La Danse Corps et Graphies - Mémoires - Marie Taglioni -…ème "livrée"

Feuillets de souvenirs, feuilles et programmes de scènes, de coulisses et du temps fané, derrière le rideau fermé sur la gloire, après le ballet… Marie Taglioni dans ces notes chorégraphie le bal et autour d'elle, danser, aux tours d'ailes romantiques, [la] Sylphide.
Des Mémoires de la ballerine, en livret épars, quelques "livrées" au chapitres des ans.

Lorsqu'un "jeté" de souvenirs est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [la] danse" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil du "temps". Le "Table[au] des mémoires" se dessine par touches…

Mémoires
Marie Taglioni
Manuscrit autographe, Bibliothèque-Musée de L'Opéra de Paris

Table[aux] des Mémoires

Marseille, 1829

Au mois d'octobre 1829 j'arrivais dans cette ville avec mon père et ma mère. Nous venions de Bordeaux, où j'avais donné des représentations. Nous descendons dans un des grands hôtels de la ville, dont je ne me rappelle pas le nom. Il avait vue d'un côté sur le port et de l'autre sur une place ou une large rue ; en face se trouvait un café où les élégants venaient le matin se faire brosser et décrotter.

A peine installés, nous voyons arriver un homme portant sur la tête un grand panier rempli de paquets. Mon père lui dit : "Vous devez, mon brave homme, vous être trompé de porte. Nous arrivons à l'instant, et par conséquent nous n'avons pas encore pu faire d'emplettes". Cet homme répond : "Etes-vous Monsieur Taglioni ? - Oui. - Hé bien ! Ce que j'apporte est bien pour vous". C'étaient des souvenirs de bienvenue que nous offrait un certain Marquis de Barbantane [Barbentane], dont nous avions fait la connaissance à Paris.

Il envoyait à ma mère un plateau contenant un verre d'eau, à mon père un grand encrier en bronze et à moi une pendule représentant une nymphe quelconque avec une écharpe en auréole au-dessus de la tête, le tout en bronze doré. Je ne trouvais pas ces cadeaux commodes à transporter ; j'en fis l'observation au Marquis, qui eût la galanterie de faire transporter le tout à Paris. Le marquis de Barbantane était un peu original, il aimait infiniment les artistes. Je crois que cette passion lui coûtait cher ; à Paris, il était fort recherché par les petites dames de l'Opéra, ce qui le flattait extrêmement. Ses manières n'étaient pas tout à fait celles d'un gentilhomme. J'aurais pourtant mauvaise grâce à trop le critiquer, il a toujours été fort aimable envers moi. Il venait quelque fois nous voir à Paris, et comme il me trouvait occupée à un travail des mains, il ne manquait pas en sortant d'aller acheter une table à ouvrage. J'en ai ainsi au moins trois ou quatre. Il était très glorieux de penser que j'étais engagée à donner quelques représentations dans sa ville natale.

Nous avons reçu de lui une lettre pendant notre séjour à Bordeaux, dans laquelle il disait à mon père : "Marseille est digne de recevoir Mademoiselle Taglioni, car les dames portent des robes à volants comme celles de Paris, et votre incomparable fille est attendue avec la plus vive impatience, nous nous faisons tous une fête de la claquer". Le dernier mot dépeint mieux l'homme que tout ce que je pourrais en dire, il m'a donné de très belles fêtes durant mon séjour à Marseille. Je n'étais pas gaie en arrivant, mon amie Clothilde Courtin avait du s'embarquer pour l'Italie la veille. Elle se rendait à Naples avec son père et sa mère. Clothilde avait une très belle voix ; elle avait eu à Paris des leçons de chant du célèbre Banderoli et aussi de Bordogni.

Tous deux assuraient qu'elle était promise à une brillante carrière, avec cela belle de taille et de physionomie. Madame Fédor Mainvielle, célèbre chanteuse, amie intime de la famille Courtin, habitait Naples à cette époque. Elle avait engagé les parents à lui amener leur fille, afin de la prendre sous ses auspices et la diriger dans ses débuts sur la scène italienne.

