La Danse Corps et Graphies - Le Corsaire -Acte III

"On accourt de tous côtés."
- Revue de la création de 1856

A la veille de la Première du Corsaire, Le Nouvelliste du 22 janvier [1856] "affichait" : "Cet ouvrage a été monté avec un grand luxe de costumes et de décors. Au dernier acte, on verra un grand vaisseau traverser le fond de la scène et s'engloutir tout entier sous les flots. Ce sera un spectacle grandiose et nouveau qui doit exciter une vive curiosité."
Et les chroniqueurs, et les feuilletonnistes accoururent à l'Opéra !

Estampe
Le Corsaire, estampe - 1856

De janvier à février [1856], L. Chérié, in Le Mercure Parisien ouvre sa Revue [musicale] du Corsaire : "Suivons-en les diverses péripéties"...
Trois fois le rideau des pages du journal se refermera et nous lisons, en 3 actes, comme en miroir du ballet, les flots d'encre jetés, une "revue musicale" sociale, scénographique, chorégraphique... -.

REVUE MUSICALE.

OPÉRA.

[…]

Nous venons d'assister a la première représentation du ballet de MM. de Saint-Georges, Mazillier et Ad. Adam, intitulé Le Corsaire. Le succès a été des plus éclatants ; la mise en scène seule était un attrait irrésistible. - L'action se développe de la façon la plus ingénieuse ; suivons-en les diverses péripéties.

Conrad le corsaire enlève au juif Isaac une belle captive, Médora, qui vient d'être vendue à un vieux pacha ; il la conduit dans son palais mystérieux, où il a enfoui toutes ses richesses. Médora et Conrad s'aiment. La jeune fille demande à son amant la grâce des compagnes qui ont été enlevées avec elle. Les pirates se fâchent, ils ne veulent pas qu'on les prive de leur conquête. Birbanto surtout, un de leurs chefs, est furieux contre Conrad qui vient d'accorder la liberté aux esclaves, mais il est désarmé et tombe aux pieds de son capitaine. Dès ce moment, Birbanto jure de se venger ; il endormira Conrad au moyen d'un bouquet de cactus, et pendant le sommeil, le juif Isaac partira avec Médora ; c'est ce qui arrive, en effet.

Au second acte, nous sommes dans le palais du pacha ; ici, danse d’odalisques. Le pacha jette son mouchoir, et pas une esclave ne veut le relever. Là-dessus arrive Isaac avec Médora, qui est aussitôt reconnue par le pacha. Cette fois, du moins, elle ne lui échappera pas. Tout à coup paraît une caravane de pèlerins et de derviches. Ils viennent demander l'hospitalité au pacha. Médora reconnaît le corsaire sous les habits de derviche ; elle sera sauvée. La nuit approche, le sérail est en révolution, Conrad s'est fait connaître, il va de nouveau enlever sa maîtresse, mais il a trop tardé, et il n'échappera point à la mort.

Au troisième acte, nous sommes dans l'appartement du pacha ; on va le conduire au supplice. Mais Médora obtient sa grâce. Quelques instants après, le pacha, seul avec Médora, lui fait les déclarations les plus passionnées. Conrad arrive, Médora braque deux pistolets sous les yeux de son vieil amoureux, et s'enfuit avec le corsaire.

Ici nous assistons au spectacle le plus grandiose : voici un superbe navire sur lequel Conrad, Médora, les pirates et toutes les esclaves enlevées au sérail se livrent à la danse. Tout à coup une horrible tempête éclate, le navire disparaît sous les flots ; cette scène est indescriptible.

La musique de M. Ad. Adam est pleine de mouvement et de verve. Les danses sont tracées avec un goût exquis. Mais le plus grand attrait de cette œuvre chorégraphique, c'est sans contredit madame Rosati ; jamais la ravissante sylphide n'avait déployé plus de' légèreté, d'élégance, de poésie. La Rosati, c'est le génie de la danse ; Le Corsaire vient de nous la révéler sous un aspect inattendu.

Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur l'œuvre de MM. de Saint-Georges, Mazillier et Ad. Adam.

L. Chérié : Le Mercure Parisien, N° 21 (Nouvelle Série) 4e année. - janvier 1856

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REVUE MUSICALE.

Le succès du Corsaire atteint de colossales proportions. Tout Paris veut voir cette mise en scène splendide, ces féeriques décors qui dépassent tout ce que l'imagination peut rêver. Le vaisseau qui, au 3e acte, s'engloutit dans les flots, forme le spectacle le plus émouvant et le plus grandiose. C'est l'imitation parfaitement réussie d'une épouvantable réalité.

Mais le nouveau ballet n'a pas seulement le mérite de parler aux yeux et de satisfaire la curiosité, il s'adresse surtout à l'imagination et au cœur, dont il s'empare par toute sorte de séductions et de poétiques fantaisies. Le poème de M. de Saint-Georges est des plus attachants. La musique d'Ad. Adam est vive, entraînante et colorée. La partie chorégraphique fait le plus grand honneur à M. Mazillier. Il y a des pas délicieux, des danses d'une piquante originalité, des ensembles dessinés avec un goût exquis et une rare intelligence.

Madame Rosati, pour laquelle le nouveau ballet a été expressément écrit, y est admirable d'un bout à l'autre. Nous épuiserions toutes les formules de l'éloge, sans parvenir à donner une idée suffisante de l'effet qu'elle produit.

A côté de la ravissante sylphide s'épanouit un essaim de jeunes et jolies danseuses. Mesdemoiselles Legrain, Adèle Nathan et Louise Marquet.

En résumé, on peut prédire au Corsaire la longue popularité de La Sylphide et de Giselle.

Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice ont assisté trois fois à la représentation du nouveau ballet ; Leurs Majestés en ont suivi toutes les péripéties avec l'intérêt le plus vif et l'attention la plus soutenue.

L'œuvre de MM. de Saint-Georges et Mazillier et l'immense succès de la Rosati sembleraient devoir absorber entièrement les préoccupations publiques. Il n'en est rien pourtant.

[...

L. Chérié : Le Mercure Parisien, N° 22 (Nouvelle Série) 4e année. - janvier 1856

REVUE MUSICALE.

La fortune du Corsaire est désormais assurée. L'Opéra a décidément retrouvé les beaux jours de La Sylphide et de Giselle. - D'après les évaluations des personnes que nous avons lieu de croire bien renseignées, chacune des dernières recettes réalisées par Le Corsaire a dépassé le chiffre de dix mille francs.

La légèreté, l'élégance, le brio, le sentiment poétique que déploie la Rosati, sont au-dessus de toute louange. — Les piquantes mélodies d'Adolphe Adam sont de plus en plus appréciées. Mais ce qui donne au spectacle une physionomie exceptionnelle, c'est la nouveauté, la splendeur, la saisissante vérité des décors. L'effet de la grande scène du naufrage augmente tous les jours, par suite des combinaisons nouvelles' que l'on a trouvées, pour la rendre plus émouvante et plus réelle.

Mesdemoiselles Louise Marquet, Conqui, Nathan, Legrain, qui prêtent à madame Rosati le concours de leur gracieux talent, sont chaleureusement applaudies. Les plus sympathiques manifestations accueillent également l'excellent mime Segarelli, dont le jeu intelligent et passionné se prête merveilleusement aux diverses situations de l'œuvre de MM. Saint-Georges et Mazillier.

L. Chérié : Le Mercure Parisien, N° 23 (Nouvelle Série) 4e année. - février 1856


Dans Le Figaro, B Jouvin écrit un "rendu compte" fort riche des scènes et de la scène du Corsaire, qui "a obtenu mercredi [23 janvier, soir de la Première] un très grand succès à l'Opéra."...

THÉÂTRES

Première représentation du Corsaire, ballet en trois actes, par MM. de Saint-Georges et Adolphe Adam. La Rosati, Caroline, Legrain, Nathan, Quesniaux, Marquet, M. Segarelli. Opéra-Comique : Reprise des Porcherons. Mademoiselle Lefebvre, Mocker. Théâtre-Lyrique : première représentation de Falslaff. Début de M. Hermann-Léon.

Je commence ce rendu-compte par où je devrais le finir. Le ballet du Corsaire a obtenu mercredi un très grand succès à l'Opéra. Le scénario est de M. de Saint-Georges ; car lord Byron n'a guère fourni, pour sa part de collaboration que le titre de l'ouvrage et le nom du héros. M. de Saint Georges, lui, est un maître en ces sortes de choses. Il a rendu possible et vivante au théâtre la fiction immatérielle des Wilis imaginée par Gautier. Avec un tact et une habileté rares, il a fait jaillir une pièce de l'éclair qui joue à travers les roses pâlies de la tombe de Giselle ; il a dramatisé les joies et les désespérances d'un amour aux prises avec ces phosphorescences que l'on voit voltiger dans les cimetières, et dont les superstitions populaires ont fait l'âme des morts.

M. de Saint-Georges n'a pas moins réussi dans le ballet d'action, qui est l'écueil de l'art chorégraphique. En ce genre, l'Opéra comptait déjà du même auteur deux succès qui ont fait époque : Le Diable Amoureux et La Jolie Fille de Gand. Dans le ballet d'action, la difficulté est double ; outre la nécessité de fournir un cadre aux divertissements, aux écots des premiers et des seconds sujets, aux jeux des décorations et des machines et aux pompes de la mise en scène il faut de plus développer un drame, le rendre saisissant et clair pour l'attention des spectateurs, qui n'écoutent qu'avec les yeux et dont les yeux sont sollicités de toutes parts. L'action d'un ballet est une sorte de halte qui permet aux danseurs de reprendre haleine. Voyez pourtant l'étrange contradiction pour peu que cette action devienne languissante, le succès de l'ouvrage est à l'instant compromis. Le Corsaire se trouve dans cette juste mesure où les divers éléments qui doivent concourir à la réussite d'un ballet s'amalgament et se font équilibre. Le premier acte est une exposition vive et animée, qui renferme des situations fortes, mêlées à des scènes de bonne comédie, et l'ensemble de l'ouvrage prépare à merveille la catastrophe du dénouement. Indépendamment du reste, qui a bien son prix, ce dernier tableau, d'un effet absolument neuf à l'Opéra, suffirait à la vogue méritée du ballet de M. de Saint-Georges. C'est le spectacle d'un vaisseau surpris par une effroyable 'tempête, et s'engloutissant en pleine mer. La vérité n'est pas plus saisissante. Le ciel, les vagues, l'horizon, passent, à travers des gradations admirablement ménagées, par tous les phénomènes météorologiques ,un coucher de soleil splendide dans la mer Noire ; un vaisseau qui semble s'endormir au susurrement des flots, comme un enfant bercé par la chanson de sa nourrice ; la danse et l'orgie à bord. Puis, tout à coup, un point noir à l'horizon, le sifflement du vent qui s'élève, l'obscurité qui descend, le ciel frangé va et là par des rougeurs sinistres, de sourdes décharges électriques dans le lointain ; puis enfin l'ouragan, la nuit, la mer furieuse, le vaisseau et ses passagers, dont la silhouette noire et flottante s'effile de plus en plus, et finit par sombrer avec un horrible craquement. Toutes ces péripéties d'un naufrage ont été rendues avec une illusion complète par le peintre et le machiniste la scène de l'Opéra semblait avoir pris tout à coup les vastes proportions d'une pleine mer. C'était mieux que le mirage produit par le Diorama c'était la vérité dans son horreur grandiose. Quel chemin a parcouru l'art du décorateur, depuis le jour où de petits lazzaronis, attachés à des feuilles de carton peint, et simulant la mer rouge, faisaient accueillir par les rires insolents de la salle le dénouement du Moïse de Rossini.

Bien que le vaisseau du Corsaire pût jouer ici le rôle considérable du cheval de bois dans le' poème d'Homère, il faut, néanmoins, dans ce succès si légitime, faire la part de tout le monde. SI de Saint-Georges a eu la sienne, et c'est par ce spirituel dramaturge que j'ai dû commencer, j'arrive au tour du compositeur. Adolphe Adam a créé le genre de la musique de ballet, à l'Opéra. Avant lui, ces sortes d'ouvrages étaient des compositions hâtives, des pots-pourris sans prétention artistique. Giselle, Le Diable-à-Quatre, Griseldis, Le Corsaire, sont de véritables partitions. Je ne parle pas seulement des airs de danse, qui ont de l'inspiration, de la grâce, de la vivacité, de l'originalité et du relief ; j'insiste principalement sur le mérite de la partie symphonique, celle dont on se préoccupe le moins et qui donne toute sa signification à la pantomime du danseur. Adam est, on ce genre, un bourreau de mélodies : il en jette par les fenêtres de quoi défrayer des opéras en trois actes, sans que ni lui, ni le public, n'aient le moindre souci de les ramasser.

