La Danse Corps et Graphies - Mémoires - Marie Taglioni -…ème "livrée"

Feuillets de souvenirs, feuilles et programmes de scènes, de coulisses et du temps fané, derrière le rideau fermé sur la gloire, après le ballet… Marie Taglioni dans ces notes chorégraphie le bal et autour d'elle, danser, aux tours d'ailes romantiques, [la] Sylphide.
Des Mémoires de la ballerine, en livret épars, quelques "livrées" au chapitres des ans.

Lorsqu'un "jeté" de souvenirs est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [la] danse" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil du "temps". Le "Table[au] des mémoires" se dessine par touches…

Mémoires
Marie Taglioni
Manuscrit autographe, Bibliothèque-Musée de L'Opéra de Paris

Table[aux] des Mémoires

Lac de Côme, 1876

Depuis longtemps on me demande d'écrire mes mémoires ; des souvenirs, oui, mais des mémoires jamais. Quelques pages seraient pour moi trop tristes à relire ; mieux vaut ne pas les retracer. Il faudrait y mêler des personnages jouant de pauvres rôles. S'ils ne sont plus de ce monde, peut-être ont-ils laissé quelques êtres qui ont dû les aimer et les regrettent. Il serait donc peu généreux à moi d'en parler dans ces souvenirs que le hasard peut faire connaître du public. J'aime donc mieux me taire, et oublier. D'ailleurs, nos chagrins n'intéressent personne et attirent le blâme. Pourquoi, se dit-on, avoir fait ceci ou cela ? Blâme facile pour peu qu'on soit égoïste. Le dévouement et les sacrifices sont généralement méconnus, ou on oublie qu'on a été jeune. C'est cependant beau, cette jeunesse si insouciante de l'avenir. Heureux dans le présent.

Je me demande quelque fois : ai-je réellement été heureuse ? Oh oui, bien heureuse, dans tout ce qui a rapport à mon art. Je ne pense pas qu'il y ait de femme plus aimée et plus gâtée par le public, aussi ne retracerai-je que ce qui se rattache à cet art. Je tire un rideau sur le reste, et ne réveille que mes chers et beaux souvenirs.

Je commence ces quelques lignes dans ma villa du Lac de Côme, La Floride, villa qui appartient aujourd'hui à ma fille, princesse Marie Troubetzkoy.

Je suis assise sur le grand balcon du chalet que mon père a fait construire dans le haut de la propriété, il porte le nom de Mon Désir. La situation en est ravissante, la vue s'étend sur une grande partie du lac. Quel délicieux séjour, c'est un paradis terrestre.

La Floride se trouve dans le deuxième bassin du lac. En venant de la ville de Côme, elle est à droite, dans le village nommé Blevio, à une demi-heure de la petite ville de Ferne. Ce bassin a une forme gracieuse, les montagnes qui l'entourent ont des ondulations bizarres, rien de carré ou de pointu. Les hauteurs s'arrondissent mollement, les villas, les clochers et les petits villages que j'ai sous les yeux semblent y avoir été jetés au hasard. Il y en a assez pour donner de la vie à ce paysage. Quel ciel, quel bleu, c'est splendide, et les nuits donc, qu'elles sont belles, celles sans clair de lune, elles sont toutes mystérieuses. Les étoiles se mirent coquettement dans cette eau pure et limpide. Les "lumeillis", ces mouches phosphorescentes, voltigent par millions sur les pelouses et parmi les arbres. On dirait des feux follets [qui] dansent des rondes interminables, accompagnées par le chant du rossignol, chant qui se répète en écho. Non, celui qui n'a pas vu de telles nuits ne peut s'en faire une idée. Et le matin, lorsque le soleil se lève, quel nouvel enchantement. Comme il attire à lui ces vapeurs légères qui semblent des nuages sortant de la montagne, berçant mollement des nymphes fantastiques qui s'éveillent pour monter vers cet astre auquel rien ne peut résister. Alors commence la vie, les barques avec leurs grandes voiles glissent, doucement poussées vers la ville par une brise appelée la Breva.

