La Danse Corps et Graphies - Invitation[s] au[x] Festin[s] de L'Araignée -Page 3

Deuxième Reprise à l'Opéra [de Paris]

LE FESTIN DE L'ARAIGNEE

Musique : Albert Roussel, sur un livret de Gilbert de Voisin
Chorégraphie : Albert Aveline
Décors et costumes : Léon Leyritz
Décors exécutés par M. Laverdet
Interprètes :
Suzanne Lorcia : l'Araignée
Paulette Dynalix : le Papillon
Solange Schwarz : l'Ephémère
Pierre Duprez et Nicholas Efimov : les Mantes Religieuses

Chef d'orchestre : Louis Fourestier

Illustration
"Le Festin de l'araignée", illustration de Lucien Caplain in [Le] Ballets de l'Opéra de Paris, de Léandre Vaillat - 1943

"[...]
L’araignée s’est réfugiée à nouveau dans son repaire."

Le 30 avril, à la veille de la première, [sur la scène de l'Opéra de Paris] on lisait, dans Le Figaro "l'invitation "à la danse" de L'Araignée à l'Opéra…

Opéra premier mai 1939 (reprise)

Le Festin de L'Araignée est un ballet-pantomime de M. Gilbert de Voisins, pour lequel le regretté Albert Roussel a composé une partition qui est un véritable petit chef-d'œuvre.

En le faisant entrer au répertoire de l'Opéra, en l'adaptant à l'échelle et aux moyens de l'Académie nationale de danse, M. Jacques Rouché, à qui on en doit la création en avril 1913, au Théâtre des Arts, rejoint deux époques très différentes. Il fut un novateur, il y a un quart de siècle, alors que son ambition était d'offrir au public - parallèlement aux efforts des "Russes" - des manifestations d'art empruntées aux formes d'une esthétique nouvelle, issues d'une génération en pleine évolution ( en même temps qu'il faisait revivre des œuvres anciennes de grand style glorieuses en leur temps). Aujourd'hui, il donne à un compositeur qui a marqué sa place depuis lors parmi les meilleurs musiciens de notre temps une nouvelle et officielle consécration.

Le directeur général des Théâtres lyriques nationaux a remonté Le Festin de L'Araignée de façon toute nouvelle. La chorégraphie en a été confiée cette fois-ci au maître de ballet de l'Opéra, M. Albert Aveline. Les maquettes des décors et des costumes ont été demandées au peintre Leyritz et les décors exécutés par M. Laverdet.

Scène
"Le Festin de L'Araignée" à l'Opéra. On reconnaît Mlle S. Lorcia (l'Araignée), Mlle Dynalix, M. Duprez.

L'orchestre de l'Opéra mettra en pleine valeur la partition, sous la direction de M. Louis Fourestier.

En tête de l'interprétation figure l'étoile Suzanne Lorcia, qui incarnera l'Araignée, après Sahari Djely qui y fit impression à l'époque. La première danseuse Solange Schwarz sera l'Ephémère, Mlle Dynalix le Papillon ; MM. Duprez et Efimoff, les mantes religieuses ; Mlles Barban, Ivanoff et Bardin, les Fourmies ; Mlles Binois, Sartelon et Rigal, les Vers de fruits.

Ajoutons que Le Festin de L'Araignée formera spectacle demain soir avec La Grisi (Mlle Camille Bos et M. Serge Peretti) et Giselle (M. Serge Lifar et Mlle Lycette Darsonval).

Almaviva : Le Figaro - 30 avril 1939

"Deux vers gloutons rampent en hâte vers la pomme qui vient de choir. [...]
Les fourmis dansent une ronde autour de la pomme, tandis que les mantes se reprochent aigrement de s’être laissé tromper par les vers.
[...]
A ce moment, un éphémère se débarrasse de ses bandelettes et valse avec tant de charme et de hardiesse que tous les insectes le complimentent.
L’éphémère reste insensible à leurs propos."

"En entrant au répertoire de l'Opéra, le "Festin de L'Araignée" accomplit la troisième étape de sa carrière."…
Note Louis Aubert in Le Journal du 6 mai ; ainsi quelques chroniqueurs se souviennent du "prélude" du Festin de L'Araignée - "Un jardin" - [du] Théâtre des Arts en 1913, et n'oublient non plus une première reprise sur la toile [du décor] de l'Opéra Comique en 1922…

Assistons, par la revue de la presse, en première loge, à cette reprise, troisième "saison" - dans une chorégraphie et une scénographie nouvelles, par le Ballet de l'Opéra, dont Jacques Roucher a pris la direction depuis 1914 - à la saison qui suivit la Création de L'Araignée

Le chroniqueur du Temps, le 3 mai [1939], évoquait l'heureuse reprise du Festin de L'Araignée avec le souvenir de la création en 1913…

Théâtres - La soirée musicale
Opéra : "Le Festin de L'Araignée" - Reprises

En attendant que les circonstances lui permettent d'y ajouter Padmâvatî, qui reste l'œuvre la plus importante et la plus riche qu'Albert Roussel ait écrite pour le théâtre, M. Jacques Rouché a bien fait de nous rendre Le Festin de L'Araignée, qui lui doit d'avoir vu le jour en avril 1913 au Théâtre des Arts, et dont la musique a été depuis largement répandue par les concerts. Vous vous souvenez sans doute du poétique argument chorégraphique de M. Gilbert de Voisins, qui nous retrace la journée d'une araignée, enveloppant les papillons étourdis dans le fin tissu de sa toile, tuant et dévorant les insectes plus faibles qu'elle, jusqu'à ce qu'une mante religieuse la tue à son tour…

Telle qu'elle nous est apparue au premier jour, la partition demeure aujourd'hui : alerte, légère, vive, finement évocatrice, capable, quand il le faut, d'une touchante expression. Ecoutez à cet égard les funérailles de l'éphémère, ou le prenant paysage nocturne par lequel l'ouvrage commence et s'achève. Cette fantaisie ailée, cette fraîcheur spontanée n'ont rien perdu de leurs vertus. Et cet orchestre subtil et impondérable, conçu pour un petit théâtre, ne souffre nullement, comme on aurait pu le craindre, du vaste cadre de l'Opéra. M. Louis Fourestier et ses collaborateurs l'ont traduit avec une visible dilection. Sans faire oublier le poétique décor de Maxime Dethomas, celui de M. Leyritz convient harmonieusement à son objet. La virtuosité précise de Mlle Suzanne Lorcia se donne libre carrière dans l'Araignée. Mme Solange Schwarz et Mlle Dynalix l'entourent, en Ephémère et en Papillon, avec une grâce légère, exquise et justement fêtée. La mise en scène et la chorégraphie de M. Aveline lui font honneur. Il y a tout lieu de penser que, dans cette nouvelle présentation, Le Festin de L'Araignée aura à l'Opéra la durable fortune dont il est digne.

[…]

C. T. : Le Temps - 3 mai 1939


Le 3 mai également, dans L'Ordre [du] "Programme des spectacles", Charles Pons salue lui aussi la reprise ; il présente le compositeur et son œuvre et "conte" l'aventure… Lecture du livret des scènes du ballet…

PROGRAMMES DES SPECTACLES
A L'OPÉRA
"Le Festin de L'Araignée" d'Albert Roussel

Albert Roussel dut sa grande renommée à une série d'œuvres marquantes : le Poème de La Forêt, les deux Symphonies en si bémol et sol mineur, la délicieuse. Suite en fa, le Psaume LXXX, la Naissance de La Lyre, Bacchus et Ariane et Le Festin de L'Araignée.

C'est cette dernière œuvre, qu'il avait lui-même montée au Théâtre des Arts en 1913, que M. Jacques Rouché a voulu incorporer au répertoire de notre première scène.

Mlles Suzanne Lorcia, Solange Schwarz et Dynalix succèdent aujourd'hui aux étoiles de la création : Sahari-Djely et Dimitria. Il convient également de mentionner la collaboration ingénieuse de M. Aveline, chargé de régler la chorégraphie et la direction orchestrale de M. Fourestier.

La scène représente un coin de jardin l'après-midi.

De sa toile, l'araignée surveille les alentours, et la faim dont elle souffre lui fait guetter l'insecte imprudent qui sera sa victime.

Voici qu'à la suite de fourmis, qui viennent de reparaître, un frêle papillon ne devine pas le piège que lui tend sa redoutable ennemie.

Aveuglé par sa vanité, il ne tarde pas à se prendre dans la toile, où il se débat inutilement.

L'araignée a enfin une victime. Mais au moment où elle va commencer son festin, la mante religieuse, ayant réussi à se dégager de la toile, la frappe d'un grand coup de son glaive.

L'araignée meurt après une courte agonie.

Le soir tombe ; un ver luisant s'allume au pied des rosiers.

Le commentaire musical d'Albert Roussel est un enchantement ininterrompu.

Enseigne de vaisseau démissionnaire, le compositeur suivit les cours de la Schola - alors dirigée par Vincent d'Indy - où il devint plus tard professeur.

