La Danse Corps et Graphies - Le Lac des cygnes - légende… airs - Acte II

Le vol des cygnes…
"Arial Grace" - Grâce dans l'air
(Photographie : Marc Haegeman)

Premiers ports de bras

Jupiter, métamorphosé en cygne, fuyait Aphrodite sous le plumage d’un aigle dont le sortilège le fit amant de Léda…

De la mythologie aux antiques légendes, aux contes, chants et plumes, l’oiseau immaculé et de mélancolie fascine et hante tant la poésie ; entend la musique. Laquelle des eaux pâles le librettiste, puis le compositeur et les maîtres de ballet ont-ils puisé pour qu'affleure, opale, l'âme et moire ?

Là, denses, des signes

Le "ballet russe" du cygne serait d’abord corps et graphies d'une légende des Bouriates - anciens Mongols - reprise par les conteurs nordiques et germaniques : un chasseur épousa une femme-cygne qui lui donna onze fils et six filles avant de retourner dans son lac…

Les onze fils de la femme-cygne et du chasseur légendaire seraient-ils devenus Les Cygnes Sauvages dont Häns Christian Andersen conta l’aventure quand les frères Grimm ne transcrivaient celle que de Six [des] Frères Cygnes ?
Les oiseaux, fils d’un roi, furent transformés en cygnes couronnés par le sortilège d’une marâtre, et ne retrouvèrent leur apparence humaine que grâce au courage de leur sœur…
Si le masculin et le féminin s’inversent, de ces deux contes au ballet, puisque les frères deviennent des sœurs et que le maléfique Rothbart efface et face de la marâtre, les récits d’Andersen et des frères Grimm portent le motif du maléfice - dont la fin est pourtant heureuse… L’apothéose du "second" Lac des Cygnes n’est-il pas ce point final vainqueur du vain cœur de la féérie ?

Au rivage du XVIIIème siècle, un Contes populaire allemand, recueilli en 1782-1786 par Johann Karl August Musäus, Le Voile Dérobé, dit la métamorphose de nymphes en cygnes ; on y trouve le lac et le personnage de Benno…

Plus près de la composition - les cygnes du Lac ne sont couverts que de plumes rassemblées… -, l’histoire de la reine des cygnes est un autre éclat du miroir du conte du Canard Blanc, recueilli parmi les contes populaires russes par Alexandre Afanassiev….

Dans Le Lac des Cygnes sera contée également la poésie d’Alexandre Pouchkine, le Conte de Tsar Saltan et de son Fils Le Glorieux et Puissant Prince Gvidon Saltanovitch

[…] Un chêne vert est sur la colline. Le fils réfléchit : "Un bon souper ferait bien notre affaire." Il casse une branche de chêne, la courbe en un arc dur. Du cordon de soie de sa croix, il fait la corde de l'arc. Il prend une mince branche, l'aiguise en flèche légère. Et il va au bord de la vallée, près de la mer, chercher du gibier.

Un cygne se débat dans la houle ; un vautour est au-dessus de lui
Illustration par Natalia Gontcharova

A peine arrive-t-il à la mer, qu'il entend comme un gémissement ; tout n'est pas calme sur la mer. Il regarde ; il voit un drame affreux : un cygne se débat dans la houle ; un vautour est au-dessus de lui ; l'infortuné s'agite ; l'eau alentour écume et se trouble. Déjà le vautour tend ses serres ; le bec sanglant s'acère, mais juste à ce moment la flèche chante et se fiche dans le cou du vautour. Le vautour dans la mer verse son sang. Le Tsarévitch abaisse son arc. Il regarde : le vautour dans les flots se noie et pousse des cris qui ne sont pas d'un oiseau. Le cygne nage autour du vautour cruel, lui assène des coups de bec, hâte sa fin prochaine, le bat des ailes et le noie dans la mer. Puis, au Tsarévitch il s'adresse en langue russe :
- O toi, Tsarévitch, mon sauveur, puissant libérateur, ne t'attriste pas si à cause de moi pendant trois jours tu ne manges pas parce que la flèche s'est perdue dans la mer. C'est un malheur… qui n'est pas un malheur. Je te le revaudrai largement ; je te servirai par la suite. Ce n'est pas un cygne que tu as sauvé, c'est une jeune fille que tu as gardée à la vie. Ce n'est pas un vautour que tu as tué, c'est un enchanteur que tu as abattu. De ma vie je ne t'oublierai. Tu me trouveras partout, et maintenant retourne d'où tu viens. Ne t'afflige pas et va dormir.

