La Danse Corps et Graphies - Romeo and Juliet, Répétition sans décor - Ou "sang des corps" -Partie II

Maquette
Romeo and Juliet, maquette par Joan Miro - 1926
- Collection Library of Congress

[La presse] au bal des… Ballets Russes

C'est la collaboration des "Surréalistes aux Ballets Russes" qui donna matière à un feuillet de Michel Georges-Michel au[ ]tour de la nouvelle saison parisienne de la troupe dirigée par Serge Diaghilev. Il conclue ainsi :
"Le Surréalisme est une sorte de sur-religion sur-scientifique, et dont la première grande manifestation officielle aura lieu dans le cadre sans cesse renouvelé des Ballets Russes."

Ces "commentaires" ont bientôt plu ; que la transposition en studio de l'idylle "tragique" de Roméo et Juliette plût ou pas - en cause, en grâce… Décors, des corps, des pas, instruments -.
…Montaigu et Capulet [s'em]presse[nt] au bal des Ballets Russes.

Duel de Romeo et de… Aragon

Au lendemain de la Première parisienne de Roméo et Juliette, l'Excelsior n'évoque ni ce ballet, ni les autres pièces de la soirée, mais seulement une "bagarre" ; ce scandale nouveau provoqué par les Ballets Russes de Diaghilev, nouvelle "publicité" pour leur directeur.

UNE BAGARRE DANS LA SALLE A LA PREMIERE DES BALLETS RUSSES

Si la musique adoucit les mœurs, il semble, au contraire, que la peinture les exaspère. Du moins, est-on admis d’en juger ainsi après la première représentation des Ballets Russes donnée hier soir au théâtre Sarah-Bernhardt.

On avait annoncé, d’ailleurs, que la création de Roméo et Juliette, répétition sans décors, en deux parties, musique de Constant Lambert, peinture de Max Ernst et de Joan Miro, chorégraphie de B. Nijinska, n’irait point sans tumulte. C’était difficile, pourtant, de l’imaginer tel qu’il se manifesta.

A peine le rideau achevait-il de se lever que le premier accord de l’orchestre se continuait dans la salle par la dissonance suraiguë d’une cinquantaine de sifflets à roulettes, accompagnée d’une basse de clameurs et de hurlements variés. Une surprise d’abord. Puis de la gaîté. Mais comme le bruit persistait couvrant l’orchestre, le public protesta : Taisez-vous ! Assez ! A la porte ! Qu’on les sorte !… Rien n’y fit. La salle, alors, après un bon quart d’heure de patience relative, se fâcha. Et ce fut un mauvais quart d’heure pour les manifestants. A la vérité, ils frappèrent les premiers sur leurs contradicteurs, mais la bataille ne tourna pas à leur avantage. Les gardes et les agents, en effet, qui les évacuèrent, les amenèrent fort mal en point aux environs de contrôle. Une vingtaine, les yeux pochés et le nez saignant, furent expulsés. Et le calme se rétablit.

Seul un jeune homme, la main dans son gilet, la tête rejetée en arrière, très napoléonien, invectivait la salle du haut d’une avant-scène du deuxième balcon. Que disait-il ? Les mots se perdaient dans le bruit. Quand on entendit, on s’aperçut que ce Napoléon n’était qu’un petit-fils de Cambronne.

La raison de tout ce bruit ? Une "protestation" imprimée en rouge et jetée à profusion dans la salle, du haut de la dernière galerie, proclamait que "les peintres surréalistes", phalange à laquelle appartenaient les peintres aujourd’hui dissidents. Max Ernst et Joan Miro, les deux décorateurs de "Roméo et Juliette" ne peuvent composer avec de semblables entreprises, dont le but a toujours été de domestiquer au profit de l’aristocratie internationale, les rêves et les révoltes de la famine physique et intellectuelle".

Lisez que les surréalistes n’admettent pas que leurs adeptes commercialisent leur "art".

Interrogé à la sortie sur l’état des éclopés, le commissaire de police déclarait "Oui, ils ont été solidement arrangés, mais cette fois, mes hommes n’y sont pour rien !

".

L'Excelsior - 19 mai 1926

C'est aussi le scandale que retint René Wisner de l'une de ces Soirées de Paris, sur les feuilles de La Rampe.

LES SOIREES DE PARIS

Les ballets russes se sont installés chez les frères Isola, au Théâtre Sarah-Bernhardt. Lorsque la toile se lève sur Roméo and Juliet, quelques jeunes hommes font rouler des sifflets, ce sont les chefs-d’œuvre du genre. Ils retentissent avec un éclat déchirant et font plus de bruit qu’une locomotive. D’abord, les spectateurs se disent : "C’est une scène dans la salle, il n’y a plus une pièce, et même un ballet, où il n’y ait une scène dans la salle. C’est la mode." Mais des jeunes gens lancent des galeries, des manifestes qui volent comme des papillons, et viennent s’abattre sur les balcons et les orchestres. C’était un début amusant et fort bien réglé. Hélas ! Des spectateurs veulent faire taire les locomotives. Bientôt des remous se produisent, des pugilats éclatent, des coups de poing sont échangés, le chahut s’accélère, devient homérique, des sergents de ville interviennent et y mettent le comble.

Un jeune homme s’assied sur le rebord d'une avant-scène. Il crie : "Je vous emmerde… je les emmerde". Dix personnes s'efforcent à lui faire abandonner son perchoir.

A peine ont-elles délogé ce petit Hercule qu’il revient à son poste de combat. Enfin, contre tant d'assaillants, il succombe.

Un calme relatif succède à cette tempête. Cependant, de temps en temps, un cri se fait encore entendre. Et les Anglais, les Américains, les Suédois, les Norvégiens, les Russes, les Danois qui remplissent la salle du Théâtre Sarah-Bernhardt, sont interloqués, ils ne comprennent pas, et peut- être ne comprendront-ils jamais que cette cacophonie, c’était une querelle de famille ; que Montparnasse était descendu place du Châtelet, et que tout s'arrangera demain ou après-demain, au Dôme ou à la Rotonde, que tout finira par une tournée générale où personne ne sera battu, et qu'ils auront vu jouer devant eux, sous une forme différente, il est vrai, et infiniment plus bruyante : Beaucoup de bruit pour rien.

[…]

René Wisner : La Rampe - 1er juin 1926

Dans une publication de Paris-Midi, datée du lendemain de la Première, on apprend, par André Breton dont les propos sont reproduits, que le manifeste - et la manifestation - de la "Répétition San[g]s décor" sera sans suite.

