La Danse Corps et Graphies - Le Sacre du Printemps, de la terre [académique] sacrifiée -Deuxième tableau

"Le 29 mai 1913, au Théâtre des Champs Elysées, mon père, Vaslav Nijinski, Igor Stravinski et Nicolas Roerich, créaient Le Sacre du Printemps, une pièce révolutionnaire tant du point de vue musical, que chorégraphique et esthétique. On sait le scandale que provoqua ce ballet d'avant-garde, dont la modernité ne cesse de surprendre encore aujourd'hui.
[…]
Les cinq représentations du Sacre à Paris en 1913 furent suivies de trois autres à Londres la même année, avant que Serge Diaghilev ne retire cette pièce du répertoire des Ballets Russes, au motif qu'elle ne rencontrait pas la faveur du public…

Tamara Nijinski(1) : Lettre ouverte parue dans Le Monde - 27 mai 2013

Depuis 1909 en effet, le printemps des Ballets Russes de Serge Diaghilev renaissait, d'avant-garde en avant-guerre, toujours plus prometteur, de saison en saison jusqu'en 1913, où fut célébré son "sacre", en une pièce "Tableau de la Russie Païenne", intitulée justement Le Sacre du Printemps. Le ballet originel ne devait plus être dansé ensuite qu’en renouveaux d’autres chorégraphies… Mais ses pas disgracieux, sur des rythmes dissonants, porteraient leur fruits à la danse mûrie, en une terre académique sacrifiée.

"Evocation des ancêtres"

Scène
Le Sacre du Printemps - danseurs dans les costumes de Nicholas Roerich, 1913

La première répétition sur la scène du Théâtre des Champs Elysées inauguré ce même printemps 1913, avait eu lieu le 18 mai. Dix jours plus tard, la presse et de nombreuses personnalités du monde artistique et culturel ;Claude Debussy et Maurice Ravel, nottamment, assistaient à la répétition générale…
Le 29 mai le rideau s'ouvrit sur la Première "scandaleuse"… Le compositeur et le décorateur se souviennent…

Je m’abstiendrai de décrire le scandale qu’il produisit. On en a trop parlé. La complexité de ma composition avait exigé grand nombre de répétitions que Monteux conduisit avec le soin et l’attention qui lui sont coutumiers. Quant à ce que fut l’exécution au spectacle, j’étais dans l’impossibilité d’en juger, ayant quitté la salle dès les premières mesures du Prélude, qui tout de suite soulevèrent des rires et des moqueries. J’en fus révolté. Ces manifestations, d’abord isolées, devinrent bientôt générales et, provoquant d’autre part des contre-manifestations, se transformèrent très vite en un vacarme épouvantable. Pendant toute la représentation je restai dans les coulisses à côté de Nijinski. Celui-ci était debout sur une chaise criant éperdument aux danseurs : "Seize, dix-sept, dix-huit…" (Ils avaient leur compte à eux pour battre la mesure). Naturellement, les pauvres danseurs n’entendaient rien à cause du tumulte dans la salle et de leur propre trépignement. Je devais tenir Nijinski par son vêtement, car il rageait, prêt à tout moment à bondir sur scène pour faire un esclandre. Diaghilev, dans l’intention de faire cesser ce tapage, donnait aux électriciens l’ordre tantôt d’allumer, tantôt d’éteindre la lumière dans la salle. C’est tout ce que j’ai retenu de cette Première. Chose bizarre, à la répétition générale à laquelle assistait, comme toujours, de nombreux artistes, peintres, musiciens, hommes de lettres et les représentants les plus cultivés de la société, tout se passa dans le calme et j’étais à dix lieues de prévoir que le spectacle put provoquer un tel déchaînement.

Igor Stravinsky

Scène
Le Sacre du Printemps - quatre danseurs dans les costumes de Nicholas Roerich, 1913

[…]
L’auditoire criait et sifflait à tel point qu’on n’entendait plus rien. Qui sait, si à ce moment là les gens ne ressentaient pas les mêmes émotions que les hommes primitifs ? Avec la seule réserve que ce primitivisme sauvage n’avait rien à voir avec le primitivisme raffiné de nos ancêtres, pour lesquels le rythme, le symbole et le raffinement du geste furent des conceptions essentielles et sacrées.

Nicholas Roerich : Sacre , conférence donnée au Wanamaker Audditorium, sous les auspices de la Ligue des Compositeurs - 1930(1)

"Action rituelle des ancêtres"

Comment résumer la presse au lendemain de la Première du ballet ?
- En ce titre facile pour quelque article : le "Massacre du Printemps".

Mais de "tribues rivales" d'aucun diront plutôt que les pas vers la modernité dans les arts sont difficiles pour un public trop "jeune" : Jacques Rivière, pour la Nouvelle Revue Française, dont il fut Directeur, tente d'"entrer" dans les "jeux", dans les "mystères" d'une pièce trop nouvelle :

Scène
Le Sacre du Printemps - un sage dans le costume de Nicholas Roerich, 1913

Le soir de la première du Sacre, il y avait comme de la lie au fond de mon immense admiration…

Cette huitième saison russe, je ne parle ici que de la saison des ballets, avait commencé d’une manière un peu inquiétante. Il y avait dans les premières représentations un je ne sais quoi qui pouvait faire croire que nous étions sur le bord de la décadence.