J'arrivais donc à Marseille un jour trop tard. Clothilde était ma seule amie, nous étions à peu près du même âge. Je ne pouvais me consoler de n'avoir pu l'embrasser encore une fois. Comme nous en causions en déjeunant, la porte du salon s'ouvre et nous voyons entrer Monsieur Courtin. Je m'élançai vers lui : "Comment, vous n'êtes pas parti, Madame Courtin serait-elle malade ?". Demande toute naturelle, car cette dame était sujette à de grands maux de tête (la pauvre femme est morte folle). "Non, nous dit Monsieur Courtin, ma femme se porte bien, c'est Clothilde qui est bien malade". Vite, je me rends près d'elle. Pauvre chère amie, qu'elle fut heureuse de me voir ! Je la trouvais bien mal, dévorée par la fièvre. La bouche était noire et sèche, elle avait une fièvre putride et maligne. Elle me tenait les mains et ne me quittait pas des yeux. Je restai là une partie de la journée. Vers le soir, il me fallu la quitter pour aller au théâtre. Le directeur tenait à me montrer sa loge. Je promis de revenir le lendemain, aussitôt après la répétition, car à peine arrivée il fallait commencer le service du théâtre.

Le lendemain je dis à ma mère : "Je suis très tourmentée au sujet de Clothilde, j'ai fais un rêve très pénible, nous ne reviendrons pas à l'hôtel après la répétition, nous irons directement chez elle, il me tarde de la voir. - Hé bien ! répondit ma mère, je vais te faire de la peine, mais tu ne pourras pas y aller ; la maladie est devenue contagieuse. - Tu te trompes, dis-je, Clothilde est morte !". Ma mère voulait m'assurer que je m'inquiétais à tort. "Non, non, je suis sûre qu'elle est morte, je sais, car voici mon rêve : j'ai vu tout à coup la porte de ma chambre s'ouvrir, et Clothilde m'est apparue toute vêtue de blanc et sur la tête une couronne de roses blanches. Elle s'est approchée de mon lit, m'a embrassée et m'a dit Adieu Marie. Je me suis éveillée en sursaut, et j'ai entendu sonner trois heures. C'était l'heure où cet ange s'est envolé au ciel !"

Cette perte m'a été bien cruelle et je n'ai jamais depuis eu d'autre amie.

Mon succès à Marseille a été très grand, j'y ai donné huit représentations. La première a eu lieu le 29 octobre et la dernière le 17 novembre. J'ai dansé alternativement dans Les Ballets de Pâris [sic] et Galathée, Télémaque, Psyché, Les Jeux de Pâris, le Pas du Châle, le Menuet et la Gavotte, et la Tyrolienne dans Guillaume Tell. Je me souviens qu'au troisième acte de cet opéra, le fond du théâtre représentait un lac, et entre les bandes formant cette eau, une foule de personnes n'ayant pas trouvé de place dans la salle avait envahi la scène, ce qui faisait que j'avais du public devant et derrière moi. Chaque soir, j'étais redemandée à plusieurs reprises par le public, et durant ces représentations on m'a jeté quantité de fleurs et de couronnes. Comme je finissais mes représentations, le directeur du théâtre d'Avignon vint me prier de vouloir bien en passant donner une représentation dans cette ville, représentation qu'on préparait pour son Altesse Royale la Duchesse de Berry.

Je consentis, mais nous ne pûmes nous entendre sur le prix. Je lui demandais huit cent francs, somme que je recevais à Marseille. Cette demande l'avait déconcerté. Il me fit l'aveu qu'il était au moment de faire banqueroute, et qu'il espérait que mon nom lui procurerait une bonne recette avec laquelle il comptait payer les malheureux artistes qu'il avait engagés et auxquels il devait beaucoup d'argent. Voyant sa détresse, je lui dis que je danserais gratis. Seulement, comme je voulais danser le Pas du Châle, il me fallait un danseur et l'engageais à faire venir celui de Marseille, dont je savais que les prétentions n'étaient pas grandes.