LA BAGARRE AUX BALLETS RUSSES

Monsieur André Breton nous expose le point de vue des surréalistes.

La répétition générale des Ballets Russes, hier soir, a été le théâtre d’une bataille à la manière de celle d’Hernani.

Au moment où le rideau se levait sur "l’évocation chorégraphique" de Roméo et Juliette, une bordée de sifflet jaillit tandis que des papillons blancs tourbillonnaient des galeries jusqu’à l’orchestre.

C’étaient des "surréalistes" révolutionnaires, disciples de Messieurs André Breton et Louis Aragon qui manifestaient ainsi leur mécontentement de voir deux fidèles (les peintres Max Ernst et Joan Miro) participer à un spectacle qu’ils estiment à la fois "aristocratique" et "commercial". On a lu que des sifflets, on était passé aux coups et que deux surréalistes avaient été contraints d’exposer leur doctrine au poste de police.

LA PENSEE CONTRE L’ARGENT

Nous avons vu, ce matin, Monsieur André Breton, qui a bien voulu nous présenter le sens de la manifestation de son groupe.

"Max Ernst et Joan Miro, nous dit-il, ont suivi un fâcheux exemple. Ils ont pactisé avec les puissances d’argent. Ils ont réglé la mise en scène d’un spectacle commercial, baissé le rideau d’un décor, autorisé qu’on reproduise leurs tableaux sur la scène… Permettez-moi, d’ailleurs, de vous répéter ce que dit le manifeste que nous avons lancé cette nuit, dans la salle, et vous comprendrez.

Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent. Il n’est pourtant pas d’année qui n’apporte la soumission d’un homme qu’on croyait irréductible.

Peu importe les individus qui se soumettent, l’idée subsiste : idée essentiellement subversive qui ne peut composer avec de semblables entreprises, dont le but a toujours été de domestiquer au profit de l’aristocratie internationale les rêves et les révoltes de la famine physique et intellectuelle".

- Recommencerez-vous ?

- Non, le geste d’hier nous suffit.

Tout est donc pour le mieux…

Dans sa rubrique "Dernière heure", le Figaro du mercredi 19 mai 1926 fait également état des "incidents" lors de la représentation de la veille des Ballets Russes, sans ne rien rapporté du spectacle.

DERNIERE HEURE THEÂTRALE

INCIDENTS AUX BALLETS RUSSES

La première représentation des ballets russes, de Monsieur Serge de Diaghilev, au théâtre Sarah-Bernhardt, a été interrompue, hier soir, pendant assez longtemps, par des incidents tumultueux.

Comme le rideau se levait sur le ballet de Romeo and Juliet, des coups de sifflet, des protestations se sont fait entendre, auxquels ont répondu des applaudissements et des "chut !".

Le bruit se prolongeant pendant plus d’un quart d’heure, il fut procédé à l’expulsion des spectateurs qui l’avaient provoqué. On en vint aux mains dans la salle et les couloirs, et la police dut intervenir avec une certaine énergie.

Si nous sommes bien informés, cette manifestation, prévue d’ailleurs, était dirigée contre les auteurs de la "peinture", Messieurs Max Ernst et Joan Miro, chefs de l’école surréaliste, à qui certains de leurs adeptes reprochaient leur collaboration à ce spectacle.

Le Figaro, Paris - mercredi 19 mai 1926

Le même jour, c’est le même titre, écrit au singulier cependant, qui ouvre l’article paru dans Comeodia.

UN INCIDENT AUX "BALLETS RUSSES"

On s'attendait à ce que la présentation, au Théâtre Sarah-Bernhardt, du ballet de Monsieur Constant Lambert, Romeo and Juliet, donnât lieu à des manifestations.

Elles se sont produites. La cabale n'était point dirigée contre le compositeur, mais contre les peintres du décor, Messieurs Max Ernst et Joan Miro.

Les surréalistes, qui ont pris aujourd'hui la place des dadaïstes, accueillirent le lever du rideau par des bordées de sifflets à roulettes, montrant ainsi qu'ils ne s'attaquaient qu'aux décorateurs.

Serrés en un groupe compact, ils provoquèrent un violent tumulte, bientôt suivi de voies de fait.

Le public réagit énergiquement contre eux.

Les manifestants purent enfin être expulsés.

Le calme ayant été rétabli, l'œuvre fut favorablement écoutée.

Comeodia, Paris - mercredi 19 mai 1926

Scène [vue] du balcon

Le lendemain, le même journal revient sur le spectacle, dans un long article illustré, par la plume d'André Levinson.
Un succès produit par l'"incident", habilement "utilisé" par Serge de Diaghilev, et grâce au prometteur Serge Lifar…

La rentrée des Ballets Russes
Romeo and Juliet en ballet
Musique de Constant Lambert
Peinture de Max Ernst et Joan Miro
Chorégraphie de B. Nijinska

"Beaucoup de bruit pour rien." N'est-ce pas le secret même du succès?

Or, ces conditions furent on ne peut mieux remplies au gala des Ballets russes. C'est Monsieur de Diaghilev qui fournit le "rien" et ce sont les "surréalistes" qui firent le "bruit".

Eh bien, il les a "eus" et avec quelle habileté consommée ! Eût-il voulu les attirer dans un piège, il n'aurait pas agi autrement.

Stratège chevronné, contempteur avisé du troupeau humain, Monsieur de Diaghilev régla magistralement le spectacle dans la salle.

L'état-major surréaliste ayant jasé, la nouvelle de ce profitable chahut s'était ébruitée depuis la veille. Quand les conscrits "donnèrent". Ils eurent d'abord le champ libre. Les danseurs et les musiciens, fidèles à la consigne, tenaient bon sous les sifflets. De ce fait, les perturbateurs faisaient perdre au public une partie du spectacle et par conséquent la patience !

Quand, dix minutes plus tard, les manifestants eurent toute la salle contre eux, ils furent expulsés avec dextérité par la force publique. Dès lors, par réaction, on applaudit au moindre prétexte.

Illustration
Mme F. Doubrovska

C'est ainsi que Messieurs Louis Aragon et André Breton tirèrent d'affaire leurs affiliés dissidents, les peintres Ernst et Miro. En les huant, ils donnèrent une espèce de consistance à leur laborieux néant.

Leurs petites machines, emblèmes ou vignettes, agrandies à l'échelle de la scène et maculant, en surcharge, un décor de châssis et de toiles, sont d'une indicible inanité. En distribuant des tracts rédigés avec une véritable élévation de pensée et de style, afin de ramener au bercail des ouailles si pelées et si débiles, les "purs" ont détourné le ridicule sur eux-mêmes. On a pu croire, tout d'abord, que les protestataires, comparses apostés, étaient de la distribution.

