La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Josua Hoffalt et François Alu

Le Lac des Cygnes est l’un des ballets les plus représentés au monde, et, des versions originales russes du XIXème siècle, sont nées mille et une pages : comme les contes qui en ont inspiré l’argument premier, le livret et les danses connaissent moult variations… Dans sa forme la plus classique - laquelle prolonge la tradition académique posée par Marius Petipa et Lev Ivanov en 1895 à Saint-Petersbourg -, le premier Lac "grand public" fut chorégraphié pour l’Opéra de Paris par Serge Lifar, et ce dans la lignée des Ballets Russes de Diaghilev puisqu’une présentation de l’acte deux en fut donnée à Londres l’année 1911. Puis la version de Vladimir Bourmeister entra au répertoire dès 1960… C’est aujourd’hui le ballet conçu par Rudolf Noureev qui a les ferveurs de la Direction de la danse et des mass-média.
En outre, l’image du personnage dual d’Odette/Odile "rime" pour le moins avec Le Lac des Cygnes - dont l’une est la reine […] où l'autre se mire cependant […] - Mais, quant à lui, le prince Siegfried est bel et bien loin des danseurs "faire-valoir" dits "porteurs" tels que les "grands ballets" auparavant les imaginaient à la faveur du culte de l’"étoile", la ballerine aux mille visages tous plus troublants les uns que les autres.

Rencontre des Corps et Graphies [et] de deux jeunes "héritiers" - du rôle - du Ballet de l’Opéra de Paris, François Alu et Josua Hoffalt…

En scène
Rudolf Noureev, Siegfried, et Patrice Bart, Rothbart
Le Lac des Cygnes, Opéra de Paris - 1984
en 1984 à (Photographies : Rodolphe Torrette)

Aurélie Dauvin : Des versions du rôle du prince Siegfried que vous appréciez…

Josua Hoffalt : Je connais principalement la version Noureev, car c'est celle que l'on donne toujours depuis que je suis dans la compagnie. J'ai déjà vu en vidéo la version Bourmeister, et j'ai vu le Bolchoï dans sa version lors d'une venue à l'Opéra en compagnie invitée.

Clairement la version Noureev est formidable pour les hommes car elle leur redonne une très importante part dans le ballet. Plusieurs variations, et l'histoire tourne vraiment autour du rôle du Prince. Après j'aime énormément le Swan Lake de Matthew Bourne qui est tellement riche si on parle de mise en scène, et certainement plus musical que la version Noureev. J'ai également un grand souvenir d'une version donné par l'Australian Ballet au Châtelet il y a quelques années mais je ne me souviens plus du chorégraphe.

A. D. : Il s'agit, je crois, de la version surprenante chorégraphiée par Graeme Murphy en 2002 pour l'Australian Ballet et présentée au Théâtre du Châtelet à l'automne 2008. Un Lac des Cygnes réellement fidèle à la devise de la compagnie : "défendre la tradition tout en osant l'inattendu" !

Quant à danser Le Lac de Rudolf Noureev ?

J. H. : Oui !

Répétition
Héloïse Bourdon et Josua Hoffalt
Le Lac des Cygnes, pré-générale, Opéra Bastille - 7 mars 2015
(Photographies : Marie-Solenne Boulet)

Pour moi ce sera la première occasion de danser Le Lac des Cygnes, j'espère avoir l'occasion par la suite d'en essayer d'autres.

A. D. : Ce "premier rôle" de Siegfried, pour vous, François ?

François Alu : Je suis heureux d'interpréter pour la première fois le rôle de Siegfried à l'Opéra. J'ai regardé quelques différentes vidéos avec José Martinez, Nicolas Leriche pour m'inspirer. J'ai également vu Noureev en train d'interpréter le rôle. Ce qui est formidable c'est qu'à l'époque il avait vraiment révolutionné la danse en ajoutant ses propres pas et ses propres enchainements. Je trouve que, par respect pour lui, il ne faut surtout pas se contenter de reproduire à l'identique ce qui a été fait par les autres danseurs et comme lui, revisiter l'œuvre à ma façon.

