La Danse Corps et Graphies - La Fille Mal Gardée, [R]évolution -Deuxième tableau

Deuxième tableau
"Le théâtre change et représente au fond un vaste champ…"

Eugène Hus, le créateur du rôle de Colas, mena La Fille à Paris en 1803…

Chants de Paris

Le public parisiens ne connaissaient jusque-là les amours de Lise et de Colas qu’au travers d’un opéra comique monté au Théâtre Feydeau en 1796, Lise et Colin ou La Surveillance Inutile, dont le livret était signé Eugène Hus et la musique composée par Pierre Gaveaux.

Le librettiste [en] art lyrique fut chorégraphe - en s’efforçant de préserver au mieux les pas appris de Dauberval -. Il remonta le ballet en 1803 au Théâtre de la Porte Saint-Martin(1), où il resta de nombreuses années au répertoire. Les interprètes de l’époque, notamment dans les rôles de Simone et d’Alain étaient autant, et même plus, des acteurs que des danseurs : Fusil et Mazurier, respectivement Simone et Alain, étaient ainsi des comédiens particulièrement réputés dans ces rôles. Des danseurs de l’Académie Royale de Musique pouvaient aussi paraître sur scène, comme Pauline Montessu, qui créa ensuite le rôle de Lise à l’Opéra en 1828.

Ce n’est en effet que le 17 novembre 1828 que le ballet entra enfin au répertoire de l’Opéra dans la version de Jean-Pierre Aumer, un élève de Dauberval. Le chorégraphe fut auparavant maître de ballet à la Porte Saint-Martin et avait déjà monté La Fille Mal Gardée à Vienne en 1809 avec Filippo Taglioni et Melle Couston dans les rôles principaux.

Interprète
Mme Montessu - Lithographie d'après nature, par Pierre-Roch Vigneron
- chez Chaillou-Potrelle, rue St Honoré, n° 140, Paris

Pour la première à l’Opéra, Pauline Montessu en Lise, se maria avec Marinette Launer dans le rôle en travesti de Colas - elle fut remplacée dès la deuxième représentation par Ferdinand -. Bernard-Léon dansa la mère Simone et Klein interpréta Alain - remplacé par Elie dès la deuxième représentation -. Lors de certaines représentations de cette série, le rôle de la mère Simone fut pour la première fois interprété par une femme, Mme Elie. Le ballet comprenait en outre un grand divertissement qui rassemblait les meilleurs danseurs de l’Opéra : un pas de deux réglé par Albert, pour lui-même et Lise Noblet, ainsi qu’un pas de trois chorégraphié par Filippo Taglioni pour sa fille Marie, Pauline et Paul Montessu. Un certain Auguste Bournonville apparaissait également dans ce divertissement…

Compositeur
Buste de Louis-Ferdinand Hérold - Opéra Garnier [Paris]
- Hyacinthe-César Delmaet, Louis-Émile Durandelle

La production d’Aumer est surtout attachée à une nouvelle partition musicale créée pour l'entrée du ballet au répertoire de l’Opéra. La partition originale était en effet considérée comme "passée" et trop légère, trop superficielle pour l’Opéra et il fut décidé de réarranger la musique, en lui conférant un parfum plus moderne et un raffinement dont elle était peut-être un peu dépourvue: la tâche fut confiée au chef des chœurs, Louis-Joseph-Ferdinand Hérold.

La partition alors écrite comprenait, outre les meilleurs pièces [em]portées de Bordeaux, des passages de sa propre composition, deux longues séquences empruntées à Rossini : le refrain d’ouverture du Barbier de Séville - dans la première scène du ballet - ; la musique de l’orage de La Cenerentola - pour la deuxième scène -. Parmi les "opus" originaux restés célèbres, la mélodie populaire utilisée par Haydn dans l’andante de la Symphonie n°85 en si bémol, dite "La Reine"), - illustration de la scène d’amour entre Lise et Colas au dernier acte -.

"Pas de Deux de Fanny Elssler"

La Fille Mal Gardée d’Aumer "récolta" les applaudissements pendant vingt-six ans ; Considéré alors comme démodé, elle se retira dans les coulisses du répertoire de l’Opéra en 1854.