Tout récemment, un grand music-hall a lancé un sketch basé sur de telles interventions.

De fait, Roméo and Juliet "en ballet" appartient à ce genre de pièces, où l'illusion théâtrale et la réalité se mêlent. Que l'on me permette de ne pas invoquer, à propos de cette "répétition sans décors en deux parties", l'exemple du sempiternel Pirandello. Le romantisme était féru de cette formule qui nous fait voir l'envers du rideau : du Kean, de Dumas père à l'Adrienne Lecouvreur, de Scribe, nous assistons à cette superposition du vrai et du faux, du masque et du visage.

Illustration
Mlle Alexandra Danilova

Quant à l'idée de mettre en scène une leçon, puis une répétition de danse, elle est aussi attrayante que peu neuve. N'a-t-on pas, il y a quelque trente ans, monté à l'Opéra, un ballet, Les Etoiles, qui fut un "documentaire" de la danse d'école.

Être admis par la prestigieuse compagnie des Ballets Russes dans l'intimité du laboratoire est un régal pour le public. Un désordre voulu semble introduire le spectateur dans l'existence familière de toute cette turbulente jeunesse.

Cependant, la saveur du thème est délétérée par l'indigence extrême du scénario, par le coq-à-l'âne émoussé et puéril.

Des épisodes d'un grand charme émergent, par moments, de cette parodie trop appuyée, trop prolixe. Le petit andantino des deux amoureux est réglé avec une extrême délicatesse; il se joue en de suaves courbes dessinées par les bras en couronne du couple et l'inflexion simultanée des deux sveltes torses.

Le deuxième tableau, précédé par un intermède où le rideau, presque entièrement baissé, ne permet d'apercevoir que les jambes des danseurs (Degas, Cinéma) présente la répétition d'un présumé ballet, tiré de Roméo et Juliette.

Les topos essentiels de la tragédie sont plastiquement résumés; et souvent, quand la maîtresse de ballet. Mademoiselle Nijinska, échappe au ricanement écœurant, au parti pris de ravaler tout ce qui est humain par une ironie grimaçante, à cette misanthropie dégoûtée qui semble être l'esthétique même imposée à son monde par Serge de Diaghilev, elle trouve et développe des thèmes plastiques qui ne sont pas sans beauté.

Telle me semble, par exemple, l'interprétation chorégraphique du duel.

Mais cet effort vers le style voisine avec une espèce de sans-gêne naturaliste : ni unité, ni dignité. Le truc de la nourrice affublée d'un ventre postiche est bien lamentable. Et toutes ces petites farces d'écoliers distillent un ennui qui endommage notre plaisir. Sur chaque feuille verte on voit la trace d'un escargot.

Vous ont-ils "déniaisé" votre fier Roméo, Jean Cocteau.

Je n'ai pas encore dit mot de la partition de Monsieur Constant Lambert : il est vrai que, surtout au début, l'harmonie se trouva copieusement renforcée par des sifflets de tous les modèles.

Nous avons cru comprendre que ce que nous avait voulu donner le musicien est, conformément au sujet du ballet, une espèce de charivari, la stylisation de ce bruit d'ailleurs délicieux, des instruments qu'on accorde : c'est aussi un genre de pot pourri où surnagent des rappels d'autres ballets russes; quoi qu'il en soit, ce désordre semble être un effet de l'art : les airs de danse sont nettement rythmés. Par contre, la musique de l'entracte a paru languissante et maigrichonne.

Monsieur Roger Désormière, le jeune chef d'orchestre, est agréable à voir. Son geste est élégant et nerveux. Il a eu du cran pendant la bagarre. Son entente avec les différents groupes orchestraux ne m'a pas toujours paru parfaite. Très maître de lui-même, il le sera, certes, avant peu, de son orchestre. Il a plu.

La troupe de danse a pâti du départ de quelques artistes de premier plan. Ils n'ont pas été remplacés; cependant, l'effort courageux, sinon victorieux, des jeunes, rallie les sympathies. Je parlerai de ces "espoirs" après les avoir vus plus longuement à l'œuvre. Il n'est d'ailleurs pas aisé d'entrevoir leurs véritables aptitudes à travers les déformations forcées de la chorégraphie.

Hommage soit rendu dès à présent à l'extrême intelligence et à la grande habileté d'un homme comme Monsieur Woizikovsky, toujours sur la brèche. Monsieur Serge Lifar est un bel adolescent: c'est aussi une nature de danseur; il reste le gamin espiègle de l'année passée, mais sa technique s'étoffe de plus en plus, son jeu prend de l'autorité; nous ne nous étions pas trompé.

Ce sera, peut-être, l'unique vedette de l'actuelle saison russe. Mais n'anticipons pas.

On commença par Pulcinella et termina par Les Matelots, très écoutés, vivement applaudis.

André Levinson : Comeodia, Paris -jeudi 20 mai 1926.

Dans "La semaine musicale" du Ménestrel, Paul Bertrand déplore la déchéance des Ballets Russes et n'accorde d'"attrait" à la soirée où fut créé Romeo and Juliet que le scandale…

LA SEMAINE MUSICALE

Théâtre Sarah Bernardt – Ballets Russes

La déchéance progressive des Ballets Russes, que l’on constate d’année en année, est profondément affligeante pour tous ceux qui ont conservé le souvenir des éblouissantes visions que nous apportèrent les premiers spectacles de M. de Diaghilev.

On sait comment, après avoir épuisé toutes les ressources d’un art autochtone, les Ballets Russes durent évoluer et furent contraints de chercher à se renouveler au moment où, après que leur merveilleux ensemble chorégraphique se fut éparpillé, la révolution russe les condamnait aux hasards d’une vie errante. C’est ainsi qu’amenés d’abord à ouvrir leurs programmes aux musiciens de tous les pays, ils n’illustrèrent plus leurs œuvres que d’une réalisation plastique de plus en plus inégale, et ils ne tardèrent pas à restreindre le rôle de la musique et de la danse en recherchant un élément nouveau dans les manifestations de la peinture "dernier cri".

Et c’est ainsi qu’ils aboutirent à la saison qui vient de s’ouvrir, et qui est navrante. Si son programme comporte encore quelques œuvres ayant un intérêt musical réel, l’exécution orchestrale s’avère lamentable, grâce à l’insuffisance visible des répétitions. Un ensemble intéressant de danseurs subsiste encore, mais il voisine avec un groupe de danseuses d’une médiocrité technique qui n’a d’égale que celle de la chorégraphie. Et le spectacle se déroule dans des décors d’une puérilité provocante, qui se recommandent pompeusement, cette fois, d’une prétendue esthétique "surréaliste".