La Rosati joue dans Le Corsaire le rôle de Médora, la jeune Grecque amoureuse de Conrad. J'ai peur de coudre une redite à un lieu-commun, en répétant, à propos d'une nouvelle création de l'artiste italienne, que Médora est la première ballerine qu'il y ait au monde.

L'hyperbole est en ce cas, une inexactitude ; car en disant beaucoup, elle ne dit même pas tout ce qui est. La dernière venue parmi les danseuses qui ont eu du style, Carlotta Grisi, Cerrito, Fuocco, La Rosati, avec plus d'haleine que la première, avec plus de distinction dans la grâce que la seconde, avec tout autant d'intrépidité que la dernière, possède une originalité plus marquée que toutes trois ensemble. Elle n'est pas seulement une virtuose accomplie, une comédienne intelligente et spirituelle, elle est femme, dans l'expression complète et charmante de ce mot. Même quand elle daigne marcher, il semble que son pied déroge et l'on peut dire alors de la Rosati ce que Saint-Simon disait de la duchesse de Bourgogne : "C'est la démarche d'une déesse sur les nues."

Les divertissements de M. Mazillier sont bien dessinés ; pourtant, sous ce rapport, un peu de nouveauté ne nuirait pas ; mais où en est-il au monde ? Après le pas des éventails, je citerai celui des cinq esclaves, moldave, italienne, française, anglaise et espagnole ; il est dansé par Caroline, Nathan, Quesniaux, Legrain et Marquet. Caroline a du métier, Quesniaux est un adorable squelette, Legrain recommence madame Montessu, en la surpassant ; Marquet est belle et ne manque pas d'intelligence ; mais sa grande taille l'embarrasse, et, sans doute par crainte de toucher aux frises, elle patine au lieu de danser. Nathan, en Italienne, est charmante, et, avec ses pieds mignons, elle est de force à rendre des points à la tarentule ; c'est cette jeune danseuse qui a eu les honneurs du pas des esclaves.

Conrad, le Corsaire, servait de rôle de début à un mime italien, M. Segarelli. Il l'a joué avec feu et avec cette ardeur italienne tout en dehors, qui jure, comme une exagération, avec la froideur de nos mimes compassés. M. Segarelli a un masque étrange, fortement accentué, qui l'a servi on ne peut mieux dans son personnage de corsaire. Le débutant a mérité d'être bien accueilli.

Ferdinand Prevost, fraîchement ganté, comme toujours, a nommé les auteurs avec cette voix claire et métallique qui distingue ce dernier disciple de Laïs. Il n'a oublié personne ; mais, arrivé à M. Sacré, il a imprimé un tel roulement à l'R unique qui compose le nom de l'excellent machiniste, qu'on aurait pu croire que le paisible régisseur était bien en colère.

[...]

B. Jouvin : LE FIGARO - 27 janvier 1856


Louanges encore, le même jour, du ballet, des artistes, en scène et "en coulisse" in Le Ménestrel, par J. Loy...

THÉÂTRE IMPÉRIAL DE L'OPÉRA.

Le Corsaire,
Ballet-pantomime en trois actes, de MM. de SAINT-GEORGES et MAZILLIER, musique de M. ADOLPHE ADAM.— Début du mime SEGARELLI.

Bien qu'il ne faille pas précisément être une intelligence- d'élite pour comprendre là donnée et suivre l'intrigue d'un ballet-pantomime, je connais des gens qu'une œuvre chorégraphique plonge dans une vive perplexité s'ils ne se sont pas munis du libretto de M. Mazillier et de ses collaborateurs. Je ne vous nommerai pas ces gens-là, de peur d'être taxé de.... fausse modestie.

Peut-être suffirait-il d'un peu plus d'éloquence chez nos mimes, d'une expression plus vraie dans leur langage muet, et surtout de plus de naturel dans leurs gestes et dans leurs attitudes, pour faire cesser cette perplexité et rendre le livret de Mme Ve Jonas parfaitement inutile. Mais comme il faut que chacun vive de sa petite industrie, —même les éditeurs de livrets, — laissons les choses in statu quo, et gardons-nous d'arracher le ballet-pantomime, ballet-pantomime ses traditions hiéroglyphiques, à ses mythes vaporeux.

Toutefois l'avènement de Mme Rosati semble menacer le libretto d'une concurrence réelle et sérieuse. Avec cette ravissante mime, chaque énigme scénique trouve son mot, chaque pensée prend un corps et un visage ; ses petits pieds -ont une voix, ses blanches mains ont une langue, son silence est parlant ; avec elle, l'action devient claire et lucide comme elle le serait avec la parole articulée. Allez voir Le Corsaire et dites si le rôle de Médora n'est pas un véritable triomphe pour cette charmante danseuse, et s'il n'achève pas de placer Mme Rosati à la tête de nos mimes contemporaines les plus remarquables.

Mais résumons d'abord en peu de mots l'œuvre des librettistes, qui, sans beaucoup de complication, ont trouvé l'art d'intéresser le spectateur.

Médora est une jeune fille grecque, pupille d'Isaac Lanquedem, maître d'un bazar à Andrinople. Ce vieux tuteur ne rougit pas de vendre sa jolie pupille à un pacha de l'île de Cos. Le jeune Conrad, chef des corsaires, l'arrache à cet infâme marché. Médora s'éprend de son sauveur, qui l'emmène dans son palais souterrain. Mais un bouquet narcotique présenté à Conrad par les soins d'un traître, le lieutenant Birbanto, fait retomber la jeune Grecque entre les mains de son vieux tuteur, qui la livre derechef au pacha : Alors Conrad s'introduit dans le palais du pacha sous les traits d'un derviche ; là, le corsaire est trahi de nouveau par Birbanto. Heureusement les ruses féminines le tirent encore de ce mauvais pas. Le pacha se marie avec sa jeune esclave Gulnare, croyant se marier avec Médora, tandis que celle-ci s'enfuit' définitivement avec Conrad à bord du vaisseau corsaire.

La tempête assaillit l'équipage. La foudre frappe le navire, qui s'entrouvre et s'engloutit. Tout le monde périt, - sauf Conrad et Médora, seule épave vivante au milieu de ce désastre maritime. - Cela vous prouve qu'il y a un Dieu pour les amours, même pour les amours d'un pirate.

Certes, — à part le dénouement, — voilà un canevas, dont la primeur scénique est très-contestable ; mais les amateurs de ballets aiment peu les coups de théâtre imprévus et les hardis enchevêtrements du drame. A l'Opéra, il ne faut pas qu'on nous dérange de nos habitudes. D'ailleurs, quand l'héroïne se nomme Rosati, quand la musique est signée de l'auteur de Giselle, il faudrait qu'un livret fût né sous une mauvaise étoile pour ne pas récolter sa quote-part du succès.

Joignez à cela les merveilles du machiniste, le charme des groupes chorégraphiques, les largesses du costumier, et le splendide contingent des peintres-décorateurs, et vous avez la clef du brillant accueil qu'on a fait au Corsaire.

La bacchanale des pirates, au premier acte, est remplie d'animation. Le pas des éventails, au deuxième tableau, a été particulièrement fêté. Quant aux scènes de Médora avec Conrad (le chef des pirates), elles ont un attrait spécial. Là Mme Rosati a su mêler à la prestesse de ses pas, aux prodiges de sa danse, les plus séduisantes lutineries. Elle ne s'est pas moins distinguée dans son pas du deuxième acte, et l'expression de sa pantomime lui a valu d'enthousiastes bravos.

A côté d'elle, le débutant Segarelli s'est fait applaudir justement dans le rôle du corsaire : il mime avec assez de naturel, sinon avec toute la noblesse désirable. Mlle Couqui a été très-gracieuse au second acte, et le pas de cinq au marché d'Andrinople, a eu de charmantes interprètes, notamment dans Mlles Marquet, Legrain et Caroline.

La musique de M. Adolphe Adam s'élève au niveau de ses plus heureuses inspirations. Le compositeur a jeté dans ces trois actes une abondante provision de suaves mélodies, de motifs coquets, de valses et de mazourques à défrayer les bals de trois ou quatre hivers. La marche d'entrée du pacha, l'introduction du deuxième tableau-, les divers motifs dupas des éventails, et enfin la belle introduction du tableau de la mer, méritent une mention spéciale ; et tout cela, bien entendu, est instrumenté avec une rare élégance.

Les beaux décors du marché d'Andrinople et du palais souterrain de Conrad, Ont été chaleureusement applaudis ; mais le tableau final, la vue de la mer et du vaisseau-corsaire battu par la tempête, s'abîmant aux sein des flots, et surtout le fantastique épilogue, représentant Conrad et Médora miraculeusement échappés au naufrage et jetés vers la rive sous les reflets protecteurs de la lune, ont dépassé toutes les espérances du public. Ce dénouement imprévu, si ingénieusement formuler a produit un effet magique. J'en aurais éternellement voulu au théâtre impérial de l'Opéra s'il avait fait périr Conrad et Médora, après tout le mal qu'ils se sont donnés pour se réunir et s'aimer, se séparer et se retrouver, s'enlever et se reperdre, se rejoindre et se sauver.

MM. l'Empereur et l'Impératrice assistaient à la première représentation du Corsaire.

J. Loy : Le Ménestrel - 27 janvier 1856


Ce dimanche [27 janvier 1856] encore, Léon Escudier, in La France Musicale se réjouit du "grand et éclatant succès" du Corsaire à l'Opéra...

THÉÂTRE IMPÉRIAL DE L’OPÉRA
LE CORSAIRE

Ballet en trois actes de Messieurs de Saint-Georges et Mazillier
Musique de Monsieur Adam.

Il y a des gens qui se créent de singuliers divertissements. Impuissants à taire le bien, par le discrédit qui les atteint, ils s'irritent, ils se frappent la poitrine, ils se prennent de colère contre tout ce qui porte ombrage à leur cupide vanité ; ils se donnent des airs de commandement, oubliant que ceux-là seuls qui ont acheté leur conscience gangrèneront le droit de leur dicter des ordres. Les salons, les théâtres sont pleins des trafics de leur plume ; n'importe ! Ils vont toujours, et redoublent d'effronterie devant le scandale. Tant pis pour ceux qui sont dupes de cette audace !

A propos de l'Opéra, on a lancé depuis quelque temps une grosse calomnie qui a fait son chemin ; c'est ainsi qu'agissent les natures malsaines dont l'esprit est constamment tourné vers le mal, et qui s'imaginent qu'elles peuvent tout renverser pour réédifier à leur manière et dans leurs petits intérêts ce qu'ils attaquent à l'ombre du mensonge.

"M. Crosnier quitte l'Opéra, c'est un fait accompli son successeur est nommé ; il a si mal conduit sa barque qu'on l'a forcé a abdiquer !"

Voila ce qui se disait et se répétait dans les foyers, partout avec un ton d'assurance fait pour jeter le doute dans l'esprit de ceux-là même qui auraient pu être les plus convaincus du contraire. M Crosnier n'abandonne pas l'Opéra ; il n'a pas été question de le remplacer, et jamais l'heureux et habile directeur n'a eu moins qu'à présent l'intention de quitter le poste élevé qu'il occupe. C'est en pure perte qu'on a dressé des échafaudages vermoulus contre Monsieur Crosnier ; s'ils avaient pu se tenir debout un moment, le nouveau succès qu'il vient d'obtenir suffirait à les réduire en poussière. Ainsi la calomnie qui avait si finement aiguisé sa langue se trouve encore une fois découverte, se taira-t-elle à l'avenir ? Il ne faut pas l'espérer. Ceux qui savent d'où elle vient, ce qu'elle veut, et ce qu'elle vaut, la laisseront passer sans y faire la moindre attention. Assez donc là-dessus.

Le nouveau ballet de Messieurs de Saint-Georges et Adam, représenté mercredi dernier à l'Opéra, est un grand et éclatant succès. La mise en scène seule est un attrait irrésistible, tout Paris ira voir la scène du navire s'enfonçant dans les flots à travers les éclairs et les fureurs de la tempête. C'est un spectacle fantastique et le plus émouvant qu'il y ait encore eu au théâtre. Le Corsaire a été un triomphe pour la Rosati qui s'y est montrée avec toute sa poésie, toute sa grâce, toute sa passion séduisante. A chaque pas de l'enchanteresse, la salle entière éclatait en applaudissements. Cette soirée mémorable n'a été, pour la célèbre sylphide, qu'une longue et bruyante ovation. Mademoiselle Couqui, charmante et très sympathique, a eu aussi une bonne part dans les bravos du public. Mademoiselle Caroline, Mademoiselle Louise Marquet est en grand progrès. Il est facile de s'apercevoir qu'elle a pris son art au sérieux depuis quelque temps, aussi est-elle accueillie très sympathiquement. M. Segarelli, le nouveau mime est une précieuse acquisition. Il a joué en véritable artiste et avec une intelligence remarquable le rôle du Corsaire.