Si Le Prince Igor, sur la nouvelle scène des Champs-Elysées, semblait tout ravivé, Le Spectre de la Rose, en revanche, comme une fleur trop délicate, d’avoir été trop souvent respirée, paraissait mourir.

Jeux, dont le procès cependant sera, l’an prochain à réviser, n’était pas fait pour nous redonner du courage. Et j’avoue que l’absence de Fokine, dont le nom ne paraissait plus sur les affiches, achevait, pour ma part, de m’ôter l’espérance. Je me livrais aux réflexions les plus pessimistes :

"Ils ont trouvé leur voie, pensais-je ; ils savent ce qu’il faut faire maintenant ; ils ont façonné le public et n’ont plus qu’à passer dans ses rangs pour faire leur petite collecte. Désormais tout est bien entendu entre la scène et la salle. On se comprend. Je n’ai donc plus rien à faire ici." J’aurais pu continuer longtemps à ruminer ces sottises… Mais tout à coup, un soir, cette chose sans bénéfice, ce refus de profiter du passé, ce coup terrible porté aux habitudes qu’ils avaient eux-mêmes formées en nous, cette œuvre qui change tout, qui modifie la source même de tous nos jugements esthétiques et qu’il faut tout de suite compter parmi les plus grandes : Le Sacre du Printemps.

O bonnes têtes fermées ! Vous n’avez rien entendu de ce qu’on disait autour de vous. Aux représentations de Boris, vous étiez dans la salle, en habit, et on vous serrait la main et on vous présentait à tour de bras. Et il y avait un murmure autour de vous : Orient ! Mille et une nuits ! Miniatures persanes ! Et vous faisiez : Oui ! Oui ! D’un air pénétré. Mais pendant ce temps vous aviez ça dans la tête ; depuis deux ans, vous portiez tranquillement en vous cette œuvre révoltante qui allait arracher des cris d’horreur à vos admirateurs les plus entraînés. J’étais bien bête de craindre pour vous la contagion parisienne ! Cette petite troupe d’hommes n’a pas été entamée. Ils ont vécu, au milieu de nous, comme au milieu d’une steppe. L’air qu’ils respirent n’est pas le même. Ce ne sont pas les mêmes idées qui naissent dans leur cerveau. Entre eux et nous il y a la distance d’une race à une autre. Rien de nous jamais ne remontera jusqu’à eux. Pendant les représentations du Sacre, Nijinski, absolument sourd aux hurlements et aux sifflets de la salle, ne pensait qu’à battre la mesure avec le pied en criant à ses interprètes : C’est mou ! C’est mou ! Il faut nous en persuader : nous n’existons pas pour lui. Ah ! certes, pas plus que Stravinsky, il ne risquait rien au milieu du tumulte de nos compliments. Ce n’était qu’un drôle de bruit à ses oreilles.

Qui est l’auteur du Sacre du Printemps ? Qui a fait ça ? Nijinski, Stravinsky ou Roerich ! Cette question préliminaire, que nous ne pouvons pas éluder, pourtant n’a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous, tout est individuel ; une œuvre forte et caractéristique porte toujours la marque d’un seul esprit. Il n’en est pas de même chez les Russes. S’il leur est impossible de communiquer avec nous, lorsqu’ils sont entre eux, ils ont une extraordinaire faculté de mêler leurs âmes, de sentir et de penser la même chose à plusieurs. Leur race est trop jeune encore pour que se soient construites en chaque être ces mille petites différences, ces délicates réserves personnelles, ces légères mais infranchissables défenses qui abritent le seuil d’un esprit cultivé. L’originalité n’est pas en eux cette balance fragile de sentiments hétérogènes qu’elle est en nous. Elle a quelque chose de plus libre, de plus rude, de moins facile à endommager. C’est pourquoi elle peut s’engager et se perdre un instant dans les autres. Observons que depuis six ans que nous connaissons la troupe russe, nous ne sommes pas arrivés à savoir qui en est l’âme, quel est, parmi tous ceux que nous avons appris les noms, le créateur. L’an dernier, je tenais pour Fokine, je me suis trompé. Je veux dire qu’il ne l’était pas seul. Je vois maintenant qu’il faut croire l’affiche, quand elle donne trois noms pour une seule œuvre. Le Sacre du Printemps comme Petrouchka, a bien plusieurs auteurs. Stravinsky n’y a certainement pas collaboré seulement comme musicien, mais aussi comme poète. Il a participé à l’invention du sujet. Il ne faut pas méconnaître l’importance de Roerich, depuis longtemps préoccupé par une sorte de mysticisme préhistorique et de qui la manière se retrouve dans plus d’un dessin de la chorégraphie. Mais surtout il faut faire amende honorable à Nijinski. Nous avons été pour lui d’une injustice dont il faudra longtemps avoir honte. Nous n’avons rien compris à ses erreurs. Nous les pensions sans issue ; elles nous paraissaient postérieures à la vérité, tandis qu’elles lui étaient antérieures ; nous les prenions pour des déformations arbitraires d’un idéal déjà atteint, tandis qu’elles étaient les approximations maladroites d’un idéal nouveau. Il est vrai qu’il a tout fait sans le vouloir pour nous dérouter. Car, par deux fois, il a choisi comme prétexte a ses danses une musique d’atmosphère, alors qu’il cherchait justement à supprimer dans la chorégraphie l’équivalent de l’atmosphère. Tout de même c’est nous qui avons eu tort, c’était à nous de deviner. Et puisque nous n’avons pas su le faire, pour réparer notre faute, admirons rétrospectivement l’entêtement héroïque de ce créateur. Pas un instant de doute ; il a traversé sans broncher ses propres gaffes. Rarement un inventeur eut l’âme aussi pleinement et paisiblement occupée par son invention. Il lui suffisait de voir ça devant lui. A quelqu’un qui lui demandait avant la première, ce que c’était que Le Sacre du Printemps : Oh ! répondit-il, vous n’aimerez pas ça non plus et, esquissant avec les bras ce geste latéral et ankylosé que nous avons appris à connaître par le Prélude à l’Après-midi d’un Faune : il y aura encore du comme ça !

