La Danse Corps et Graphies - Des tour[ ]né[es] du ballet Parade -Deuxième numéro

"Parade, qui est l'évolution nécessaire de la danse"(1)

"Au théâtre des Champs-Elysées. La troupe de M. Serge de Diaghilew reprendra l'admirable Sacre du Printemps, qui fut créé sur cette même scène et qui obtint, en 1913, un succès qu'on n'a pas oublié. Elle représentera également le curieux ballet Parade, qu'on n'osa jamais reprendre depuis sa créations au Châtelet, pendant la guerre."
Le Gaulois, 6 décembre 1920

Programme

En effet, c'est seulement trois ans après sa création que Parade est à nouveau dansé.

Le 30 mai [1920], alors que le ballet est au programme d'une matinée à l'Opéra, consacrée aux Ballets Russes, Erik Satie et Jean Cocteau ont transmis leur point de vue au quotidien Comeodia :
"Nous recevons, à propos de la reprise de Parade, qui aura lieu en matinée, cet après-midi, à l'Opéra, la note suivante que nous publiions, fidèles à nos principes d'impartialité: "Nous n'avons jamais été partisans de Parade à l'Opéra. L'Opéra est un cadre trop vaste pour une œuvre décorativement et orchestralement dépourvue de pompe. [...] Nous prévenons les amis de Parade qu'ils verront, ce dimanche, en matinée, un spectacle incomplet, monté sans notre contrôle et avec notre désapprobation."
La représentation est annulée...

Les managers et les artistes de [la] Parade se produisent [finalement] le 21 décembre [1920], au théâtre des Champs-Elysées.

Sur scène, la même "troupe" ; les collaborateurs du "premier numéro"... Le ballet [re]trouve par ailleurs l'"harmonie" imaginée "en gestation" : la partition de Satie est enrichie des bruits divers qui en avaient été tus en 1917, et que la machinerie du théâtre des Champs-Elysées permet de traduire avec moins de difficulté qu'au Châtelet . Ainsi, Le Gaulois du 21 décembre [1920] retentit de quelques échos d'une répétition :
"Le théâtre des Champs-Elysées représente ce 'soir Parade, le ballet de Jean Cocteau, musique d'Eric Satie, qui fit, jadis, tant de bruit lors de sa création. Toute la journée d'hier la scène de l'avenue 'Montaigne a retenti des bruits les plus divers, sirènes d'autos, instruments de nettoyage par le vide, bruyantes machines à écrire, enfin les grandes orgues du théâtre ont trouvé un emploi nouveau elles imiteront, à s'y méprendre, le bruit d'une usine en pleine effervescence..."

Le mëme jour, et en préambule à la représentation de Parade, Jean Cocteau, in Comoedia, tente d’expliquer la réception brutale du ballet en 1917 et évoque la composition musicale, cette machinerie sonore…

Dessin
Léonide Massine par Jean Cocteau

Dessin
Erik Satie par Jean Cocteau

Dessins
Léon Bakst - à gauche - ; Léonide Massine - à droite - par Jean Cocteau

Parade

Le cheval de Parade va réapparaître sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées. Ce brave cheval qui nous amusait et faisait rire les machinistes aux âmes simples, fâcha beaucoup le public de 1917.

Le public est un enfant qui veut qu'on le traite comme une grande personne et qui se fâche si on le mène à guignol.

Quand nous avons donné Parade le dadaïsme était inconnu. Nous n'en avions jamais entendu parler, Maintenant, nul doute que le public reconnaisse DADA dans notre cheval sans malice.

Or, j’aime mes amis Picabia et Tzara. Au besoin, je leur prête main forte, mais je ne suis pas dadaïste. Sans doute est-il encore la meilleure façon de l'être.

Non, Parade n'est ni dadaïste, ni cubiste, ni futuriste, ni d’aucune école.

Parade est Parade. C'est-à-dire un gros jouet.

Aussi Serge de Diaghilew le pose-t-il dans votre soulier de Noël.

