La Danse Corps et Graphies - L'Après-midi d'Un Faune, [Pas] de la danse -Page 1

Programme…
Nijinsky dans L'Après-midi d'Un Faune
Aquarelle de Léon Bakst pour la couverture du programme de la saison de 1912 des Ballets Russes

La saison 1912 des Ballets Russes de Serge Diaghilev offrait au public du Théâtre du Châtelet, de mai en juin, trois créations. Ainsi, le 13 mai, le très jeune Jean Cocteau à donné, avec Reynaldo Hahn et Michel Fokine, une légende indoue, Le Dieu Bleu… Le ballet a été assez mal accueilli, mais Diaghilev y accordait peu d'importance et ce sont aussi les œuvres auxquelles ont contribué deux musiciens français, Claude Debussy et Maurice Ravel, et qui évoquent l'une et l'autre l'Antiquité classique, qu'on attend avec impatience et curiosité.

La première représentation du ballet, chorégraphié par Vaslav Nijinsky, et qui danse le faune, sur la musique du Prélude à L'Après-midi d'Un Faune de Claude Debussy, d'après le poème de Stéphane Mallarmé, L'après-midi d'Un Faune, a lieu le 29 mai. Le scandale éclate par la radicalité de la danse et par le sujet audacieux représenté du désir emprunt d’animalité d’un faune pour une Nymphe…

"Chanson d'Après-midi"

Portrait
Edouard Manet, Portrait de Stéphane Mallarmé, huile sur toile - 1876
- Paris, musée d’Orsay

C’est à l’âge de vingt-trois ans, en 1865 que Stéphane Mallarmé ébauche l’un de ses plus célèbres poèmes, L'Après-midi d'Un Faune. Il écrit alors à Henri Cazalis : "… je rime un intermède héroïque, dont le héros est un Faune. Ce poème renferme une très haute et belle idée, mais les vers sont terriblement difficiles à faire, car je les veux absolument scéniques, non possible au théâtre, mais exigeant le théâtre… ".

Repris au printemps 1866, le texte est publié une première fois chez Derenne en 1867, avant dix années de silences et une édition "définitive" en 1876…

Illustration
Edouard Manet, Frontispice, fleurons et cul-de-lampe pour L'Après-midi d'Un Faune - 1876

"Offrir à trois amis ayant pour nom Cladel, Dierx et Mendes, ce peu de vers (qui leur plut) y ajoute du relief, mais autant vaut que mon cher Éditeur en saisisse le public rare des amateurs : l’illustration faite par Manet l’ordonne."

L'Après-midi d'Un Faune

Eglogue, par Stéphane Mallarmé

Le Faune

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Si clair,
Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve ?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas ! Que bien seul je m'offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses --

Réfléchissons…

Ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non ! Par l'immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d'accords; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l'inspiration, qui regagne le ciel.

Ô bords siciliens d'un calme marécage
Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d'étincelles, contez
" Que je coupais ici les creux roseaux domptés
Par le talent; quand, sur l'or glauque de lointaines
Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
Ondoie une blancheur animale au repos :
Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
Ce vol de cygnes, non ! De naïades se sauve
Ou plonge…

Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys ! Et l'un de vous tous pour l'ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast ! Arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d'alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l'amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses; et par d'idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.

Ô nymphes, regonflons des souvenirs divers.
" Mon œil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
Et le splendide bain de cheveux disparaît
Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
J'accours; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
À ce massif, haï par l'ombrage frivole,
De roses tarissant tout parfum au soleil,
Où notre ébat au jour consumé soit pareil.

Je t'adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! La frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l'inhumaine au cœur de la timide
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.

Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
Traîtresses, divisé la touffe échevelée
De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
Sous les replis heureux d'une seule (gardant
Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
Se teignît à l'émoi de sa sœur qui s'allume,
La petite, naïve et ne rougissant pas :)
Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
Cette proie, à jamais ingrate se délivre
Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre.

Tant pis ! Vers le bonheur d'autres m'entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
À l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
Une fête s'exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! C'est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
Quand tonne une somme triste ou s'épuise la flamme.
Je tiens la reine !

Ô sûr châtiment…
Non, mais l'âme
De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l'ombre que tu devins.

Stéphane Mallarmé :L'Après-midi d'Un Faune - 1876

Mallarmé "rêvait" son poème au théâtre… Et il deviendra bientôt essentiel pour la musique, et plus tard pour la danse.