Quoique fortement imprégné de franckisme au début de sa carrière, il réussit néanmoins à fixer sa personnalité en s'en tenant à la pure et juste expression de ses élans de sincérité et de vérité, dédaignant d'inutiles subtilités harmoniques, bien faites pour masquer l'inspiration déficiente.

Tout en gardant le contrôle de sa vive sensibilité, une poésie à laquelle s'alliaient la vigueur et la beauté du rythme, Roussel donna la mesure d'une richesse d'invention, d'une profondeur de pensée, d'un lyrisme qui le rattachaient aux plus grands, c'est- à-dire à ceux qui, sans cesse, s'élevèrent jusqu'aux sommets de lumière.

Charles Pons : L'Ordre - 3 mai 1939


Gustave Bret, des "Premières in L'Intransigeant sur lesquelles il revient le 4 mai [1939] retient "Le Festin de L'Araignée [qui] assit jadis sur une base solide et durable la renommée naissante d'Albert Roussel". "aurait-il jamais pu rêver semblable gloire pour ses humbles personnages ? Les voici sur la scène de notre Académie Nationale"…

A l'Opéra, un ballet de Roussel
Le festin de L'Araignée

COMME "Le Roi David" pour Honegger, "Le Festin de L'Araignée" assit jadis sur une base solide et durable la renommée naissante d'Albert Roussel. Le scénario de Gilbert de Voisins, inspiré des "Souvenirs Entomologiques" de Fabre, offrait au compositeur un thème parfaitement en harmonie avec son tempérament et ses moyens. Descriptif, en même temps que poétique et fantaisiste, il appelait une musique ingénieuse, méticuleuse autant que parée de toutes les grâces de l'imagination et de la sensibilité. Albert Roussel y réussit à merveille. Déjà fort habile dans l'art de l'instrumentation, il écrivit une partition qui, conçue primitivement pour être exécutée par l'orchestre restreint du Théâtre des Arts, s'adapte sans peine à des cadres plus larges. Elle sonne parfaitement à l'Opéra où, sous la direction de M. Fourestier, elle prend tout son coloris grâce aux merveilleux solistes de cette incomparable phalange.

Le grand solitaire de Sérignan aurait-il jamais pu rêver semblable gloire pour ses humbles personnages ? Les voici sur la scène de notre Académie Nationale de musique et de danse, situés, autant que faire se peut, dans leur décor familier : l'Araignée, l'Ephémère, le Papillon, les terribles Mantes religieuses, les Fourmis, les Vers de fruits, et jusqu'à certaine pilule devenue boule et, ma foi, fort alléchante. Dans un décor à l'échelle, Mlle Suzanne Lorcia, qui a su vaincre les difficultés du rôle de l'Araignée ; Mlle Solange Schwarz, dans une brillante variation, Mlle Dynalix, MM.

Duprez et Efimoff, Mlles Barban, Ivanoff, Bardin, Binois, Sertelon, Rigel, se distinguent, à des plans divers, dans leurs évolutions et leurs attitudes, brillant mélange de virtuosité, de réalisme et de stylisation.

Gustave Bret : L'Intransigeant - 4 mai 1939

Scène
Solange Schwarz qui interprète avec brio la variation de l'Ephémère dans "Le Festin de L'Araignée". A ses côtés : MM. Duprez et Efimoff.


Que de louange pour la musique et la danse de L'Araignée au [même] Jour du 4 mai [1939] par Henri Sauguet [à] L'Opéra ! Dans la "nuance" du décor…

A l'Opéra
LE FESTIN DE L'ARAIGNÉE
de Albert ROUSSEL

En 1913, au Théâtre des Arts dont il était alors le directeur, M. Jacques Rouché présentait un ballet à l'argument original et féerique du poète Gilbert de Voisins et à la musique d'Albert Roussel, un des jeunes musiciens de l'école française du moment. Après la guerre ce ballet entrait au répertoire de l'Opéra-Comique où il eut de nombreuses représentations. Le voici aujourd'hui au répertoire de l'Académie nationale de musique et de danse, où le présente de nouveau cet animateur incomparable, courageux, indépendant, généreux et clairvoyant qui fut à l'origine de sa carrière. Le succès qu'a remporté à l'Opéra. Le Festin de L'Araignée est de ceux qui permettent d'augurer qu'il est désormais pour longtemps au répertoire.

Il n'est personne qui ne s'en réjouisse. La partition d'Albert Roussel est une des plus complètes et des plus parfaites de la musique française après Debussy. Triomphant de ses insulteurs, la musique de Roussel grandit tous les jours et prend sa place véritable, qui est une des premières. Sa saveur grave et lumineuse, son écriture riche et personnelle, sa substance mélodique, harmonique, et rythmique nouvelle et si surprenante sont aujourd'hui plus évidentes qu'elles ne le furent jamais. Sur l'affiche de l'Opéra, aux côtés de Bacchus et Ariane et d'Ænéas, Le Festin de L'Araignée témoigne du magnifique éclat, de la variété du talent d'un grand musicien français et de la richesse d'une école qui reste l'une des plus pures lumières de la civilisation contemporaine.

Due à M. Aveline, la nouvelle chorégraphie du ballet d'Albert Roussel est imagée, coloriée, savante et toujours intéressante. Elle est admirablement mise en valeur par les étoiles du corps de ballet de l'Opéra qui est, sans doute aucun, l'un des meilleurs d'aujourd'hui. Mlle Lorcia (l'araignée) ; Mlle Solange Schwarz (l'éphémère) Mlle Dynalix sont magnifiques de grâce, de style, de virtuosité. Elles ont obtenu un grand succès personnel. MM. Duprez et Efimoff (les mantes religieuses) ont exécuté avec éclat leur danse qui a beaucoup de caractère. Les ensembles, fort réussis, au côté de figures classiques, mêlent des groupes qui ne sont pas sans rappeler les derniers ballets de Massine, de Balanchine et de Lifar, mais avec un accent différent. L'œil est toujours en éveil et souvent charmé.

Il le serait toutefois davantage si la présentation scénique était plus heureuse. Elle est due à M. Leyritz. On comprend qu'il ait cherché à simplifier les lignes d'un décor qui doit évoquer un coin de jardin vu par des insectes à l'échelle de la scène immense de l'Opéra. Son décor est fait de la tige d'un rosier géant, d'un arrosoir peint, d'un bout de tronc d'arbre et de quelques fleurs. Il restitue mal l'atmosphère feuillue, herbeuse, mystérieusement ombreuse et frissonnante de la partition. Sa lumière en est acide et aussi la matière de certains costumes (la toile cirée par exemple) donne un ton "avant-garde allemand d'avant le nazisme" qui choque ici. On le regrette. Mais cela n'a pas nui au succès de l'ouvrage qui, nous le répétons, fut considérable.

Sous la direction vigilante et soigneuse de l'excellent chef qu'est M. Fourestier, la musique d'Albert Roussel a connu une interprétation idéale obtenue par l'orchestre de virtuoses accomplis qu'est celui de l'Opéra.

Henri Sauguet : Le Jour - 5 mai 1939


Quelques notes in Le Ménestrel du 5 mai [1939] "A l'Opéra" saluent : "Le Festin de L'Araignée […] vient d'être monté dans une réalisation scénique, picturale et chorégraphique entièrement nouvelle"…

A l'Opéra :

Le Festin de l'Araignée, le ballet pantomine de Gilbert de Voisins dont la partition musicale due à Albert Roussel est un des chefs-d'œuvres de la musique contemporaine vient d'être monté dans une réalisation scénique, picturale et chorégraphique entièrement nouvelle, infiniment mieux adaptée à l'ouvrage que celle conçue jadis par l'Opéra-Comique. M. Jacques Rouché a qui revient l'insigne honneur d'avoir créé Le Festin lorsqu'il était directeur du Théâtre des Arts a demandé au peintre Leyritz les maquettes des décors et les costumes qui sont du meilleur goût ; c'est M. Aveline qui a été chargé de la chorégraphie.

L'interprétation réunit les noms de Mmes Lorcia (l'Araignée) Solange Schwarz (l'Éphémère), Dynalix ; MM. Duprez, Efimoff, Guilainé et Romand. Quant à la direction musicale elle est assurée par M. Louis Fourrestier qui prend au pupitre de chef une autorité toujours grandissante et qui dirige l'éblouissant ballet rousselien avec une ferveur et une subtilité extrêmes.

Le Ménestrel - 5 mai 1939


Le même jour, l'enthousiasme est moindre [pour] "La Musique - Les Concerts" dans L'Action Française : "Nous craignons qu'aucun ouvrage d'Albert Roussel ne lui survive"…
Le chroniqueur reconnaît cependant "Dans l'œuvre d'Albert Roussel, quelques jolies pages : Le Festin de L'Araignée." ; Il applaudit au succès du ballet et se réjouit enfin "de savoir la meilleure partition d'Albert Roussel solidement installée au répertoire de notre première scène lyrique."…

La Musique - Les Concerts
THÉÂTRE DE L'OPÉRA
"LE FESTIN DE L'ARAIGNÉE"

Nous voudrions nous tromper.