En quelques ligues voici le sujet du ballet qui est bien un peu parent avec Le Corsaire de lord Byron. Il y a de l'intérêt ; l'action s'y poursuit au travers de brillantes combinaisons chorégraphiques, une des meilleures compositions de M. de Saint-Georges.

Conrad le corsaire enlève au juif Isaac une belle captive, Médora, qui vient d'être vendue à un vieux pacha ; il la conduit dans son palais mystérieux où il a enfoui toutes ses richesses.

Médora et Conrad s'aiment ; la belle demande à son amant la grâce des compagnes qui ont été enlevées avec elle. Les pirates se fâchent, ils ne veulent pas qu'on les prive de leur conquête. Birbanto surtout, un de leurs chefs, est furieux contre Conrad qui vient d'accorder la liberté aux esclaves, mais il est désarmé et tombe aux pieds de son capitaine. Dés ce moment Birbanto jure de se venger ; il endormira Conrad au moyen d'un bouquet de lotus et, pendant le sommeil, le juif Isaac partira avec Médora. C'est ce qui arrive en effet.

Au second acte, nous sommes dans le palais du pacha. Ici danses d'odalisques, etc. Le pacha jette son mouchoir et pas une esclave ne veut le relever. Là-dessus arrive Isaac avec Médora qui est aussitôt reconnue par le pacha. Cette fois, du moins il le croit, elle ne lui échappera plus Une caravane de pèlerins et de derviches paraît.
Ils viennent demander l'hospitalité au pacha. Médora reconnaît le corsaire sous les habits de derviche, elle sera sauvée. La nuit s'approche, le sérail est en révolution Conrad s'est fait connaître, il va de nouveau enlever sa maîtresse, mais il a trop tardé ; on le traque et il n’échappera pas à la mort.

Au troisième acte, la décoration représente un superbe kiosque, l’appartement du pacha. Conrad a été condamné, on va le conduire au supplice. Médora obtient sa grâce. Quelques instants après le pacha, seul avec Médora, lui fait les plus ardentes déclarations. Parait sur la fenêtre Conrad qui vient délivrer sa maîtresse. Médora braque deux pistolets devant les yeux de son vieil amoureux et finit par s'enfuir avec le corsaire.

Ici, changement de scène. Nous sommes devant un superbe navire ballotté par les flots et sur lequel Conrad, Médora, les pirates et toutes les esclaves enlevées au sérail se livrent aux danses les plus folles.
L'éclair sillonne les nuages amoncelés dans le ciel, la mer s'agite, l'orage éclate, et, au milieu de la plus effroyable tempête, le navire s'enfonce dans la mer et disparaît entièrement ainsi que l'équipage.

On ne saurait décrire la beauté de cette scène. Mais Dieu a sauvé Conrad et Médora, on les voit glisser dans un lointain poétique à travers les nuages. Ils ont échappé à la mort.

La musique de M. Adolphe Adam est digne de lui. Les motifs les plus gracieux et les plus entraînants s'y suivent et s'y poursuivent avec une rare abondance. Tout le dernier tableau est une œuvre de maître ; ce n'est pas seulement de la musique de ballet, c'est de l'inspiration dramatique la plus élevée. On a battu des mains, et l'on peut assurer que cette dernière scène musicale est l'une des plus belles pages qu'ait écrites l'auteur de tant de partitions populaires.

Messieurs de Saint-Georges et Mazillier peuvent aussi revendiquer une bonne part du succès du Corsaire. Ils ont fait une œuvre intéressante, bien conduite et très émotionnante.

Tous les décors de Messieurs Despléchin, Cambon, Thierry et Martin sont admirables, ainsi que tous les costumes. Il faut louer M. Sacré, qui a dirigé l'incomparable scène du navire. Il faut louer surtout M. Crosnier, qui a présidé avec un zèle et une intelligence extraordinaires aux études du nouveau ballet, dont la vogue sera inépuisable.

Léon Escudier : La France Musicale - 27 janvier 1856


"La première représentation du Corsaire prendra place parmi les soirées les plus mémorables de l'Opéra". Ainsi Paul de Saint Victor conclue-t-il son "feuilleton" in La Presse du 27 janvier [1856] : par quelques interpolations brillantes, joyaux ou pacotilles, le rédacteur [re]source son récit de l'aventure du corsaire... "une charge gracieuse de la peinture de Byron." ; le spectateur applaudit les protagonistes, dans leur art respectif...

THÉÂTRE

Opéra : le Corsaire, ballet-pantomime en trois actes et cinq tableaux, de Messieurs Saint-Georges et Mazillier, musique de M. Adolphe Adam, décors de Messieurs Despléchin, Cambon, Thiéry et Martin, machines de M. Sacré, et Mme Rosati. […]

L'Opéra vient de remporter une magnifique victoire. Ce ballet du Corsaire est une féerie somptueuse terminée par une tragédie foudroyante. Une danseuse admirable, de pittoresques décors, les costumes qui semblent empruntés à la garde-robe de la reine de Saba, une tempête finale à humilier l'Océan, rien ne manque à ce succès, qui est déjà le bruit et l'évènement de la ville. Le livret lui-même a l'attrait et l’amusement d’un conte bleu ; il imite de loin le Corsaire de Byron. Ce n'est pas cette sauvage fleur marine cueillie par le poète dans les eaux de l’archipel, mais il a vécu auprès d’elle comme le morceau d’argile de Saadi auprès de la rose de Chiraz, et il en a gardé un léger parfum.

Le Giaour(1)(Poème d’inspiration orientale de Lord Byron en 1813), Le Financé d’Abyd os, le Corsaire, poèmes mélancoliques et splendides. Ils ressemblent à ces flacons ciselés qui viennent du sérail, et qui contiennent un mélange d'essence de rose et de sang caillé. "De la lumière ! qu'il vienne plus de lumière," s'écriait Goethe expirant ; il poussa ce même cri le grand Byron, oppressé par le spleen et les brouillards de son île, et il s'élança hors de la civilisation européenne, au galop d'un cheval arabe, et il partit pour cet Orient sanglant et lumineux, à demi effacé déjà, dont ses poèmes réfléchissent les derniers mirages. Il alla visiter dans leurs cavernes lubriques ces tigres à turbans qui digéraient vaguement le meurtre sur des piles inertes de femmes et de coussins. Il s'assit aux pieds du vieil Ali-Pacha, qui passa dans sa tète bouclée sa main chargée de bagues, et loua en connaisseur la petitesse de ses pieds et de ses oreilles. Groupe étrange ! Le Dandysme anglais renversé sur la poitrine du Fatalisme turc qui lui tire doucement les oreilles. Il traversa l'Hellespont à la nage, guidé par la lampe de la jeune Héro, qui rayonnait pour lui du fond de la mythologie évoquée. Il chassa sur le mont Parnasse ces aigles qui mangent le cœur des héros pour agrandir leur aile et augmenter leur courage. Il mangea avec les Klephtes, sur les sommets de l'Olympe, le mouton de Pannes, rôti à la broche homérique ; il but dans leur poire à poudre le vin foncé de Chio, en portant le toast belliqueux des montagnes. A une bonne balle ! Il fit déterrer par les sabres de ses Souliotes le corps d'un Anglais qui s'était fait ensevelir près du Parthénon. De quel droit, s'écria-t-il, ce barbare du Nord souille- t-il la pureté de la terre hellénique ?" Pour prouver son amour à une petite fille d'Athènes, il se fendît la poitrine d'un coup de dague. Et la petite regarda d'un air de statue couler en son honneur cette libation de sang patricien. Il délivra, le pistolet au poing, une jeune Grecque que les nègres de l’Aga allaient noyer dans un sac. II visita d'un bout à l'autre cette Turquie féerique aujourd'hui, réelle alors, que le despotisme immobilisait sous son cimeterre enchanté. Là, régnaient encore les magies divagantes des Mille et une Nuit, le sang coulait indifférent et splendide comme pour remplacer le vin défendu, les têtes se cueillaient comme des oranges, et ces têtes sereines aux barbes suaves plantées entre les créneaux du sérail, semblaient les macarons fatalistes de l'architecture musulmane. Les pachas tendaient leurs cous au cordon de soie, en adorant le firman de mort. Des arabesques d'oreilles coupées festonnaient les boutiques des vieux bazars où la peste endormie dans de vieux ballots de laine couvait comme un serpent ses germes mortels. Les suppliciés se tordaient sur les pals colonnes atroces de la cité despotique ; les bastonnades pétillaient sur les talons désossés, au coin des carrefours. Le Grand-Turc allait à la mosquée en habits de perles, sur un pavé de têtes aplaties, seule mosaïque qu'il jugeât digne des sabots, de son cheval ferré d'or. Des litières voilées autour desquelles sonnaient des cymbales et glapissaient des eunuques, cheminaient lourdement dans les rues étroites, des aimées au teint de topaze, au visage masqué de sequins d'or collés par la sueur, dansaient dans les cafés du Bosphore, au milieu de la fumée des chibouks. Tout était luxe, étrangeté, prestiges, contrastes, coups de théâtre d'une tyrannie fabuleuse armée du talisman d'Haroun-al-Raschid.

Lord Byron respira jusqu'à l'ivresse cet air chargé de lenteurs bizarres, son organisation mobile et nerveuse subit toutes les influences de ces pays excentriques. Il se plongea dans leur élément de parfums et de sang. Il s'éprit de ce climat léthargique qui apprivoise 1'homme à la mort, de cette vie orientale qui de l'action soudaine, et furieuse retombe subitement dans la contemplation immobile. Il s’engoua tour à tour des brigands héroïques de la Grèce et des pachas féroces de l'Anatolie ; son mépris des mœurs froides et formalistes de l'Angleterre se tourna en enthousiasme des instincts fauves de l’Orient. Il secoua ses babouches de touriste au nez de la Vieille Europe ; son génie resta anglais, mais son imagination se fit turque. De là ces poèmes étranges où le spleen britannique se jette dans les distractions violentes de l'aventure barbaresque, où le remords chrétien tourne les grains d'ambre du chapelet musulman, où des hères mystérieux promènent l'inquiétude et la mélancolie de l'Europe à travers le silence et la fatalité de l'Asie.

Les auteurs du ballet nouveau ont bien fait de traduire de loin, et même de parodier légèrement ce poème satanique. La déclamation ne va pas à la danse ; elle est faite pour séduire et pour amuser ; partout où elle va, il faut que les personnages, les évènements, les mœurs elles-mêmes, soient pris d'une légère ivresse, entrent dans sa ronde et se mettent à danser. Va donc pour cette Turquie baroque et dansante. Aussi bien, ne sommes-nous pas dans le pays des derviches tourneurs ? La toile se lève sur une place d'Andrinople, un décor dont Decamps signerait les murs blancs plâtrés de soleil, mais non le ciel, qui est d'un bleu si vague et si faible, que vous diriez un ciel anglais voyageant en Orient pour se guérir des pâles couleurs. Des poignées d'esclaves fraîches et bigarrées comme des fleurs jonchent les nattes du marché, entre lesquelles défile une population pittoresque.

Conrad, le corsaire amoureux, débouche sur la place, suivi de sa troupe. A sa vue, Médora, la pupille du vieux juif Isaac, s'élance sur le balcon de sa maison peinte, et lui jette un bouquet dont chaque feuille est un mot d'amour. Tandis que le Corsaire épelle ses hiéroglyphes, voici venir sur sa litière, comme une pagode dans sa châsse, le vieux pacha Seyd, l'ombre chinoise du Seyd de Byron. Un Turc d'intermède, qui porte un soleil dans le dos, et un turban splendide dont le milieu se renfle en meule de gâteau de Savoie ! A la bonne heure Je préfère de beaucoup ce turc des jours gras à " l'Osmanlis farouche" que Messieurs Mazillier et Saint-Georges avaient le droit de nous infliger. Il est aussi vrai et plus drôle avec son dolman bordé de peaux de renard et son air de Schahabaham hébété par l'abus de l'opium et la pisciculture en bocal. Sa vue seule vous transporte de plain pied dans un Orient drolatique éclairé par les turbans à chandelles des mamamouchis.
Dara, dara - Biastonara"

Donc, le vieux Seyd vient au marché d'esclaves acheter des primeurs pour son harem. Devant lui file et défile l'escadron volant des esclaves, et c'est un groupe pittoresque que celui de ces Colombines de bazar agaçant ce vieux Cassandre absolu. La Française minaude, l’Espagnole s'évente, l'Italienne allonge ses yeux noirs, la Hongroise fait sonner l'éperon de sa bottine écarlate. Mais Seyd est blasé sur les femmes comme un nabab sur les épices ; cette odeur de femme qui ferait revenir un mort ne parvient pas à piquer son goût émoussé -. L'une est trop grande, l'autre trop petite, celle-ci trop grasse, celle-ci trop maigre, quant aux fillettes qui viennent lui offrir de prendre leurs petits cœurs en sevrage, il dirait volontiers, comme Bilboquet : "Je les marchanderai dans huit jours".