Trois managers féroces, vulgaires, surhumains font la réclame d’un spectacle auquel un prestidigitateur chinois, une girl américaine et deux acrobates servent de Parade. N’entrons pas. Les managers furieux, les quatre petits personnages trop modestes nous suffisent.

Dedans, doivent sévir la richesse, le grand jeu Wagner and Compagnie, le sublime, ce son couché dans l’L majuscule des Magasins du Louvre. Plus de pénombre de poudre aux yeux.

Parade peut se voir sans pleurer ni rire. S’entendre sans mettre la figure dans les mains.

En 1917, le public du Châtelet prit son propre tapage pour la musique de Parade. Le concert Félix Delgrange, salle Caveau, 11 mai 1919, dissipa ce malentendu.

L'audace de Satie consiste à être simple d'une simplicité neuve, savante, linéaire après une période interminable de musique diffuse et compliquée.

Les oreilles « myopes » rompues aux instruments harmoniques de l'impressionnisme musical, aux masses somptueuses la musique fauve, prennent l'économie de Parade pour de la pauvreté. Elles ne peuvent comprendre cet orchestre mince comme boxeur, comme un cheval de courses.

Les motifs se succèdent, distincts les uns des autres comme des objets.

Rien ne les brouille, ne les enchevêtre, ne les développe. Satie dessine sans estompe. Il travaille à l'emporte-pièce. Voici rejointe la franchise du contour, la grande qualité de chez nous.

Puissent les cris et les quolibets ne pas transformer tout cela en Jazz-band. Un orchestre si discret, couvert par les rires, devient vite un charivari. Après, on le juge comme tel sans l'avoir entendu. Le public croît toujours ou on cherche à se moquer de lui. Pourquoi ? Quel avantage y trouveraient les artistes ?

Imaginez la dépense, le travail que nécessitent la mise en scène d'une pièce comme Parade, les quatre-vingts musiciens qui l'exécutent, mon voyage à Rome avec Picasso pour rejoindre la troupe russe, la fatigue de Massine auquel je racontais les rôles et qui transformait mes gestes en danse comme Picasso transforme un groupe d'objets en peinture, le dévouement des interprètes qui portent les lourdes carcasses des managers, Picasso peuplant l'immense rideau devant lequel on joue la fugue qui ouvre et ferme la partition - tant de recherches, d'ébauches, de nuits blanches au théâtre, de disputes et d'amitié… à seule fin de mystifier une spectatrice des fauteuils d'orchestre.

On pense à un petit chien qui croirait que sa maîtresse donne un bal pour qu'on lui marche sur les pattes.

Cependant, malgré le succès de Parade à Londres, je persiste à croire que le public parisien est le seul qui vaille, qui réagisse, qui vive, qui ne refuse pas de reconnaître ses erreurs. Depuis la première en 1917, il a réfléchi. J'ai publié LE COQ et L'ARLEQUIN, SOCRATE a consacré Satie, Picasso honore la France, LE BŒUF SUR LE TOIT a remporté un succès cordial et le Groupe des Six commence l'œuvre collective à quoi Parade pourrait servir de préface.

J'espère, du reste, en ce qui me concerne, pouvoir mieux mettre au point quelques détails rendus impossibles à la création, par les circonstances.

C'est ainsi que Satie, pendant la danse de la petite fille, évoque une certaine atmosphère américaine par le bruit des machines à écrire, léger tic-tac légitime à la batterie. L'orchestre le souligne avec -les cordes.

A l'époque, ces machines firent scandale.

Depuis, les nègres ont habitué le public à plus d'épices.

Or, au théâtre, toute chose doit être fausse pour paraître vraie, en tenant compte de l'optique et de l'acoustique théâtrales.

J'employais à regret de véritables machines Remington trop maigres et tristes comme les vrais fauteuils et les vrais tableaux placés actuellement sur nos scènes.

Heureusement qu'on plaisanta Parade. Je viens de trouver d'excellentes fausses machines fabriquées pour une revue où le revuiste montrait Satie substituant les machines à écrire aux violons. Ces machines faites pour la parodie serviront cette fois d'ans l'œuvre.