Nous craignons qu'aucun ouvrage d'Albert Roussel ne lui survive, car aucun n'est tout à fait réussi. La plupart portent la marque d'un extrême embarras, que les oreilles musiciennes devinent, dont elles souffrent sans toujours analyser leur malaise. Une vocation sincère, assortie de dons incomplets et d'un métier tardivement acquis, une excessive soumission aux préjugés du jour, les fausses habiletés d'un timide promu chef d'école, les excès de zèle d'un hésitant enrôlé dans une maffia révolutionnaire, les remords d'un honnête professeur à la Schola qui dine en compagnie de MM. Auric et Darius Milhaud à la table de Mme Dubost, tel fut le drame intérieur, tel fut le destin de ce galant homme, de cet artiste distingué qui aima passionnément la musique et la servit avec une maladresse insigne.

Dans l'œuvre d'Albert Roussel, quelques jolies pages se détachent, plus simples que les autres, gonflées de sève, jaillies de source, et d'une veine exceptionnellement heureuse : Le Festin de L'Araignée. On n'y trouve pas le rythme, toujours introuvable dans la musique de Roussel, vouée au sautillement du 6/8, incapable de bond, de pulsation et de caprice. Mais on y rencontre la tendresse et la poésie. Dès les premières mesures, la rumeur des bêtes qui vaquent à leurs travaux pacifiques ou guerriers, la respiration des plantes évoquée par un orchestre qui bourdonne et scintille, d'où émerge une cantilène de flûte, enveloppent l'auditeur d'un charme délicieux. Cette musique très menue fait un bruit d'insectes. C'est un bruit de circonstance. Il illustre à merveille le petit drame entomologique de Gilbert de voisins que M. Jacques Rouché portait en 1913 sur la scène au Théâtre des Arts, que l'Opéra-Comique devait inscrire à son répertoire en 1922, et que l'Opéra, aujourd'hui, accueille au sien. Une fois de plus l'Opéra sauve un ouvrage en l'arrachant à l'Opéra-Comique qui avilit et rapetisse tout. Le Festin de L'Araignée rejoint L'Heure Espagnole et Marouf, que suivra bientôt L'Enfant et Les Sortilèges. Le chef-d'œuvre de Roussel est parfaitement à sa place sur la scène de notre premier théâtre lyrique, dont les dimensions et le recul se prêtent à la stylisation d'un coin de jardin cent fois grossi, alors que sur l'étroit plateau de l'Opéra-Comique, la formule décorative d'un pareil spectacle était pratiquement introuvable.

C'est M. Leyritz qui a dessiné les costumes et le décor. Sa présentation scénique est agréable; elle convient à un ouvrage de demi-caractère qui n'a jamais été conçu comme un grand spectacle. Quant au ballet, M. Aveline l'a réglé avec beaucoup de soin, de tact et de goût. L'action se déroule dans une parfaite clarté. Mlle Lorcia compose avec le sens de la grandeur et du tragique qui lui est propre, une araignée très impressionnante, qui laisse loin derrière elle les compositions édulcorées de ses devancières Sahary-Djely et Mado Minty; la charmante Dynalix, dans le rôle de l'imprudent papillon, est une proie charnelle et touchante dont on ne s'étonne pas qu'elle excite la volupté et l'appétit du monstre; Mlle Solange Schwarz enfin, dans la longue variation de l'Ephémère (erreur d'un musicien mal informé des possibilités du danseur), déploie des mérites extraordinaires, une endurance magnifique, un brio technique éblouissant. Ses pointes infatigables, l'éclat et la précision de sa batterie, l'élégance de son port, la sûreté avec laquelle elle manie le vocabulaire classique, classent au premier rang cette "prima ballerina" qui naguère était une excellente écolière, et aujourd'hui, parvenue à la pleine maîtrise de son art, renoue les traditions d'une Zambelli et d'une Lamballe en les adaptant à une personnalité qui chaque jour s'affirme davantage.

Le Festin de L'Araignée a beaucoup plu. Le rideau s'est relevé six fois, et ce n'étaient là ni les applaudissements rituels, ni ceux que du vivant d'un auteur, le zèle acharné des proches et des clients arrache de force à un auditoire. Réjouissons-nous de savoir la meilleure partition d'Albert Roussel solidement installée au répertoire de notre première scène lyrique.

D. S : L'Action Française - 5 mai 1939


In L'œuvre, qui paraît également le 5 mai [1939], Raoul Brunel "s'explique fort bien que M. Rouché, qui découvrit le petit chef-d'œuvre d'Albert Roussel, […] se soit offert le luxe de monter Le Festin de L'Araignée dans le cadre de l'Opéra." et "d'avoir enrichi son magnifique répertoire de ballets d'une œuvre qui honore si grandement la musique française"…

A l'Opéra
"Le Festin de l'Araignée"
Ballet pantomime de Gilbert de Voisins, musique d'Albert Roussel

On s'explique fort bien que M. Rouché, qui découvrit le petit chef-d'œuvre d'Albert Roussel, il y a vingt-six ans, lorsqu'il apporta, au Théâtre des Arts, ce goût des œuvres d'art véritables - goût dont nous voyons aujourd'hui l'épanouissement - se soit offert le luxe de monter Le Festin de L'Araignée dans le cadre de l'Opéra. De son passage au petit Théâtre du boulevard des Batignolles date une rénovation dans le théâtre lyrique qui n'a d'équivalent que celle de Diaghilew apporta dans la chorégraphie. C'est à elle que nous devons, outre Le Festin de L'Araignée, la Mère L'Oye de Ravel, la Salomé et Le Palais Hanté de Florent Schmitt, La Tristesse au Palais de Han de Grovlez, et bien d'autres encore.

L'ouvrage de Roussel a fourni une Suite d'orchestre délicieuse, qui est au répertoire de tous les grands concerts et qui, par ses côtés pittoresques, humoristiques même, ont plus contribué à faire connaître son auteur du grand public que ses magnifiques Evocations et ses grandes pièces symphoniques. Ainsi Paul Dukas fut-il surtout lancé, après l'Ouverture de Polyeucte et la Symphonie en ut, par son amusant Apprenti Sorcier. Le grand public est surtout un grand enfant.

A l'origine, le ballet de Roussel avait été réglé fort ingénieusement par Léo Staats, et les minimes dimensions du cadre, au Théâtre des Arts, avaient permis une mise en scène des plus savoureuses. On sait qu'il s'agit d'une pantomime dansée dans le monde des insectes.

Albert Carré monta l'ouvrage à l'Opéra comique en décembre 1922, dans un cadre déjà deux fois plus grand. Un habile décor de Jusseaume, pour mettre le milieu "à l'échelle" de la taille des personnages, avait figuré un arrosoir gigantesque, un chou colossal, des fleurs géantes. Une toile d'araignée en filet occupait le fond de la scène, et Mme Mado Minty, aussi bonne acrobate que danseuse y prenait des attitudes étonnantes, tête en bas, pieds et mains cramponnées au filet, le long duquel elle circulait prestement.

En passant sur la scène de l'Opéra, ce n'est plus par deux, mais par dix qu'il faut multiplier l'agrandissement de toutes les proportions… Epreuve périlleuse, bien que rien n'ait été épargné pour nous donner de l'œuvre une présentation magnifique.

Le filet qui figure la toile d'araignée prend de telles dimensions que la charmante Mlle Lorcia ne peut, sans danger, que s'y cramponner péniblement, sans en guère bouger. Le décor de M. Leyritz, exécuté par M. Lavardot s'inspire de la conception de Jusseaume ; mais l'arrosoir a la hauteur d'une maison de quatre étages et se devine mal. L'orchestre même d'Albert Roussel, qui renferme des trouvailles d'une finesse délicieuse, des "détachés de la pointe" des violons, qui évoquent à merveille le menu trottinement des bestioles, est un peu perdu dans l'immense vaisseau que Charles Garnier conçut expressément pour la présentation des Huguenots, du Prophète et autres opéras à grand spectacle.

Il n'en faut pas moins féliciter M. Rouché d'avoir enrichi son magnifique répertoire de ballets d'une œuvre qui honore si grandement la musique française et qu'il a splendidement défendue. Mlle Solange Schwartz fut une Ephémère exquise, et Mlle Dynalix un papillon délicieux.

La nouvelle chorégraphie réglée par M. Aveline est une intéressante combinaison de "variations" classiques et d'attitudes collectives où se reconnaissent certaines formules des ballets russes.

Raoul Brunel :L'œuvre - 5 mai 1939

Photographie supprimée : elle illustre un article précédent
Légende dans cette publication : M. Epinoff, Mlle Schwartz et M. Duprrez.


"En entrant au répertoire de l'Opéra, le "Festin de L'Araignée" accomplit la troisième étape de sa carrière."
Louis Aubert s'en réjouit dans le Journal du 6 mai [1939] : " "l'ouvrage ne quittera plus le répertoire. Il a tout ce qu'il faut pour plaire"…

8e - Au Théâtre
Reprise du Festin de L'Araignée A L'OPÉRA
Par Louis Aubert

En entrant au répertoire de l'Opéra, le "Festin de L'Araignée" accomplit la troisième étape de sa carrière. Née avant la guerre sur la petite scène du Théâtre des Arts, cette œuvre charmante s'installait ensuite à l'Opéra-Comique, et la voici aujourd'hui aussi naturellement adaptée au plus vaste des cadres qu'elle l'avait paru en 1913, à la bonbonnière du boulevard des Batignolles. C'est bien là ce qu'il convient de noter tout d'abord. Cette musique légère, murmurante, ce grésillement d'insectes emplit la salle de l'Opéra sans que l'on soit choqué par l'impression d'une disproportion ou d'un alourdissement de la matière sonore nécessitée par sa mise à l'échelle.