En scène
José Martinez, le prince Siegfried, et Agnès Letestu, Odette
Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, 12 décembre 2005
(Collection privée)

A. D. : Vous danserez, d’abord, pour la "série de Lac" de cette saison du Ballet de l’Opéra de Paris, le Pas de Trois si célèbre…

F. A. : On m'a transmit que le danseur du Pas de Trois serait le futur prince dans l'histoire. Ce qui est assez drôle. Je commence en effet ma série de Lac par le Pas de Trois pour en fin faire la dernière du Lac le 9 avril en Prince Siegfried.

En scène
Valentine Colasante, François Alu, Eve Grinsztajn

En scène
François Alu
Le Lac des Cygnes, Pas de Trois - Opéra Bastille, mars 2015
(Photographies : Francette Levieux / Opéra National de Paris)

A. D. : Amusant… Comme quelque étape sur le parcours qui mène auprès des étoiles…

Josua, Vous souvenez-vous de votre première interprétation du rôle de Siegfried - en variation… - ?

J. H. : Je n'ai dansé que la variation du cygne noir lors de mon premier concours de promotion interne au ballet. Je n'en garde pas un grand souvenir, certainement trop préoccupé pour en profiter.

A. D. : Qui vous a transmis le rôle ?

En scène
Benjamin Pech, le prince Siegfried, et Diana Vishneva, Odette ;
Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, 9 janvier 2006
(Collection privée)

F. A. : Le rôle m'a d'abord été transmis par Benjamin Pech. Ensuite par Elisabeth Maurin. Ce sont des danseurs qui ont travaillé avec Noureev. Et ce que j'entends dans le discours des personnes qui ont vraiment côtoyé Noureev, c'est qu'il s'adaptait beaucoup au danseur qu'il avait face à lui, ce qui contribuait beaucoup à la qualité du spectacle. J'essaye aujourd'hui de trouver des pas et des détails qui me correspondent tout en respectant l'état d'esprit de la structure chorégraphique qu'a mise en place Noureev.

A. D. : De la transmission à l’appropriation pour vous, Josua ?

J. H. : Aujourd'hui je travaille avec l'ancienne danseuse Étoile Florence Clerc. Elle est formidable, j'aime beaucoup travailler avec elle, elle a toujours la bonne distance, elle me laisse faire certaines choses et n'hésite pas à me remettre à ma place quand je vais trop loin. Elle a un très grand respect pour les danseurs qu'elle fait travailler.

En scène
José Martinez, le prince Siegfried
Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, 12 décembre 2005
(Collection privée)

En scène
Nicolas Le Riche, le prince Siegfried, et Stéphane Phavorin, [Wolfgang]/Rothbart
Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, 3 janvier 2006
(Collection privée)

Ensuite, il y a le travaille que j'ai fait moi en amont, en rapport avec les influences de ce que j'ai pu voir dans le passé, José Martinez, Nicolas Le Riche. Je mélange tout ça avec mes convictions actuelles quant au ballet classique et ma volonté de moderniser, fluidifier certains aspects.

D'autre part, j'écoute énormément la partition. Il se trouve que c'est quelque chose que j'écoute beaucoup en ce moment pour le spectacle que je crée en fin de saison à Rueil-Malmaison les 13 et 14 juin, Tchaïkovski : Récits du Royaume des Songes. J'utilise énormément des musiques du Lac des Cygnes et j'écoute la partition avec une oreille nouvelle. Cela me permet de comprendre et d'entendre des intentions auxquelles je n'étais pas sensible auparavant, et que je mets à profit pour mon travail en tant qu'interprète dans la version Noureev.

A. D. : De quelle manière s’approprie-t-on ce personnage de "jeune prince rêveur" et… amoureux de Rudolf Noureev ?

F. A. : Comme pour tous les rôles en général. Il faut beaucoup travailler. Observer ce qui nous correspond le mieux visuellement et l'aide de la caméra est vraiment bénéfique pour cela… Faire un travaille de recherche sur l'identité du personnage, sur sa gestuelle, sa façon de penser.

En scène
Rudolf Noureev, Rothbart
Le Lac des Cygnes, Opéra de Paris - 1985
(Photographies : Rodolphe Torrette)

A. D. : Comment envisage-t-on la confrontation avec le double personnage du précepteur et de Rothbart ?

F. A. : Je n'ai pas dansé le rôle. En revanche j'ai entendu beaucoup de choses sur ce personnage qui peut être interprété de différentes façons. Il peut être à la fois la personne qui a élevé Siegfried et avec qui il y a une certaine tension, mais aussi la personne qui voulait se marier avec Odette et qui va se venger, par jalousie, de Siegfried en le leurrant avec le cygne noir.