[…]

L’évènement de la soirée consistait en la création de Romeo et Juliette, d’un compositeur anglais, extrêmement jeune lui aussi(1), Monsieur Constant Lambert.

Cela nous montre l’envers de la scène : le plateau au vu d’une leçon ; les danseurs et danseuses se livrent au bord de leurs exercices, puis réalisent la répétition d’un ballet qui schématise les épisodes essentiels l’aventure des "Amants de Vérone".

Le spectacle fut l’occasion d’un joli vacarme, non pas à cause de la musique, ni de la danse qui, de plus en plus, sont traités par les ballets russes en parents pauvres, en raison de la collaboration de deux peintres surréalistes, Messieurs Ernst et Miro, qui avaient accepté de tracer quelques cercles concentriques et quelques esquisses dénommées "décors", par ironie sans doute. Ceci provoqua l’indignation des théoriciens de religion surréaliste qui, voyaient un "déclassement" de leur pur "idéal subversif" dans cette collaboration avec une entreprise "dont le but a toujours été de domestiquer au profit de l’aristocratie internationale les rêves et les révoltes de la famine physique et intellectuelle".

Tel est du moins le pathos pompeux qui fut, dès le lever de rideau, porté à la connaissance du public ahuri par des centaines de papillons imprimés en rouge et projetés des galeries, tandis que les roulements concertés de sifflets stridents se prolongeaient durant un bon quart d’heure. Pendant ce temps, il était impossible de rien entendre de la partition qu’il fallut recommencer, lorsque, après quelques scènes de pugilat, les perturbateurs se trouvèrent enfin expulsés.

La musique en question est, en vérité, fort peu de chose : quelques dessins aimables, allègres, qui visent à la grâce sans échapper à la banalité et s’assaisonnent de recettes post-stravinskystes qui, en honneur il y a quelques années, apparaissent aujourd’hui comme terriblement périmées.

Le scandale imprévu auquel donna lieu une querelle de rapins resta certainement l’agrément le plus vif de cette attristante soirée.

Paul Bertrand : Le Ménestrel - 28 mai 1926

Louis Schneider, critique de "La Musique", art parmi "Les Arts" dans La Revue de France évoque les limites du "toujours plus fort" ; un argument chorégraphique qui "ne soit pas nouveau" ; une partition qui "s'est abstenue de toute invention"…

LA MUSIQUE

Ballets Russes : Romeo and Juliet

- Nicolet était un directeur qui mena dès l'année 1767 le théâtre de la Gaîté à son plus haut point de prospérité. Lorsqu'il présenta le singe à qui il doit sa réputation, singe pour lequel l'engouement du public est resté légendaire, il voulut faire mieux encore ; et l’expression "de plus en plus fort comme chez Nicolet" est demeurée chez tous à l’état de proverbe. Le directeur de la troupe des Ballets Russes est un directeur de la race de Nicolet. Mais, prisonnier de lui-même et de ses réussites de jadis, il arrive à ce point mort où il ne peut plus se dépasser lui-même, et il cherche le succès ailleurs et à côté. C'est ainsi que, pour Romeo and Juliet, un ballet nouveau, il a confié la musique à un jeune compositeur anglais inconnu, M. Constant Lambert, et les décors à des peintres "surréalistes", MM. Max Ernst et Joan Miro. ; - la définition «surréalisme» reste encore à trouver. Pour les profanes que nous sommes, c’est le bizarre, le biscornu dans le dessin comme dans la couleur ; c’est la réédition du fameux "combat de nègres la nuit, dans un tunnel", par lequel s’illustra un des plus amusants salons des Arts Incohérents.

La chorégraphie est plaisante : elle représente l’envers de la scène et la vie réelle de la troupe des danseuses et des danseurs qui répètent Roméo et Juliette "en ballet". C’est évidemment ingénieux, quoique ce ne soit pas nouveau : L'Etoile, de Wormser, scénario d’Adolphe Aderer, nous avait montré à l'Opéra toute l'existence des ballerines, et maintes autres pièces comiques ou dramatiques nous avaient dévoilé l’intimité du théâtre ou du music-hall.

La musique de M. Constant Lambert s'est abstenue de toute invention ; elle remplace les idées par le rythme et par le mouvement. Son orchestration en est encore au balbutiement ; l’auteur sait faire bavarder une clarinette ou une flûte ; il est moins expert quand il s’agit de la moindre polyphonie. Son ballet est un essai, à peine un devoir d’élève.

Louis Schneider : Revue de France - 1er juin 1926

Dans l'article qu'il consacre à "La Danse", [autre] "Art[s]", dans le même numéro de La Revue de France, Fernand Divoire relève pourtant l'avant-garde, créatrice du renouveau, "maîtresse des Ballets" Russes de Diaghilev.

LA DANSE

Pour la dix-neuvième fois, les Ballets Russes de M. Serge de Diaghilev sont venus à Paris. Pour la dix-neuvième fois ! S’imagine-t-on ce qu’une pareille durée peut exiger de renouvellement ? Mais M. de Diaghilev a un secret ; il se renouvelle par l’avant-garde et par la jeunesse, et toujours ou à peu près par l'avant-garde française ou d'inspiration franco-internationale. De même, sa troupe chorégraphique est presque d’année en année rajeunie, et elle atteint, sinon à la classe extraordinaire des étoiles, du moins à une parfaite homogénéité, à une valeur constante jusque dans les petits emplois. Elle est aux mains du chorégraphe un instrument merveilleusement entraîné et docile. Il semble, d’ailleurs, qu’il se crée une sorte de technique "ballet russe" qui est une chose à part et dont M. Massine est tantôt l’auteur, tantôt l'inspirateur plus ou moins direct.

L'invention des Ballets Russes en matière de danse, c'est l'angle, non pas l'angle géométrique qui est à la base des équilibres des petites danseuses khmères, mais, si l'on peut dire, l'angle anguleux, l’angle plus ou moins déformateur, plus ou moins humoristique et caricatural.

Les Ballets Russes savent rester un spectacle de choix pour toute une qualité de public, pour un public nombreux. Public qui trouve constamment aux spectacles de M. de Diaghilev la joie que donne un divertissement coloré, moderne, jamais dépourvu d'élégance. Une chatoyante devanture de bijoutier dadaïste.

