La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Martine Kahane

Alors que l'Opéra National de Paris fermait le rideau de la saison 2009/2010 sur une reprise, au palais Garnier, de La Petite Danseuse De Degas, ballet créé en 2003, Martine Kahane a accepté d'évoquer la conception de l'argument ; cette "expérience extraordinaire d'être mêlée à un spectacle en tant que chercheur".

Sculpture de face
La Petite Danseuse de 14 ans, vue de face (Musée d'Orsay)

Aurélie Dauvin : Comment vous est venue l'idée d'un ballet autour d'une œuvre plastique ?

Martine Kahane : L’idée ne vient pas de moi. C’est Brigitte Lefèvre, directrice de la Danse à l’Opéra de Paris, qui, ayant lu l’article que j’avais consacré à la sculpture de Degas dans la Revue du musée d’Orsay, a eu l’idée de demander à Patrice Bart une chorégraphie sur ce sujet.

A. D. : Pourquoi le choix de "La petite Danseuse" de Degas ?

M. K. : C’est le Musée d’Orsay qui m’a demandé de refaire le tutu de la petite Danseuse de Degas. J’avais, quelques mois auparavant, présenté avec Delphine Pinasa une exposition sur le tutu au Palais Garnier et écrit un livre sur ce sujet.

Le "vrai" tutu, probablement en piteux état, avait été détruit dans les années 1950 et remplacé par un tutu en nylon. Une hérésie !

A. D. : Comment avez-vous construit l'histoire ?

M. K. : L’histoire de la petite Marie, élève de l’Ecole de Danse de l’Opéra, qui fut le modèle de Degas, a été retracée essentiellement grâce à des documents d’archives, provenant du fond de l’Opéra aux Archives Nationales, des archives de la Ville de Paris, complétés par des sources littéraires et iconographiques.

Pour le ballet, il a fallu dégager des personnages bien typés : la mère, la petite danseuse, l’étoile, le maître de ballet, l’abonné, l’artiste. Leurs destins s’entrecroisent, au gré de scènes de foule, de pas de deux et de pas de trois, jusqu’à la scène finale, sorte d’apothéose, qui rappelle que Degas s’est intéressé aux corps des femmes au travail et à leurs postures liées aux métiers, celui de danseuse comme celui de blanchisseuse.

A. D. : Quelles sont les contraintes lorsqu'on écrit un argument de ballet ?

M. K. : Il faut faire court et parfaitement compréhensible. Enchaîner les scènes en ménageant des ambiances diverses, réduire les personnages au type.

A. D. : Quelles ont été vos relations avec le compositeur, d'une part, et le chorégraphe d'autre part ? Comment vous êtes-vous complétés les uns et les autres ?

M. K. : Nous avons beaucoup parlé au début, ensuite je me suis retirée, car ce sont des artistes, des créateurs et je ne le suis pas. Il fallait leur laisser une liberté totale et entière après les avoir « nourris ».

Sculpture de dos
La Petite Danseuse de Degas vue de dos (Musée d'Orsay)

Argument

Par Martine Kahane, avec la participation de Patrice Bart

Prologue

La vitrine du musée.

La Petite Danseuse est immobile dans la vitrine du musée. Les personnages qui ont influencé son existence apparaissent : sa Mère, la Danseuse Etoile, le Maître de ballet, l’Abonné et l’Homme en noir. Ils la ramènent peu à peu à la vie et racontent son histoire.

Acte 1

Premier tableau : place Bréda, à Paris.

Au lever du jour, la rue s’anime et, avec elle, son cortège de petits métiers : lingères, fleuristes, vendeurs de journaux, vitriers, garçons bouchers, mitron… mêlés aux fêtards attardés et aux prostituées qui attendent le dernier client. Conduite par sa mère, la Petite Danseuse se rend, comme tous les jours, à l’Opéra pour suivre son cours de danse.

Deuxième tableau : à l’Opéra, dans une classe de danse.

Sous la surveillance de leurs mères (les tricoteuses, assises autour du poêle à charbon), les danseuses travaillent à la barre les exercices quotidiens sous la direction du Maître de ballet. Un violoniste accompagne le cours. Les abonnés assistent également à la classe.

La Danseuse Etoile fait son entrée. Les élèves l’admirent, la Petite Danseuse rêve qu’elle pourrait être, elle aussi, une Etoile. La mère la rappelle à la réalité : loin de l’idéal romantique, l’argent impose ses exigences.