Crayon…
Stéphane Mallarmé en faune - caricature publiée dans Les hommes d'aujourd'hui - février 1887

Lorsque le poète entend le Prélude composé par Debussy en 1894, il lui écrit dès le lendemain : "Votre illustration va plus loin encore que mon poème, dans la nostalgie et la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse…"

Cependant, le poète, disparu subitement en 1898 ne verra pas son "rêve" mu par un "autre faune", Vaslav Nijinsky, chorégraphe naissant, encouragé par le Directeur de la compagnie des Ballets Russes, Serge Diaghilev, et qui comme un symboliste rené, disloque les huitains aux pieds nus sur les octaves [au] bois des cordes en cheveux des six nymphes, de la syrinx et de son duo avec la grande "sœur" dévoilée…

Dans ce Prélude – Voile… danse

… Sur les notes de Claude Debussy, celles qui prologuent à l'églogue, le jeune prodige slave a travaillé dans la coulisse d'une saison passée pour composer le dialogue du faune et des nymphes, sa sœur Bronislava à ses côtés

Léon Bakst, qui lui a soufflé le sujet, dessine les costumes et esquisse le décor.

Jean Cocteau rédige quelques lignes qui tiennent lieu d'argument (1) : cette scène "ouverture" du poème…

Sur un tertre un faune se réveille, joue de la flûte et contemple des raisins. Un premier groupe de trois nymphes apparaît, suivi d'un second groupe qui accompagne la nymphe principale. Celle-ci danse au centre de la scène en tenant une longue écharpe. Le faune, attiré par les danses des nymphes, va à leur rencontre pour les séduire mais elles s'enfuient. Seule la nymphe principale reste avec le faune ; après le pas de deux, elle s'enfuit en abandonnant son écharpe aux pieds du faune. Celui-ci s'en saisit, mais trois nymphes tentent de la reprendre sans succès, trois autres nymphes se moquent du faune. Il regagne son tertre avec l'écharpe qu'il contemple dans une attitude de fascination. La posant par terre il s'allonge sur le tissu .

Jean Cocteau

Decor
"Le Faune", Nijinsky par Auguste Rodin

De son premier ballet, Vaslav Nijinsky écrit dans son journal (2) : "Sa création fut pour moi un enchantement. Je l’avais fait à moi seul, fournissant jusqu’à l’idée du décor que Léon Bakst n’avait d’ailleurs pas bien saisie."

Novateur dans la danse, dont il brise les lignes académiques en ses dimensions, le ballet s'inscrit dans quelque "tradition" des Ballets Russes tout d'abord : la source du livret en est un poème, et il en fut ainsi du Spectre de la Rose en 1911 - d'après les strophes de Théophile Gautier - ; il s'accompagne d'une musique déjà écrite, comme le Carnaval, en 1910, animait ses mascarades sur l'orchestration par Rimski-Korsakov des pièces pour piano composées par Robert Schumann en 1835 ; comme d'autres productions, Narcisse en 1911, ou, également en 1912, Daphnis et Chloé - deux chorégraphies signées Fokine -, il porte en scène la Grèce antique… C'est là d'ailleurs une tendance "thématique" majeure - des Arts au quotidien - de la Belle Epoque, qui réinterprète l’Antiquité gréco-latine non dans un sens néo-classique, comme tant d’autres époques avant elle, mais plutôt dans le sens d’un exotisme vaguement orientalisant.

Répétition générale… Strophes au poète

Dans La Difficulté d'Etre Jean Cocteau donnera de Nijinski une description nerveuse, il dîne avec lui à la veille de la représentation.

Avant la première du Faune, à souper chez Larue, il nous étonna, plusieurs jours, par les mouvements de tête d'un torticolis. Diaghilev et Bakst s'inquiétaient, l'interrogeaient, n'en tiraient aucune réponse. Nous apprîmes ensuite qu'il s'entraînait au poids des cornes.

