme ? Au premier acte, elle a une façon silencieuse d’apparaître et de disparaître comme une mystérieuse vision. Elle glisse dans un élément invisible comme un dessin dans du blanc… C’est aussi un enchantement d’admirer chez une danseuse une telle pureté de style, une si rare musicalité.

La critique est unanime : "Comme la Taglioni, Mlle Vyroubova nous a subjugués par son virginal visage et ses attitudes de biche traquée", écrit Hélène Jourdan-Morhange… Et Maurice Brillant : "C’est Nina Vyroubova qui assume l’héritage de Taglioni. Portant aisément le fardeau, elle est admirable, non seulement par son métier, mais par la souple et immatérielle poésie qui convient. Pieusement, elle a voulu ressembler à la Taglioni des estampes et de nos songes. Et, en vérité, elle la ressuscite à nos yeux…" On parle de sa souplesse, du galbe de la jambe, du cou-de-pied et des pointes exceptionnelles, de sa précision rigoureuse, de sa sûreté imperturbable, mais aussi de sa fraîcheur d’expression, de sa grâce, de sa noblesse, de son étrange visage asiatique et des lignes si pures de son corps qui se prêtent admirablement au charme mouvant de La Sylphide.

Cette reprise, qui équivaut presque à une création, tant ce Ballet romantique était enfoui dans les oubliettes, fut portée aux nues. Il manquait au répertoire des Champs-Elysées un grand Ballet classique, en dépit de sa forme et de son inspiration romantiques. Ce succès contribua à accroître encore, en France, comme à l’étranger, le nom de Nina Vyroubova qui, triomphant d’une créatrice prestigieuse, réincarna La Sylphide par sa grâce fragile et aérienne et son style délicat et léger. "Hier encore, excellente ballerine, écrit Jean Dorcy, d’emblée grâce à son extraordinaire création, elle accède au rang d’Etoile. Elle a ce qui ne s’achète pas, ce que ne donnent pas les techniques : un vrai foyer de sensibilité… Que vous étiez belle, Nina Vyroubova, en cette soirée du trente décembre, et que d’yeux humides vous regardèrent évoluer !…"

Sous la lourde couronne de fleurs de La Sylphide, Nina Vyroubova, en battant de ses petites ailes d’azur, s’envola vers la gloire. D’un Ballet romantique, immortalisé par tant d’œuvres littéraires et picturales, de Théophile Gautier à Lépaulle, (auteur du fameux tableau représentant Marie Taglioni dans La Sylphide, au début du premier acte, en 1832), Nina Vyroubova a fait une véritable création, apportant sa légèreté ailée et sa poésie profonde à une chorégraphie sans surprises et à une délicate série d’estampes écossaises du temps de Walter Scott.

Croyez-vous que ce succès l’ait grisée ? Non ! En 1947, elle quitte la Compagnie des Ballets des Champs-Elysées, car elle attend son fils Youra. L’irréelle et douloureuse Sylphide a, une fois de plus, déployé ses ailes. Avec Roland Petit, elle quitte Londres un soir de juin 1947 pour danser à l’Opéra le Pas-de-Deux des Forains, pour le "Bal des Petits Lits Blancs". Puis, elle doit être opérée de toute urgence de l’appendicite. Dix-huit jours après son opération, elle revient à Londres, et sa Sylphide obtient un succès sans précédent. Maria Rambert en pleurait…

Cette fois, c’est la maternité qui la tint éloignée du théâtre pendant plus d’une année. En 1949, elle retourne vers Roland Petit qui, voulant se libérer de toute contrainte et de toute tutelle, s’était séparé des Ballets des Champs-Elysées pour former seul sa propre troupe. Une confiance absolue en son étoile lui faisait prendre ce risque.

Mais Nina Vyroubova se brouille avec Roland Petit qui ne lui donne pas le Ballet qu’il lui avait promis. Elle retourne aux Ballets des Champs-Elysées qui, sous la direction de Roger Eudes et de Boris Kochno, poursuivent une existence d’abord brillante, puis hasardeuse. Vyroubova est engagée pour le Festival d’Edimburgh et la saison de Londres, où elle reçoit l’invitation du Marquis de Cuevas.

Brusquement le Destin la guette. La carrière de Nina Vyroubova va prendre un cours inattendu.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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