N'agitons pas l'ombre auguste du grand art ; s’il a régné avec le Sacre du Printemps, tel que Nijinsky l’avait mis en scène, il fallait lui accorder quelque repos.

Il est presque inutile d’analyser séparément chacune des productions nouvelles des Ballets Russes, tant leur variété et leur diversité restent de même famille.

M. de Diaghilev nous a apporté pour cette saison plusieurs nouveautés : une nouvelle version de Zéphyr et Flore, Romeo and Juliet, en ballet, Barabau, la Pastorale, Jack d’Erik Satie.

[…]

Romeo and Juliet, [qui] est aussi un peu une caricature, c’est une œuvrette que l’on voit avec plaisir. Les décors sont de peintres dadaïstes ou surréalistes. La chorégraphie est de Mlle Nijinska. Mais, sous la baguette magique de M. de Diaghilev, les pires révolutionnaires deviennent des êtres gracieux et charmants. Leurs plus extrêmes hardiesses paraissent d’une puérile pureté, et le public est conquis comme il le serait par un défilé de lionceaux frisés et de panthères enrubannées. Romeo and Juliet est formé de deux parties, dont la première nous fait assister à une pseudo-classe de danse de la troupe russe ; la deuxième est une répétition du ballet Romeo and Juliet avec duel à ailes de pigeon, acteurs qui s'amusent à planter eux-mêmes les décors et bondissements charmants du jeune danseur Serge Lifar, qui, à la fin, pour figurer qu'il enlève sa danseuse en avion, la porte au-dessus de lui dressée magnifiquement comme un oiseau en plein vol. Toute la chorégraphie de ce ballet est comme une broderie de gestes et de pantomime modernes sur un fond parfaitement classique. La jeunesse des deux principaux interprètes, leur fraîcheur, est pour notre théâtre une leçon qui ne devrait pas être perdue.

Fernand Divoire : Revue de France - 1er juin 1926

Dans une "Lettre de Paris" de la Revue Hebdomadaire, José Bruyr, quant à lui, ne s'élève ni contre le "tapage" surréaliste, ni ne se lève pour acclamer Roméo et Juliette

LETTRE DE PARIS

LA SAISON DES BALLETS RUSSES

Jack in the box d’Erik Satie
Barabau de Vittorio Rieti Roméo et Juliette (répétition sans décor) de Constant Lambert.

Il n’est pas de printemps parisien sans ballets russes. Qu’importe donc que le soleil nous boude cette année ? Eux, fidèles à une habitude vieille de dix-neuf saisons, les voici réinstallés pour douze soirs au Théâtre Sarah Bernhardt, face à ce Châtelet où ils émerveillèrent d'abord Paris, en lui contant mieux que Shéhérazade à Sharyar, des Contes de Mille et Une Nuits : c'étaient Les Danses du Prince Igor ou Le Spectre de La Rose.

Je ne verserai point dans le misonéisme ridicule (je ne vieillis pas encore !) je dirai que c’était le beau temps. Sans doute, ces spectacles d'avant guerre étaient-ils très différent de ceux d’aujourd’hui. Le règne impérial de Bakst s’instaurait. Nous connûmes depuis la régence de Picasso et nous en sommes à la dictature des surréalistes. Que cette dictature ne comble pas tous les désirs, surtout les désirs de ceux qui les accommodent de souvenirs, je le comprends. Cependant, même "dans leurs erreurs", et il en est, les Ballets russes nous apportent chaque année une leçon de renouvellement et de jeunesse : ce n'est pas pour rien qu’ils nous reviennent avec le printemps. On peut être lourd des musiques maussades et miasmiques de tout un hiver.

Un beau matin, les Ballets débarquent avec un peu de ce sans-gêne très prince-russe, qui est bien à eux. Le soir, ils cassent quelques vitres, et voici qu’on reçoit en plein visage une grande bouffée d’air vif. On est comme revifié, ragaillardi et l’on met à demain de disputer des qualités toniques que cet air-là pouvait avoir.

Enfin, les Ballets Russes ont couru le monde pendant douze mois. Et celui qui a beaucoup voyagé peut avoir entendu et retenu beaucoup de musique. Aussi sont-ils un peu les commis voyageurs d'Europe et ont-ils leur sac bondé des échantillons et de musique de "deux hémisphères : c’était l'andemier, le Zéphire et Flore de l’Américain Dukelsky (qu’on nous rend d’ailleurs revu et corrigé). Cette année, c’est le Barabau de l’Italien Rieti, et le Roméo and Juliet de l'Anglais Lambert.

[…]

Tout se serait donc passé le mieux du monde si le surréalisme n'était un dogme, une église. Une bulle d'excommunication avait ainsi été lancée contre les relaps coupables d'un damnable commerce avec le Théâtre, œuvre impure (Jean Cocteau déjà le disait !). Et ne pouvant empêcher que ne se contemplent les cercles, segments, parallélépipèdes, triangles et autres de Messieurs Ernst et Miro, les purs comptèrent étouffer les harmonies de Monsieur Lambert sous un assaut conjugué de clacksons et de sifflets à roulettes. Mais la police, qui veillait au salut de Roméo, conduits bruiteurs au poste, ni plus ni moins que s’ils avaient été de simples adorateurs de Jeanne d'Arc. Ainsi pûmes-nous jouir de la musique de Monsieur Lambert. Aigre jouissance. Elle parut, fut-ce en comparaison du tapage, presque insignifiante.

C’est une fortune singulière toujours pour une œuvre que de naître dans le tumulte. Et elle en sort grandie. Mais il faut bien convenir que les œuvres ont le tapage qu’elles méritent. Car il y a tapage et tapage. Celui-ci fut assourdissant et anodin, connut celui de Relâche de Satie. On ne proteste pas contre le néant. Ceux de Pelléas et du Sacre du Printemps furent d’autre qualité !

[…]

José Bruyr : La Revue Hebdomadaire - … 1926

Le regard d'André Coeuroy dans La Revue Musicale est le même : c'est le spectacle "démultiplié" dans la salle - impromptu - qui fit l'attrait du ballet.