Jean Cocteau : La Difficulté d'Etre, "De Diaghilev et de Nijinsky" – 1946

Affiche
Affiche pour les Ballets Russes - L'Après-midi d'Un Faune
Dessin de Jean Cocteau - 1912

Le 28 mai, dans Comœdia Jean Cocteau évoque une répétition ; il invoque Stéphane Mallarmé : le poète [ad]mire le danseur…

Etes-vous bien, il est trois heures. Conservez votre chapeau : la salle vide n'est pas chaude… Ô Mallarmé que je n'ai jamais vu, dans ce théâtre sombre, au centre de printemps qui commence, combien je vous imagine ! Tout vous amuse, et cela vous amuse parce qu'on répète, le prestige de la solitude vous enchante. On donne des ordres en russe. Des couturières circulent. Une danseuse présente son costume incomplet ; le flûtiste s'essaye. Nul fauteuil défendu. Votre impatience respectueuse interroge la belle dame qui vous accompagne. C'est pour elle que vous inventiez sans doute votre casque d'impératrice enfant.

Vous l'aimiez et je ne la connaissais pas, je l'aime et vous n'êtes plus ; mais je vous connais par elle.

Il faudrait danser mon églogue au milieu d'une forêt dont les arbres seraient en zinc. Votre voix est basse, peu autoritaire, et je pense au signet noir de la brochure célèbre, à votre distique sur Manet :

Ce riant, ce blond Manet
De qui la grâce émanait…

A votre âme secrète, odorante et compacte. Une rose dans les ténèbres. Etes-vous bien ? Il est trois heures. Conservez votre chapeau ; la salle vide n'est pas chaude. La rampe s'allume, le rideau ne touche pas tout à fait le plancher et c'est par cette large fente horizontale que votre enthousiasme neuf cherchait à reconnaître les babouches du prince de la Biche au bois et les vagues du Tour du monde. Le rideau monte un peu, hésite, retombe, se pose. Cette fois plus de fente ; la boîte perpendiculaire est close : sur le rouge et les franges peintes, la molle lumière égale qui sait être le climat d'Igor et le crépuscule neigeux de Petrouchka. On frappe. Les violons frémissent. La scène déploie son rectangle.

Ce n'est pas L'Après-midi d'Un Faune. C'est sur le prélude musical à l'églogue une courte scène qui la précède. Un faune sommeille, joue de la flûte, regarde le soleil à travers une grappe. Des nymphes l'attirent et le délaissent. Une écharpe oubliée satisfait son rêve. Ce n'est pas L'Après-midi d'Un Faune puisque c'en est le prélude, mais ici l'ordre idéal se désagrège. C'est tout de même, à tout prendre L'Après -midi d'Un Faune. Non par une faute ni par une feinte, mais par le prodige d'une rencontre nécessaire. Le génie du jeune slave danseur, metteur en scène, génie fruste et net, rejoint, Ô Mallarmé, votre savant et puéril génie par-dessus la ligne orchestrale, par dessus des latitudes, des coutumes, des atavismes. La candide érudition vous apparente. Peut-on vous oublier en face de ces ébauches définitives, de cette sécheresse harmonieuse, de ces riantes synthèses ?

C'est le Faune.

J'ai vu le Faune. Il touche de l'œil son pelage pie. Un malaise de résurrection accompagne ses gestes. Lenteur de Lazare ! Il sort des siècles. Il est grave, il est attentif, il inspecte ; il est Faune ; il ne sait rien d'autre. Ses lourdes cornes l'obligent à pencher son profil de chèvre. Il possède sa flûte, sa corbeille, sa mousse et ses raisins violets.

Nous avons vu le Faune. Jamais encore ce spectacle, et jamais cette stupeur sacrée !

Voici les Nymphes.

Les Grecs arrêtaient leurs jeux pour l'avenir dans l'immobile bas-relief, et voilà, route inverse, que le bas-relief mobile nous en révèle ici la raison d'être initiale. Plates petites nymphes délicieuses ! Leurs longues mains aux phalanges jointes et leurs pieds étroits se meuvent parallèlement. Leur visage ne s'intéresse pas à leurs décisions corporelles. Une indifférence mathématique préside à leurs inquiétudes et leurs cheveux sont des lanières d'or.

Aucune gêne par le factice. C'est le privilège du tact génial. L'entreprise y trouve son excuse, et sa perfection dans un air artificiel le restitue à la nature. Il nous l'évoque en raison inverse du principe niais par quoi certains artistes cherchent le réalisme sans transposition initiale. La peur panique, terreur panique, la terreur sans drame, sans transposition préalable, la peur panique nous immobilise.

