La Danse Corps et Graphies - Rudolf Noureev par Françoise Sagan

Françoise Sagan rencontra Rudolf Noureev en 1978, à Amsterdam. Elle se rappelle "un visage de loup et un rire de Russe" - dans un article publié dans le troisième numéro de la revue L'Egoïste, qu'elle présentait comme "le bel et capricieux journal de Nicole Wisniak"(1) - elle a accordé l'aimable autorisation de reproduction du texte et des photographies qui l'encadrent sur cette page des Corps et Graphies -…

Comme "Un après-midi, à Amsterdam" Rudolf Noureev "recommença deux fois, trois fois le même morceau, et chaque fois c'était différent et différemment beau", Françoise Sagan repris l'article, infimement revu - avec d'infimes modifications : une préposition, un verbe… -, et le texte, de même sens, sensiblement refait, [re]parut - parmi d'autres "rencontres" - in Avec Mon Meilleur Souvenir, en 1984, dans la collection Folio des Editions Gallimard. C'est ce [deuxième] "mouvement" qui fut repris [une troisième fois] en 2008 in La Petite Robe Noire, recueil d'articles, par les Editions [de] L'Herne, puis reproduit dans Le Livre de Poche [© Librairie Générale Française,] intitulé Chroniques 1954-2003.

En couverture…
Revue Egoïste n°3, 1978


Rudolf Noureev et Françoise Sagan

UN VISAGE DE LOUP ET UN RIRE DE RUSSE

Nous avions rendez-vous à Amsterdam, ville que je ne connaissais pas, avec Rudolf Noureev que je ne connaissais pas non plus. C'était début mars, il pleuvait des seaux sur cette ville paisible et sur ses canaux, et je me demandais avec inquiétude ce que nous allions trouver à nous dire, ce célèbre inconnu et moi-même. J'éprouvais de l'admiration pour lui, bien sûr, mais c'était une admiration obscure et non pas l'admiration éclairée - donc discoureuse - du balletomane. Je ne connais rien à la danse, et mon admiration allait donc à la beauté de l'homme en lui-même, et à la beauté éprouvée de ses démonstrations sur la scène à Paris. Je l'avais vu arriver en courant dans la lumière, je l'avais vu sauter dans un bond triomphant et j'avais senti quelque part que ces sauts, ces pas étaient plus beaux, plus vigoureux, plus superbes que ceux des autres. Plus tard, dans la nuit, je l'avais croisé au hasard des boîtes, piéton ailé, rapide, désinvolte, avec un visage de loup et un rire de Russe. Il faisait alors partie de la grande famille des noctambules, et il avait été facile d'échanger quelques-unes de ces phrases chaleureuses et dénuées de sens, en usage entre passagers de nuit. Mais à Amsterdam, quiète et repliée sur sa quiétude, dans la tiédeur et l'ordre d'un restaurant bourgeois, je restai un moment comme incapable d'établir un rapport quelconque entre ce jeune homme de quarante ans et moi-même. Il était gai, pourtant, il riait, il était aussi détendu et amical qu'il était connu pour ne pas l'être, et je sentais avec effroi qu'il faisait des efforts, alors que c'eût été à moi de les faire. Des clients venaient à la table, lui demandaient un autographe, et il les signait complaisamment avec un rire sarcastique et des réflexions acides, qui me firent croire un moment avec lassitude qu'il était amer. Après quelques taxis et quelques vains efforts pour rattraper une nuit blanche qui n'existe pas à Amsterdam, ou qui du moins n'existait pas pour nous ce soir-là, nous nous retrouvâmes vers 2 heures du matin dans les fauteuils club du hall de l'hôtel, fatigués, un peu déçus, sans savoir dans mon cas si c'était de lui ou de moi. Et puis je lui demandai, je crois, s'il aimait les gens, la vie, sa vie, et il se pencha en avant pour me répondre, et ce visage ironique et indifférent devint celui d'un enfant désarmé, soucieux de s'expliquer, de dire la vérité, devint un visage sensible, intelligent et nu auquel toutes les questions devaient et pouvaient être posées.