La classe reprend. Le Maître de ballet poursuit sa leçon et montre les pas. Le cours terminé, les élèves se dispersent et le Maître de ballet reste seul avec l’Etoile. Tous deux répètent une variation sous le regard admiratif de la Petite Danseuse, dissimulée dans un coin de la classe. Transportée, elle sort de sa cachette et se joint à eux. L’Etoile, objet des fantasmes de la Petite Danseuse, lui montre la voie. L’Homme en noir, projection symbolique de sa destinée, apparaît à son tour et tente de saisir la Petite Danseuse qui lui échappe et se retrouve dans l’atelier de l’artiste.

Troisième tableau : l’atelier de l’artiste.

Dans son atelier, l’artiste, de dos (est-ce l’Homme en noir ?), peint. Les modèles se rhabillent.

L’Abonné les attend patiemment pour les accompagner dans quelque autre endroit plus festif. Une statue encore inachevée, probablement une ballerine, trône au milieu de la pièce. La Petite Danseuse, toujours accompagnée de sa mère, découvre cet univers étrange. Fascinée, elle en explore les moindres recoins. L’artiste fait poser la Petite Danseuse. Puis, à nouveau aspirée par son destin, elle est conduite par l’Homme en noir sur la scène de l’Opéra, où quatre ballerines répètent leur variation pour le bal du soir.

Quatrième tableau : le Grand Bal de l’Opéra.

Les invités se pressent autour du grand escalier. Le Tout-Paris se retrouve pour le Bal de l’Opéra.

L’Abonné s’y distingue, assorti de quatre jeunes prétendantes, et se complaît en mondanités.

L’Etoile et le Maître de ballet ouvrent le bal.

Tout le monde s’arrête de danser pour admirer le divertissement des quatre danseuses.

La Petite Danseuse se met à la recherche de l’Abonné, peut-être l’homme idéal, remarqué plus tôt à l’atelier de l’artiste, et décide de provoquer le sort. Elle va de couple en couple, semant le trouble parmi les invités. Enfin, elle le retrouve. C’est alors que tout se fige. Comme dans un rêve, elle l’attire à elle et entreprend de le façonner tel qu’elle aimerait qu’il soit : l’homme idéal. Mais soudain, elle comprend que tout cela n’était qu’une illusion. Le bal se désagrège et la Petite Danseuse reste seule avec sa mère.

Acte 2

Premier tableau : le miroir.

La Petite Danseuse est assise dans un coin. La mère est face à son miroir et voit apparaître son double, reflet de sa vraie personnalité, ambitieuse et vénale. Comme possédée, la mère emmène alors sa fille au cabaret.

Deuxième tableau : au cabaret « Le Chat noir ».

Gens de la rue et gens du monde s’encanaillent. L’Homme en noir (est-ce l’artiste ?) est aussi présent. Sous la houlette d’une chanteuse de caf’conc’ meneuse de revue, des danseuses de cancan se déhanchent, entraînant serveurs et musiciens. L’Abonné est aussi un habitué des lieux. La Petite Danseuse décide une nouvelle fois de tenter de le séduire. Sous le regard complice de sa mère, elle l’aguiche. D’abord maladroite, elle se laisse prendre au jeu, et, dans un excès soudain, lui subtilise son portefeuille. Mais l’Abonné la voit et la dénonce. La confusion s’installe et la voleuse est arrêtée.

Troisième tableau : la prison Saint Lazare.

Dans une cellule, la Petite Danseuse se désespère. En proie à des hallucinations, elle est confrontée en songe à l’image double de sa mère, instrument de son malheur.

L’Etoile vient alors la délivrer de son emprisonnement et de la malédiction maternelle. L’entraînant dans son sillage, elle lui montre à nouveau sa voie, mais le destin en décide autrement…

Quatrième tableau : les blanchisseuses.

Désavouée par l’Opéra, la Petite Danseuse sera désormais blanchisseuse. Elle bat le linge entourée des autres jeunes filles. Toutes de blanc vêtues, elles vont et viennent dans la buée épaisse. La Petite Danseuse s’évade de son travail harassant par le rêve. Elle veut échapper à son misérable sort et aux blanchisseuses qui, figures fantomatiques, tentent de la retenir dans leurs draps pareils à des linceuls, tandis que la Petite Danseuse espère la venue salvatrice de l’Etoile et du Maître de ballet.

Epilogue

La Petite Danseuse est seule lorsque surgit derrière elle l’Homme en noir. Rattrapée par son destin, elle ne peut plus lui échapper. Celui-ci, tel un sculpteur, lui rend sa forme première de statue et la remet à sa place dans la vitrine. Délivrée de sa condition humaine, la Petite Danseuse, devenue œuvre d’art, est immortelle.

Clairemarie Osta
Clairemarie Osta dans le rôle de la Petite Danseuse en juillet 2010 (Collection privée)

Merci à Mme Martine Kahane pour cet entretien plein de richesses.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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