Ce danger écarté, on peut prédire à coup sûr que l'ouvrage ne quittera plus le répertoire. Il a tout ce qu'il faut pour plaire : le charme, la clarté et une sensibilité poétique qui, sans doute, n'est pas absente de la production d'Albert Roussel, mais qui, nulle part, ne s'y affirme avec autant de fraîcheur et de netteté.

Ajoutez à cela que la chorégraphie de M. Aveline est une exceptionnelle réussite : évolutions scéniques harmonieuses, pantomime discrètement stylisée, synthèse adroite de la tradition classique et de la technique acrobatique exigée par le sujet et qui fit le triomphe au Théâtre des Arts de la créatrice Sahary Djely.

Le joli décor de M. Leyritz retrouve l'esprit de celui qu'avait brossé pour le Théâtre des Arts le peintre Maxime Dethomas. Ce même esprit a inspiré le dessin des costumes qui, appelés à évoquer les divers insectes mêlés à ce drame du "struggle for life", échappent heureusement au réalisme et gagnent sur le terrain de l'allusion poétique ce qu'ils perdent en précision anatomique.

La personnalité étrange, un peu inquiétante, de Mlle Lorcia, jointe à sa technique éblouissante, en fait l'interprète rêvée de l'Araignée. Mlles Solange Schwarz et Dynalix papillonnent avec une grâce exquise et M. Dupré se signale par sa souplesse et sa précision.

M. Louis Fourestier conduit avec autant de vivacité que de sensibilité l'orchestre délicat d'Albert Roussel.

Louis Aubert : Le Journal - 6 mai 1939


Le même 6 mai [1939], Darius Milhaud écrit d'heureuses "Nouvelles du spectacle" [de] Ce Soir

Scène
Lundi soir a été donné pour la première fois à l'Opéra Le Festin de L'Araignée, ballet-pantomime de M. Gilbert de Voisins, dont Albert Roussel avait écrit la partition musicale. Voici une scène du ballet avec Mlles Lorcia, Dynalix, M. Duprez. Les maquettes des décors et costumes sont du peintre Leyritz et la chorégraphie nouvelle a été établie par M. Albert Aveline.

Nouvelles du Spectacle
par Darius Milhaud

Un ballet
Une musique de scène
Une opérette
Tel est le bilan de la semaine !

L'Opéra vient de monter l'adorable Festin de L'Araignée, de notre cher grand Albert Roussel. Cette partition célèbre, que M. Rouché a été le premier à nous révéler, puisqu'il l'avait montée il y a vingt-cinq ans aux Théâtre des Arts, est une des œuvres les plus fraîches, les plus exquises de l'auteur d'Eneas. Ce ballet fut également monté à l'Opéra-Comique. Le voici au Palais Garnier. L'exécution orchestrale, sous l'éminente direction de Louis Fourestier, était absolument parfaite. Le décor et les costumes de M. Leyritz sont faits avec goût. Je regrette qu'il n'ait poussé plus loin un certain côté "Méliès" que l'on sent lorsque la grande fleur s'ouvre et qu'il en sort l'Ephémère, dansé avec une grâce indicible par Mlle Schwartz.

L'Araignée qui guette du haut de sa toile est Mlle Lorcia, et le Papillon qui se laisse prendre à cette toile est Mlle Dynalix : c'est dire quelle parfaite interprétation préside à ce ballet d'insectes.

[…]

Darius Milhaud, Ce Soir - 6 mai 1939


Maurice Brillant, le 9 mai [1939] évoque [in] L'Aube Théâtrale [du] "Festin de L'Araignée"" : "un des plus séduisants chefs-d'œuvre d'Albert Roussel. Composé en 1912, ayant dépassé le quart de siècle, il est assuré de vivre ; sa gloire et son charme, jeunes pour toujours,"…

Le festin de L'araignée

Un coin de jardin vu par des insectes. Sur la toile de fond est peint un immense arrosoir, avec de grandes fleurs, blanches et rose pâle, et le ciel est d'un bleu léger. Devant cet extrait de paysage se développe une magnifique toile d'araignée, aux câbles d'argent. Mlle Lorcia nous apparaît suspendue au centre du réseau fragile, vêtue d'un maillot et d'une casaque aux bruns tachetés ; elle est l'insecte vorace et elle fait quelques acrobaties en guettant la proie qu'offrira le hasard, en attendant son festin. Car on joue à l'Opéra "Le Festin de L'Araignée". C'est un des plus séduisants chefs-d'œuvre d'Albert Roussel. Composé en 1912, ayant dépassé le quart de siècle, il est assuré de vivre ; sa gloire et son charme, jeunes pour toujours, ne bougeront plus. M. Rouché, qui dirigeait alors le Théâtre des Arts, et y donnait ces inoubliables saisons, par quoi se renouvelait le théâtre musical et l'art du décor, avait commandé à Roussel une partition de ballet pour le poétique argument que venait d'écrire M. Gilbert de Voisins. Modeste comme il le restera au milieu de la plus haute gloire, le musicien veut refuser. Comme il a tort… Par fortune - nous conte Arthur Hœrée dans son beau livre - le livre - sur Albert Roussel, la jeune Mme Roussel est là, qui doucement le persuade Nous lui en rendons grâce et ce n'est pas la seule dette qu'ait la musique française à l'égard de cette compagne admirable, de cette muse… Le Festin est joué le 3 avril 1913 avec un rare succès ; sous forme de suite pour orchestre, il ne reçoit pas un moins brillant accueil et s'installe bien vite aux programmes des concerts symphoniques ; le ballet est repris à l'Opéra-Comique en 1922 et enfin le voici logé à l'Opéra, ce qui réjouit tous les amis du cher musicien disparu (il en garde une belle troupe et des plus fidèles) et tous les admirateurs de ce pur génie de France. L'œuvre a la bonne fortune d'être montée par Albert Aveline, ce grand, intelligent et Ingénieux chorégraphe, ce maître délicieux ; il est impossible de mieux traduire l'esprit d'une musique exquise - au raffinement tout ensemble et à l'émotion incomparables - dont il a saisi, senti les moindres nuances. Quant à l'orchestre, il est conduit, avec l'équilibre et le goût qu'on souhaitait, par le charmant et parfait Louis Fourestier. Voici donc l'Araignée sournoise au jardin ensoleillé. Dès avant le rideau levé, le bref et subtil prélude demeuré justement fameux, a évoqué à nos yeux le fin paysage. Toute la partition où l'on n'observe pas une tâche minime, où il n'est rien qui ne soit un délice, qui ne soit achevé (quelle rare technique, quelle poésie et quelle sûreté unies), est une gerbe de fleurs lumineuses et diaprées, un léger et grisant éblouissement de couleurs les plus choisies et les plus étonnamment diverses. Mais la minuscule comédie - ou le drame commence - commence, car c'est un drame véritable et sanglant qui se joue, ignoré des hommes et à l'imitation des hommes, entre ces êtres impondérables, en ce jardin souriant. L'Araignée fait le guet. Entrée des fourmis escouade alerte et diligente, vêtue de brun sombre, luisant, que relève un soupçon de rouge vernissé (on a en général fort goûté les costumes, qui, comme le décor ont été dessinés par M. Leyritz). Fine promenade sur les pointes. Elles ont grand peine à soulever un pétale de rose (immense…) égaré sur le sol. Puis ce sont les deux Bousiers, rudes travailleurs, avec leur ciré, leur chapeau de mineur, poussant leur boule (la musique s'alourdit spirituellement). Mais voici le gibier attendu : hélas ! le délicat et frivole Papillon, qui virevolte sans souci, agitant ses ailes impalpables ; quelle musique impalpable aussi, quelle grâce onduleuse - et quelle danse pareille à la musique (bravo Aveline) ; le Papillon, c'est avec bonheur la charmante Mlle Dynalix et on devine comme fait merveille, en cette fidèle traduction de la pensée chorégraphique, la précision sans défaut, unie à la souplesse exquise, d'une artiste née pour le plus bel avenir. Elle s'est approchée de la toile, elle est "prise !". Danse joyeuse et barbare de la cruelle Araignée. Mais une pomme tombe, énorme, et glisse à demi hors de la coulisse ; aussitôt les vers de fruits, alléchés, arrivent en se tortillant comiquement. Sur quoi deux terribles "mantes religieuses", soldats gainés de vert, croisant leur double coutelas, prétendent faire respecter la pomme ; les vers déjouent leur surveillance ; dispute guerrière des deux gardiens, qui s'accusent mutuellement, et c'est une pyrrhique amusante, une de ces pyrrhiques où triomphe Aveline. Distraite par la querelle, l'une des Mantes se jette dans la toile qui l'agrippe. Puis voici la suprême poésie : Une corolle s'entrouvre et laisse paraître la suave Ephémère, qui toute nouveau-née-de blanc vêtue, commence sa ronde folle dans le soleil énivrant. L'épisode est célèbre et cette musique diaphane, cristalline, presque dénuée de matière a inspiré au chorégraphe une danse prestigieuse, un rare poème de grâce vive, souriante et bientôt mélancolique ; car quelques instants suffisent à voir naître et mourir l'Ephémère au bref destin ; les pas et la musique s'amenuisent, s'éteignent et l'insecte charmant tombe dans le pétale de rose que les Fourmis lui ont préparé comme cercueil de rêve, à son image. Magnifique danseuse de scherzo à la technique impeccable, Mlle Solange Schwartz, cette fine Coppélia, y est fort remarquable. Cependant l'une des Mantes bondit et transperce l'Araignée qui agonise dans des sursauts terribles (ah ! variété de cette partition aux mille couleurs) ; on l'abandonne et une marche funèbre - un thrène pour insectes - délicieuse, rythme le cortège des fourmis emportant le frêle cadavre et qu'Aveline a ordonné avec quelle poésie. Et c'est le crépuscule. Rappel, mélancolisé, du prélude, les bois chantent un à un leur lente et pure mélodie, des accords tombent, des notes d'or s'égrènent. Mais le parfum du jour exhalé reste en nous, le parfum de cette musique admirable. Maintenant, l'appétit avivé, je voudrais bien réentendre cet opéra-ballet, cette puissante, riche et profonde Padmâvatî, cet autre et original chef-d'œuvre.