Les nymphes déshabillent la Nymphe pour le bain. Sur son tertre, le Faune s'intéresse. Il contemple. Sa présence n'est-elle pas nécessaire ? Ne fût-ce qu'au poème ? Il se mêle à la troupe virginale. Peu à peu, d'un œil qui ne saurait voir de face, une à une, les compagnes découvrent sa présence. C'est encore la panique ; et quel autre terme serait exact. Elles s'échappent de droite et de gauche, ce vol de cygnes, non de naïades se sauve, les jambes ployées, les mains vers leur fuite, à deux dimensions, courtes, allongées, sveltes pourtant et rapides avec l'aspect que donnent certains miroirs inégaux, ou mieux une eau mouvante. Le Faune et la Nymphe se trouvent seuls face à face. Entre eux la chaleur vacille. Ils se considèrent. La belle agreste et la bête charmante se mesurent. Ô Mallarmé ! Mallarmé si ému que vos mâchoires se crispent, voyez ce sublime point d'orgue à travers l'espace et le temps !

Il faut bien que cela cesse. "Lys et l'un de vous tous". Le jeune faune retrouve l'orgueil de sa force animale. Son attitude le reflète. La nymphe comprend, déplie ses longues jambes et court vers d'autres histoires, (Lente course, blanche algèbre de l'effroi naïf ! Duo inoubliable !). Une écharpe, son écharpe demeure sur l'herbe. En vain les petites personnes anguleuses essaient de venir la reprendre. Elle est sa proie. Il la serre, la renifle, l'emporte sur son praticable et se vautre en elle.

Couple, adieu. La Syrinx mineurs termine son thème. Le rideau tombe. Les musiciens remuent, bousculent les chaises. On s'interpelle : il était là, pourtant ? On se félicite, on se penche les uns vers les autres. Des groupes s'approchent. A mesure que chacun de nous se lève, un ressort applique le siège au dossier de cuir. De lui, plus rien. Mais (qui le remarque ?) à droite, au bord du couloir central, certain fauteuil vide, baissé, malgré le mécanisme et dans l'atmosphère, certaine présence ! Couple, adieu. Je vais voir l'ombre que tu devins.

Ô Mallarmé, étiez-vous donc là, jadis comme vous n'êtes plus là maintenant pour entendre la voix du nautonier remplir le monde.

Jean COCTEAU: Comœdia - 28 mai 1912

Journal d'une première… pluma l'in[cy]gne

Le mercredi 29 mai, le Théâtre du Châtelet, offre sa scène, celle des succès des Ballets Russes, à la première représentation du ballet, avec, dans les rôles principaux, Vaslav Nijinsky et Lydia Nelidova, et sous la direction musicale de Pierre Monteux…

Le silence de la salle exprime la stupéfaction d'abord : "Ce n'est pas de la danse !" La beauté l'emporte… Pourtant, au tomber du rideau, cris et protestation couvrent les applaudissements enthousiastes. Contrairement à toute habitude, le court ballet est bissé, ainsi imposé aux perturbateurs indignés, réduits à l'impuissance… C'est l'ultime scène, simulacre de masturbation, étreinte du voile, plus que la modernité de la danse qui fait scandale… Mais, ce scandale, on le doit surtout à une certaine presse qui le crée le lendemain même de cette Première. Gaston Calmette, le Directeur du Figaro retire à son collaborateur habituel le compte rendu de la soirée pour écrire lui-même, en première page, l'article où il tient à dénoncer l'indécence et le mauvais goût du spectacle. Il est furieux : "Ces réalités animales, le vrai public ne les accepte pas."

Un Faux Pas

Je suis persuadé que tous les lecteurs du Figaro qui étaient hier au Châtelet m'approuvent si je proteste contre l'exhibition trop spéciale qu'on prétendait nous servir comme une production profonde, parfumée d'art précieux et d'harmonieuse poésie.

Ceux qui nous parlent d'art et de poésie à propos de ce spectacle se moquent de nous. Ce n'est ni une églogue gracieuse, ni une production profonde. Nous avons eu un faune inconvenant avec de vils mouvements d’une bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur. Voilà tout. Et de justes sifflets ont accueilli les pantomimes expressives de ce corps de bête mal construit, hideux de face, encore plus hideux de profile.

Gaston Calmette : Le Figaro - 30 mai 1912

Le Temps ou L'Intransigeant partagent "mollement" cette opinion mais les critiques favorables abondent et tout d'abord, celle du Comœdia. Le Matin publie également un éloge par Rodin…

Le lendemain, Diaghilev fait parvenir à Calmette l'opinion d'Odilon Redon et les lignes d'Auguste Rodin. Le rédacteur reprend la plume pour récuser le témoignage apporté par Odilon Redon, ami cher de Mallarmé . Il en profite pour demander que l'on retire à Rodin, Faune installé dans cette bergerie", la jouissance de l'Hôtel Biron (3) .