Nous sommes restés trois jours à Amsterdam, trois jours pendant lesquels nous avons déjeuné, dîné avec Noureev, trois jours pendant lesquels nous l'avons suivi sans qu'il se départît d'une bonne grâce légère et désinvolte qui, vu les horaires draconiens de cet enfant gâté, était le comble de la courtoisie. Je ne me rappelle plus précisément des questions que je lui posais, ni de leurs réponses, de toute manière ces questions devaient être bien vagues ; mais toutes les réponses, cela j'en suis sûre, avaient cette précision plutôt rare de la sincérité. Un verbe revenait toujours dans sa bouche, c'était le verbe "fulfill" (combler). "I want to fulfill my life", disait-il. Et pour "fulfill this life", il y avait eu, il y avait et il y aurait toujours la danse, son Art. Il parlait de son art avec ce respect inquietdes sauvages parlant de leurs totems. À six ans, ayant été voir au fond de sa Sibérie natale une représentation du Lac des Cygnes, Noureev avait décidé d'être danseur. Pendant onze ans, il sut, sans pouvoir se le prouver un instant, qu'il serait danseur. Il n'y avait pas dans sa ville le moindre cours de danse, et ses seules exhibitions étaient à l'occasion de spectacles folkloriques. Puis on le reconnut, on le découvrit, et il arriva à Leningrad ou Moscou, je ne sais plus, où en deux/trois ans il dut apprendre ce que les autres avaient mis dix ans à apprendre : le b.a.-ba de sa passion, toutes les sévères contraintes et lois de ses implacables mécanismes. Il n'eut pas de repos pendant trois ans, il n'eut pas le temps de s'asseoir, de se coucher, de dormir, et de laisser ainsi ses muscles se détendre, devenir longilignes et acquérir le délié, l'élégante minceur de ces compagnons. Les jambes, les cuisses, les mollets de Noureev sont très forts, d'un diamètre rare chez un homme de sa taille ; ils donnent une impression de vigueur incroyable et un côté terrien à ce corps dont le buste, les bras, le cou sont si légers et si élancés vers le ciel. Au bout de ces trois années, on le reconnut comme étant le meilleur danseur de toutes les Russies, le premier et le seul. Seulement ses camarades qui étaient partis voguer dans la lointaine Europe étaient revenus avec des films bâclés, des courts métrages sautillants en 8 mm, mais où ils avaient filmé ce que faisaient les autres, ce qu'inventaient les autres, tout ce que lui, le meilleur, ne connaîtrait jamais et qui l'empêcherait en son âme et conscience de se sentir pour de bon et vraiment, le meilleur. Ce n'était pas de la liberté, ni du luxe, ni de la fête, ni des honneurs dont rêvait Noureev en prenant l'avion qui l'éloignait à jamais de Moscou, de sa terre et des siens, c'était de Balanchine, des innovations, des audaces de l'art de Balanchine. Et c'est pourquoi, je crois, même maintenant, où quand on lui parle de sa mère ou de ses sœurs qu'il n'a pas revues depuis dix-huit ans, à qui il n'a pu que parler par téléphone, même maintenant où son visage se ferme et où il devient muet à cette simple idée, il ne regrette pas un instantce départ. Il illustre assez bien cette image d'Épinal, ce cliché romantique si usé pourtant et qui paraît si pompeux, selon lequel la seule patrie d'un homme, sa seule famille est son art. Il n'a pas cessé depuis son arrivée à Paris, depuis dix-huit ans, de chercher, d'essayer, d'approfondir et d'inventer toutes les possibilités ouvertes à son corps par la musique. Il danse partout et triomphalement des succès reconnus, mais cela afin de pouvoir monter de nouveaux spectacles, de pouvoir montrer aux gens un art moderne, toujours vivant, souvent difficile, que lui seul peut-être était à même d'imposer à un public aussi conformiste que snob. Il va partout de ville en ville, il est l'homme des avions, des hôtels, des trains, il est l'homme qui ne s'arrête pas, et sa vie privée, comme son corps, obéit au rythme qu'il lui impose. Beaucoup d'amis et pas d'ami, beaucoup d'amours et pas un amour, beaucoup de solitude mais jamais la solitude puisque le seul bagage qu'il surveille, une valise pleine de cassettes, l'accompagne partout. Noureev rentre le soir à New York, dans une chambre d'hôtel semblable à celle qu'il a quittée la veille à Berlin, et semblable à celle qui l'accueillera demain à Londres. Il jette ses chaussures, s'allonge sur le lit, écoute la rumeur de la ville, étend la main, pousse un bouton : une musique de Mahler ou de Tchaïkovski s'élève et cette chambre devient celle de son enfance, de sa jeunesse, de toute sa vie à venir ; elle devient chaude et familière, elle devient le berceau de ses seules rêveries.