Par malheur Médora vient à passer sur la place, et Seyd reçoit d'aplomb sur sa nuque branlante le coup de soleil de ses grands yeux peints. Il la veut, il l'aura, qu'on la lui serve à l'instant même sur un plat d'argent, avec des bagues aux doigts de pied et des diamants aux oreilles. Le juif Isaac fait bien mine de résister un moment, mais sa paternité postiche de tuteur ne tient pas contre les sequins que le Pacha fait reluire et foisonner devant lui.

Encore une caricature amusante que cet Isaac C'est le juif de vieille race, l'arbre de Judée rabougri, tel qu'il ne végète plus guère que dans quelques recoins de l'Asie-Mineure. Il a le nez qui regarde vers Damas, du Cantique des Cantiques, une barbe à fils d'argent, des rides à reflets d'or, il agite comme des ailes de vautour pelé les manches de sa houppelande rase et luisante, il vous fait vaguement songer, aux ruines de Capharnaüm (et de Jéricho vous diriez une Lamentation de Jérémie ossifiée et cousue dans un sac de cendres. Marché conclu, mais à un signal donné, Conrad enlève Médora, ses compagnons font, rafle des esclaves, et Seyd, furieux de jurer Mahomet de courir après les ravisseurs de toute la vitesse de ses maigres jambes ankylosées par l'accroupissement.

Sésame, ouvre-toi ! Nous sommes dans le palais souterrain du corsaire, une grotte aux colonnes de stalactites, encombrée d'armes, de vases, d'écrins ouverts, d'étoffes déroulées, un boudoir de Dieu marin, receleur de la dépouille des naufragés. Conrad couché sur sa peau de tigre, couve d'un œil indolent Médora, roulée à ses pieds comme une gazelle familière. Mais bientôt elle se relève, fait signe à ses compagnes, et danse le pas des éventails pour divertir son seigneur et maître : un pas bizarre et charmant. Les éventails balancés décrivent des envergures ou des roues de paon gigantesques, ils convergent parfois autour de la coryphée et l'enveloppent de la tête aux pieds de leurs longues lames frissonnantes, si bien qu'il semble que toutes les danseuses ne sont que le plumage de ses ailes, et qu'elle n'a besoin que de les agiter pour imprimer au chœur l'essor de ses pieds et le mouvement de ses bras.

En récompense de ce pas féerique, Hérodiade demanderait la tète de la plus jolie de ses camarades ; mais Médora a bon cœur ; elle sollicite leur liberté.

Conrad, charmé, donne la volée à son essaim de captives ; sa générosité ne fait pas le compte des pirates, la troupe murmure ; révolte à bord.

Conrad qui joint la force du turc à la prudence du grec, abat à ses pieds le farouche Birbanto, le chef de l’émeute. Les révoltés dispersés par la force, se révoltent de nouveau et conspirent le renvoi de la juive maudite qui ensorcelle le capitaine avec ses yeux mécréants. Ils ordonnent au vieil Isaac de remettre à sa pupille un bouquet trempé dans une liqueur léthargique. Médora le fait innocemment respirer au corsaire qui tombe foudroyé de sommeil.

A peine a-t-il fermé les yeux que les pirates enlèvent sa maîtresse et la livre au juif qui s’enfuit comme Laban emportant son idole, une idole qu’il vendra cher au vieux dévot qui l’attend.

Le troisième tableau, c’est le sérail du sixième chant de Don Juan transporté dans les jardins d’une île de l’archipel. Byron a pris les ailes du chérubin de Beaumarchais pour voler par-dessus les murs du gynécée inaccessible, dont il a si lestement violé les mystères. Elles brûlent et elles embaument ces strophes voluptueuses ; des pas veloutés glissent sur des tapis de Perse, des yeux peints languissent de désir, la cantharide aux ailes d’émeraude bourdonne dans l’air embrasé du dortoir ; la négresse circule comme une ombre autour de ces divans froissés aux draperies pendantes où reposent, dans les mobiles attitudes de rêve, les statues du musée secret du sultan.

La lampe symbolique de Psyché et la lampe merveilleuse des Mille et Une Nuits semblent avoir combiné leur flamme pour éclairer ces groupes érotiques qui, de la peau de jais du Soudan, au teint de neige de la Georgie, parcourent toutes les nuances de la couleur humaine. Arc-en-ciel de femmes aux carnations changeantes qui tremble aux souffles du sommeil dans le tiède demi-jour d'une belle nuit d'été. La scène du ballet est une charge gracieuse de la peinture de Byron.

Les femmes de Seyd s'insurgent contre Zulméa, l'impératrice favorite. Elles se moquent de l’eunuque comme les souris d'un chat ganté ; elles envoient promener le mouchoir que leur jette leur seigneur et maître, jusqu'à ce qu'il tombe entre les mains d'une vieille négresse qui veut que ce mouchoir "la charte des harems" soit une vérité.

Au milieu de ces folies orientales, arrive Isaac qui ramène au pacha sa fugitive. Mais, presque au même instant, défile au fond du jardin une caravane de derviches et de hadgis qui part pour le tombeau du prophète. En ce moment, le théâtre offre un paysage de Marilhat réalisé par la mise en scène. Sur le premier plan, "la Flore de l'Asie" déploie ses merveilles, derrière resplendissent les nappes argentées des citernes, au fond se profilent des cavaliers en burnous blancs, la lance en arrêt, et un chameau balance sa tête fantastique comme s'il s'orientait vaguement vers la Mecque. Ce chameau complète l’illusion. Il est l'animal domestique du Coran et des contes arabes, toutes les figures sacrées et fabuleuses de l'Orient se sont assises sur cette chimère bizarre des sables du mirage. Partout où il apparaît, il évoque autour de lui le palmier, la tente, le puits, l'oasis et la veillée aux étoiles, endormis par le récit du conteur, et la coupole d'étain de la mosquée lointaine, saluée dans la blancheur de l'aube par les cris et les ablutions des pèlerins prosternés. J’ignore ce qu'il peut entrer de figurants dans le chameau du Corsaire mais, quel qu'il soit, il joue à merveille, il est pensif, il est ascétique, il croit que Dieu est Dieu et que Mahomet est son prophète ; il porte sa bosse avec une gravité exemplaire. Bien ruminé, chameau !" lui crierait le spectateur de Shakespeare.

Le vieux derviche, bélier de ce vieux troupeau, vient demander à Seyd l’hospitalité. Le Pacha est en belle humeur, et livre le saint homme, aux agaceries de ses odalisques. Elle est originale et vive cette Tentation de Saint Antoine traduite en mahométan. Les œillades flambent, les bras s’arrondissent, les jambes tournoient autour du moine effaré. Mais tout à coup, sa robe s'entrouvre, sa barbe tombe, sa taille se redresse, le derviche se métamorphose en corsaire, la caravane en bande de pirates, les femmes s'enfuient, les eunuques se culbutent, le pacha se sauve ; Médora tombe dans les bras de Conrad, mais sa pantomime est bavarde et Seyd a le temps de rallier ses soldats, qui reviennent par derrière entourer l'ennemi d'un cercle de longs fusils qui va toujours se rétrécissant.

On a beau être un héros byronnien, il faut céder à ces baïonnettes inintelligentes qui ne raisonnent pas plus que des fers de pals.

Au tableau suivant, le Pacha, qui s'hébète à vue d'œil, comme s'il faisait des excès d'opium pendant les entr'actes, offre à Médora sa main et son pachalik. Si elle refuse, Conrad va servir de pâture à ses poissons rouges, ou essayer un pal tout neuf qu'il vient sans doute de faire dorer, comme le roi du Bataclan des Bouffes parisiens. Médora feint de consentir au mariage, mais elle envoie sa camarade Gulnare, voilée jusqu'aux yeux, l'épouser à sa place par devant un mamamouchi respectable qui les unit à un autel portatif comme la table d'un marchand de pastilles, et orné d'un bol de punch enflammé.
"Mi star, muphti - Tu qui star si ? - Non intendir - Tazir, tazir."

L’hymen bâclé, Médora reprend le rôle de mariée pour la nuit de noces. Le vieux Pacha tourne éperdument autour de sa femme qui glisse et patine dans la chambre en mille pirouettes malicieuses. Elle feint d'avoir peur de son grand poignard. Seyd lui donne son poignard. Il lui donne encore ses pistolets, et finit par se laisser attacher les mains avec une écharpe pour se prêter aux jeux de sa femme, qu'il trouve les plus galants et les plus amoureux du monde. Le lion, ainsi rogné, limé, édenté et réduit à l’état de descente de lit, Médora frappe dans ses doigts. Conrad, délivré, se dresse sur la fenêtre ouverte. Médora le rejoint d'un bond, en présentant à Seyd la gueule des deux pistolets damasquinés qu'il vient de lui rendre. Les deux amants s'évadent, et le pacha ne peut se consoler du départ de Médora qu'en faisant décapiter le chef des eunuques.

Le dernier tableau appartient tout entier au machiniste, qui en a fait un poème, une magie, quelque chose de splendide et de formidable. Un grand navire se découpe sur les flots d'une mer immense, mouvante, infinie. Le pont chargé de femmes qui vont et viennent à travers les dentelures des cordages fait ressembler le vaisseau à quelque merveilleux Bucentaure voguant vers Cythère. Au-dessus des groupes bariolés des pirates et des captives, pyramide Conrad, tenant Médora enlacée, dans l'attitude d'un dieu marin enlevant une nymphe de la terre. Les jeunes Grecques forment autour du couple triomphant des danses légères, flottantes, et comme rythmées par le balancement de la vague.

Bientôt, et par des transitions d'une vérité merveilleuse, le ciel s'obscurcit, des nuages noirs dévorent lentement la lumière, un sourd tonnerre murmure à l’horizon, se gonfle, se hérisse, se couvre d'écume, le navire descend et remonte lourdement les vagues escarpées. Le crescendo de l’orage s'accélère, la foudre gronde, les flots montent, de longs éclairs déchirent les ténèbres, et alors apparaît le plus grandiose et le plus dramatique spectacle que jamais le théâtre ait offert aux yeux la Nuit et l'Océan évoqués dans toute leur horreur la tempête lâchée sur la scène, tous les bruits, tous les aspects affreux d'un naufrage imités réalisés, rendus avec une poignante illusion ; je ne sais rien de sinistre comme ce vaisseau qui sombre, craque et se décompose dans un livide clair-obscur, le flot monte toujours le navire s'abaisse, il subit d'un instant à l'autre d'effroyables métamorphoses. Tout à l'heure c'était un bâtiment en détresse, maintenant vous diriez, tant l'ouragan vient de l'amoindrir, une barque de naufrages roulée par la houle, bientôt ce n'est plus qu'un cercueil noyé, le radeau de la Méduse chargé d'ombres et de formes blanches qui se tordent désespérément. Puis, la nuit abaisse d'un seul jet son linceul noir sur ce tombeau ballotté.

Un rayon fantastique vient friser ses plis ; une lune miraculeuse émerge dans le ciel éclairci, et frappe de lumière, dans une magique perspective, le groupe de Conrad et de Médora abordant, enlacés au mât, la rive de leur île.

Tel est ce ballet, gai, coloré, dramatique et terminé par le plus étonnant chef-d'œuvre que l'art du décorateur et du machiniste ait jamais produit. Mais le meilleur de son succès revient encore à la Rosati, belle comme un jour d'Orient sous les costumes d'odalisque. Quelle danseuse de sang et de race, quelle mime claire, éloquente, j'allais dire sonore, tant sa physionomie articule nettement les jeux, les nuances, les moindres intentions de la parole. Elle est ferme et fine comme l’acier, elle se sculpte elle-même par la pose, statuaire et statue tout ensemble, d'un corps énergique et souple qui se plie à tous les mouvements. Quelle décision dans son geste quelle fierté dans sa démarche résolue et voluptueuse, qui fend l'air ému de la scène et y laisse comme un sillage de rapidité. Elle a une façon d'arpenter la scène en trois bonds qui fait' penser à l'essor des déesses volant sur les nuées à un rendez-vous céleste. Elle a inventé à son usage une piaffe provocante qui mêle à la grâce féminine je ne sais quelle ardeur équestre, vous diriez le galop d’une centauresse résonant sur le solnde marbre de la Grèce. Elle a tour à tour, dans ce rôle de Médora, la fierté d'une guerrière, là suave servilité de l'esclave amoureuse, l'espièglerie d'une Rosine orientale battant de l'aile contre les barreaux du harem. Coquette à réveiller la sieste d'un sultan lorsqu'elle folâtre autour du Corsaire, image charmante et vivante de la nostalgie dans les jardins du harem, elle se découpe d'un trait en héroïne pour faire face à l'attaque des pirates, ou coucher en joug le Pacha. Ainsi posée avec son costume grec et son profil impassible, vous diriez Diane chasseresse échangeant son arc mythologique contre le pistolet du Klephte, et se levant pour chasser le Turc de son domaine profané.