Pour ma part, je préfère raconter l'histoire de façon plus métaphorique. Certains moments, Siegfried est dans le monde réel et parfois il s'évade dans son monde imaginaire avec des femmes cygnes qui représentent celle qu'il aime. J'imagine Rothbart comme une personne qui a élevé Siegfried mais avec qui la tension est palpable.

En scène
Rudolf Noureev, le précepteur Wolfgang/Rothbart, et Laurent Hilaire, Siegfried
Le Lac des Cygnes, Opéra de Paris - 1985
(Photographies : Rodolphe Torrette)

(Siegfried), en 1985. Opéra de Paris. Photo : Rodolphe Torrette

A. D. : Josua ?

En scène
Josua Hoffalt, Siegfried, et Florimond Lorieux, [Wolfgang]/Rothbart
Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, mars 2015
(Photographie : Anne Ray / Opéra National de Paris)

J. H. : Je ne réfléchis pas mon interprétation "par rapport" au double personnage du précepteur/Rothbart. Je pense que c'est l'inverse qui doit se faire, de la même manière que Clara ne s'interprète pas en fonction du double rôle Drosselmeyer/prince de Casse Noisette. Siegfried est innocent et perdu, il est manipulé par Rothbart et non pas l'inverse. Tout comme Drosselmeyer sème le doute chez Clara. Ce double personnage de Rothbart/précepteur, en fait c'est la même chose. C'est naturel de vouloir que ce soit la même personne qui l'interprète.

A. D. : De l’insouciance à l’amour vrai… A quel rôle du répertoire compareriez-vous celui de Siegfried ?

J. H. : Même s'il y a plusieurs Façons d'interpréter ces 2 rôles, je pense que Siegfried et Albrecht dans Giselle ont en commun d'avoir donné leur parole et d'être puni par la suite en l'ayant trahie. Ce rapport à la promesse, c'est quelque chose qui me parle beaucoup, surtout aujourd'hui où beaucoup de personnes donnent très facilement leur parole pour finalement revenir dessus. J'aime l'idée que donner sa parole, dire oui, cela a une importance, du poids. Et qu'on ne revient pas dessus sans conséquence.

A. D. : Comment la chorégraphie - la technique notamment - traduit-elle les aspects du personnage ?

J. H. : Je ne pense pas que l'on puisse associer Siegfried à des mouvements dans la version Noureev. Il y a beaucoup de choses très différentes. Je pense qu'une fois de plus Noureev a mis là certaines lubies chorégraphiques que l'on retrouve dans tous ces ballets. En revanche la version lente qui fait la transition entre le 1er et le 2ème acte est peut être le solo le plus représentatif de Siegfried. C'est le moment qui montre l'errance intérieur du personnage. Les autres personnages du ballet n'ont pas ces hésitations.

A. D. : François ?

F. A. : Siegfried a des caractéristiques qui lui sont assez propres je trouve. Il a les bras très ronds et une qualité de mouvement assez nonchalante surtout dans la variation lente. Dans la version Noureev, on y trouve en particulier certains épaulements assez penchés. J'essaie au maximum de passer du côté académique au côté contemporain quand je danse le rôle en accentuant les courbes du haut du corps et des abandons de mains que l'on ne trouve pas forcément dans les autres rôles du répertoire.

Répétition
François Alu répète le rôle de Siegfried en studio - février 2015
(Photographie : Anne Ray / Opéra National de Paris)

A. D. : La complexité technique transpose une certaine "torture" de l’esprit…

F. A. : Vous savez dans la variation lente de La Belle au Bois Dormant, Désiré a une variation lente beaucoup plus alambiquée que dans le Lac. Pourtant il est beaucoup moins "en questionnement ". Je trouve que les variations sont globalement assez organiques dans ce ballet. Après, je dirais que Siegfried ressent différentes émotions pendant le ballet mais il n'a pas non plus une palette gigantesque de sentiments à développer pendant les 4 actes. Il reste globalement toujours dans le même état : il est pensif, en questionnement existentiel et d'humeur maussade. Pour moi dans l'histoire il ne murit pas. Il est comme condamné.