ROMEO AND JULIET AUX BALLETS RUSSES

A peine le rideau s'était-il levé sur le nouveau ballet Romeo and Juliet que le groupe surréaliste déchaîna dans la salle un tumulte plus violent encore qu'au temps du Sacre. Mais l'aimable musique de M. Lambert n'y était pour rien. Il s'agissait, en l'occurrence, de signifier aux deux peintres Max Ernst et Joan Miro qui conçurent les décors, qu’ils furent traîtres à leur groupe en acceptant de travailler pour une entreprise aussi bourgeoise que les Ballets Russes. Dans ce chahut monstrueux, les esprits superficiels n’ont sans doute aperçu qu'un chahut semblable à tous les chahuts de joyeuse mémoire, qui se sont succédé à Paris depuis l'armistice : pour les bruiteurs futuristes au théâtre des Champs-Elysées, ou pour les représentations dadaïstes de M. Antypirine au théâtre de l'Œuvre, ou pour l’ébullition du Mercure de Satie à la Cigale. Mais les musiciens et les chorégraphes ont pu saluer, grâce à la conjonction fortuite de la troupe Diaghilev sur la scène, et des révoltés dans la salle, la naissance d'une nouvelle et authentique forme d’art : celle du ballet en contrepoint.

Si l'on prend plaisir à suivre la course parallèle de deux mélodies, le plaisir ne serait- il pas multiplié à suivre la course de deux ballets jumeaux ? C'est tout justement ce que, durant quelques minutes précieuses, nous avons éprouvé par hasard. Sur la scène, la troupe des Russes, imperturbable, mimait les aventures de Roméo et de Juliette : dans la salle, le surréalisme déchaînait sa danse véhémente. Pour tout saisir à la fois, il fallait loucher terriblement, mais quelle richesse de spectacle ! De l'œil gauche on apercevait Alice Nikitina-Juliette en courte tunique bleue enlaçant d'un bras d'albâtre Serge Lifar-Roméo, tandis que de l'œil droit on voyait de jeunes hommes en habit noir marteler d’un bras sombre des crânes dépolis. Sur la scène se levaient des jambes; dans la salle se levaient des cannes. Sur la scène s'éparpillaient des danseuses bariolées; dans la salle s'éparpillaient des papillons blancs à lettres rouges. A l'orchestre stridaient les petites flûtes; dans le couloir des loges stridaient les sifflets à roulette. Dix minutes de plus, et le synchronisme des deux ballets était total. Mais la police, qui n'a point d'égards pour les novateurs, mit fin à cette expérience.

Il faut bien avouer que, dans le calme rétabli, le petit ballet de M. Constant Lambert parut, par contraste, manquer un peu de saveur, encore que celle-ci soit celle du bonbon anglais Quelqu'un n'a pas craint d'évoquer, aux côtés de ce poupon britannique, l'ombre de Purcell. D'accord pour l'ombre, si l'on veut bien s'en tenir à la fraîcheur agreste des timbres et à l’humeur juvénile des rythmes. Pour le reste, qui est d'agencer une œuvre d'art, il en faudra reparler une autre fois. Aussi bien le musicien n'a-t-il fait qu'adapter son désordre à celui de l'argument : désordre volontaire assurément, mais cette volonté-là ne supplée guère à la pénurie de l'imagination. On nous montre, comme l'ont fait tous les romantiques en tous pays, l'envers du décor : les coulisses des Ballets Russes eux-mêmes pendant une répétition de Roméo et Juliette. Les deux jeunes danseurs qui sont chargés de représenter le couple s'aperçoivent qu'ils s'aiment pour de bon, et la mode de 1926 les fait fuir en avion. Il est de jolis moments comme l’andantino des deux amoureux ; il en est d’amusants comme la scène du balcon ou de la mort (le geste de Slavinsky rectifiant la posture de Roméo pâmé résume toute l'idée du ballet) ; il en est d’imprévus comme l'apparition des pieds mouvants derrière le rideau à peine levé ; mais l’ensemble, en dépit de ces excellents détails, est dominé par le parti pris anguleux, étriqué, inhumain de Nijinska. Sous cette inhumanité, qui sut dans Noces trouver pourtant son expression lyrique, s'effondrent toutes les intentions mi-parodiques, mi-stylisées dont est pavé cet enfer puéril.

André Coeuroy : La Revue Musicale - 1er juin 1926

Dans le numéro de juin 1926 de la Revue Pleyel, Henri Monnet s'accorde à cette scène du "duel" la plus réussie du ballet, dont il ne retient guère, avec la mise en abîme du studio au théâtre que l'abîme d'une musique qui l'"étire".

LES BALLETS RUSSES – Juin 1926

LA séance d'inauguration des Ballets Russes à Paris a pu donner un moment l’impression d’un retour aux temps héroïques de l'entreprise Diaghilev. Après une exécution de Pulcinella à peine assez longue pour obtenir des mercantis du contrôle l'admission dans la salle des spectateurs suspects de ne pas être porteurs de devises appréciées (plus suspects encore si on les devinait critiques musicaux) et après un entracte ou purent s’y dénombrer la Babel de l'élite et l'élite de la Babel, le rideau se leva sur une toile figurant un jéjunum de rêve ou un gigantesque spirochète dont la seule vue, devant que Monsieur Désormière ait mis en marche son orchestre, déchaîna le plus beau ruissellement de sifflets à roulettes qui se soit jamais entendu au théâtre.

Sous ces aigres et bruyantes cascades s’était dévoilée la première scène du ballet de Monsieur Lambert Romeo and Juliet : un foyer de danse où des hommes et des femmes en maillot de sport faisaient des gestes de cinéma sans rapport sensible avec le monde sonore. Cette singularité plut visiblement au Public, qui croyant sans doute la représentation ainsi machinée, se crut obligé d’en applaudir l’originalité. Cependant un nouveau déluge apportait la vérité. Du haut de la salle les amis du groupe des siffleurs déversaient une pluie de tracts expliquant la disgrâce qu'encouraient dans l'armée surréaliste les soldats Miro et Ernst suspects de s'asservir aux puissances d’argent représentées par le négrier Diaghilev. Profitant de l'essoufflement de ses seïdes, Louis Aragon, assis sur le bord d'une avant-scène, avec un geste magnifique et vertigineux protestait en termes vigoureux contre le déclassement de l’idée surréaliste et assurait le Public de son plus formel mépris. En moins de dix minutes, négriers et administrateurs du théâtre comprirent la portée de l'incident et les sergents du Châtelet accourus en hâte, vinrent mettre à mal les défenseurs du surréel et leurs amis, qui succombèrent sous le nombre et sous la réprobation des Hollandais, Allemands, Anglo-Saxons et Bolchevicks que lassaient "des querelles d’auteurs". On ne savait en effet qui réclamait de Shakespeare, de Gounod ou de Lambert la paternité de l’œuvre.