Maurice Brillant : L'Aube Théâtrale - 9 mai 1939


"Une soirée de ballets à l'Opéra redevient de plus en plus un véritable événement parisien."
Ainsi Irène Lidova débute, dans un article sur "La Danse", le passage de son article consacré à "un ballet" [Le Festin de L'Araignée], in Marianne, le 10 mai [1939]… Nuance aux louanges : "On déplore le décor encombrant et criard"…

LA DANSE

Un danseur et un ballet

[…]

Une soirée de ballets à l'Opéra redevient de plus en plus un véritable événement parisien. La reprise à Paris du "Festin de l'Araignée" attira un public fervent et assoiffé d'une nouveauté. La chorégraphie de ce court ballet est due à M. Aveline, qui, sans déployer beaucoup d'invention, régla sur l'admirable musique d'Albert Roussel, un divertissement agréable et où la pureté de l'école classique est respectée scrupuleusement.

Mlle Suzanne Lorcia, l'araignée cruelle, accrochée à sa toile géante, est vouée à un rôle mi-statique, mi-acrobatique et c'est à Mlle Solange Schwarz, merveille de grâce et d'habileté, et à Mlle Dynalix, papillon frissonnant, qu'incombent les variations importantes de ce ballet.

Autour d'elles, un groupe de petites danseuses moulées de noir s'affairent sur "jointes" ou se dispersent épouvantées ; ce sont des fourmis laborieuses et c'est charmant ! On déplore le décor encombrant et criard, qui écrase ce petit monde léger et s'harmonise mal avec les tonalités des costumes très réussis.

I. Lidova : Marianne - 10 mai 1939


Dans Le Populaire du lendemain, 11 mai [1939], Anita Estève, à l'enchantement du ballet, écrit la même réserve "Quant aux décors, conçus à une échelle démesurée, pourquoi ne pas les avoir supprimés ou stylisés ?"…

LE FESTIN DE L'ARAIGNEE d'Albert ROUSSEL, à l'Opéra

Albert Roussel fut, on le sait, un homme simple, dédaigneux des honneurs. Il n'a jamais rien dû à l'intrigue et si ses œuvres ont une solide popularité, c'est que leur auteur fut un grand maître reconnu par ses pairs, c'est aussi que le public sait rendre de justes hommages.

La partition du "Festin de l'Araignée", souvent diffusée par les orchestres radiophoniques, est une des plus célèbres du musicien. Il y a décrit en images sonores les choses simples et émouvantes de la nature, les drames d'un monde que nous écrasons d'un pied dédaigneux et que savent contempler les âmes d'élite; les enfants sensibles, les savants comme Fabre, les poètes et certains musiciens.

"Le Festin de l'Araignée" avait déjà inspiré les chorégraphes; plusieurs versions en avaient été présentées voici un certain nombre d'années.

Est-ce à dire qu'un ballet s'imposait? Si Cette musique évocatrice peut plaire au danseur passionné d'art et épris de recherches, elle renferme assez d'idées, assez d'images pour n'avoir nul besoin du geste précis, des décors et des costumes.

Il fallait éviter l'écueil auquel se heurtent tant de chorégraphes inspirés, où qui se croient inspirés, par une œuvre musicale : M. Aveline, auquel nous devons la nouvelle version du Ballet inspiré par la musique d'Albert Roussel, a calqué sa partition chorégraphique sur la partition musicale, ne s'écartant point du chemin que cette dernière lui trace pour errer dans les sentiers d'une dangereuse fantaisie.

Tout est précis, minutieusement régie dans ce ballet. Les interprètes ont été choisis avec un soin tel qu'à chacun d'eux échoit le rôle qui lui convient. Il faut bien avouer que pareille chose n'arrive pas toujours à l'Opéra, où toute hiérarchie est sacrée.

Au milieu de sa toile, l'araignée grise guette sa proie. La vie au-dessous d'elle s'écoule. Qui sera assez imprudent pour se prendre dans le filet ? Le» papillon léger et la mante religieuse, malgré les objurgations de tout un peuple de fourmis, sont ses victimes. Une pomme tombe, vers laquelle se hâte les vers de fruits, autour de laquelle vole l'éphémère, tandis que les bousiers, inlassablement, roulent leur boule de terre. Tout le jardin vit sa vie habituelle. L'araignée est tuée, l'éphémère achève normalement sa courte existence, pleurée de tout le petit peuple rampant, pour qui elle représentait un idéal poétique.

Il va sans dire que si Mlle Lorcia est parfaite dans le rôle de l'Araignée, Solange Schwartz triomphe dans celui, plus séduisant, de l'Ephémère. Elle peut y déployer toutes ses qualités de grande danseuse à la fois précise et irréelle, de légèreté, de virtuosité, qui toujours nous séduisent.

Tous les autres, danseurs et danseuses, sauf Mlle Dynalix, gênée dans le rôle du Papillon, ont été à la hauteur de leur tâche. Aucune défaillance, aucune "bavure", dans l'interprétation de leur rôle, un sens réel du ballet moderne.

Quant aux décors, conçus à une échelle démesurée, pourquoi ne pas les avoir supprimés ou stylisés ? La fantaisie n'est pas ennemie de la réalité et à part la toile gigantesque et de belle conception, ni l'arrosoir, ni la pomme, ni les plantes n'étaient nécessaires tels qu'ils nous ont été-montrés.

Anita Estève : Le Populaire - 11 mai 1939


Il avait salué le Directeur du Théâtre des Arts in Gil Blas à la création du ballet en 1913 ; Quand Jacques Rouché a, depuis de nombreuses années, pris la direction de l'Opéra, Georges Pioch assiste à la reprise de l'ouvrage sur la "première scène nationale" et nourrit son article in Vendémiaire du 17 mai [1939] de "La Musique" : dense orchestration ; évolution dans[é]e… "l'œuvre infiniment délectable d'Albert Roussel."…

La Musique
par Georges Pioch

A l'Opéra, Le Festin de L'Araignée d'Albert ROUSSEL

Cette musique où la sensibilité, l'imagination, l'ironie, l'humour et la poésie se donnent liesse est de celles qui non seulement défient le temps, mais s'approfondissent de lui.

En 1913, M. Jacques Rouché, depuis vingt-cinq ans directeur de l'Opéra, était directeur du Théâtre des Arts. Il s'était dévoué, prodigué, dans les représentations qu'il y donnait, à sceller le plus noble comme le plus émouvant accord possible chez les hommes : celui de la musique et de la poésie.

La musique et, singulièrement, les musiciens français ne pourront jamais oublier ce qui fut fait alors pour eux dans ce théâtre, petit par ses dimensions, mais immense par les horizons qu'il ouvrait aux arts ; lequel, peu de temps avant que M. Jacques Rouché en fît son royaume, était le Théâtre des Batignolles, où le mélodrame a longtemps prospéré.

C'est le Théâtre des Arts qui nous a révélé La Tragédie de Salomé et Le Palais Hanté de Florent Schmitt, Tristesse au Palais de Han de Gabriel Grovlez, et Le Festin de L'Araignée, qui, chez les musiciens à tout le moins, popularisa le nom d'Albert Roussel.

Dans la suite, cette œuvre, qui a donc vingt-six ans d'âge, fut représentée à l'Opéra-Comique, où, dans l'insecte principal : l'Araignée. Mme Mado Minty, non moins belle personne, non moins bonne danseuse et non moins bonne acrobate, succédait à Mme Sahari-Djely…

La voici à l'Opéra, où il a fallu, pour la proportionner au vaste cadre de ce théâtre, de mesurer ce qui avait été parfaitement accompli sur le Théâtre des Arts. Et voilà qui ne va pas sans nous induire à quelque stupeur.