Je ne pensais pas avoir à revenir sur l’incident du Châtelet : mais à côté des félicitations que nos lecteurs m'ont fait l’honneur et la joie de m'adresser par centaines, j'ai reçu de Monsieur Diaghilev, le Directeur des représentations des Ballets Russes, une lettre que les devoirs de l'impartialité m'obligent à insérer :

Paris 30 mai 1912.

Monsieur le Directeur,

Je ne saurais défendre en quelques lignes le résultat d'un effort de plusieurs années et de recherches consciencieuses et graves. Il me paraît plus simple, après l'article de Monsieur J. E. Blanche, publié mardi dans vos colonnes, d'offrir au public l'opinion du plus grand artiste de notre époque, Monsieur Auguste Rodin, et celle du maître Odilon Redon, qui fut l'intime ami et le confident de Stéphane Mallarmé.

Voici d'abord la lettre que j'ai reçue de Monsieur Odilon Redon.

"Monsieur,

Toute joie souvent accompagne une peine : au plaisir que vous m'avez donné ce soir, s'ajoute le regret de ne pas avoir vu, au milieu de nous, mon illustre ami Stéphane Mallarmé.

Lui, plus que tout autre, eût apprécié l'admirable évocation de son esprit. Je ne crois pas que dans l'art irréel, il soit possible de donner avec plus de raffinement l'un des caractères de son art. Je me souviens que tous les propos de Mallarmé contenaient quelques traits sur la chorégraphie et la musique. Qu'eût été sa joie de voir apparaître sur la frise vivante que nous venons de voir, le propre rêve de son faune, et ses rêveries portées sur les ondes légères de la musique d'un Debussy et rendues sensibles par la plastique d'un Nijinsky et l'ardente couleurs d'un Bakst. Combien nous devons vous être reconnaissant, Monsieur, d'avoir su enchâsser dans l'écrin de l'art russe un joyau de plus.

L'esprit de Mallarmé était ce soir parmi nous.

Croyez, Monsieur, en mes sentiments les meilleurs.

Odilon Redon"

Voici maintenant un passage essentiel de l'article publié par Monsieur Auguste Rodin :

"Aucun rôle n'a montré Nijinsky aussi extraordinaire que sa création de L'Après-midi d'Un Faune. Plus de saltation, plus de bond, rien que les attitudes et les gestes d'une animalité à demie consciente : il s'étend, s'accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, nerveux, anguleux. Son regard épie, ses bras se tendent, sa main s'ouvre au large, les doigts l'un contre l'autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d'une maladresse voulue et qu'on croirait naturelle. Entre la mimique et la plastique, l'accord est absolu : le corps tout entier signifie ce que veut l'esprit ; il atteint au caractère à force de rendre le sentiment qui l'anime : il a la beauté de la fresque et de la statuaire antique. Il est le modèle idéal d'après lequel on a envie de dessiner, de sculpter. Vous diriez de Nijinsky une statue, lorsqu'au lever du rideau, il est allongé de tout son long sur le sol, une jambe repliée, le pipo aux lèvres ; et rien n'est plus saisissant que son élan, lorsque, au dénouement, il s'étend la face contre terre sur la voie dérobée, qu'il baise et qu'il étreint, avec la ferveur d'une volupté passionnée.

Au seul point de vue plastique, il a tiré de là tout un enseignement du goût. Qu’on ne s’étonne pas de voir l’églogue d’un poète contemporain reportée au temps de la Grèce primitive : cette transposition offrait par le geste archaïque l’occasion heureuse de se produire au commandement d’une volonté expressive. Je voudrais qu’un si noble effort fût intégralement compris et qu’à côté de ces représentations de gala, le Théâtre du Châtelet en organisât d’autres où tous les artistes pourraient venir s’instruire et communier dans le spectacle de la beauté."

Je ne veux pas discuter avec Monsieur Serge de Diaghilev, il est impresario de l’affaire ; par conséquent, il ne peut trouver qu’excellent le programme choisi par lui. Son programme contenant d’ailleurs de fort belles choses, je le reconnais, et nous n’avons signalé dans ces ballets qu’un " faux pas". Le " faux pas" est indiscutable.