Ce ballet, une fois mis en face d’une salle silencieuse, perdit beaucoup de son accent. C’est L'Impromptu de Versailles d’un corps de ballet : insérer quelques scènes de Roméo dans le travail quotidien de danseurs, n’était pas une anecdote déplaisante et, là comme ailleurs, certains épisodes dansés sont traités avec cette verve acide dont les chorégraphes successifs de Monsieur de Diaghilev conservent la tradition. Mais la longue partition de Monsieur Lambert étire le scénario de façon désespérante. Si elle a le défaut d'être ennuyeuse, cette musique n'est d’ailleurs ni basse ni maladroite. Elle emploie des recettes éprouvées dont Petrouchka, Pulcinella et Le Sacre forment le meilleur. Des idées debussystes sont citées agréablement quoique involontairement (par exemple un des thèmes de la Sonate pour flûte, harpe et alto). L’orchestre est vivant et sonne bien. Les coupables décors de Messieurs Miro et Ernst sont tout à fait dans la ligne de leur peinture génératrice de rêve ; c'était le plus agréable élément de ce ballet, après les sifflets.

[…]

Henri Monnet : Revue Pleyel - Juin 1926

Point[e] qu'on pose allant tour, compose "la" révolution :
Dans [une] "Chronique des temps nouveaux", in Les Lettres Nouvelles, Laurent Clarys applaudit l'art d'avant-garde des Ballets Russes. Il prend pour exemple à sa réflexion, parmi les créations et "reprises" de la saison de 1926, Romeo and Juliet "de Constant Lambert".

CHRONIQUE DES TEMPS NOUVEAUX

Les Ballets Russes et l'art d’avant-garde

La venue des Ballets Russes à chaque saison d’été est un enchantement pour les artistes soucieux d’évolution et désireux de connaître l'Art d'avant-garde proprement dit. Seules des Compagnies étrangères peuvent se permettre de réaliser cet esprit moderne, au grand mépris des foules et de l'argent. Indépendamment donc de leur répertoire composé d'œuvres classiques et romantiques, les Russes, comme les Suédois d’ailleurs, se font une joie de présenter des Nouveautés.

Cette année, la Compagnie de Serge de Diaghilev nous a gratifiés de primeurs du meilleur choix et en nombre considérable. C’est ainsi qu’elle nous a permis de connaître : Roméo and Juliet.

[…]

Roméo and Juliet de Constant Lambert serait une œuvre d’un vérisme [plus] dépouillé. Teintée d’une ironie très grave, elle se joue sans décor "à la Shakespeare", présentant tour à tour une répétition de travail et un essai de composition, du drame de Roméo, d’un humour tout à la fois glacial et amusant.

[…]

Des artistes merveilleux comme Woizikovsky, Serge Lifar, Lydia Sokolova, Idzikovsky, Alice Nikitina, firent de ces galas un triomphe.

Tous ces spectacles d’art nouveau sont passionnants d’intérêt. Ils offrent d’abord un sûr attrait des thèmes anciens dans des décors renouvelés, en tenant compte très exactement de l’esprit de l’époque. Ils stimulent ce dévouement au passé qu’on doit avoir par l’admiration la plus compréhensive qui soit. Ils marquent en plus l’évolution moderne par l’initiation aux idées curieuses du présent. Enfin, ils prêtent leur art aux sujets les plus étonnants et aux audaces les plus vives, décelant ainsi leur goût de jeunesse pour les tentatives hardies. Le seul reproche qu’on pourrait leur faire sans doute, est qu’ils abusent peut-être des procédés du cubisme au détriment d’autres Ecoles également intéressantes, comme le Pointillisme, le Synchronisme, le Dadaïsme, même le Futurisme si puissant, si fertile, si riche d’idées. S’en tenir aux manifestations localisées de quelques modernes, tels Cocteau, Stravinsky, Satie, Auric, Braque, Picasso, Utrillo, etc… me paraît une erreur ou une restriction volontaire du champ d’envergure.

Dans Romeo and Juliet, par exemple, c’est une excellente et nouvelle tentative de synthèse qui fut tentée. Elle déclencha au soir de la première, une bataille rangée d’habits noirs par suite de rivalité d’écoles. Les figures elliptiques des auteurs, peintes en décor eurent peut-être le don d’exacerber certains inquiets ! Ces figures des auteurs sont inutiles puisqu’elles synthétisent à l’extrême devant un public qui ne peut interpréter ipso facto et risque de déformer à tort.

Il faut au surplus prendre soin de se défier de certaines synthèses. Elles ne font que substituer ou plus exactement juxtaposer une œuvre d’esprit à une œuvre d’art sans rien enlever généralement à la valeur de celle-ci. Le Roméo de Constant Lambert a sa place à côté de celui de Shakespeare, différemment.

Cet esprit de parodie si en faveur aujourd’hui est le privilège d’une jeunesse farouche, inhumaine, jouisseuse, artiste et désabusée. Chez ces jeunes conséquemment, l’Ironie se comprend et s’excuse. Pour eux, l’esprit est tout et le sentiment les fait sourire ; de là proviennent cette sécheresse de cœur et ce goût immodéré de synthèse. Leur travail d’équarrissage s’applique aussi bien aux chefs-d’œuvre connus, qu’au grand lyrisme personnel. En somme indépendamment de cette partie synthèse où l’on déshabille et désarticule le mannequin humain, l’action se limite au conflit de l’esprit et du sentiment.

[…]

[Parodie]. Formule nettement et finement décadente ! Sorte de Super-vérisme où chaque personnage s'efforce de faire "plus vrai que le vrai", ou ce qui est plus exact peut-être, "la caricature du vrai". A signaler à ce propos la Scène du Balcon de Roméo, la mort et résurrection pour la fuite des deux amants en avion […] La Parodie d’ailleurs est aussi bien dans les costumes que dans la musique. Ceux [de Barabau et] de Roméo sont des Chefs-d'œuvre de composition grotesque.

Seuls, évidemment, des jeunes peuvent avoir de semblables conceptions de l’art, des œuvres et de la vie. Lassitude anticipée ! Introduction à la mélancolie fatale ! Car avec l'âge, l'Etre humain finit toujours par s’attendrir. D'autre part, vu du côté Spectateur, le Sentiment prête à l'Illusion tandis que l'Ironie tend à la détruire. C’est dire que ces spectacles nouveaux s’adressant non seulement à des gens jalousement cultivés, mais encore susceptibles de comprendre l'envers des choses et en fait, quelque peu blasés.

Cet art est réalisé merveilleusement toutefois parce que l’accord semble parfait entre l'Ironie plastique ou verbale, les Décors, les Costumes et la Musique.