Déjà, à l'Opéra-Comique, cette œuvre, non moins délicate que profonde en sa musique et sa poésie, nous avait paru être forcée à des aspects et des accents qui ne sont pas tout à fait les siens.

Certes, aujourd'hui, la présentation est magnifique et l'on ne pouvait mieux faire - invention et prestige - que ce qui a été fait ; la scène de l'Opéra ne pouvant être autre que ce qu'elle est.

M. Aveline était, en 1913, le chorégraphe du Festin de l'Araignée; il l'est encore aujourd'hui. Bien qu'il ait été contraint à des soins et à une ingéniosité plus périlleux, il ne mérite pas des éloges moins vifs.

Mais il n'a pu faire que, sur l'énorme étoile où - Araignée non seulement superbe, mais enviable, tant la beauté lui est naturelle - Mme Lorcia vaque à sa malfaisance, celle-ci ne parût quelque peu gênée, et ne fût moins vive à se mouvoir qu'elle ne le voulait certainement… Où Mmes Sahari-Djely et Mado Minty étaient, à cause de leur acrobatie, vraiment inquiétantes, Mme Lorcia, réduite à être plus statique, figure une araignée un peu trop lente.

Tout étant, ici, nécessairement gigantesque, c'est Le Festin de L'Araignée à Brobdingnag ; allusion faite au Voyage de Gulliver, de Swift… Et je vous défie bien de n'être pas obsédé, dès que vous l'aurez vu, par certain arrosoir guère moins haut qu'une maison de cinq étages…

M. Jacques Rouché n'en est pas moins louable d'avoir intégré à ses spectacles de ballets ce menu et réel chef-d'œuvre d'Albert Roussel, déjà présent à l'Opéra par ces grandes œuvres, où pensée et musique s'accordent : Padmâvatî et La Naissance de La Lyre ; je n'oublie pas Bacchus et Ariane, dont l'importance et la beauté sont moindres.

La musique du Festin de L'Araignée, comme toutes les musiques qui se pourraient suffire à elles-mêmes, se fait mieux entendre au concert qu'elle ne se fait entendre au théâtre.

Et, pourtant, c'est un fait : elle tient, même dans le vaisseau de l'Opéra. Sans doute, bien des nuances, bien des finesses y sont perdues pour les oreilles qui n'en ont pas été prévenues ailleurs. Mais, enfin, elle tient ; et la direction non moins émue que compréhensive, non moins souple que ferme, donnée à l'orchestre par M. Louis Fourestier est pour beaucoup dans cette réussite.

Quant à cette musique, où la sensibilité, l'imagination, l'ironie, l'humour et la poésie se donnent liesse, et qui fait son éclat et sa magie des timbres les plus rares, et d'une invention harmonique fréquente en enchantements, elle est de celles qui, non seulement défient le temps, mais s'approfondissent de lui.

Albert Roussel est grand, certes, par des œuvres plus grandes : ses deux Symphonies en si bémol et sol mineur ; son Psaume LXXX, son Poème de la Forêt, et, surtout, surtout, Evocations, qui fut, dans la musique, "un frisson nouveau". Mais - telle, aussi, sa Suite en fa - Le Festin de L'Araignée est son œuvre entièrement, heureusement réussie ; celle dont le nom viendra le premier sur les lèvres de ceux qui apprécieront son admirable production.

Et je crois qu'il lui faut, dans son immortalité, se résigner à être dit d'abord "l'auteur du Festin de L'Araignée". Or, c'est assez déjà pour que des musiciens plus que lui achalandés l'honorent à jamais de leur envie.

Vous le savez, ce ballet-pantomime réalise sur la scène une imagination de Gilbert de Voisins, qui s'est ici souvenu des Souvenirs d'un Entomologiste de ce grand poète sans le savoir : Henri Fabre.

A l'affût dans sa toile, l'Araignée, qui, comme tous les êtres du monde, a faim d'abord, guette les imprudents insectes, plus ou moins bourdonnants, qui s'y viendront prendre.

Les fourmis l'évitent. Mais, vain d'être lui-même, et saoul de lumière, un papillon s'offre à l'appétit de l'Araignée.

Elle achèverait le festin qu'il est pour elle si une mante religieuse, prise, elle aussi, à la toile, ne s'en échappait, et ne venait occire l'Araignée d'un coup sournois.

Agonie de l'Araignée ; et c'est quasi tragique, tant la musique est profonde à nous la raconter… Soudain, parmi les fleurs, c'est la minuscule lumière d'un ver luisant… Morte l'impérialiste Araignée !…

Avec Mlle Lorcia, Mlles Solange Schwarz et Dynalix, d'autres encore, servent parfaitement, par leurs ébats, leurs attitudes et la beauté qu'elles font, l'œuvre infiniment délectable d'Albert Roussel.

Georges Pioch : Vendémiaire - 17 mai 1939


Le 18 mai [1939], Henry Bénazet, in Le Petit Parisien, savoure "le délicat ballet-pantomime d'Albert Roussel" : "Qui n'apprécierait l'originalité du thème, emprunté au monde des insectes?"…

Un ballet à l'Opéra Le Festin de L'araignée

Ainsi, voilà Le Festin de L'araignée au terme de son ascension en trois étapes! Créé en 1913 au Théâtre des Arts, repris par l'Opéra-Comique en 1922, il s'installe aujourd'hui à l'Opéra, et c'est justice, car le délicat ballet-pantomime d'Albert Roussel s'impose comme l'œuvre la plus parfaite de ce musicien. Qui n'apprécierait l'originalité du thème, emprunté au monde des insectes? Devant un décor de circonstance qui représente un coin de Jardin et où un gigantesque arrosoir occupe la moitié de la toile du fond. L'araignée, dans son filet, guette sa proie.

La sournoise épie les fourmis affairées qui traînent un pétale de rose, les bousiers occupés à rouler une boule de détritus, les vers de fruit acharnés à s'introduire dans une pomme. Mais c'est un papillon étourdi qu'elle capturera dans sa toile, pendant qu'un éphémère, issu dune corolle entr'ouverte, tournoie à perdre haleine jusqu'au dernier souffle. La mort du papillon, une mante la vengera en transperçant l'araignée.

Enfin, les fourmis célébreront les funérailles de l'éphémère à l'heure où le crépuscule descend sur le jardin.

Spirituel et poétique, la musique, à l'instrumentation chatoyante, offre mille séductions. Mais, totalement dépourvue de rythme, elle se prêtait mal à la danse. Louons donc M. Albert Aveline pour l'ingéniosité de la chorégraphie, et félicitons les interprètes de leur technique parfaite qui vient à bout des pires difficultés.

De ce charmant essaim de ballerine muées en insectes se détachent Mlle Suzanne Lorcia, remarquable d'autorité dans le rôle de l'araignée, Mme Solange Schwarz, dont l'éblouissante virtuosité triomphe avec sa variation de l'éphémère, vision de rêve et Mlle Dynalix exquise en papillon. MM. Efimoff et Duprez sont fort amusants dans la pyrrhique des mantes. N'oublions ni les pittoresques costumes dessinées par M. Leyritz ni l'experte direction musicale de M. Fourestier.

Henry Bénazet : Le Petit Parisien - 18 mai 1939


Le Vieil Abonné, [in] Candide - le 31 mai [1939] regrette que "Les compositeurs ignorent aujourd'hui les règles permanentes de la prosodie chorégraphique" ; il salue dès lors M. Aveline qui "s'est tiré avec beaucoup d'adresse et de goût d'une tâche extrêmement difficile. ; il note que "Réglé avec ingéniosité, présenté dans un décor agréable de M. Leyritz, le "Festin de l'araignée" a beaucoup plu."

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A l'Opéra
"LE FESTIN DE L'ARAIGNÉE"

Lorsque Maurice Ravel composait sa "Sonate pour piano et violon", la violoniste Jourdan-Morhange recevait du compositeur lettres et pneumatiques : "Ce "glissando" est-il possible ? Peut-on faire ceci ? Je prends exprès un exemple ou ni l'arrivée ni le départ ne tombent sur une corde à vide". Ainsi l'illustre compositeur, avant d'arrêter son texte, s'informait minutieusement des possibilités techniques de l'exécution. C'est en collaboration avec l'interprète qu'il arrêta les doigtés, les coups d'archet et certains traits de sa "Sonate".

Les compositeurs de ballet du XIX e siècle travaillaient eux-mêmes ainsi. Non point avec les danseurs, mais avec les chorégraphes. Nuitter, librettiste de "Namouna", a raconté qu'en ce temps-là le maître de ballet réclamait au musicien ce dont il avait besoin : ici vingt mesures d'un mouvement vif, là un adage, plus loin un temps de valse. Les partitions nées de cette élaboration commune font aujourd'hui encore l'admiration des balletomanes et la joie des danseurs.