Il faut que je détache les yeux de ce magnifique panorama pour les porter sur un buisson, tout près de moi, en face du balcon. Sur l'une des branches est perché un rossignol. Chère petite bête, il est là, plein de confiance, quel chant, quel gosier flexible, quelle pureté. On ne craint pas d'entendre une fausse note ; souvent, j'ai regretté de ne pas avoir été chanteuse plutôt que danseuse. Mais en écoutant la voix pure de ce petit animal, je me disais : il faut être bien hardi pour oser lutter avec cette perfection de la nature. On a souvent comparé nos grandes cantatrices au rossignol, mais on n'a jamais dit qu'elles l'eussent surpassé. Décidément, j'ai mieux fait d'être danseuse !

Je ne veux pas dépeindre notre beau lac dans un jour d'orage, si imposant et effrayant. Il faudrait, pour en décrire toutes les merveilles, une autre plume que la mienne, aussi en resterai-je là. Je ne suis pas écrivain, et n'ai nulle prétention au bel esprit. On prétend même qu'il y a un proverbe qui dit "bête comme un danseur". Du reste, je ne destine pas ces pages à la publicité, et mes enfants en les lisant ne trouveront que le récit de ma vie d'artiste.

Comme je viens de parler d'orage, il faut, pendant que j'y pense, que je vous raconte ce qui m'a été dit hier par un batelier. J'avais fait venir une barque pour me conduire en ville. Le batelier, un gros bonhomme un vrai Roger-Bontemps [i.e. un homme jovial], et fort bavard, comme le sont presque tous les bateliers du lac, profitant de l'ignorance des étrangers sur la vie privée des riverains pour leur conter des histoires sur chaque villa devant laquelle on passe. Histoires inventées, un peu corrigées, mais très augmentées. Enfin, d'ordinaire les conteurs mentent à qui-mieux-mieux. Revenons au mien, qui se nomme Checo. Il me parla d'un courage qu'il a montré un jour de tempête. Il faut dire que lorsque notre lac s'amuse à faire le méchant, il n'est pas facile de lutter avec lui, et plus d'un, hélas, y a succombé. Checo donc, me contait ses prouesses. "Ce jour, me dit-il, le temps était affreux, la pluie tombait à torrents, le vent soufflait de toutes parts, les éclairs se succédaient d'une façon effrayante, le tonnerre grondait et semblait ne pas s'arrêter tellement les échos se répétaient. J'étais au milieu du lac avec deux hommes, un de soixante ans placé au centre du bateau, avec une rame, l'autre, un jeune homme, placé à la pointe, également avec une rame. Moi j'étais au gouvernail. Le vieux s'arrêtait à chaque éclair pour faire un signe de croix, ce qui rendait la navigation difficile et très dangereuse. Je jurais après lui, il répondait par des prières et demandait à Dieu de nous venir en aide. Je lui disais : crois-tu que le Bon Dieu va descendre et se mettre à ramer à ta place ? Ni les pleurs, ni les craintes feront qu'il nous aidera. Il a fait de nous des hommes, c'est à nous de lutter avec sagesse et prudence. Certainement, il ne nous abandonnera pas. Comme j'achevais ces paroles, la foudre tomba dans l'eau à très petite distance de notre barque. J'avoue que c'était terrifiant. Le pauvre vieux avait totalement perdu la tête. Il avait lâché sa rame, était tombé à genoux et, se croyant à sa dernière heure, il se mit à faire tout haut la confession de tous ses péchés. Il en avait long, et certains faisaient rire le jeune homme placé à l'avant. Moi, pour mon compte, je jurais tout le temps afin que le plus jeune au moins me donnât un peu d'aide. Enfin, après bien de la peine, nous pûmes aborder. Une fois en sûreté, le vieux se mit à courir ; il avait honte de s'être confessé trop sincèrement. J'ai été longtemps sans le revoir, et j'ai toujours envie, lorsque je le rencontre, de lui rire au nez".

Il est fâcheux que je n'ai pu raconter cela dans le patois comasque. Ils ont certaines tournures de phrases qui ne manquent pas d'esprit. On ne peut pas toujours les traduire sans choquer un peu, car ils ont l'habitude d'appeler toutes les choses par leur nom. Tant pis pour les oreilles chastes, eux n'y mettent aucune malice.


Souvenir
Gants mis le 8 avril 1835 par Mlle Taglioni pour danser le menuet avec M. Vestris
Donnés par elle à son ami Hippolyte Meynadier le 25 avril 1835
(© Nederlands Muziek Instituut)

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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