La Rosati est la prima dona absoluta du ballet ; elle le remplit tout entier. On a fort applaudi cependant Mademoiselle Legrain, qui danse une gigue anglaise au premier acte avec un nerf, un feu, une verve endiablés. Mademoiselle Nathan, en Napolitaine, c'est la tarentelle incarnée. Mademoiselle Louise Marquet déploie gracieusement, sous les manches courtes de sa veste espagnole, ses beaux bras nus arrondis et souples ; au second acte, elle mime avec une grâce très noble et très fière le rôle de Zulméa, et son costume est d’une exactitude éblouissante. N’oublions pas Berthier très stupide, très fantasque et très absolu dans son rôle de Schahabam.

La musique de Monsieur Adam est vive, svelte, facile à suivre, agréable à entendre. Elle a de la mélodie et du rythme, ces deux éperons de la danse.

Encore une fois, c’est un grand succès, et des mieux gagnés. La première représentation du Corsaire prendra place parmi les plus mémorables soirées de l’Opéra.

[…]

Paul de Saint Victor : La Presse - 27 janvier 1856


Variations "fabuleuses" sur le thème du [livret du] Corsaire de l'Opéra in Le Journal des Débats du 28 janvier [1856] : le chroniqueur de La Semaine Dramatique brode de compléments "toutes ces choses peu vraisemblables", et pare de compliments la Rosati, "la flamme électrique"- comme le phare du réel dans cet orient fabulé...

LA SEMAINE DRAMATIQUE.

Le Corsaire, ballet-pantomime en trois actes, de MM. de Saint-Georges et Mazilier, musique de M. Adam. Madame Rosati.

Que vous plaît-il ? Je l'ai vu. Où voulez-vous qu'on aille ? allons-y, j'y étais. Comédie, opéra, opéra-comique et ballet, drame et chansons, ah la semaine est plantureuse et mon grenier est plein à crever ; Ceux-ci pour premier vœu demandent l'abondance, et l'abondance, à pleines mains. Verse en leurs coffres la finance, en leurs greniers le blé, dans leurs caves le vin, Tout en crève comment ranger cette chevance ? Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut. Voilà leur histoire, et la mienne aussi, mon registre, à coup sûr, ne pourra pas suffire à tant de chevance, Et je suis empêché si jamais on le fut !

Oh Jupiter est-ce juste, est-ce sage à vous, tant de bombance aujourd'hui, et demain à peine un fruit sec ? « La colère d'Achille avec art ménagée ! » dit un maître.

Ce grand ballet, le Corsaire, avec art commenté, eût suffi à ma fête hebdomadaire; un ballet en quatre actes, un ballet turc, un ballet grec, un ballet emprunté à lord Byron, un ballet bourré d'aimées, de musulmanes, de reines, de Circassiennes, d'Arméniennes, dames-corsaires, dames voilées, huit petits Maures, seize petites Mauresques, onze nègres, six jeunes eunuques, quatre marchands, dix acheteurs, vingt derviches vingt pèlerins, quatre giaours, seize esclaves, quatre musiciennes, quinze mousses. Six prêtres, cinquante odalisques et deux chameliers. « Tout en crève ! « Le catalogue de l'Iliade au deuxième chant, ne saurait se comparer au catalogue du nouveau ballet de l'Opéra.

Pour commencer, le poète (il faut être un poète pour inventer ces choses-là) nous transporte au marché des esclaves, au beau milieu de la traite des blanches vendues par elles-mêmes ; et tout de suite Conrad le corsaire, qui fait son marché lui-même, tant il a peur qu'un autre que lui fasse danser l'anse du panier, marchande au vieux juif Isaac Laquedem une très belle et très élégante esclave, la pupille de ce juif errant, Né à Jérusalem, Ville très renommée, Isaac Laquedem. Pour nom lui fut donné.

Eh bien il me semble qu'à ce vil bandit qui vend sa pupille à beaux deniers comptant on pouvait donner un autre nom que le nom du héros de la légende, il appartient au poème, au drame, au cantique ce Laquedem, et il faut être un protégé de l'Opéra pour oser donner ce nom là à un marchands d’esclaves. Cependant ce Isaac Laquedem, ce marchand de chair fraîche, est bien tombé en tombant sur Conrad le corsaire. De son côté Conrad est bien tombé lorsqu'il tombe sur Médora. Agnès, la pupille d'Arnolphe, et Rosine, la pupille du docteur Bartholo, sont des ingénues de la première classe, si vous les comparez à la belle Médora, la pupille d'Isaac Laquedem. A peine a-t-elle vu le beau corsaire, que Médora lui jette un bouquet parlant, et ce bouquet parlant étonne à ce point le beau corsaire qu'il reste les bras en l'air et la bouche en cœur, plus semblable au tableau parlant qu'à un forban de son espèce. Ainsi cet écumeur de mer excelle encore à écumer les marchés d'Andrinople et autres lieux.

Cependant, au beau milieu du marché, arrive, en se dandinant à la façon des plus vieux Turcs de la Castille, un certain Saïd-Pacha, qui, voyant Médora, si belle et si charmante, s'abandonne aux fureurs de la folle enchère. A moi la belle esclave ! Adjugée ! ainsi répond en beaux gestes le juif Laquedem. Adjugée ! Oh misère ! ainsi murmure Conrad. Mais à peine Saïd Pacha a-t-il payé la belle Médora (s'il ne la paie qu'au poids de l'or, Médora n'est pas payée, si légère). Et ce pauvre Said Pacha s’en va en regardant Médora amoureusement.

Mais je vous demande un peu ce que venait faire Conrad, le beau corsaire, à ce marché, dont ce pauvre Saïd Pacha n'a pas été certes le bon marchand ?

Conrad le corsaire, à peine a-t-il fait ce geste-ci (rassurez-vous, pères et mères de famille, on ne l'indiquera pas à messieurs vos enfants !), aussitôt nos corsaires s’emparent du marché des esclaves, et vous enlèvent les esclaves sans bourse délier. Tout est pris malgré les lois qui régissent (en style de palais et de ballet) l'accaparement et le cumul.

Voilà donc la belle Médora enlevée une première fois on l'enlève on l'emporte au fond d'une caverne magnifique, un vrai monceau d'armes précieuses, d'étoffes d'or et de pierreries. Dans cette caverne on attend le beau corsaire et sa proie il arrive en effet amenant sa charmante conquête ; et lui donc, est-il assez charmant.

« Hispal, jeune seigneur de la cour du soudan, Bien fait, plein de mérite, honneur de t'Alcoran, Plaisait fort à la dame, et d'un commun martyre, tous deux brûlaient sans oser se le dire. Ou s'ils se le disaient ce n'était que des yeux »

Dans cette aimable caverne on danse, on boit, on fait la cour aux belles enlevées qui ne font pas la petite bouche. Au contraire, à peine on leur a dit Dansez ! Elles dansent, l'Espagnole un fandango, l'Anglaise une gigue, et la noire une bamboula. A quoi donc pensait le ballet, lorsqu'il n'a pas fait danser ce jour-là dona Guy Stéphan l'Andalouse ? On l'a cherchée, on ne l’a pas trouvée et chacun se disait : Voyez le méchant à propos de donner à une autre Espagnole les pas de cette aimable femme là ! Puis quand chacune de ces dames a dansé naturellement son pas national, voilà nos danseuses d'Espagne et d'Italie qui se mettent à pleurer la patrie absente sur l'air de ce grand Hérold : Rendez-moi ma patrie, Ou laissez-moi mourir ! Arrangé pour quatre Espagnoles dansantes et pour six Italiennes sautantes, par Son Extrême Facilité M. Adam le dernier hussard de Berchini. Aux plaintes de ces dames qui se tenaient tantôt si tranquillement sur le marché aux esclaves, en attendant les pratiques d'Isaac Laquedem, Conrad, le beau corsaire, est saisi d'étonnement « Quête faut-il, pleurard, avec tes giroflées? Que vous faut-il, pleureuses, avec vos pas de trois ? Il nous faut la liberté, disent-elles. Eh bien ! S oyez libres, répond le beau corsaire, à condition cependant que vous danserez encore un pas.»

C'est bien vite dit « Soyez libres » ; Mais le beau corsaire a compté sans les vilains corsaires. Conrad a compte sans son lieutenant Birbanto. Birbanto ! Quand il voit, ce Birbanto, que pour plaire à Médora le seigneur Conrad veut rendre la liberté à tant de belles esclaves, Birbanto se fâche, il appelle à lui ses amis les vilains corsaires, les plus experts en l'art de massacrer, et les uns et les autres ils indiquent par leurs gestes qu'ils ne veulent pas renoncer à la belle Italienne, à la belle Espagnole, à la belle Anglaise. Tel autrefois, dans une autre circonstance, un autre lieutenant de Conrad, Grifonio le gigantesque. Conduisait l'horreur et la mort avec que cette soldatesque. Hélas! hélas! Birbanto-Grifonio veut tuer Conrad, mais Conrad, d'un coup de poing, jette à ses pieds le Birbanto. A peine relevé, Birbanto, furieux, tire un poignard. Mais son poignard est trop courbé et recourbé pour être dangereux ; il tire un flacon de son sein, oui, de son sein, dit le livret, le sein de Birbanto ; mais, juste ciel si vous appelez cette chose abominablement velue et pleine de poisons un sein, comment appellerez-vous la poitrine éclatante de la Rosati aux pieds légers ?

Ce flacon d'or renferme un élixir de lotus une espèce de népenthès bien dangereux ou bien dangereuse. Une goutte de cet élixir assoupit son homme; autant vaudrait lire une ode, une hymne, un cantique, un dithyrambe» ou toute autre espèce de cantate, sans compter la musique de M. Adam, qui est vraiment de la quintescence de lotus. Ainsi, fatalement, et grâce au lotus (ce lotus doit être de l'agnus-castus) s'arrête au beau milieu de son cours une scène excessivement intéressante que le ballet appelle une scène d'amour, entremêlée de danses gracieuses et de baisers que le corsaire dérobe à Médora ! Et dites encore que les corsaires à corsaires ne font pas leurs affaires ! Vous aurez tout l'air de revenir du Congo.

Oh misère ! ô sommeil ! ô lotus Médora offre a au beau corsaire le bouquet fatal, non pas sans l'appuyer un instant sur son cœur. Et pourquoi faire, juste ciel ? Pourquoi ? Monsieur le butor, tu demandes pourquoi, misérable ? Parce que ! Parce que, te dit-on, c'est une façon de donner à ce fatal bouquet plus de prix aux yeux de l'amant de Médora. Sur son cœur ! Que serait-ce, ô Vénus ! si elle l'avait posé sur son sein ? Ce «fatal bouquet », Conrad (le beau corsaire) l'accepte avec amour ; il le presse sur ses lèvres (puisqu'on vous dit qu'elle l'a appuyé sur son cœur !) Mais chose étrange, "voilà toute la personne du corsaire qui s'alanguit. En vain il veut se défendre et lutter contre le lotus, contre le sommeil et le super flumina Babylonis ; de M. Adolphe Adam, «le sommeil est le plus fort » dit le livret, plus fort que la Rosati n'est charmante, et enfin (c'est toujours le livret qui parle) « la tête du beau corsaire alangui retombe sur l'ottomane. Oh ! oh ! dites-vous, l'ottomane ! La tête d'un Ottoman sur une ottomane ! Il y a des livrets bien hardis. Et puis vous pâlissez, et puis vous rougissez et puis (vanité des meilleures résolutions) vous risquez un œil en songeant que la Rosati est l'ottomane. Maudit censeur, te tairas-tu ? « Ottomane » Eh bien l'Ottoman s'endort sur une ottomane, tout comme la femme du Sophi s'endormirait sur un sophi ! Monsieur censeur, te tairas-tu ? Aurais-tu mieux aimé l'explication que voici. « Et la tête languissante du berger retomba sur la berger » ou bien cette autre « Et la tête languissante du causeur retomba sur la causeuse » ou cette troisième explication. « La tête languissante du chauffeur retomba sur la chauffeuse. » ou bien « la tête du dormeur retomba sur la donneuse ! » Avant de censurer les gens, monsieur l'idiot, vous feriez peut-être bien d'étudier, avec le zèle que mérite un bon livre bien fait, la grammaire d'un bon grammairien, Monsieur Poitevin dans laquelle grammaire on peut lire, en toutes lettres, qu'il n'est pas besoin de tant de causeuses de berceuses, de bergères, de sophas, de chauffeuses et d'ottomanes pour bien dormir. «Il ne faut qu'une bonne conscience pour dormir en paix » vous dira la grammaire de Monsieur Poitevin.

Heuh ! Heuh ! otototototoi ( le grec est à la mode aujourd'hui, même en ballets, hâtons-nous, l'on n’en voudra plus demain, voici pour la seconde fois que l'on enlève au pas de course Médora, la charmante et vogue la galère, et sauve qui peut !