Tout cela est changé. Les compositeurs ignorent aujourd'hui les règles permanentes de la prosodie chorégraphique, elles-mêmes déterminées par la structure, le poids, les dimensions du corps humain. On les surprendrait beaucoup en leur rappelant qu'un "tour", un entrechat", un "fouetté", un "grand jeté" doivent s'inscrire dans une enveloppe musicale qui ne soit ni trop large, ni trop étroite; qu'une musique de ballet n'est libre de son caprice que dans la mesure où l'interprète peut l'épouser. Le musicien est redevenu souverain. Il est admis que toutes les musiques sont "dansables", bien ou mal, et qu'en présence d'une partition quelle qu'elle soit, le maître de ballet se débrouillera toujours.

Ces réflexions nous venaient à l'esprit l'autre soir, tandis que la troupe dansante de l'Opéra se mesurait pour la première fois avec la charmante musique du "Festin de L'araignée". Charmante, mais combien mal articulée ! Combien peu "musique de danse"! Il est clair qu'Albert Roussel, lorsqu'en 1913 il écrivit sa fine et poétique partition, ne s'est guère soucié des problèmes qu'elle poserait au maître de ballet. C'est ainsi que la variation de l'Ephémère, page interminable dépourvue d'alinéas et de ponctuation, exige de l'étoile une endurance peu commune. Le maître de ballet, s'il n'avait eu, par chance, Mlle Solange Schwarz sous la main, eût été obligé de ruser avec le texte, de rompre le discours dansant par des "respirations", des passages de pantomime. Il se trouve que Mlle Solange Schwarz est capable de prouesses exceptionnelles. Sa technique élégante, précise et serrée se double d'une parfaite maîtrise de son souffle et de ses muscles. La variation très ornée que lui a réglée M. Aveline ne laisse aucune impression de longueur, et elle dissimule les malfaçons de la musique.

M. Aveline, d'une manière générale, s'est tiré avec beaucoup d'adresse et de goût d'une tâche extrêmement difficile. Sa chorégraphie meuble le vaste plateau de l'Opéra, divertit l'œil, occupe l'esprit. Elle utilise pour les variations le vocabulaire classique, mais ne dédaigne pas d'emprunter au ballet diaghilewien telle de ses formules décoratives. Les entrées des Mantes religieuses, les funérailles de l'Ephémère, sont traitées dans un style assez voisin des fresques naguère signées de Mme Nijinska. Réglé avec ingéniosité, présenté dans un décor agréable de M. Leyritz, le "Festin de l'araignée" a beaucoup plu.

Nous venons de dire tout ce que le spectacle doit à Mlle Solange Schwarz. Mlle Dynalix n'a pas réussi avec un égal bonheur à soutenir l'intérêt de la variation un peu languissante du Papillon. C'est Mlle Lorcia qui succède à Modo Minty dans le rôle de l'araignée. Sans doute les allées et venues de la ballerine à travers les mailles de sa toile ont-elles témoigné, le premier soir, de quelque incertitude. Mlle Lorcia sera vite familiarisée avec son réseau de cordages. Dans cette composition pittoresque, qui relève de l'acrobatie plutôt que de la danse, on retrouve en tout cas l'ampleur de son style, et cette autorité physique qui lui fait une place à part, et enviable, à la tête du ballet de l'Opéra.

Le Vieil Abonné : Candide - 31 mai 1939


"M. Jacques Rouché - qui fut le dédicataire du Festin de L'Araignée - a fait entrer à l'Opéra un ouvrage dont la place y était marquée."
C'est par cette phrase qui conclue son feuillet de la "Revue de la quinzaine" que s'exprime "entièrement" la critique de René Dumesnil in Le Mercure de France du 15 juin [1939]…

REVUE DE LA QUINZAINE

MUSIQUE
Théâtre National de l'Opéra : Première représentation du Festin de L'Araignée, ballet de M. Gilbert de Voisins, musique d'Albert Roussel. - Reprise de La Tour de Feu, drame lyrique en trois actes de M. Sylvio Lazzari. - Théâtre Municipal d'Orléans : Jeanne d'Arc au Bûcher, de MM. Paul Claudel et Arthur Honegger.

Pour la troisième fois le ballet célèbre d'Albert Roussel, Le Festin de L'Araignée, a paru sur un théâtre parisien; le 3 avril 1913, sous la baguette de M. G. Grovlez, ce fut la création au Théâtre des Arts que dirigeait M. Jacques Rouché; en 1922, l'Opéra-Comique le monta; enfin l'Opéra, à son tour, vient de le donner le soir du premier mai. Dans l'intervalle l'ouvrage avait littéralement fait le tour du monde, non seulement sous sa forme chorégraphique, mais encore, mais surtout, sous la forme de la suite d'orchestre qui en fut tirée par l'auteur. Il est peu de partitions modernes aussi justement populaires. Ce succès triomphal est sans doute un élément de réussite pour une reprise, mais ce peut être aussi un danger. Je me hâte de dire que le danger a été conjuré grâce aux soins éclairés dont M. Jacques Rouché et ses collaborateurs ont entouré l'œuvre. Ainsi, du Théâtre des Arts jusqu'à l'Opéra peut-on regarder sa marche comme une ascension, puisqu'elle est partie d'un petit Théâtre d'avant-garde et d'avant-guerre (où s'assemblaient, il est vrai, les meilleurs juges), qu'elle a gagné ensuite les faveurs du grand public à la Salle Favart, malgré les conditions défavorables dans lesquelles elle y fut présentée, et qu'enfin elle trouve à l'Opéra une réalisation musicale, scénique et chorégraphique digne de son auteur.

On sait sur quel argument tout ensemble charmant et dramatique, dû à M. Gilbert de Voisins, Albert Roussel a écrit cette musique exquise : une araignée, tapie dans sa toile, guette les proies que le hasard lui amènera. Fourmis et bousiers vont et viennent, occupés de ces travaux dont le mystère nous étonne. Le papillon survient, danse et se laisse prendre. Il se débat en vain. Une pomme mûre, détachée, tombe et deux vers de fruits l'élisent aussitôt pour demeure. Bientôt, il en sortira cinq de ce palais de Cocagne. Cependant, les Mantes religieuses ont résolu la mort de leur ennemi l'Araignée.

Mais elles se querellent et c'est la fileuse qui fait l'une d'elles captive, tandis que l'autre, épouvantée, s'enfuit. D'une fleur entr'ouverte, naît un éphémère. Il danse, - plaît et meurt, devant les fourmis tout en admiration, comme elles l'étaient tout à l'heure devant le Papillon. Mais l'Araignée le guettait; il tombe avant qu'elle ait pu le prendre. Il tombe comme un enfant s'endort après avoir trop longtemps joué. Et voici que revient la Mante religieuse, pour délivrer sa sœur prisonnière dans les rets de l'Araignée. Elle y parvient, et, de ses terribles cisailles, elle tue l'Araignée, qui, repliée sur elle-même, reste inerte dans sa toile. Alors le calme revient dans le petit monde des insectes. Et dans la lumière dorée du crépuscule, tandis que commencent à briller les lucioles, les fourmis emportent l'Ephémère enseveli dans un pétale de rose - splendide comme le linceul pourpre où dorment les dieux morts.

Les dimensions énormes du cadre et du plateau, à l'Opéra multiplient la difficulté d'une mise en scène respectant la poésie d'un tel ouvrage. Il est d'abord un danger auquel n'échappèrent pas, en 1910, les décorateurs et les costumiers de Chantecler, qui, eux encore, avaient affaire non point à des insectes, mais aux habitants bien plus gros d'un poulailler. Grandir démesurément des fourmis, nous les montrer comme les fait voir un microscope, ce n'est point, en somme, ce qu'on attend d'un artiste. M. Léon Leyritz a compris sa tâche tout autrement. Il n'a point copié la nature; il a transposé les thèmes qu'elle lui fournissait; il ne lui a demandé que l'inspiration de sa fantaisie, mais il n'a, en obéissant à son instinct créateur, jamais perdu de vue la réalité. Et c'est merveille de voir comme il a réussi à suggérer tout ce qu'il avait à nous faire comprendre, sans jamais, cependant, nous ramener à la vision brutale d'une bestiole monstrueusement grandie jusqu'aux dimensions d'une créature humaine. Le décor, d'abord, avec sa toile d'araignée plantée un peu de biais, vers le centre de la scène, avec sa rose et son arrosoir, avec un pétale immense, fait de velours et de satin, semble avoirt été conçu par le peintre ordinaire de la reine Mab. Les costumes sont exquis, autant par leur forme que par leur couleur : Fourmis habillées d'une étoffe cirée noire, mais avec des chaussons couleur framboise, Vers de fruits gainés dans des anneaux rougeâtres, Bousiers à la livrée marron beige, Papillon rose et bleu, comme dans les légendes, Ephémère blanc, Araignée grise, dans sa robe velue ou bien emplumée (on ne sait), mais propice aux grimpers acrobatiques et aux retournements dans les rets de la toile tendue - tout est d'une invention exquise, jusqu'aux costumes des Mantes, dont le vert d'émeraude s'harmonise si bien avec les tonalités plus chaudes des autres costumes et avec le décor. Et quand les fourmis entrent, menues, sur les pointes, quand les hôtes du jardin, groupés en cortège, suivent les funérailles de l'Ephémère, le spectacle est d'un charme si profond qu'on se trouve transporté dans un monde de rêve.