La diversité du talent des Danseurs russes est d’ailleurs éclatante. Ces mêmes artistes qui parodient Roméo, ou jouent les sujets peints d’Utrillo et de Marie Laurencin interprètent aussi Le Spectre de la Rose, Les Danses du Princes Igor si somptueuses dans leur expression barbare et ce ravissant ballet d’après Chopin, Les Sylphides. Plus souples, plus agiles, plus audacieux, plus acrobates, ces Danseurs s'opposent aux Français comme aux Suédois; mais ils jouent dévoués à leur art jusque dans les moindres détails de la Scène réalisant par l’esprit, le geste, le costume et les pas une véritable science de composition digne de leur exceptionnelle valeur.

Un seul de leurs artistes suffirait à tenir en haleine le public; ils font penser à cette Image merveilleuse de Mallarmé relative à la Danse : "le plancher évité par bonds ou dur aux pointes, acquiert une virginité de site pas songé qu'isole, bâtira, fleurira la figure".

Cet art supérieur de la Danse uni à l’esprit curieux des jeunes et à leur nouveauté sans cesse révélée, font de ces Spectacles dits d’avant-garde une des manifestations les plus passionnantes de la vie moderne. C’est pourquoi chaque année, nous attendons avec émotion et surprise la venue des Ballets Russes ; c’est pourquoi aussi nous déplorons toujours leur trop prompte disparition.

Laurent Clarys : Les Lettres Nouvelles - juillet 1926

Le point de vue d'Henri de Curzon dans La Nouvelle Revue, est fort différent : c'est la décadance - depuis ces "décades" [denses] des Ballets Russes - de la danse qu'il déplore, malgré la reconnaissance des talents...

Il y a des cas, dans la vie théâtrale et musicale, où l’on voudrait avoir perdu la mémoire, ne pas se souvenir… Une nouvelle saison de "Ballets Russes" s'est ouverte, au Théâtre Sarah- Bernhardt, cette fois, le mois dernier, et c’était la dix-neuvième. Hélas ! Pourquoi n’ai-je oublié ni la première, ni la dixième ? Je serais moins déçu, et plus encore qu’à la treizième ou la dix-huitième ! Quel prestige, d’abord (au temps où Gabriel Astruc avait tant de bonnes idées et les réussissait toutes) ! Quelles pittoresques partitions, dans quels beaux et artistiques décors, avec quels somptueux costumes, exécutées avec quelle perfection, dansées avec quels artistes, d'une chorégraphique transcendante, qui nous revenait de Russie après y avoir été importée par nos Petipa, après nos Vestris ! Et ce fut un enchantement, un cri d'admiration et de reconnaissance !

Et la mode s'en mêla : une mode "ne varietur". Si bien que, de peur de lasser, les organisateurs n’eurent de cesse qu'ils trouvassent du nouveau, de l'inédit, et, peu à peu, de l'étrange, du plaisant, de l'absurde. Peu à peu, tout ce qui était ballet, tout ce qui était danse s’éclipsa, fut considéré comme périmé, et les danseurs aussi, par la même occasion. On se lança dans la pantomime, dans la parade, la gymnastique, l'acrobatie, la pitrerie… La musique resta longtemps intéressante, en dépit de tendances audacieuses, mais le décor devint "cubiste", ou pour mieux dire inexistant, prétentieusement enfantin et absurde avec application… Aujourd'hui, nous avons encore des Russes, puisque telle est la nationalité des… Interprètes, mais la musique est plus ou moins internationale, française, anglaise, italienne…. et il n’y a plus que des exercices de gymnastique (d’ailleurs remarquables), des pantomimes burlesques (d'une ironie et d’une conviction qu'on ne peut que reconnaître, même lorsqu'elles ne sont plus du tout drôles), et une espèce de sans-gêne musical tout à fait déconcertant.

Où êtes-vous Nijinski et Fokine, Karsavina et Pavlova ! Ou sont L’Oiseau de Feu et Shéhérazade, Cléopâtre et Le Festin, Le Prince Igor et Le Spectre de La Rose ? Où sont Les Sylphides, cet arrangement vaporeux de Chopin, qu'on a repris cette année, mais si différent ?… Du reste, on reconnaît à peine ce qui par hasard est repris dans cette mise en scène nouvelle : jusqu'au prestigieux Petrouchka, si original, jadis ! Le talent des Serge Lifar et des Idzikovsky, des Nikitina et des Doubrovska n'est pas douteux, et je suis convaincu que sans ce parti-pris, ils nous charmeraient comme leurs prédécesseurs. Mais le parti-pris est terrible : on voudrait qu'il fût drôle, tout au moins, et il est si ennuyeux !

Avec les Matelots et Les Biches, Pulcinella » et Parade, souvenirs d'autres saisons, ce nouvel effort nous à présenté une répétition de travail (à la blague) d’une représentation de mimique (de parade) de Roméo et Juliette, musique claire et sage, d’ailleurs, du jeune compositeur anglais Constant Lambert.

[…]

Conclusion, dont je voudrais que Monsieur de Diaghilev qui, en somme, a montré tant d’initiative, et nous est si sympathique à tant d'égards, se pénétrât un peu pour la saison prochaine : une réaction brusque qui, à présent, nous rendrait les premiers ballets, où l’on danse, dans une mise en scène digne de leur musique, aurait toutes les chances de réussir mieux encore, et satisferait tout le monde.

[…]

Henri de Curzon : La Nouvelle Revue - juillet 1926

1. Dans un paragraphe précédent, qui n’est pas reproduit ici, Paul Bertrand évoque la direction de l’orchestre par "le très jeune chef, Monsieur Roger Désormière".

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

La présentation et le contenu de ce site sont protégés par les lois en vigueur sur la propriétæ intellectuelle. Toute exploitation, même partielle, sous quelque forme que ce soit (écrite, imprimée ou électronique), est rigoureusement interdite sans l'autorisation expresse préalable des auteurs. Tout contrevenant s'expose à des poursuites et aux sanctions applicables conformément à la loi FranÇaise rægissant les droits d'auteur et aux lois du Copyright International.

Retourner en haut de la page Page modifiée le 21/10/2016.

La Danse Corps et Graphies - Romeo and Juliet, Répétition sans décor - Ou "sang des corps" -Partie II
Fatal error: Cannot redeclare DiaporamaSimpleBoutons() (previously declared in /homepages/12/d497402187/htdocs/corpsetgraphies/inc/fonction-diaporama-simple.php:16) in /homepages/12/d497402187/htdocs/corpsetgraphies/inc/fonction-diaporama-simple.php on line 47