En effet, il y avait encore du comme ça. Mais de plus c’était un chef d’œuvre. Je prie qu’on m’excuse de déclarer si longuement un enthousiasme si fort, sans en donner les raisons. C’est qu’elles sont trop nombreuses et trop importantes pour qu’on puisse les produire facilement du premier coup. L’œuvre est si nouvelle que, pour en prendre une pleine possession, il est besoin de laisser le temps mûrir et approfondir les réflexions qu’elle suggère. Elle marque une date non pas seulement dans l’histoire de la danse et de la musique, mais dans celle de tous les arts. Sa beauté la déborde de partout. Mais cela ne fait que rendre plus difficile à embrasser. C’est pourquoi je demande la permission de reprendre ici haleine avant d’aborder de front Le Sacre du Printemps et de remettre à un numéro prochain l’explication détaillée de sa nouveauté. Ce sera mon excuse de m’être pris à plusieurs fois pour parler d’un simple ballet, si j’arrive à rendre plus claires que je ne saurais faire en ce moment les raisons de la considérable importance que j’y attache.

Jean Rivière, in NRF - août 1913

"Danse sacrale"

Spectateur du Sacre familier au premier sens du terme, des Ballets Russes de Diaghilev, de Nijinski et des compositeurs d’avant-garde aussi, Jean Cocteau se souvient, dans Le Coq et L’Arlequin, d’une "Nuit du Bois de Boulogne"…

A deux heures du matin, Stravinsky, Nijinski, Diaghilev et moi, nous nous empilâmes dans un fiacre et nous nous fîmes conduire au Bois de Boulogne. On gardait le silence ; la nuit était fraîche et bonne. A une odeur d’acacia nous reconnûmes les premiers arbres. Arrivés aux lacs, Diaghilev, matelassé d’opossum, se mit à marmotter en russe ; je sentais Stravinsky et Nijinski attentifs, et comme le cocher allumait sa lanterne, je vis des larmes sur la figure de l’impresario. Il marmottait toujours, lentement, infatigablement.

- Qu’est-ce ? Demandais-je.

- Du Pouchkine.

Il y eut un long silence, puis Diaghilev bredouilla encore une courte phrase, et l’émotion de mes deux voisins me parut si vive que je ne résistai pas à l’interrompre pour en connaître la cause.

- C’est difficile à traduire, dit Stravinsky, difficile en vérité ; trop russe… Trop russe… C’est à peu près : "veux-tu faire un tour aux îles ?" Oui, c’est cela, c’est très russe, parce que, comprends-tu, chez nous, on va aux îles comme nous allons au Bois de Boulogne ce soir, et c’est en allant aux îles que nous avons imaginé le Sacre du printemps.

Pour la première fois, on faisait allusion au scandale. Nous revînmes à l’aube. Vous n’imaginez pas la douceur et la nostalgie de ces hommes, et, quoi que Diaghilev ait pu faire dans la suite, je n’oublierai jamais, dans ce fiacre, sa grosse figure mouillée, récitant du Pouchkine au Bois de Boulogne.

Jean Cocteau : Le Coq et L’Arlequin

Le Sacre du Printemps par Valentine Gross

Lors de "la dernière nuit" du Sacre à Paris, le 3 juin, Valentine Gross réalisa plusieurs esquisses des danseurs, croquis ou pastels des mouvements "suspendus"… - publiés in Montjoie!

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…Fin de la première scène

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1. Cette intervention coïncidait certainement avec le parrainage par la Ligue de la Première Américaine du Sacre du Printemps - comme ballet du moins -, qui fut dansé cependant dans la version que Léonide Massine "réinventa" pour les Ballets Russes en 1920.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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