De toutes les Lise qui s’étaient mariées sur la scène de l’Opéra pendant un quart de siècle, la plus célèbres, Fanny Elssler, interpréta le rôle pour la première fois à l’Opéra le 15 septembre 1837 - après l’avoir dansé à Berlin en 1832 -. La ballerine autrichienne donna alors au rôle une profondeur nouvelle, comme en témoigne Théophile Gautier dans La Presse, le 25 avril 1853, à l’occasion d’une reprise du ballet avec Mathilde Besson, et où, ainsi qu’en une pantomime fort lisible, il traduit aussi des sentiments ambivalents pour une œuvre aux charmes surannés, qui semble déjà appartenir à un autre temps.

Opéra : Mathilde Besson dans La Fille Mal Gardée […]
La Fille Mal Gardée, ballet pantomime en deux actes et trois tableaux produit dans la version originale par Dauberval en 1789, arrangé par Aumer pour l’Opéra, première dans ce théâtre le 17 novembre 1828, repris le 23 février 1853. […]

Le temps donne quelquefois, aux œuvres légères d’une autre époque, une grâce surannée pleine de charme, un ton passé et feuille-morte très doux à l’œil et au cœur. "La Fille Mal Gardée" est dans ce cas ; au point où la chorégraphie en est arrivée, ce ballet pêche par une innocence de contexture, une pauvreté de spectacle, une puérilité enfantine de danse qui frisent de près le ridicule. Mais cependant il fait plaisir, et l’on aime à le revoir de loin en loin comme certaines gravures à l’aquatinte de Demarne et de Carle Vernet.

Fanny Elssler a dansé trois ou quatre fois le rôle de La Fille Mal Gardée, avec l’ingénuité la plus affable et la plus divine rusticité. Elle avait l’air d’une Napée contrainte de se réfugier dans une ferme pour éviter les poursuites d’un Oegipan, et barattant de ses mains de marbre le lait de la vache Io, aux pis éternellement roses. Elle daignait de temps à autre laisser tomber de ses belles lèvres sculptées un sourire de déesse, qui veut bien ne pas garder l’incognito avec des adorateurs discrets ; puis, lorsque quelque personnage de la grossière pantomime villageoise entrait dans la chambre délabrée, elle battait son beurre avec une affectation d’activité significative. Tout le monde comprenait ce muet langage, qui disait en gestes charmants : "Pour vous, je suis la blanche nymphe antique, la Terpsichore aux brodequins d’argent, le jeune Bacchante grecque qui rougit son pied rose dans la neige du Taygète ; pour eux, je ne suis que Lise, l’accorte fille au jupon court, qui file la quenouille et bat le beurre ; mais sous mes manches de toile bise, regardez toujours mes bras de marbre : ce sont ceux qui manquent à la Vénus de Milo."

C’est ainsi que la grande danseuse païenne jouait ce rôle, dans lequel, malgré la frivolité apparente du sujet, elle nous inspirait des terreurs mystérieuses, et comme une sorte d’appréhension sacrée dont nous ne comprenions pas alors la raison, que nous a révélée depuis le superbe article de Heinrich Heine "Les Dieux en exil". Si Jupiter est devenu marchand de peaux de lapin dans une petite île de la mer du Nord ; si Bacchus porte le froc du cordelier ; si Mercure, déguisé en courtier des âmes, se livre à l’exportation ; Vénus, après avoir planté là cet imbécile de chevalier Tannhäuser, dansait assurément à l’Opéra sous la forme et le nom de Fanny Elssler, occupation tout à fait sortable pour une divinité déchue du gracieux Olympe antique ; c’était ce vague pressentiment qui nous faisait frissonner d’une volupté craintive à ce ballet aimablement stupide que la déesse parfumait d’une odeur d’ambroisie et illuminait d’une phosphorescence mythologique. Nous devinions, derrière la mièvre figure de Lise, la mère sacrée des hommes et des dieux.

Mademoiselle mathilde besson, gentille créature aux petits pieds, aux jambes menus, à la taille svelte, aux bras jeunes, au profile délicat et fin, à la chevelure d’un blond noisette, n’apporte pas dans le rôle de Lise ses sens profonds, presque inconnus, presque inquiétant qu’y mettait Fanny Elssler ; mais c’est la Fille mal gardée elle-même ; elle a tout du rôle : l’extrême jeunesse, la coquetterie naïve, l’effronterie pudique, la mutinerie charmante, la danse légère et rapide ; son émotion même l’a servie, et quoi qu’elle ne soit pas tombée morte de peur en scène le soir de son début, comme nous l’avait promis en venant nous rendre visite, son trouble, visible pour tout le monde, lui a valu l’indulgence générale, d’autant plus qu’elle se tenait bien droite sur ses pointes, ne manquait pas un écot et ne trahissait ses angoisses que par une pâleur de rose qui se trouve mal.