[…]

Ce n'est pas un cygne que tu as sauvé, c'est une jeune fille que tu as gardée à la vie
Illustration par Natalia Gontcharova

Alexandre Pouchkine : Conte de Tsar Saltan et de son Fils Le Glorieux et Puissant Prince Gvidon Saltanovitch
Ttraduction en Français - en prose - par Claude Anet, illustré et orné par Natalia Gontcharova
La Sirène, Paris

Les personnages du prince, de sa mère, de la princesse cygne et de l’enchanteur - sous la forme d'une chouette dans l'argument premier, puis sous celle du vautour en 1895 - ; l’épisode de la chasse, du cygne sauvé de l’arme, du mariage… chanteront bientôt dans l’opéra Le Tsar Saltan de Nikolaï Rimski-Korsakov - composé en 1899-1900 -

Au-delà - devint chœur - de la féérie, l’épilogue tragique - si on songe à l’apothéose "ajouté" en 1895 - s’inscrit autant la tradition des grands opéras romantiques que l’histoire du compositeur aux amours contrariées… Le prince Siegfried n’est-il pas une image du Lohengrin de Wagner ?

La Danse des Cygnes

Des "fables" à l'histoire - à laquel on mettrait volontiers une majuscule -, la mémoire "prend acte" de la naissance du Lac des Cygnes d'eaux - tant de larmes , dans les Souvenirs de Nicolaï Kachkine, professeur au conservatoire de Moscou et critique musical, ami de Tchaïkovski, qui les écrivit peu de temps après la mort du compositeur et dont ils constituent la première biographie.

Nicolaï Kachkine
Nicolaï Kachkine, "premier biographe" de Piotr Ilitch Tchaïkovski