Grifonio courut à la chambre des femmes.
Il savait que l'infante était dans ce vaisseau.,
Et l’ayant destiné à ses plaisirs infâmes,
Il l’emportait comme un moineau…

C'est comme une colombe, ou comme un colibri qu'il faudrait dire : elle est si belle, et si vive, et si brillante au fond de cette caverne, la Rosati, qu'elle a fait de cette tanière le paradis du calif Watcek. On dirait d'un chapitre de la bibliothèque orientale de Monsieur d'Herbulot, ou de la chanson du Bubul de mille contes d'amour.

Maintenant : "Connaissez-vous la contrée où le cyprés et le myrte sont les emblèmes des l'actions de l'homme qui l'habite ? Où la rage du vautour et l'amour de la tourterelle font naître tantôt des récits mélancoliques, tantôt le récit de mille actions criminelles ? Connaissez-vous la contrée du cèdre et de la vigne où le ciel est toujours brillant, où les ailes légères du zéphyr chargées de parfums se ralentissent sur des jardins enchantés, où la voix du rossignol n'est jamais muette, où les couleurs de la terre et les teintes du ciel, différentes entre elles, rivalisent de beauté ? Connaissez-vous ces beaux lieux où la pourpre de l'océan est d'une nuance si foncée, où les vierges sont douces comme les roses dont elles tressent des couronnes, où tout est divin, excepté le caractère de l'homme…"

Si vous connaissez cette heureuse contrée, et même si vous ne la connaissez pas, allez à l'Opéra le jour du Corsaire, et vous vous demanderez, en voyant ce limpide orient, comment "un si pur soleil peut éclairer de si laides actions" ? Le théâtre, en effet, représente un harem à l'heure "où les femmes du pacha sortent du bain". Elles ne sont pas nues, elles ne sont pas vêtues, elles sont… Supportables tout au plus ; et le livret à beau dire : "elles folâtrent", ces folâtres ressemblent beaucoup à des modistes de la rue Vivienne, au joli temps des modistes folâtres. Quand elles ont bien folâtré dans leurs vastes peignoirs (pourquoi vaste ?), ces dames se plaignent de Zulmé, la sultane favorite, et elles préfèrent hautement à Zulmé l'impérieuse, la douce Gulnare, que l'on peut appeler Rose en Français, car le nom de la rose est gul en Turc. Aleikoum salam, Salam aleikoum ! Ô Gulnare ! Ô fleur d'hyacinthe que les Arabes appellent sanbul !

Dans ce harem mal tenu (c'est à dire, car à Dieu ne plaise que je déplaise à ces belles odalisques ! Mal tenu, parce que les giaours entrent là dedans comme on entre dans la place d'arme) se promène à pas comptés sir Pandarus de Troie, enveloppé dans son palampre, la tête ornée de son calpac, et le front chargé de soucis ; on le prendrait pour Eblis, qui est le Plutus des Orientaux. C'est, que sir Pandarus, le chef des jeunes eunuques (le livret l'a dit !) redoute en ce moment le pacha qui va venir, semblable à Moukir et Nekir, l'Eaque et le Minos des musulmans, qui n'ont pas de Rhadamante. - Allah ! ùh ! Il ne fera pas bon tout à l'heure aux alentours du pacha. Allah ! ùh ! Le pacha se demande à lui-même (écoutez le livret) s'il ne fera pas couper la tête à ses ministres ? Voilà, j'espère, une véritable question de pacha désœuvré. Et de si charmans ministres ! Heureusement que messieurs les ministres qui allaient perdre la tête sont sauvés par cette réflexion de ce même pacha (nous copions le livret mot pour mot) : "Après ça, se dit le pacha en regardant ces pauvres ministres d'un air sournois, il faudrait en chercher d'autres, et ce serait toujours la même chose"! Après ça ! Est joli ; que dites-vous de l'après ça ? Mais quoi ! cet après ça était écrit là haut. "C'était écrit" ! dit Le Coran, je le veux bien ; mais Le Coran n'est pas difficile après ça, s'il dit encore : C'était écrit !

Or çà, dans ce harem est remise en vente, au plus offrant et plus violent enchérisseur, la belle Médora, la belle enlevée au beau corsaire. Elle est sombre, la pauvre enfant, comme l'adieu des amans, et vous pensez si elle est contente en ce lieu de perdition. "C'est la belle Grecque" ! se dit à lui-même le pacha, et déjà il songe si peu à la tête de ses ministres que lui-même il perd la tête. Et pourtant chacun sait "que le visage d'un musulman trahit rarement le secret de son âme" ! La réflexion n'est pas de moi, elle appartient à lord Byron, et je la cite ici pour payer un juste tribut de louange et d'admiration à ces bons musulmans de la rue de la Huchette et du Grand-Opéra, qui trahissent si galamment et si lestement le secret de leur âme et de leurs sens.

Cependant "Gulnare et les femmes du pacha viennent examiner avec curiosité leur nouvelle compagne" ! Et naturellement elles lui trouvent mille défauts. Oui, mais le pacha est un grand connaisseur, il trouve que ces dames sont bien difficiles, et il félicite son kislar-aga de sa nouvelle acquisition. En même temps "il fait apporter devant (sic) Médora des coffres pleins de bijoux" et des flacons d'Atar-Gul, autrement dit "essence de rose" ; mais Médora, dit le livret, "refuse tout, repousse tout, à la grande joie de Gulnare, à la plus grande colère du pacha !"

En ce moment, le tchoucadar, autrement dit l'huissier du harem, annonce une troupe de pèlerins sur l'air du Comte Ory :
Le comte Ory disait pour s'égayer…
Il faudrait prendre
Quatorze chevaliers…

Ce n'est pas le comte Ory, c'est le beau pirate, c'est Conrad, qui vient, sous l'habit d'un pèlerin et monté sur le chameau de la caravane, au secours de Médora.

Ah ! te voila revenue, à notre grand contentement, vieille bête bossue et boiteuse, et toute semblable au châtiment qui va pede claudo ? Te voilà, je te reconnais, ô cheval essoufflé de l'Apocalypse dansant ! ô vieux chameau de la Caravane ! Il a toujours sa bosse et sa queue et il va toujours sur ses quatre pattes, en dépit de la civilisation, de l'égalité et de l'Exposition universelle, où furent exercées tant de façons d'aller ; enfin c'est encore et toujours le chameau des anciens déserts, et j'imagine aussi que toujours les pattes de devant ont maille a partir avec les pieds de derrière. Ils sont difficiles à contenter les pieds de derrière, ils ont le nez fin et ils ne passent rien à leur camarade accroupi, c'est-à-dire aux pieds de devant. Jeunes gens et vieillards, saluez ce chameau ; sur sa bosse éloquente nous est arrivé, il y a quarante ans, tout une révolution littéraire. A ce chameau de la Caravane a commencé le nouvel art dramatique : il n'a pas d'autre origine, et, disons-le tout de suite, il n'a rien produit de plus nouveau, de plus hardi, un chameau qui se traînait sur les traces légères de Mlle Salé et de la Camargo ! Il est bien vieux, il est bien pelé, et le cal s'est cruellement durci à son genou, ce chameau de la Caravane, on le croyait mort… Et le voilà qui chante en son patois cette guzla, cette guitare, en bon Français : "Je vins au lieu de ma naissance, et je m'écriai : les amis de ma jeunesse, où sont-ils ? L'écho me répond : Où sont-ils" ?

Par Allah ! Ce chameau de la Mecque apportait une pieuse caravane de corsaires (le chameau n'est-il pas le vaisseau du désert ?) mais, grands Dieux ! quand, sous l'habit du comte Ory, Médora reconnaît le beau pirate, "ivre de bonheur, elle danse à son tour, voltigeant autour du derviche". Et voilà ce que disent les yeux de Médora : "Si nous n'avions jamais aimé, si nous ne nous étions jamais vus, jamais quittés, jamais nos cœurs n'auraient été brisés" ! Ce langage des yeux, quand on a les yeux de la Rosati, vaut bien le langage des fleurs. Puis, quand elle a bien dansé, voilà "les pèlerins, les derviches et toute la fausse caravane qui se dépouillent de leurs vêtemens pieux" ; même on a vu le moment où le chameau, le chameau lui-même, allait redevenir deux hommes sur leurs quatre pieds, et non pas deux hommes à quatre pattes. Et les pirates, pleins de joie, ont l'air de chanter les ondes riantes et la mer d'azur, la brise et la vague écumante, les ravissemens et les transports de la plaine qui n'a pas de sentiers. Cette fois donc, et pour tout de bon, les voilà réunis, le beau pirate et Médora. Mais quoi…
Le malheureux corsaire, emportant cette proie,
N'en eut pas longtemps de la joie...

Entendez-vous le retour de la force armée, et voyez vous reluire au soleil ces sabres où sont gravés les versets du Coran ? Les pauvres femmes cherchent déjà leur comboloïo, qui est une espèce de rosaire à l'usage des filles de Mahomet… Ce rosaire embaumé, le féroce pacha ne leur donne pas le temps de le dire, il est le plus fort, il est cent contre un, et il emmène bel et bien le triste amant de Médora, qu'il veut faire… empaler ! "Saïd-Pacha ordonne de conduire à la mort son ennemi prisonnier, qui sort en lui jetant des regards de mépris".

Comme Grifonio passait d'un bord a l'autre,
Un pied sur son navire, un sur celui d'Hispal,
Le héros, d'un revers, coupe en deux l'animal.

Acte troisième. - Un kiosque élégant, une fenêtre donnant sur la mer.

Ici nous avons cessé de rire et de plaisanter. "Ceux qui ne riront pas, qu'on les empale", disait Lagingeol déguisé en pacha ; nous autres, nous dirons : malheur à ceux qui rient au troisième acte ; ils ont bien mauvais cœur. "Saïd-Pacha tient son lit… de justice", et il dit à Médora : "Choisis entre mon trône, ma main, et la vie de celui que tu aimes". Vous pouvez croire que Médora refuse cet indigne traité, et que si elle était la maîtresse elle mettrait ce Turc à la porte. "On peut tuer, dit-elle, le beau pirate, - elle ne lui survivra pas" ! Alors le pirate, à grands tours de bras, chante à Médora cette autre élégie : Ecoute les derniers accens de ma voix mourante ; la vertu ne défend pas de plaindre les morts ; accorde-moi la seule grâce que je t'aie jamais demandée : une larme, la première et la dernière récompense de tant d'amour" ! Bref, en dépit de cette romance dramatique ils seraient perdus tout à fait si la belle Gulnare, au pirate : Ami, dit-elle, tu m'as protégée contre les forbans, maintenant c'est à moi de te défendre… Elle n'en dit pas davantage ; à ces intelligences d'élite un mot suffît, et comme dit je ne sais quel Ottoman : Entendre, c'est obéir.

Oui ! Foulée aux pieds comme le ver timide, Gulnare se vengera comme le serpent. Gulnare a parlé tout bas à l'oreille de Médora, et sans doute elle lui a conseillé de promettre sa main au pacha, par la raison vulgaire : Promettre et tenir sont deux. Cependant le pacha veut se marier tout de suite ; aussitôt dit, dit aussitôt fait. "On lui amène une jeune fille couverte d'un long voile de mousseline, brodé d'argent" ! Et cette jeune fille, ô miracle de l'amitié ! c'est Gulnare !

Le pacha conduit Gulnare (crue Médora, dirait le vieux Crébillon) devant le grand muphti placé près d'un autel portatif de forme orientale, et sur lequel brûle le feu sacré…"

Et vogue la galère. Et pendant que le grand muphti liait en justes noces Gulnare et le Pacha, Médora et son pirate,
La surprise à l'ombre étant jointe
Sortaient de ce château dès la petite pointe
Du jour !

Et le pacha ? Le pacha, qui ignore cette indigne trahison, "veut que son amour se traduise par de riches apprêts !…" - Votre épouse, lui dit Gulnare en paraissant, c'est moi… A cette révélation, le pacha stupéfait tombe écrasé de colère et d'étonnement !"

Acte IVe. La mer.

Ici le livret s'abandonne à une tempête à ce point terrible que la tempête de l'Enéide est un coup de soleil comparée à cette tempête-la. "Conrad est sur le pont ; le son aigu du sifflet se fait entendre ; des mains exercées exécutent promptement les manœuvres ; Conrad admire la légèreté de son navire et la bonne tenue de l'équipage ; en même temps la voile se déploie au souffle d'un vent propice". Et puis tout d'un coup, vous savez ce que disait le cantique de Saint-Acheul :
Le soleil s'obscurcit,
La lune s'obscurça !