C'est Mlle Suzanne Lorcia qui est l'Araignée. Son agilité fait oublier que l'araignée est elle-même prisonnière en sa toile. Elle s'y meut avec une souplesse merveilleuse. Mlle Solange Schwarz est un Ephémère dont on voudrait prolonger la trop courte vie afin de prolonger sa danse. Chaque création de cette danseuse remarquable nous donne de nouvelles raisons d'admirer son art si nuancé; Mlle Dynalix est un éblouissant Papillon; Mlles Binois, Sertelon, Rigel, MM. Duprez et Efimoff complètent une distribution digne de l'Opéra. Quant à la chorégraphie de M. Albert Aveline on ne saurait trop louer son ingéniosité, ni sa poésie. Elle vaut tout autant par l'ensemble que par les détails. On y trouve surtout ce souci si rare de servir l'œuvre et qui partout préside aux inventions dont chacune, en soi, affirme la qualité du chorégraphe. M. Louis Fourestier et l'orchestre ont droit aux mêmes éloges. Cette partition si connue et pourtant si fraîche, s'anime par leurs soins et brille d'un éclat que les années ne ternissent pas. A l'entendre ainsi jaillissant de la fosse d'un théâtre pour illustrer le bail dont elle est le vivant commentaire, on en saisit mieux encore qu'au concert l'exquise originalité. On remarque chaque trouvaille mélodique ou harmonique, chaque particularité rythmique. Le plaisir des yeux complète le plaisir des oreilles : que les fourmis entrent, par petits groupes, sur ce motif des violons soutenus par les cors et les clarinettes; qu'elles se joignent en masse, leurs mouvements se lient au déroulement de la partition, comme les glissades de l'araignée au long des fils de sa toile transposent en mouvement les traits chromatiques des violons.

M. Jacques Rouché - qui fut le dédicataire du Festin de L'Araignée - a fait entrer à l'Opéra un ouvrage dont la place y était marquée.

[…]

René Dumesnil : Le Mercure de France - 15 juin 1939


Reynaldo Hahn - qui avait déjà chroniqué Le Festin de L'Araignée à la création en 1913 dans Le Journal - se régale encore de la musique dans Le Figaro du 23 juin [1939], mais "ne peut s'empêcher de regretter que la magie du compositeur, au lieu d'être secondée par une mise en scène même des plus ingénieuses et par des êtres humains, quelque talent qu'ils puissent avoir, ne le soit pas plutôt par le seul mode d'illustration qui lui convienne, c'est-à-dire le dessin animé."…

CHRONIQUE MUSICALE

OPÉRA
Le Festin de L'Araignée - A propos des Noces de Figaro

Parmi les œuvres d'Albert Roussel, il en est de plus importantes que Le Festin de L'Araignée ; il en est aussi que ses nombreux fidèles regardent sans doute comme plus représentatives de son talent, de sa pensée, de sa personnalité artistique et humaine. Ils ont peut-être raison mais à mon avis, rien de ce qu'il a écrit ne donne autant que ce petit d'un chef-d'œuvre. Dès le premier jour c'était il y a déjà bien longtemps, au Théâtre des Arts, où M. Rouché l'avait monté pour la première fois j'ai admiré cette étonnante réalisation matérielle d'un rêve ou pour mieux dire cette figuration artistique et en même temps cette description précise d'une série de faits réels pour laquelle Roussel ne pouvait recourir, comme en usent généralement et légitimement les musiciens qui tentent une évocation, à des sonorités imitatives. Bien au contraire, il a réussi à envelopper d'un silence profond le drame effrayant qui remplit cette "après-midi d'une araignée" et qui devrait, par parenthèse se passer le soir car, si je ne me trompe, l'araignée ou, en tout cas, l'Epeire qui semble avoir servi de modèle à l'héroïne du ballet, ne chasse qu'à la nuit close.

Immobile au centre de sa toile, elle regarde, elle attend. Des fourmis arrivent à pas pointus et minuscules elles aperçoivent un pétale de rose et s'efforcent de l'emporter, mais il pèse bien lourd Elles y parviennent pourtant. De nouveau seule, l'araignée examine sa toile et la raffermit par endroits. Puis l'on voit arriver deux bousiers replets suivis des fourmis qu'attire un autre pétale de rose. Elles vont s'en emparer mais un papillon les met en fuite. Voletant, insoucieux, dans la lumière, il s'approche de la toile et s'y prend. Il se débat désespérément pour se dégager. Mais ses efforts l'épuisent. il meurt.

(On regrette de ne pas assister alors à ce qui se passe en réalité quand une araignée a capturé un papillon avec ses pattes d'avant, elle le fait tourner comme une toupie et de cette façon l'enroule dans un fil de soie qui, en se dévidant, lui forme un linceul. Cela eût donné prétexte à une jolie danse.) Après avoir enveloppé sa victime d'un suaire fait d'une écorce ou d'une feuille, l'araignée se livre à une joie exubérante. Un fruit qui tombe et dont le bruit la fait sursauter interrompt son allégresse. Elle recule et remonte dans sa toile. Deux gros vers et deux terribles mantes religieuses se disputent le fruit tombé. Un combat se livre les vers entrent dans le fruit les deux mantes, se reprochant mutuellement leur défaite, se prennent de querelle, se battent avec fureur. L'araignée les excite, tourne autour d'elles et les oblige à se rapprocher de sa toile où elles sont prises à leur tour. Ici se place le charmant épisode de l'Ephémère, qu'on voit naître, exister et mourir. Il émerge lentement du follicule qui l'enserre et, à peine éclos, le voilà qui se met à voler éperdument, ivre de soleil et de vie. Les fourmis très graves l'observent avec admiration et, comme il s'arrête un instant, l'abordent, cérémonieuses, pour le complimenter. Il dédaigne leurs éloges et reprend son "vol fou" en compagnie cette fois des deux vers qui sont sortis du fruit fort engraissés par leur ripaille. Et puis soudain, il se ralentit, il s'affaiblit, il expire. Un mouvement se fait dans la toile. C'est l'araignée qui, débarrassée enfin des importuns, s'apprête à dévorer le cadavre du papillon. Au moment où, crispée en une tension d'avidité féroce, elle va le dépecer, les bousiers, sans qu'elle les voit délivrent une des mantes qui se glisse derrière elle et, d'un grand coup de sabre la tue. Ensuite, ce sont les funérailles de l'Ephémère. Et, dit le livret, le silence tombe sur le jardin solitaire." Ce qu'il y a de remarquable c'est que ce silence, comme je l'ai dit, n'a jamais cessé. Tout s'est passé sans qu'il ait été troublé par la musique. Sans qu'on l'entende, sans se manifester en tant que pure musique, se contentant d'imiter d'une manière frappante des choses et des êtres qu'on pouvait croire musicalement inimitables, elle est apparue, par une identification totale, sous l'aspect même des différents personnages, elle a éprouvé leurs instincts et elle y a obéi à moins qu'elle n'ait prêté à cette araignée, à ces vers, à ces insectes, en la transposant, une psychologie humaine, déterminant ainsi une hallucination si exacte, qu'on finit par les regarder agir avec autant d'intérêt, autant d'émotion que si l'on était de leurs congénères.

Il est difficile de dire de quoi cette musique est faite, ni quels éléments ont servi à la broder. De motifs, il n'y en a guère, à part celui que fait surgir l'Ephémère dans sa valse fiévreuse. Des contours, oui, quelques-uns, mais si légers, si volontairement indistincts. Par moments un schéma qu'on entrevoit, qui se fond et se perd, une formule plus ou moins obstinée, un accent, une ondulation mélodique à peine discernable. On perçoit dans tout cela des élytres, des tarses, des antennes, des palpes, on y sent, ou plutôt on y devine, des frémissements infinitésimaux, de secrètes vibrations, des petits chocs feutrés, des contractions moléculaires, L'impression est étrange: on se trouve dans un autre univers, où l'on est initié à des lois inconnues. Et l'on ne peut s'empêcher de regretter que la magie du compositeur, au lieu d'être secondée par une mise en scène même des plus ingénieuses et par des êtres humains, quelque talent qu'ils puissent avoir, ne le soit pas plutôt par le seul mode d'illustration qui lui convienne, c'est-à-dire le dessin animé. Plus encore que L'Enfant et Les Sortilèges, Le Festin de L'Araignée est irréalisable au théâtre. La dimension des acteurs du drame et des accessoires présente avec la musique une disproportion flagrante qui détruit toute illusion.

Cela dit, j'ajoute qu'on a fait, à l'Opéra, tout ce qu'il était possible de faire (excepté de distribuer aux spectateurs des lorgnettes à verres diminuants qui eussent réduit la scène à l'échelle de la symphonie, ce qui est une solution utopique!).

Mlle Lorcia exprime avec intensité la férocité, la sournoiserie, la passion destructrice de l'araignée, et Mlle Solange Schwartz est un Ephémère dont on pleure sincèrement la mort.

M. Louis Fourestier fait valoir à merveille les plus impalpables finesses de la féerique instrumentation.

[…]

Reynaldo Hahn : Le Figaro - 23 juin 1939

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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