Tchaïkovski fut toujours amateur de ballet. Il était surtout charmé par la grâce des danseuses ; il ne recherchait pas particulièrement leur talent de mime, et c’est pourquoi il ne pouvait souffrir la célèbre Virginie Zucchi dont la gloire reposait sur l’expressivité de ce genre de jeu, mais par contre admirait d’autant des danseuses comme Mme Brianza Il voulait depuis longtemps écrire un ballet et les danses de ses opéras prouvaient qu’il avait non seulement un penchant mais aussi des dispositions pour ce type de musique. Il attendait une occasion pour éprouver ses forces et cette occasion se présenta enfin à lui. V. Béguitchev, qui était administrateur artistique du Théâtre Bolchoï de Moscou, lui proposa d’écrire un ballet, Tchaïkovski accepta volontiers, mais exigea par ailleurs un sujet fantastique emprunté à l’époque de la chevalerie. C’est V. Béguitchev lui-même, si je ne me trompe, qui écrivit l’argument du ballet Le Lac des Cygnes, le compositeur l’approuva et accepta d’écrire une musique sur ce sujet pour 800 roubles. Il fit provisions de partitions de ballet à la bibliothèque du théâtre et se mit à étudier ce genre de composition en détails, les procédés généraux lui étant déjà connus du fait de la fréquentation des spectacles de ballet. A cette époque, l’idéal du ballet était pour lui Giselle qui le charmait par la poésie du sujet de Théophile Gautier comme par la maîtrise d’Adolphe Adam. Il va sans dire que la composition de la musique fut précédée de longues discussions avec le chorégraphe du Théâtre Bolchoï avec l’aide duquel fut élaboré le programme des danses et le scénario entier du ballet. Tchaïkovski commença à le composer au printemps et l’acheva en été. P. Jurgenson s’était engagé à éditer la musique, et c’est à moi que, sur l’indication du compositeur lui-même, l’on proposa de faire la transcription pour piano, ce que j’acceptai avec un très grand plaisir, et je commençai à faire l’arrangement au fur et à mesure qu’avançait l’œuvre elle-même, expédiée à Moscou acte après acte. Pour autant qu’il m’en souvienne, le premier acte du Lac des Cygnes fut écrit avant les examens de mai du Conservatoire et les suivants furent reçus de province, sans doute de Kamenka, gouvernement de Kiev, où le compositeur passait l’été. En travaillant à cette transcription, je rencontrai une singularité qui m’étonna : le premier acte se termine à l’orchestre par le tableau du vol des cygnes, et le deuxième débute par le même vol. A mon grand étonnement, ces deux vols, presque entièrement identiques quant à leur contenu musical, se révélèrent différents quant à leurs tonalités et à leur instrumentation. Je fis, bien sûr, ainsi qu’il en était dans la partition, mais en l’absence des couleurs de l’orchestre, la différence ne demeura dans la transcription pour piano presque exclusivement que dans la transcription dans une autre tonalité. Lorsque l’auteur fut revenu à Moscou à la fin du mois d’aout et que nous nous mîmes à examiner ensemble la transcription pour piano, il m’expliqua cette différence par le fait que durant l’intervalle qui avait séparé la composition du premier et du deuxième acte, il avait eu le temps d’oublier la tonalité et l’instrumentation du morceau qu’il fallait répéter et n’avait retenu que le contenu musical général : il écrivit le vol une seconde fois afin qu’il fût pleinement relié au suivant, au deuxième acte. Tout en possédant une mémoire musicale en fait fort satisfaisante, Tchaïkovski oubliait très souvent ses propres œuvres, à peu d’exceptions près, et le cas du Lac des Cygnes en est un exemple. Dans ma transcription du ballet, je me préoccupais surtout de conserver dans la mesure du possible toutes les caractéristiques essentielles de la partition, par suite de quoi elle ne se révéla pas particulièrement facile. L’auteur, lors de la relecture, n’introduisit certains aménagements que dans les morceaux les moins importants par leur musique, ajoutant de petites notes dans les autres ; ces ajouts sont inexécutables au piano, mais n’espérant pas voir imprimer la partition pour orchestre du ballet, le compositeur introduisit ces détails simplement pour l’œil musicien qui se fût avisé de prendre connaissance de cette musique. Au cours de la relecture des épreuves, Tchaïkovski m’indiqua un adagio et me confia qu’il constituait une partie d’un duo d’Ondine, l’opéra qu’il avait détruit.

Lors de la mise en scène du ballet, certains morceaux furent supprimés comme ne convenant pas à la danse, ou remplacés par des emprunts à d’autres ballets ; en outre, le chorégraphe insista sur la nécessité d’une danse russe, dont la présence était fort peu motivée, cependant le compositeur céda et la danse fut écrite, mais comme la transcription pour piano était déjà imprimée, ce morceau n’y apparut pas. Le Lac des Cygnes eut un succès considérable, quoi qu’il ne s’agit pas là d’un succès éclatant, et tint la scène plusieurs années, jusqu’à ce que les décors tombent tout à fait en lambeaux et que l’on n’entreprenne plus de les restaurer. Les décors ne furent d’ailleurs pas les seuls à connaître un tel sort, la musique elle aussi souffrit considérablement. Le remplacement des morceaux d’origine par des emprunts se pratiquait dans une proportion de plus en plus grande et vers la fin c’était presque tout un tiers de la musique du Lac des Cygnes qui était remplacée par des extraits d’autres ballets, au reste des plus médiocres. Aujourd’hui, Le Lac des Cygnes a été présenté à Saint-Pétersbourg et P. Jurgenson a imprimé la partition pour orchestre…

Nicolaï Kachkine : Souvenirs - Traduit par Denis Dabbadie
L'orthographe et la ponctuation employées dans le texte mis en Français ont été respectées…

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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