A. D. : Siegfried tient-il, d’après vous, le premier rôle du Lac des Cygnes ?

F. A. : Avec mon œil de danseur je dirais qu'Odette/Odile et Siegfried ont les premiers rôles. Après en terme narratif je trouve qu'elle, Rothbart et lui sont vraiment les piliers de cette histoire effectivement. Cependant, hier, après avoir répété le ballet dans son intégralité, j'ai vraiment pris conscience à quel point Siegfried était présent pendant tout le ballet et qu'il était le noyau de l'histoire.

J. H. : Je pense en tous cas que l'histoire tourne autour de Siegfried dans la version Noureev. C'est le véritable nœud de l'histoire. Tout tourne autour des choix qu'il va faire, de ces erreurs, de l'impossibilité pour lui de revenir en arrière et des conséquences qui en découlent.

En scène
Josua Hoffalt, Siegfried, et Héloïse Bourdon, Odette/[Odile]

En Scène
Josua Hoffalt, Siegfried

Le Lac des Cygnes - Opéra Bastille, mars 2015
(Photographies : Anne Ray / Opéra National de Paris)

A. D. : Parmi les contes "sources" du Lac des Cygnes, certains, comme celui des Cygnes Sauvages d’Andersen, présentaient des cygnes mâles… Dans sa musique, Tchaïkovski rend une certaine douceur - dira-t-on féminité - au prince Siegfried en attribuant à ce personnage - comme à Odette et aux cygnes - des tonalités douces en mineur, contrastant avec les couleurs vives et heurtées, en majeur de Rothbart et d'Odile…

Au delà de la dualité du bien et du mal signifiée, et en songeant aussi aux frères transformés dans le conte d'Andersen, dans quelle mesure peut-on évoquer l’homosexualité dans le ballet ?

J. H. : On a maintes fois évoqué l'homosexualité de Siegfried dans Le Lac des Cygnes et notamment dans la version Noureev. Je pense que c'est quelque chose qui fait partie de l'histoire et je ne vois pas l'intérêt pour l'interprète d'insister là-dessus si l'on part du principe que c'est une notion qui plane sur l'histoire.

F. A. : Cela est vraiment une question d'interprétation. Comme je vous le disais précédemment je préfère ne pas rentrer dans quelque chose de trop narratif et d'écrit pour que le spectateur puisse y voir ce qu'il y a envie et qu'il puisse du coup s'identifier à ce qui se passe et mieux apprécier l'œuvre. Mais effectivement, il existe certaines interprétations où il y a une tension sexuelle entre Rothbart et Siegfried.

A. D. : Quelle version a votre préférence et pourquoi ?

J. H. : Comme je l'ai dit ce sera la première fois que je danserai Le Lac des Cygnes. La version Noureev est superbe, les actes blancs sont magnifiques. Néanmoins je rêverais d'interpréter un jour le Swan Lake de Matthew Bourne.

A. D. : Je vous le souhaite et aussi pour le plaisir du public !

Ligne Hoffalt Ligne Hoffalt "Hoffalt", une ligne de vêtements inspirés de la danse
Amandine Albisson et Josua Hoffalt
(Photographies : Edward Lane)

Pour l'heure, et "en coulisse", on peut aussi découvrir la ligne de vêtements "Hoffalt" que vous venez de lancer, disponible à la boutique de l'Opéra... Et bientôt sur scène, la pièce que vous évoquiez : Tchaïkovski : Récits du Royaume des Songes.

F. A. : Et j'aurais d'ailleurs l'honneur d'y interpréter le premier rôle !

A. D. : Après avoir créé et présenté, ce février 2015, votre propre spectacle à Bourges…

F. A. : J'espère en redonner un la saison prochaine !

A. D. : Nous en attendons impatiemment l'affiche !

Et nous vous donnons alors rendez-vous à tous les deux ls 13 et le 14 juin [2015] prochain au théâtre André Malraux à Rueil Malmaison à la "rencontre" de Tchaïkovski : Récits du Royaume des Songes !
Merci pour votre disponibilité.

Dédicace
Ses chaussons, dédicacés par Josua Hoffalt

Dédicace
Ses chaussons, dédicacés par François Alu

Au delà de cet échange fort riches, d'autres rôles et d'autres signes sur les pages de François Alu et Josua Hoffalt !

Rencontre[s] au point de mars 2015.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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07:45 19/02/2012