Tout ce perd, tout est perdu sous l'ouragan ; le flot monte et descend ; bref, ce naufrage du corsaire rose est sans nul doutte, après l'Orestie, le plus beau naufrage du présent mois de janvier. Cependant le vaisseau de l'Opérâ fait eau de toutes parts, et voici, pour soulager le navire, que l'on jette à l'eau ces aimées, ces coryphées, ces Italiennes, ces Espagnoles, ces négresses, ces esclaves, ces beautés. -Oui, on les jette à l'eau, et certes voilà ce qu'on appelle un dénoûment neuf et bien trouvé. -A l'eau Mlle Caroline, Mlle Nathan, Mlle Quériaux, Mlle Legrain (tant le grain était terrible qui emportait le vaisseau-corsaire) ; à l'eau Mlle Céline, Mlle Cellier, Mlle Paulin, Mlle Troisvalet la jolie ; à l'eau Mlle Sabel, Mlle Rousseau, à l'eau ! Quoi ! toutes ces belles, Mlle Sclosser, Mlle Mauperin, Mlles Simon, Gogelin, Poussin, Mathé, Pillesoy, Chambret,. Cassegrain, Chassagne, Mortier, Dujardin, Ducimetière, Gallois, Borie, Billotte, Pothier, Lamy, Gambelon Devaux, Toutin, Tarté, ces grâces, ces beautés, ces charmantes, à l'eau ! À l'eau ! dit Conrad, sinon le Corsaire fait eau de toutes parts. Il commande, on obéit ; et cependant là tempête redouble, et crac ! la foudre tombe sur le Corsaire, et crac ! tout craque ! Aimées, bayadères, coryphées, Turcs, Grecs et corsaires, tout se noie au beau milieu de cet Hellespont, le vaste Hellespont, dit Homère, où l'amour conduisait le beau Léandre, aimé de la fille de Sesthos.

Hélas ! Dites vous, trois foix hélas ! Est-ce qu'ils ont aussi noyé Mlle Marmet, qui danse si bien dans La Favorite ? Est ce que Gulnare est morte ? Médora est-elle morte ? Et le beau corsaire, il est mort ?

Non ! non ! rassurez vous... Gulnare est reine, et puisque le pacha l'a épousée, il s'en contente. Non ! le pirate et la belle Médora ne peuvent pas mourir dans cette onde amère ; il nageait très bien ce Conrad.

Conrad avait l'infante sur son dos.
Et Conrad gagne en nageant un certain roc sur lequel resplendit une flamme électrique ! La flamme électrique, c'est la Rosati ! Et si vous saviez quelle fête c'était de là voir arrachée à la fureur des flots.

"De ce jour, dit le chaste livret, le terrible corsaire ne reparut plus, l'amour lui avait inspiré le repentir, le repentir lui donna sans doute la paix et le bonheur".

En effet, lord Byron, à qui cette incroyable histoire est empruntée (avec certaines petites variations), nous raconte "que le cœur de Conrad était formé pour la douceur, et que les sentimens les plus purs avaient eu le sort de l'eau qui se durcit, comme la grotte dans laquelle elle tombe goutte à goutte"… Ici même lord Byron n'est pas tout à fait d'accord avec le livret : "Conrad, dit-il, savait bien qu'il était un bandit, mais il s'en consolait en songeant que les autres hommes ne valaient pas mieux que lui" !Et voilà ce qui s'appelle une jolie et concluante consolation.

Quel peuple facile à amuser, ce peuple français, puisqu'on l'amuse et qu'on le charme avec des histoires de cette force ! Mais l'histoire est bien arrangée, elle obéit aux lois du ballet, elle est heureusement disposée pour les groupes, pour les danses, pour les costumes, pour la musique et pour les décorations. Enfin, et voilà toute excuse aux plus grandes folies, cette adorable et charmante danseuse, la Rosati, donne à toutes ces choses peu vraisemblables la grâce, le mouvement, l'esprit, la jeunesse, la beauté, le charme, le renouveau. Elle est si leste et si légère, et bondisssante, un geste hardi, le regard très vif, l'intelligence prompte, avec je ne sais quoi de net, de vif et d'imprévu qui en font une danseuse excellente et la vraie héritière, en ces courtils, des belles danseuses que nous avons tant aimées. Carlotta, si charmante, n'avait pas plus de charmes, Fanny Elsler n'était pas plus séduisante ; elle est légère à la façon de Mlle Taglioni elle-même.

Eh ! quel zèle, quelle hardeur et quelle passion ! On voit qu'elle aime à danser, on voit que ça lui plait infiniment de dominer sur tout ce monde qui saute à ses pieds. C'est la vie et c'est la grâce en personne, cette Rosati ; elle porte à son oreille gauche le rubis du sultan Giamschid, qui s'appelait le Flambeau de la nuit ; elle porte à son oreille droite le Koh-i-noor, la Montagne de lumière ! En voilà une au milieu du tas de la danse dont on peut dire ce que Byron disait de son héroïne : "Elle était comme un astre et brillait seule" !

Journal des Débats - 28 janvier 1856


Le 30 janvier, in le journal [de modes, de littérature, de théâtres et de musique] de La Sylphide - feuille[s] du Romantisme, , Julien Lemer dit son admiration de la machinerie éblouissante - dont on se souvient qu'elle produisit de féériques effets à l[Eve]a naissance de La Sylphide... -, qui fait le succès du Corsaire ; aux côté de Mme Rosati, la "[bonne] Etoile" de la destinée du Corsaire, le capitaine est bien M. Sacré, machiniste de l'Opéra...

THÉÂTRES

L'OPÉRA vient de donner la mesure, à propos de son nouveau ballet Le Corsaire, des effets qu'on peut obtenir avec les magnificences d'une mise en scène habilement entendue, appliquée à un livret heureusement agencé et suffisamment intéressant. C'est le Corsaire de lord Byron qui a fourni à MM. de Saint-Georges et Mazillier l'idée première de leur poème. Toutefois ils ont à peine emprunté au grand poète anglais quelques tableaux et deux ou trois situations.

Est-il utile de raconter cette fable d'une fille juive, Médora, enlevée par le corsaire Conrad, qu'elle aime et dont elle est aimée ; puis trahie par les compagnons de son seigneur et maître qui la vendent à un pacha ridicule et suranné ; retrouvée enfin et reprise par le corsaire, et sauvée avec lui miraculeusement d'un naufrage terrible ? Tel est pourtant tout le fonds de l'histoire dont l'Opéra fait une épopée chorégraphique de toiles peintes, de machines, de fleurs, de soie et de gaze, qui dure trois heures sans laisser place un instant à l'ennui.

Il faut dire aussi que c'est une des plus ravissantes, des plus exquises, des plus expressives danseuses dont la scène de l'Opéra se soit jamais enorgueillie,-qui mime et danse ce rôle de Médora ; c'est madame Rosati, la virtuose de la pirouette et du jeté-battu, madame Rosati qui réunit à une grâce, à une élégance suprême de poses, à une vivacité, à une originalité remarquable de mouvements, à une incroyable harmonie de gestes et de pas, un rare talent de mime-comédienne, un accent de physionomie, plus persuasif, plus touchant, plus spirituel que la parole.

Donc, le succès a été grand et unanime et il paraît destiné à avoir un formidable et long retentissement. La musique de M. Adolphe Adam, fraîche, dansante, parfois spirituelle, souvent -appropriée avec bonheur aux situations, a eu sa part des applaudissements ; mais ce qui, avec la danseuse émérite dont nous venons de parler, a été l'objet du plus Relatant enthousiasme, c'est la 'mise en scène vraiment féerique qui a été mise au service de ce drame dansé. Des décors qui ressemblent à des tableaux de maîtres, des costumes d'une richesse éblouissante et d'une variété tout orientale, et enfin une tempête et un naufrage, un vrai naufrage qui nous paraît être le nec plus ultra de l'art du machiniste. - Le rideau se lève sur le cinquième tableau : la mer est calme, la vague écume à peine le long des bordages du navire. Sur le pont, Médora, en compagnie des esclaves, exécute un pas d'écharpes et voltige dans les bras de Conrad. Pendant ce temps, un point noir a paru à l'horizon, les flots commencent à s'agiter, le bâtiment se balance majestueusement ; peu à peu le ciel s'obscurcit, puis tout à coup l'éclair sillonne la nue, la foudre gronde, les lames envahissent le pont ; des craquements se font entendre ; tout le monde travaille aux agrès ou aux pompes ; enfin le brouillard descend à la surface de la mer, dérobant un moment la masse flottante, et l'instant d'après s'entr'ouvrant pour la laisser apercevoir déjà presque engouffrée ; le brouillard s'épaissit, et le navire disparaît enfin entre les montagnes d'eau écumeuse et le tourbillon qui descend du ciel. — Mais les héros du ballet n'ont point péri avec le reste de l'équipage. Un rayon de lune électrique perce la nue tout exprès pour nous les montrer attachés à un mât et gravissant dans le lointain les escarpements d'un rocher sauveur. — Tel est l'effet de ce drame maritime dont l'exécution émouvante fait beaucoup d'honneur au machiniste M. Sacré.

[…]

Julien Lemer : La Sylphide - 30 janvier 1856


Si le titre du Corsaire met en valeur l'aventure d'un héros masculin, c'est sans doute l'interprète du rôle principal féminin, Médora Rosati, joyau du corsaire Conrad [Segarelli], qui offre les plus beaux éclats des trésors de l'Opéra.
Après le succès de la première série, fort longue... des représentations du Corsaire, le ballet est à l'affiche de nouveau en octobre. Plaisant, Le Chroniqueur de La Semaine remarque la "rentrée" de la danseuse...

Vendredi 24 octobre.

Rentrée de la Rosati dans le Corsaire.

Jamais danseuse n'a été reçue avec de pareils applaudissements. Les fleurs pleuvaient des loges et des galeries sur la scène. La Rosati a fait venir quatre fiacres pour transporter chez elle des bottes de violettes, de roses et de camélias.

Mme la marquise Aguado a directement envoyé à la Rosati, après le second acte, un bouquet brodé de cinq mètres de point d'Alençon à 500 francs le mètre. On parle aussi de diamants, de perles, de rubis, de diadèmes, et autres galanteries anonymes.

Si j'étais institutrice, je dirais à mes élèves : Ayez de la vertu et surtout du jarret.

Le chroniqueur de La Semaine - octobre, novembre, décembre 1856

"Et à cette vive et fantastique clarté l'on aperçoit un dernier débris du vaisseau submergé."
- Revue de la "re"-création de 1867 et 1868

Croquis
Quelques croquis sur Le Corsaire à l'Opéra - 1867
[Estampe] par Félix Y. [sig.

En 1867, à la reprise du ballet, dans une chorégraphie renouvelée et des costumes nouveau - ceux de la production originale ont été perdu suite à l'incendie qui, en 1861, détruisit le magasin du Théâtre -, le succès ne se dément pas.

Gustave Bertrand, rédacteur pour Le Ménestrel, livre ses "premières impressions" après la répétition général de la reprise du Corsaire. Il loue la partition, les décors "refaits" et esquisse quelque saluts aux interprètes féminines et à Léo Delibes, qui composa, "au deuxième acte tout un intermède nouveau"…

SEMAINE THÉÂTRALE

En vérité, L’OPÉRA nous déconcerte : ses répétitions générales sont maintenant de véritables premières représentations ; la salle est pleine, ou peu s'en faut. La critique est conviée au grand complet, courtoisie à laquelle elle est assurément sensible ; mais doit-elle attendre la véritable première représentation pour parler ? Sera-t-elle taxée de précipitation indiscrète si, dès le lendemain, elle donne son impression sur l'œuvre nouvelle ? Le reproche serait assez mal fondé, au moins cette fois, car il suffisait de jeter un coup d'œil sur la plénière et brillante assemblée de jeudi soir, pour s'assurer que la confidence n'avait rien d'intime.

C'est chose encore mal définie que ces sortes de répétitions générales, qui sont de véritables premières représentations par invitation.

Ce n'est pas que j'en blâme l'usage : il a plus d'un avantage pour l'art même. L'interprétation se surveille et se soigne pour ce public de choix, composé de dilettantes, d'artistes et de lettrés, autant et plus que pour le public payant auquel on aura ensuite affaire ; et si pourtant il se produisait quelque manquement, la responsabilité n'est pas mortelle, puisque l'épreuve est encore provisoire. On essaye les effets sur un public dont la bienveillance ne laisse pas d'avoir des nuances critiques, et l'on est encore à temps pour faire de légères retouches et même d'utiles coupures avant l'épreuve décisive.

Ajoutons que lorsqu'il s'agit d'un opéra nouveau, la critique est très heureuse de pouvoir ébaucher une étude qu'elle complétera et confirmera au jour de la première représentation ; deux auditions valent mieux qu'une, et l'on pourrait dire, pour les ouvrages de longue haleine, que trois ou quatre ne seraient pas de trop pour donner les éléments d'un jugement bien complet.