De même, au Châtelet, le dialogue des managers que rythme le bruit des pieds, semblait un peu vide. J'avais supprimé le texte et les porte-voix, mais je voulais qu'on entendît au -dessus de cette danse mécanique, une sorte de chant d'usine. Au théâtre de l'Avenue Montaigne, je peux l'obtenir, grâce à l'orgue - Dieu me pardonne - en combinant le bourdon, et un do dièse.

Vous voyez que je vous livre mes secrets. Le reste ne m'appartient pas et je vous en laisse la surprise.

Jean Cocteau in Comoedia - 21 décembre 1920

Un concert d'éloges s'accorde à cette reprise.
Ainsi, M. Laloy, in Comoedia, le 23 décembre [1920], applaudit-il "ce curieux ouvrage", malgré quelques fausses notes"...(2)

AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES
Reprise de Parade
Ballet réaliste de M. Jean Cocteau. Musique de M. Erik \Satie.
Chorégraphie de M. Massine. Décor de M. Picasso.

Je viens de voir Parade pour la première fois, Je n'avais pu suivre la saison russe de 1917, au théâtre du Châtelet, où ce curieux ouvrage avait été montré à ce qui restait alors du public Parisien. Au printemps de la présente année, Parade était au programme de la saison russe de l'Opéra. Mais le matin même de la représentation, MM. Jean Cocteau et Erik Satie déclaraient, par une lettre insérée dans ce journal, que l'a scène de l'Opéra ne leur convenait pas. Nous fûmes un peu surpris d'une protestation aussi tardive, le spectacle étant annoncé depuis longtemps, mais le scrupule des auteurs fut respecté : Parade fut remplacé, ce jour-là, par Le Tricorne.

Je « ne sais quel effet eût produit, à l'Opéra, ce "ballet réaliste". Au Théâtre des Champs-Elysées, J'Y ai pris un plaisir extrême. Le décor est de M. Picasso ; on pouvait, mardi soir, le comparer à ceux de Pulcinella et du Tricorne. Aussi net et mordant que l'un et l'autre, il les surpasse, à ce qu'il me semble, par la force et l'ampleur de la composition : un tréteau forain, avec son rideau de cotonnade, s'y détache de biais une toile de fond où hurlent, terribles de symétrie, des fenêtres d'usine. Les costumes sont d'une fantaisie charmante : un Chinois de music-hall, une fausse girl dansant le cakewalk, deux acrobates bariolés et un désopilant cheval à mâchoire de crocodile, sont présentés par deux managers rivaux, portant sur de courtes jambes un échafaudage de plans, coupes et élévations, où se juxtaposent des fragments de visages, des taules ondulées, des jeux de dominos, une pipe, un porte-voix : c'est l'habit d'Arlequin, projeté dans l'espace à trois ou quatre dimensions de certains principes du cubisme. Le Manager trépigne, le cheval caracole, avec de successives détentes de l'avant et de l'arrière-train, où il semble vouloir donner à lui-même des coups de pied au derrière ; le Chinois, qui est M. Massine, merveilleux de prestesse et de dextérité, a l'air d'un jouet incassable qui serait un objet d'art ; Mme Sokolova, d'un bébé articulé et moqueur ; Mme Nemchinova et M. Zverev réalisent de surprenants équilibres, le tout aux sons d'une fort jolie musique, et la salle est en joie. Elle a bien raison.