Il n’y a pas non plus à faire intervenir Mallarmé pour défendre l’interprétation de Monsieur Nijinsky : ce débat lui est, hélas ! Trop étranger.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre !

La lettre de Monsieur Odilon Redon ne nous apporte donc que l’opinion personnelle de Monsieur Odilon Redon. Rien de plus.

Monsieur Rodin a fait quelques compositions géniales et des quantités de fragments plus beaux que les statues qu’il consent à achever ; mais n’en déplaise à Monsieur Serge Diaghilev, son arbitrage est inattendu dans l’affaire Nijinsky. Pour le récuser, il me suffit de rappeler qu’au mépris des convenances, il expose dans l’ancienne chapelle du Sacré Cœur et dans les chambres désertées des religieuses proscrites de l’hôtel Biron, une série de crayons libidineux et de croquis cyniques précisant avec plus de brutalité encore, les attitudes impudiques du faune qui fut justement sifflé au Châtelet. Et s’il faut dire toute ma pensée, la mimique maladie qu’un danseur nous a présenté l’autre soir sur la scène m’indigne beaucoup moins que le spectacle donné chaque jour par Monsieur Rodin dans l’ancien couvent du Sacré Cœur à des légions d’admiratrices pâmées ou de snobs satisfaits.

Il est inconcevable que l’Etat, c'est-à-dire le contribuable Français, ait payé cinq millions l’hôtel Biron, uniquement pour y loger gratis le plus riche de nos sculpteurs.

Le vrai scandale est là ; et c’est au gouvernement qu’il appartient de le faire cesser.

Gaston Calmette : Le Figaro - 31 mai 1912

Esquisse
"Le Faune", Nijinsky par Auguste Rodin

Tout dépend du point de vue où l’on se place : pour Henri Gauthier-Villars - le mari de Colette -, "ce faune est un faune de bibliothèque. Et Calmette un raseur…"

N’en déplaise à nos professeurs de morale, c’est par insuffisance, et non par excès de sensualité que pêche la réalisation trop littéraire de Nijinsky. Où donc le Directeur du Figaro avait-il passé la soirée lorsqu’il dénonça la bestialité et l’impudeur qui l’avaient si profondément troublé ? Assurément pas au Châtelet où évoluait un adolescent candide dont l’aspect n’évoquait nullement la lubricité d’un bouc ; au lieu d’un faune hirsute nous avons vu un demi-dieu universitaire, soigneusement rasé, l’air sérieux et fort bien élevé, de santé probablement délicate à en juger par sa démarche de coxalgique et des applications de teinture d’iode qui marbrent son épiderme trop sensible depuis la disparition de sa fourrure protectrice.

Ce jeune professeur de dessin littéraire nous a présenté d'instructifs tableaux vivants et a dû éprouver une stupeur assez forte quand il fut appréhendé vilement pour outrage aux mœurs, en pleine rue Drouot, par un journaliste que les nénuphars du sénateur Béranger (4) empêchent de dormir.

Accusé d’avoir "offensé la morale" Nijinsky s’est empressé de donner satisfaction à monsieur Paul Souday (5) , en supprimant sa mimique "indécente" à la fin du ballet. Et pourtant, son illusoire possession de la nymphe enfuie, ce corps étendu sur le voile encore parfumé d’elle, c’était beau !

Henri Gauthier-Villars : Comœdia Illustré - 31 mai 1912

1. Ces lignes sont reproduites dans le programme de la saison 1912 des Ballets Russes - page 22.

2. Journal, V. Nijinsky, Paris, Gallimard, collection "Folio", 1991.

3. Cela aurait sans doute pu devenir une "affaire d'état", mais Rodin continuera d'avoir sa place à l'Hôtel Biron - dont la jouissance a été retirée en 1904 aux religieuses du Sacré Cœur de Jésus - où il n'est pas le seul habitant et qui assurera la pais de son travail avant de devenir le musée aujourd'hui consacré à son œuvre.

4. Le sénateur René Béranger (1830-1915), dirigea notamment une campagne sévère pour le respect des bonnes mœurs, qui lui valut le sobriquet de "père la pudeur". Cette pruderie tatillonne lui attira les railleries des artistes.

5. Critique littéraire et essayiste (1869-1929), il collabore à plusieurs revues dont La Revue de Paris et au journal Le Temps, où il est entré dès 1989.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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