[…]

Quant à la reprise du ballet du Corsaire, l'œuvre étant déjà connue, et les parties nouvelles, chorégraphie, musique et mise en scène, étant de nature à se laisser facilement saisir, nous la déclarons de bonne prise, et ne nous ferons aucun scrupule d'en dire à nos lecteurs tout ce qu'on nous en a fait voir.

Nous n'avons pas vu le ballet du Corsaire lors de sa création, en 1856 ; mais on nous assure que l'ensemble en était moins brillant qu'aujourd'hui, ce que nous croyons sans peine. La partition du Corsaire fut un des quatre ouvrages qu'Adolphe Adam écrivit dans la dernière année de sa vie, fidèle en ce point au régime de fécondité rapide que sa nature lui avait de tout temps imposé. On sait, en effet, qu'il a égalé l'abondance des plus abondants maestri d'Italie : le catalogue de ses œuvres de théâtre dépasse le chiffre de quatre-vingt-cinq, et il est mort dans la force de l'âge, à cinquante-trois ans ! En 1852, par exemple, il avait écrit coup sur coup La Poupée de Nuremberg, Le Farfadet, Si J'Etais Roi, La Faridondaine, une cantate pour l'Opéra-comique, et le ballet d'Orfé. L'année de sa mort, il n'eut que le temps de faire un acte pour le Théâtre-Lyrique, Falstaff, deux actes pour le même théâtre, Mam’zelle Geneviève, Le Corsaire, une cantate pour l'Opéra, et, pour les Bouffes-Parisiens, une opérette ravissante Les Pantins de Violette.

Je ne vous affirmerai pas que cette manière très-hâtive ne laissait point sa trace dans les œuvres d'Adolphe Adam. Mais c'était sa manière à lui. Il était de la race des improvisateurs : avec plus de soins il n'eût pas mieux fait. On ne sent nulle fatigue dans la partition du Corsaire. Au contraire, on y constate ce bonheur d'inspiration tout particulier, qui lui faisait rarement défaut dans les ballets. Il est vraiment le maître du genre, et après Giselle et Le Diable à Quatre, je crois que Le Corsaire est sa meilleure partition dansée.

Chose remarquable ! ces partitions-là ne se recommandent pas seulement par la légèreté, la verve, le brio, la souplesse, l’esprit qui caractérisaient son style habituel ; il me semble qu'il retrouvait dans ce domaine un coloris plus riche et plus original, une fantaisie plus ailée, et même, par moments, je ne sais quelles teintes de poésie, qu'il oubliait absolument et dont il laissait le bénéfice à d'autres aussitôt qu'il retournait aux comédies musicales.

Tout en refaisant à nouveau la chorégraphie, je ne crois pas qu'on ait rien retranché ou modifié à la partition primitive. En revanche, on y a intercalé au deuxième acte tout un intermède nouveau, dont la composition musicale était confiée à M. Léo Delibes, un des meilleurs élèves d'Adam. On reconnaît la filiation à la légèreté de plume et la désinvolture du style ; mais on s'aperçoit aussi du changement de main à certains autres symptômes : des intonations plus curieuses, des harmonies plus recherchées, une orchestration plus haute en couleur, quelques accents plus ambitieux, nous avertissent aussitôt que M. Delibes se préoccupe de Gounod plus qu'il ne se souvient d'Adam. Je ne sais quel nom l'affiche doit donner à ce divertissement nouveau, je dirai seulement qu'on danse dans le jardin du pacha, à travers les méandres d'un parterre de fleurs improvisé.

Je voudrais qu'il fût moins brillant, moins heureux, pour reprendre ma plainte éternelle contre les ballets trop longs.

La partie chorégraphique se recommande par un mélange d'ingéniosités et même de bouffonneries à très-forte dose. Il n'y a pas de danger qu'on reproche à ce livret, ainsi ragaillardi, d'être trop byronien.

Je reviendrai dimanche sur certains détails, mais il faut sans tarder rendre justice à Mlle Granzow. La jeune ballerine russe a triomphé complètement, et la chute gracieuse qu'elle a faite a plutôt redoublé sa verve et son succès. C'est un talent fin, mais très-nerveux, et qui, par là, passe aisément des effets de grâce et des mièvreries les plus délicates au dernier pathétique. Mlle Fiorelli a dignement soutenu l'honneur du drapeau italien.

Les décors étaient nécessairement tout nouveaux, les anciens ayant péri dans l'incendie de la rue Richer. C'est d'abord un marché turc (où, soit dit en passant, se pratique effrontément la traite des blanches : ce qui est assez joli en mise en scène quoique odieux en morale ; mais l'Opéra possède une morale à lui) ? puis le camp des pirates ; puis le palais du pacha ; puis enfin le navire, le fameux navire, en pleine mer, moins grand mais infiniment plus réussi que celui de L'Africaine. Rien que ce tableau final est un spectacle merveilleux : d'abord on aperçoit, sur le pont du navire, les danses des pirates avec les bayadères enlevées au harem ; puis le ciel radieux se voile, les nuages deviennent sombres, les vagues s'enflent et bondissent avec un réalisme de fureur dont nous n'avions pas encore eu d'exemple au théâtre ; cependant le navire s'agite, on cargue les voiles, le mât s'abat, et tout s'abîme dans une pénombre sillonnée d'éclairs. C'est assurément un des prodiges les plus réussis de l'art de la mise en scène.

[…]

Gustave Bertrand : Le Ménestrel - 20 octobre 1867


Le 28 octobre 1867, Théophile Gautier revient sur la reprise du ballet à l'Opéra ; Adèle Grantzow tient le rôle de Médora…

Le Corsaire, ballet-pantomime en trois actes et cinq tableaux, livret de Saint-Georges, chorégraphie de Mazilier, musique d'Adam, première le 23 janvier 1856, reprise le 21 octobre 1867.

La reprise du Corsaire accompagnait l'opérette de MM du Locle et Duprato, et a été des plus brillantes.

Le sujet est vaguement tiré du Corsaire de lord Byron. On y retrouve Conrad, Médora, Gulnare. mais fort entremêlés des plus amusantes turqueries du monde.

Les fantoches à gros turbans des Mille et Une Nuits s’y combinent drolatiquement avec les Uscoques, les Kleptes, les Palikares et les héros mélodramatiques inventés par le poète anglais. Rien de plus varié et de plus amusant à l’œil : il y a surtout un vieux pacha, idéal de Schahabaham , fantastique caricature de l’Orient, usé de plaisirs, abruti d’opium, Cassandre de sérail, à moitié paralytique, puéril et féroce, somnolent et violent, une espèce d’Ali Pacha en enfance, admirablement joué par Dauty.

Mademoiselle Grantzow représente le poétique personnage de Médora avec une grâce exquise. Sa danse est légère, élégante, précise, d’une correction irréprochable, qui n’enlève rien au charme. C’est une danseuse de primo cartello dans toute l’acception du mot. Dans Gulnare, Mademoiselle Fioretti s’est montrée vive, piquante, alerte, spirituelle, et forme avec Médora un gracieux contraste. Mérante est un très beau Conrad.

La mise en scène, neuve ou renouvelée, est d’une grande richesse pittoresque, mais l’acte du vaisseau atteint comme décoration les dernières limites de l’effet. Quand la toile se lève, le navire des pirates flotte gaiement sur une mer aplanie, plein de rires, de chansons et de danses. Peu à peu le temps s’assombrit, la mer se gonfle, les vagues élèvent leurs montagnes et creusent leurs vallées ; des paquets d’écume tombent sur le pont, où les cris d’angoisse ont succédé aux clameurs joyeuses. Des lueurs livides jettent leurs flamboiements sulfureux à travers les bandes de nuages noirs. Le navire s’ouvre, s’enfonce, disparaît entre les mâchoires monstrueuses de l’abîme, et l’on voit au loin, sous le jet éblouissant d’un éclair électrique, Conrad et Médora qui se suspendent, les mains crispées, aux flancs abrupts d’un îlot où se brisent les vagues. Ce n’est plus de la toile peinte, c’est la mer elle- même dans ses convulsions et ses rages.

La musique d’Adam est une excellente musique de ballet ; elle a l’entrain, le rythme, la rapidité, et, çà et là, des phrases charmantes dans leur négligence, des motifs et des mélodies dont plus d’un opéra se ferait honneur.

 Théophile Gautier : Le Moniteur Universel - 28 octobre 1867


Six mois plus tard, le Corsaire remonte sur Scène ; Théophile Gautier salue encore "le retour d'Adèle Grantzow à l'Opéra" dans Le Moniteur Universel… Il applaudit encore "l'attraction principale" : le "plus beau tableau final"…

Le Corsaire, reprise le 17 avril 1868.

Six mois plus tard, le Corsaire remonte sur Scène ; Théophile Gautier salue encore "le retour d'Adèle Grantzow à l'Opéra" dans Le Moniteur Universel… Il applaudit encore "l'attraction principale" : le "plus beau tableau final"…

Le Corsaire, reprise le 17 avril 1868.

Le Corsaire vient d’être repris à l’Opéra. C’est un ballet à grand spectacle avec une action dramatique et variée qui convient à cette vaste scène. Il reste au livret quelque chose du poème de lord Byron, un certain souffle épique et lyrique. On sent une idée derrière cette pantomime, et l’idée ne gâte rien même dans un ballet. On ne lit plus guère aujourd’hui lord Byron, mais son souvenir vague et brillant rayonne au fond de la mémoire comme le reflet d’un météore disparu. L’on n’a pas oublié ses héroïnes si touchantes, Haydée, Gulnare, Médora, gracieuses figures douées d’une vie immortelle comme Ophélie, Desdémone, Miranda, comme Marguerite, Claire et Mignon. Byron partage avec Shakespeare et Goethe ce privilège de créer des types de femmes qui font rêver et qu’on aime. Heureux le poète qui peut ajouter une sœur à cette idéale et divine famille !

Rien de plus amusant à l’œil que ces pittoresques costumes de la Grèce moderne mêlés à ceux de l’Orient : vestes soutachées, fustanelles, cnémides, calottes rouges à longue houppe de soie bleue, ceintures hérissées de yatagans, de kandjars et de pistolets, pelisses, dolmans, haïks, burnous, chéchias, turbans, babouches, cimeterres, tromblons, fusils garnis d’argent, de nacre et de corail, boucliers et casques circassiens, tout l’ancien musée de l’Elbicei-Attika mis en action, sans compter pour les femmes les taktikos penchés sur l’oreille, les coiffures de sequins, les aigrettes de diamants, les corsets de brocart ou de velours constellés de pierreries, les écharpes de cachemire, les soies de Brousse tramées d’or et d’argent, les gazes transparentes zébrées de raies mates, les vestes raides de broderies, les pantalons de satin moucheté d’or, les maillots de soie qui prennent aux lumières des luisants de marbre, les fleurs, les perles, les paillons, et toutes les richesses que peuvent fournir le bezeistein de Constantinople, le bazar de Smyrne et les boutiques de Damas. Ces pierreries, ces gazes, ces fanfreluches étincelantes, agitées par de jolies danseuses, produisent un effet éblouissant. Les sites sauvages et pittoresques des Cyclades, où se passe l’action, fournissent aux décorateurs le motif de toiles superbes qui forment les fonds les plus heureux pour les scènes de cette vie de corsaire romantique.

C’est Mademoiselle Grantzow qui représente la gracieuse figure de Médora, et l’on peut dire qu’elle n’est pas inférieure à l’idéal qu’éveille ce nom charmant. De sa danse, il n’est pas besoin d’en faire l’éloge ; on sait combien elle est légère, pure et correcte. A ce talent de danseuse, elle joint celui de mime intelligente, expressive, pathétique. Nous insistons sur ce point, car il est de mode maintenant de mépriser la pantomime, ce récitatif du ballet sans lequel il ne saurait avoir de signification. Que dirait l’immortel Viganô, l’auteur de Myrrha, de Prométhée, du Chêne de Bénévent, dont Beyle faisait tant de cas , de ces ballets modernes qui ne sont qu’une succession de pas que rien n’amène et ne relie ? Mademoiselle Fioretti remplit le rôle de Gulnare, et elle lui donne bien son caractère passionné. Elle a été très applaudie dans le pas du parterre de fleurs. Mérante est un magnifique Conrad et le plus beau pirate de fantaisie qu’on puisse voir. Trelawney, l’ami de lord Byron, en eût été content.

Mais l’attraction principale du ballet est encore le vaisseau. Jamais navire au théâtre n'a roulé sur une mer plus vraie, plus naturellement écumante, aux lueurs d'éclairs plus sulfureux et par un orage mieux imité. Comme il s'engloutit bien dans l'abîme qui se referme sur lui avec son équipage de bandits et de femmes se livrant, pour narguer la tempête à l'orgie suprême !

Mais Conrad et Médora émergent du gouffre, et sous un rayon de lumière électrique, on les voit se suspendre à la pointe d'un rocher. ils sont sauvés. On ne saurait rêver un plus beau tableau final.

 Théophile Gautier : Le Moniteur Universel - 20 avril 1868

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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