A la réflexion, j'estimerais peut-être que le burlesque du spectacle pouvait être plus poussé, et que les manager et le cheval, en leur impassibilité cocasse, font un peu pâlir les autres personnages, simplement imités du music-hall. C'est la même objection que je faisais à une autre pantomime de M. Jean Cocteau, Le Bœuf sur le toit. On peut remarquer aussi que la musique de M. Erik Satie, délicate, douce, et volontiers attendrie, ignore, en ce qui la concerne, l'ironie. Il en a toujours été ainsi. M. Erik Satie est bouffon par l'esprit, non par le talent. Tous ses recueils antérieurs témoignaient déjà de cette discordance, dont l'histoire de l'art offre d'ailleurs de nombreux exemples. Sous les titres de Pièces Froides, Préludes Flasques, Embryons Desséchés, ou même Contre un Mur, ils ne nous offraient que de petites compositions, bien sages, bien régulières, où de fines mélodies s'enveloppaient d'accords, avec cette grâce frileuse et câline, qui fut tant à la mode vers la fin du dernier siècle. Il en est de même pour cette partition, qui consiste en une succession de tels morceaux. Aucune dureté, aucun frottement, nul enchevêtrement de rythmes, -aucune de ces réactions sonores où se complaisent nos jeunes auteurs, en quête de précipités inédits. A peine, de temps à autre ; et pour les besoins de la cause, une pédale qui se prolonge en prenant garde, toutefois, de ne pas trop heurter ce qui l'entoure, ou des bruits épisodiques comme celui des machines à écrire, que, d'ailleurs, on n'entendrait pas si on 'n'était prévenu, dans le cake-walk. M. Erik Satie a l'oreille sensible, et sa musique, toujours harmonieuse, est aussi opposée que possible à ces rapprochement forcés qu'amène le contrepoint, et dont veut parler, je pense, M. Jean Cocteau, quand il emploie une de ses métaphores favorites, celle de "l'emporte-pièce". Rien de commun, sous ce rapport, entre M. Erik Satie et le groupe des Six, où, en effet, on s'efforce de construire la musique par la superposition de contours préparés d'avance et inflexibles, l'accord n'étant qu'un résultat. Pour M. Satie, l'accord est le principe. Rebelle à toutes les esthétiques, sa musique candide inflige le plus amusant démenti aux commentaires dont il peut lui-même -la travestir pour nous donner le change, et c'est pourquoi il n'est pas besoin de croire en M. Erik Satie pour aimer sa musique.

[...]

Louis Laloy, in Comoedia - 23 décembre 1920

Dans l'article, en forme épistolaire adressé au Directeur de la revue Nord-Sud et qui paru en juin-juillet 1917, Jean Cocteau "renonçait" à répondre aux critiques, soit qui rejetaient, soit qui "défiguraient" Parade :
"Comme on ne comble pas les abîmes, comme il faudrait reprendre à partir d'Adam et Eve, j'ai trouvé plus digne de ne jamais répondre. Je consulte donc du même œil surpris l'article où on nous insulte, l'article où on nous méprise, l'article où l'indulgence le dispute au sourire, l'article où on nous félicite tout de travers."
Encouragé par le vif succès du ballet sans doute, il répond cette fois à Louis Laloy, "par retour", dans le même journal... Il "souligne" et "corrige" les "erreurs" dans son propos...

Notre Directeur a reçu de M. Jean Cocteau la lettre suivante :

Cher ami,

Dans son article habile, M. Laloy essaye de faire passer Parade pour une œuvre très gentille, oubliant simplement de constater son triomphe (entre le mot succès et le mot triomphe, il y a un monde), après Le terrible scandale de 1917. Une œuvre qui peut être huée et acclamée à trois ans de distance porte en elle autre chose que des éléments gracieux.

M. Laloy trouve que les personnages de Parade sont copiés du music-hall - sur quelle scène de music-hall, M. Laloy a-t-il vu un prestidigitateur qui ne fait aucune prestidigitation ? Une petite fille américaine qui résume les films américains et des acrobates qui n'exécutent pas La moindre acrobatie ?

Je tiens aussi à rectifier le sens qu'il attribue au terme Emporte-pièce. Emporte-pièce égale netteté de contour, sûreté de main, etc. Je l'opposais à l'estompe impressionniste.

Je compte sur votre parfaite impartialité pour publier ces quelques lignes et vous envoie mon souvenir amical.

Jean Cocteau,

P.-S. - Si nous avons empêché Parade à l'Opéra, Satie et moi, c'est parce qu'on essayait d'obtenir en fait un dimanche, en matinée, le demi silence qu'on ne peut plus obtenir aujourd'hui que dans un article.