Alors les gens peuvent bien le lendemain l'applaudir - et il aime leurs applaudissements, il en a besoin et le dit sans honte ni vergogne -, les gens peuvent bien crier au miracle ou à la déception, annoncer qu'il est le plus grand ou qu'il ne l'est plus, ils peuvent bien, sur un registre plus bas, parler de ses fredaines, de ses scandales et de sa morgue, Noureev s'en moque. La réalité pour lui, ce n'est pas cette foule avide et fidèle et les rumeurs qui la suivent, ce ne sont pas ces gros avions aveugles et sourds traversant sans cesse les océans immenses, ce ne sont pas ces chambres d'hôtels qui se ressemblent, ni même ces lits où il va jeter des kilogs de fatigue, de sueur et de fards mêlés ("ce lit, le meilleur, le plus fidèle et le plus tendre des amants", dit-il), la réalité pour lui, c'est les trois heures, ou les six heures qui, chaque après-midi, l'attendent dans un de ces studios inexorablement identiques, plantés au cœur de chaque ville.

Un après-midi, à Amsterdam, nous sommes allés le voir répéter. C'était un studio vert d'eau et marron, triste et sale, avec des glaces tachetées et un parquet criard, un studio comme tous les studios du monde. Il avait des lainages défraîchis et troués autour de son collant, et un pick-up grinçait et balbutiait une musique de Bach. Il s'était arrêté en nous voyant, le temps de lancer une plaisanterie et de s'éponger. Je le vis avec cette serviette éponge essuyer sa nuque, tamponner son torse, son visage, avec des gestes un peu bourrus et curieusement détachés - comme on voit les palefreniers panser leurs chevaux. Puis il fit remettre le disque au départ et, ayant ôté ses mitaines et ses lainages, il se rendit au centre de la salle, toujours souriant. La musique partit et il cessa de sourire, prit la pose, les bras écartés, et il se regarda dans la glace. Je n'avais jamais vu quelqu'un se regarder de la sorte. Les gens se regardent dans une glace avec effroi, complaisance ou gêne, et timidité généralement, mais ils ne se regardent jamais comme un étranger. Noureev regardait son corps, sa tête, les mouvements de son cou avec une objectivité, une froideur bienveillante tout à fait nouvelle pour moi. Il s'élançait, il lançait son corps, décrivait une arabesque parfaite, il se retrouvait un genou en terre, les bras tendus dans une pose superbe : il avait accompli ce mouvement avec une vitesse et une précision féline, il avait dans la glace le reflet même de la virilité et de la grâce confondues en un seul corps, Et il gardait ce regard froid - intéressé, mais froid. Et tout le temps de la répétition, alors que visiblement son corps subissait l'influence de la musique, s'en imprégnait, alors qu'il allait de plus en plus vite, de plus en plus haut, qu'il semblait emporté, par des dieux inconnus de tout le monde, dans des rêveries intérieures, il eut vers lui-même ce même regard, regard du maître au valet, regard du serviteur au maître, regard indéfinissable, exigeant, et parfois au bord de la tendresse. Il recommença deux fois, trois fois le même morceau, et chaque fois c'était différent et différemment beau. Puis la musique cessa, enfin il la fit cesser d'un de ces gestes parfaitement impérieux qu'ont les gens comblés par quelque chose d'autre que la vie quotidienne, et il revint vers nous en souriant, épongea avec les mêmes gestes distraits cet instrument en nage, tremblant, essoufflé, qui lui tenait lieu de corps. Je commençais à comprendre vaguement ce qu'il entendait par le verbe "fulfil".

Après, bien sûr, il y eut Noureev gambadant sur les quais d'Amsterdam, Noureev éternellement adolescent, faisant preuve tour à tour de charme et d'exigence, parfois chaleureux comme un frère, parfois renfermé, pressé comme un étranger sur une terre hostile. Il a du charme, de la générosité, de la sensibilité, de l'imagination à en revendre, et par conséquent, il a cinq cents profils différents, et sans doute cinq mille explications psychologiques possibles. Et bien sûr, je ne pense pas avoir compris grand-chose à cet animal doué de génie qu'est Rudolf Noureev. Mais si je devais chercher une définition à cet homme, ou plus exactement trouver une attitude qui le définisse à mes yeux, une attitude symbolique, je ne trouverais rien de mieux que celle-ci : un homme à demi nu dans son collant, solitaire et beau, dressé sur la pointe de ses pieds, et regardant dans un miroir terni, d'un regard méfiant et émerveillé, le reflet de son Art.

Françoise Sagan


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Texte et illustrations ©L'égoïste N°3 - 1978 - Nicole Wisniak.

1. Expression relevée dans "Une lettre d'amour à Jean-Paul Sartre", recueillie dans ses Chroniques [de] 1954-2003, et qui avait été publiée dans un numéro suivant de la revue, L'Egoïste, en 1980.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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