Berthier s’est montré fort comiquement grognon et tracassier dans le personnage travesti de la Mère Simone. M. Petit, dont le nom nous semble une antiphrase, car c’est un des plus long mortel qui soit, a donné au personnage de l’imbécile emporté au ciel par son parapluie un aspect de pantin de carton le plus drolatique du monde ; on eut dit que chacune de ses articulation n’était retenue que par un nœud de fil, tellement il se livrait à des déhanchements incroyables.

[…]

Théophile Gautier : La Presse - 25 février 1853

Au-delà de quelque parti-pris pour la "danseuse païenne", incarnation de tous les idéaux esthétiques de Théophile Gautier, Fanny Elssler semble avoir été particulièrement remarquable dans ce rôle, et, à l'âge de 38 ans, elle fascinait encore le public russe lorsqu’elle dansa Lise à Saint-Pétersbourg puis à Moscou - quelques années plus tard - : les critiques locaux louèrent eux aussi sans nuances son brio, ses talents de mime et son aspect juvénile si bienvenu dans un tel rôle.

En 1837, pour Fanny Elssler, et comme de tradition, un pas de deux virtuose et brillant avait été ajouté à la chorégraphie initiale(2), qui permettait à la prima ballerina de montrer au public toutes ses qualités de danseuse et que le ballet tel qu'il était chorégraphié ne semblait pas comporter jusque-là. C’est un copiste de l’Opéra, Aimé-Ambroise-Simon Leborne, qui fut chargé d’en composer l’arrangement à partir de mélodies de Donizetti extraites de L’Elixir d’Amour. Si Joseph Mazilier interprétait le rôle de Colas avec Fanny Elssler, c’est la sœur de cette dernière, Thérèse, qui dansait en travesti à ses côtés le fameux pas de deux interpolé.

Coda

En 1866, Arthur Saint-Léon conçut le projet de remonter le ballet de Jean Dauberval pour la ballerine Adèle Grantzow, mais le projet n’aboutit pas. Lise et Colas, la mère Simone, Alain et Thomas… Ne signèrent plus d’autre contrat à l’Opéra pendant des décennies.

La Fille Mal Gardée avait été accueillie en Russie ; elle y survécu et y fut conservée depuis la deuxième moitié du XIXème siècle à la première moitié du XXème siècle, notamment grâce à la version chorégraphiée en 1885 sur la musique de Peter Ludwig Hertel par Marius Petipa pour celle qui fut longtemps considérée comme une artiste divine et incomparable, Virginia Zucchi.

C’est en passant par la Russie que le ballet revint en France. Alexandra Balashova, danseuse au Bolchoï à l’époque impériale, fit ainsi connaître à la France la version Gorsky - d’après Petipa - en dansant le 23 février 1922 le rôle de Lise sur la scène de l’Opéra de Paris, dans le cadre d’une soirée de charité en faveur des victimes de la famine en Russie. Elle-même remonta le ballet dans une version courte et comportant très peu de mime pour le Nouveau Ballet de Monte-Carlo - le 28 décembre 1946 au Théâtre de Monte-Carlo, avec Renée Jeanmaire dans le rôle de Lise, Youly Algaroff dans celui de Colas ; Alexandra Balashova interprétait quant à elle le rôle de la Mère Simone -. La Fille Mal Gardée resta au répertoire de la compagnie lorsque le Marquis de Cuevas en reprit plus tard la direction.

L’Opéra de Paris connut diverses versions à partir des années 1980.

- La Fille Mal Gardée de Spoerli en 1981 ne fut pas reprise.

Lise et Colin
Noëlla Pontois, Lise, et Cyril Atanassoff, Colin, in La Fille Mal Gardée - Chorégraphie par Hans Spoerli en 1981
Photographie publiée in [la] Revue de l'Opéra de Paris N°47 en avril 1987

Pendant l'été de 1981, on vit aussi une version quelque peu excentrique de La Fille mal gardée par Hans Spoerli, qui devait permettre à Patrick Dupond une autre belle étude de personnage pour le rôle d'Alain.

Ivor Guest : Le Ballet de l'Opéra de Paris - 2001 [première édition en 1976]

- La Fille Mal Gardée de Claude Bessy pour l’Ecole de danse en 1985 - chaussée de rustiques sabots de bois, elle dansait en Mère Simone avec les élèves… -, qui trouvait son inspiration dans les versions russes "d’après Petipa", notamment celle montée en 1972 par Dimitri Romanoff, et qui utilisait donc la partition de Hertel, arrangée et réorchestrée par le chef Jean-Michel Damase… La Danseuse Etoile et Directrice de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris de 1972 à 2004, Claude Bessy Présente Les Ballets Classiques de [sa] vie, et cette pièce riante.