In Comoedia - 24 décembre 1920

Quelques lignes, publiées dans Le Gaulois le 26 décembre [1920] rapporte le aussi succès - dira-t-on inattendu - de cette Parade :
"Donc Parade a revu le jour. et' le public qui a acclamé l'œuvre pittoresque et comique de Jean Cocteau et d'Erik Satie s'est demandé, en toute sincérité, pourquoi, il y a quelques années, il avait manifesté d'une façon si violente contre cette énorme et bouffonne farce d'atelier. Jean Cocteau et Picasso ont salué la salle d'une loge. Erik Satie et Ansermet ont salué le public de la scène. et les spectateurs ne savaient 'plus de quel côté adresser leurs bravos.

La veille, le même journal publiait quelques pensées - de la "rêv[é]volution" de Parade - de Raymond Radiguet..

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PARADE

Le Gaulois se plaît à tenir ses lecteurs au courant des efforts des jeunes écrivains et de tous les artistes qui nous offrent des façons nouvelles de voir et de sentir. Sans les discuter nous aimons à accueillir les manifestes ou les explications des nouvelles écoles. C'est à ce titre que nous donnons ici l'article de M. Radiguet sur Parade.

S'il est parfois fort noble d'avoir des opinions qui vous sont personnelles et ne rencontrent aucun partisan, c'est un poids bien lourd à porter et, la plupart du temps, fort inutile.

Je n'avais pas vu Parade au théâtre du Châtelet, en 1917, et j'en suis heureux, car lorsque l'on aime une œuvre, il est pénible de se sentir en désaccord avec le public. Après le scandale de 1917, le triomphe remporté par ce ballet, mardi dernier, lors de la soirée Picasso, a prouvé aux amies de Parade qu'ils ne sont pas des montagnes. Donc, Parade n'est plus une œuvre "maudite et les auteurs eux-mêmes sont tout prêts à trouver des excuses à l'attitude du public du Châtelet mal averti, il croyait se trouver non pas devant une œuvre ne relevant d'aucune école, mais devant un manifeste cubiste. De plus, croyant le cubisme d'origine allemande, le public trouva tout naturellement indécent-que l'on représentât en pleine guerre une œuvre soi-disant "munichoise".

Mais Picasso n'est-il pas un artiste dont s'enorgueillit la Franco ?

Aucune musique ne me semble plus essentiellement française que celle de Satie. Un des plus grands reproches faits à Jean Cocteau par ses ennemis ne porte-t-il pas sur le nationalisme artistique de ce poète ?

Quant aux Ballets Russes, ils ont si bien servi l'art que l'on serait mal venu de leur reprocher aujourd'hui d'être nés dans le pays du bolchevisme.

Il est curieux de noter que les mécontents (il y en a. toujours)-se trouvèrent mardi dernier, au théâtre des Champs-Elysées, si "seuls au milieu de l'enthousiasme général qu'ils ne manifestèrent en aucune façon leur colère alors que le Sacre du Printemps (bien qu’âgé de sept ans, c'est à-dire ayant atteint l'âge de raison) suscita quelques rires, quelques sifflets. Ceci, d'ailleurs, ne diminue en rien la valeur de l'œuvre, pas plus que ces sifflets intempestifs et isolés ne prouvent l'incompréhension du public. Il convient de ne s'en pas étonner outre mesure. Car si le chef-d'œuvre de Stravinsky est une œuvre révolutionnaire qui deviendra classique (quant à moi, je la considère déjà comme telle), Parade, par contre, n'est nullement révolutionnaire.

Ce ballet fait partie des œuvres dont l'audace est "à l'intérieur comme toutes les œuvres intéressantes de chez nous. Racine, à prime abord, semble moins audacieux que Rimbaud. L'audace de Racine est simplement plus raffinée que celle de Rimbaud, car elle pousse la pudeur jusqu'à passer complètement inaperçue Tout artiste qui compte étant forcément original, un effet constant de banalité sera pour lui la meilleure discipline.

Aux représentations de Parade, en 1917, il arriva que c'est cette banalité qu'un public mal averti considéra comme agressive. En une époque d'extrême complication, comme la nôtre, "écrire comme tout le monde" (pour prendre un exemple littéraire), quand chacun s'efforce d'écrire comme personne, est considéré comme une insolence.