Nous partons tout de suite pour Avignon, devant y danser le 19 novembre. J'étais très souffrante, la perte de Clothilde m'avait beaucoup affectée. Avec cela, mes parents ne me permirent pas de porter son deuil. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce refus, d'autant plus que nous étions très liés avec les Courtin et que mes parents aimaient infiniment leur fille. Arrivés à Avignon par un froid exceptionnel, je dus me mettre au lit. J'avais un peu de fièvre. Mon père se rendit au théâtre pour savoir dans quelles pièces je devais danser, et aussi pour faire répéter à l'orchestre la musique de mon pas. Mais quelle ne fut pas sa surprise en apprenant qu'il n'y avait pas d'orchestre et pas un seul musicien. Alors, mon père dit au directeur : "Vous comprenez que ce n'est pas la peine que nous restions à Avignon, ma fille ne peut pas danser sans accompagnement d'orchestre". Le directeur se mit à courir la ville pour trouver des musiciens. Enfin, il put dénicher un professeur de piano. On peut s'imaginer l'effet que produisait ce malheureux piano, avec un artiste n'étant pas de toute première force. Mon père fut obligé pendant la représentation de rester auprès de lui afin de lui battre la mesure. Le jeune danseur (M. Charles) descendit dans notre hôtel. On lui avait donné une chambre sans feu. Le matin, il ne put se servir de l'eau, elle était gelée, et lui, le pauvre garçon, était violet lorsqu'il vint chez mon père, qui alors fit mettre pour lui un second lit dans la chambre.

Le soir de la représentation je me rendis au théâtre, on me mit dans une espèce de grange ou de hangar avec un plancher en terre battue, et le plus beau était que le jeune homme devait s'habiller là, avec moi. Mon père et le danseur se mirent à la recherche de planches pour mettre sous mes pieds, et un paravent derrière lequel je pus m'habiller. Celui qu'ils purent trouver était si bas que le danseur devait se tenir courbé pour ne pas me voir. Ma mère, naturellement, m'habilla, et mon père fut obligé d'habiller le danseur, car il n'y avait personne dans ce malheureux théâtre pour remplir ce service. Du reste, nous prenions tout cela fort gaîment, nous ne faisions que rire, et moi, criant à chaque instant : "Monsieur Charles, ne me regardez pas", et lui de son côté : "Mademoiselle Taglioni, je vous supplie de ne pas regarder par dessus le paravent".

Enfin, nous avons dansé devant son Altesse Royale, au son du fameux piano. J'avais beaucoup de mal à garder mon sérieux. La Duchesse de Berry s'en amusait infiniment. Malgré tout, j'eus un très beau succès, mais il était temps que cela finit. Je n'en pouvais plus de fièvre, et certainement, si ce n'eut pas été une représentation pour aider ce pauvre directeur, je n'aurais pas dansé.

Le lendemain, je reçus la visite d'un chambellan de son Altesse Royale. Il m'apportait de sa part la somme de deux cent francs. J'avoue que je fus humiliée de ce cadeau d'argent, et je ne pus m’empêcher de dire au chambellan : "Si son Altesse Royale m'avait envoyé l'écharpe de tulle-illusion qu'elle portait hier soir au cou, c'eut été pour moi un précieux souvenir", et je le priai de vouloir bien remettre ces deux cent francs au jeune danseur qui m'avait accompagnée, et qui se trouvait justement là. Que pour moi, il me suffisait d'avoir eu l'honneur de danser devant son Altesse Royale Madame la Duchesse de Berry.

Le Marquis de Barbantane, qui à ce qu'il parait était une autorité à Avignon, vint au nom de la Ville me remercier. On regrettait beaucoup, dit-il, de ne pouvoir m'offrir un produit de la ville, étoffe de soie, mais qu'on avait été obligé de présenter à son Altesse Royale ce qu'on avait de mieux. La Ville m'offrait alors une coupe en vermeil surmontée d'un papillon.

Le lendemain, nous nous sommes mis en route pour Paris. J'étais très malade, la fièvre avait beaucoup augmenté, au point que je battais (comme on dit) la campagne. Nous nous arrêtions toutes les nuits pour me reposer, et je me rappelle avoir perdu une très belle boucle en or dans un des hôtels où nous avons couché. Il tardait à mes parents d'arriver à Paris, ils étaient très anxieux sur ma santé, surtout après la perte que nous venions de faire de mon amie. Ce ne fut que deux mois après mon retour que je pus reprendre mon service à l'Opéra.


Théâtre
Le Grand Théâtre [Opéra] de Marseille, par Lécuyer - 1813

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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