La Fille

Ballet pantomime en un acte et trois tableaux de Jean Dauberval. Musique de Ferdinand Hérold. Création de Claude Bessy pour le spectacle de l'Ecole de danse en 1985, version d'après Dimitri Romanoff.

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La version de Dimitri Romanoff

J'avais vu La Fille Mal Gardée à New York en 1967, monté par Dimitri Romanov, avec l'American Ballet Theatre, Natalia Makarova interprétant le rôle de Lison. A cette occasion, j'y ai rencontré Georges Hirsch fils. Il avait une société de production, "Rayonnement de théâtre", qui s'occupait de spectacles de ballet, de chants et d'autres activités diverses et variées. Il travaillait alors sur un projet avec le Ballet royal de Wallonie de Charleroi (appelé depuis 1991 Charleroi/Dances). C'était à l'époque de mes dernières années à l'Opéra, dans les années 1970, et je ne dansais plus beaucoup. Comme il me demandait ce que j'aimerais monter et danser, j'ai répondu sans hésiter La Fille Mal Gardée. D'une part, le caractère comique du ballet me plaisait, et d'autre part, j'étais absolument séduite par le personnage de la jeune fille au caractère difficile ! Avec mon partenaire Michaël Denard, danseur étoile de l'Opéra de grand talent, je suis donc partie en tournée en Belgique et en province. Nous nous produisions dans trois ou quatre villes belges, puis nous revenions honorer nos contrats à l'Opéra de Paris. Cela a duré environ un an.

La version de Claude Bessy

J'ai adapté La Fille Mal Gardée pour les élèves de l'Ecole de l'Opéra en 1985, mais j'ai dû faire des coupures. En effet, comme dans tous les anciens ballets, des divertissements émaillaient le déroulement de l'histoire. Pour les enfants, c'était formidable parce qu'il y avait de nombreux personnages à jouer : la mère, les marieuses, les petites amies, etc. C'était chorégraphique et théâtral à la fois. Les élèves étaient contents de danser avec la directrice et la directrice avec eux.

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Claude Bessy : Claude Bessy Présente Les Ballets Classiques de Sa Vie, octobre 2009

- La Fille Mal Gardée de Joseph Lazzini introduite au répertoire en 1987 - mais créée en 1962 -, commandée par Rudolf Noureev, qui n’avait alors pu obtenir l’accord de Frederick Ashton pour monter son ballet à l’Opéra…

Lise et Colin
Florence Clerc, Lise, et Jean-Yves Lormeau, Colin, in La Fille Mal Gardée - Chorégraphie par Joseph Lazzini en 1987
Photographie de C. Masson publiée in la revue Les Saisons de La Danse N°193 du 15 mai 1987

En 1987], "La Fille mal gardée, dans la version de Joseph Lazzini, depuis longtemps applaudie en province, mais qui n'avait pas encore été donnée au Palais Garnier, fut acclamée. Noureev tenait beaucoup à ce que Frederick Ashton mette en scène à Paris sa très célèbre version de ce ballet, mais le chorégraphe anglais, déjà âgé, ne se laissa pas persuader. Dans la version charmante et très habile de ce ballet historique par Lazzini, Florence Clerc et Jean-Yves Lormeau étaient des amoureux idéalement assortis.

Ivor Guest : Le Ballet de l'Opéra de Paris - 2001 [première édition en 1976]

- La Fille Mal Gardée de Frederick Ashton, qui entra au répertoire de l'Opéra de Paris en juin 2007.

La "première" Fille Mal Gardée, "corps et graphies" de Dauberval reçu, présent du bicentenaire de sa naissance, une reconstitution, à Nantes, en 1989 par Ivo Cramer dans des décors et des costumes de Dominique Delouche. Cette chorégraphie, reprise de l’originale, fut transmise au Ballet du Rein, puis au Ballet du Capitole.

1. Un théâtre qu’avait occupé l’Opéra de 1781 à 1794 et qui, après être demeuré vide quelques années, avait rouvert ses portes sous une direction privée pour devenir le foyer du mélodrame populaire.

2. Dans le découpage de son ballet, le chorégraphe anglais, Frederick Ashton a conservé le pas de deux dit "de Fanny Elssler".

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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