"Ballet réaliste" s'intitule "Parade Il n'y a là aucun paradoxe. Alors que dans tant de ballets les gestes n'ont qu'une valeur décorative, un charme d'arabesque, ou bien qu'ils expriment des sentiments "sublimes" et par-là même difficilement accessibles, chaque geste dans Parade transformé en danse par le merveilleux Léonide Massine, garde une signification profondément vraie. Nous reconnaissons là la même vérité que dans les poésies de Jean Cocteau.

Certaines œuvres obscures sont fort belles. Mais je leur préférerai toujours les œuvres dont la beauté ne nuit pas à la clarté. Aucune œuvre n'est plus claire, plus accessible que Parade. Comme on se fatigue du sublime, on se fatigue des grands mots. Aussi bien n'est-il pas question ici d'admiration, mais "d'amitié" pour Parade. Qu'on ne dise pas que cette amitié pourrait nous rendre injustes, vis-à-vis d'œuvres nouvelles, ne ressemblant en rien à Parade. C'est précisément parce que je considère ce ballet comme parfaitement réussi, complet, "fermé" (ce qui ne veut pas dire que le public n'entre pas dedans), que maintenant l'œuvre théâtrale nouvelle sera celle qui ne doit rien à Parade. Pas plus qu'à la fable des œuvres "maudites" (accréditée par certains artistes dont le maigre talent ne rallie aucun suffrage), je ne crois à la légende des précurseurs. Précurseurs de quoi ?

Croire qu'il y a des précurseurs, ce serait accorder de l'importance aux imitateurs, aux vulgarisateurs, qui n'en ont aucune. Je goûte les poèmes verlainiens quand ils sont de Verlaine. Méfiez-vous des contrefaçons celles de Parade ne sauraient tarder. Mais n'en attendez aucune venant d'Erik Satie, de Picasso ou de Jean Cocteau. Les œuvres qu'ils préparent ne se soucient guère de Parade.

Raymond Radiguet in Le Gaulois - 25 décembre 1920

Jean Cocteau dit encore "quelques mots" [touchants et vrais] dans Comoedia Illustré de janvier [1921]...

LES BALLETS RUSSES

Vous me demandez quelques lignes sur Parade. Ces lignes seront pour en finir avec Parade, poème gesticulé. Après le succès de Parade je ne vais pas vous dire : Voyez comme j'avais raison. Si on aime, si on cherche à faire partager son sentiment, on rabâche ; mais si on insiste après avoir obtenu gain de cause, on radote. Je ne radoterai pas sur Parade.

J'ai vu, debout, applaudissant et nous appelant, la même salle qui nous huait en 1917.

Parade appartenait à Satie, Picasso et moi. Parade ne nous appartient plus depuis le 21 décembre. Il appartient aux spectateurs. Nous-mêmes, devenus spectateurs, le regardons et l'écoutons d'une loge.

Parade reste une date. Les dates se suivent et ne se ressemblent pas.
Pelléas et Mélisande, Le Sacre du Printemps, Parade.
Pelléas nous caressait profondément. Le Sacre nous battit profondément (nous en avions besoin).

Parade nous parle. Les trois meilleures façons de convaincre.

Adieu Parade ! Adieu Bœuf sur Le Toit ! Vous êtes de vieux spectacles.
L'artiste qu'on estime est un souteneur, entretenu par une idée. Ne soyons pas cet artiste. Compromettons-nous. Ne créons pas une routine. Changeons souvent d'idées et ruinons-nous chaque fois pour elles.

Jean Cocteau, in Comoedia Illustré - janvier 1921

1. On lit cette "définition" dans un article "affiche" de la tournée [d'hiver] des Ballets Russes sur la scène du Théâtre des Champs Elysées, publié le 12 décembre 1920.

2. 4 photographies illlustrent l'article. De qualité trop médiocre, elles ne sont pas reproduites ici. Y figuraient, d'après les légendes : "Le Cheval", "M. Léonide Massine, Le Chinois", "Le Manager Américain", "Le Manager en Habit Noir".

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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