La Danse Corps et Graphies - Mémoires - Marie Taglioni -…ème "livrée"

Feuillets de souvenirs, feuilles et programmes de scènes, de coulisses et du temps fané, derrière le rideau fermé sur la gloire, après le ballet… Marie Taglioni dans ces notes chorégraphie le bal et autour d'elle, danser, aux tours d'ailes romantiques, [la] Sylphide.
Des Mémoires de la ballerine, en livret épars, quelques "livrées" au chapitres des ans.

Lorsqu'un "jeté" de souvenirs est ajouté, il prend sa place dans le cours "de [la] danse" ; les pages ne se suivent pas toujours au fil du "temps". Le "Table[au] des mémoires" se dessine par touches…

Mémoires
Marie Taglioni
Manuscrit autographe, Bibliothèque-Musée de L'Opéra de Paris

Table[aux] des Mémoires

Paris, 1827

Mon père, ma mère, mon frère et moi avons quitté Munich à sept heures du matin le 15 avril 1827 pour nous rendre à Paris où, je devais ainsi que mon frère paraître pour la première fois sur la scène de l'Académie Royale de Musique.

Notre voyage avait été bon jusqu'à Longjumeau, où nous comptions passer la nuit ; on nous servit à souper, et nous étions tous fort heureux quand tout-à-coup, mon frère fut pris d'un étouffement. Il avait, en mangeant du poulet, avalé quelque chose qui restait dans le larynx, il souffrait beaucoup, nous ne savions que faire, on lui donna force mie de pain, rien n’y faisait, on appela un médecin mais rien ne pouvait soulager le pauvre patient, nous craignions qu’il n’eut avalé un petit os. Enfin, mon père donna l’ordre de faire venir des chevaux de poste, car il pensait qu’il était plus sage de partir tout de suite pour Paris, où nous arrivâmes le lendemain matin et descendîmes dans un hôtel de la rue Montmartre, en face de la demeure de Monsieur Coulon, professeur de danse de mon père, et c’est lui qui m’avait donné mes premières leçons. A notre prière, Monsieur Coulon envoya son médecin, qui après avoir examiné l’état du malade dit «Avant de rien commencer d’un peu de sérieux, faites lui faire une bonne panade bien épaisse (soupe qui se fait d’eau, pain et beurre) et qu’il m’avale cela gloutonnement». La cuisinière de Monsieur Coulon prépara une excellente soupe qui fit merveille, car tout à coup mon frère se senti soulagé, il était guéri, non pas car il s’en ressentit presque un an, jusqu’au moment où il put digérer ce corps étranger, mais ces indispositions ne l’empêchaient pas de continuer ses études, et il put débuter avec moi.

Chaque matin nous nous rendions à la classe de Monsieur Coulon, pour y faire nos études avec les élèves, qui tous étaient fort curieux de voir quel talent j’avais pu acquérir depuis mon départ de Paris ; on avait beaucoup parlé de mes succès en Allemagne, mais les Allemands étaient-ils des juges compétents ? Certainement non, se disaient-ils ; mes succès ne pouvaient donc venir que de grandes protections. Mon travail à la classe était certainement très correct, mais ce n’était pas là qu’on pouvait me juger. Lorsque je fus bien remise des fatigues du voyage, mon père dit à Monsieur Coulon qu’il aimerait à avoir son avis sur le pas par lequel il désirait me faire débuter ; jour fut pris où nous étions sûrs d’être seuls. Après examen, Monsieur Coulon nous dit : «Si une seule des danseuses de l’Opéra vous voit danser ce pas, vous pouvez être certains de ne jamais débuter à ce théâtre. Comment s’y prendre alors ? Il faudra pourtant faire une répétition avec l’orchestre ; oui, mais je vous conseille d’y aller en habit de ville et indiquer simplement la mesure à l’orchestre, puis vous prierez le chef Monsieur Valentino de venir la veille de votre début ; alors vous danserez devant lui et comme c’est un homme de haute intelligence, il saisira tout de suite la mesure qui vous convient». Nous suivîmes ce conseil et bien nous en prit.

Les danseuses avec lesquelles j’avais commencé mes premières études m’offrirent leurs services, l’une son coiffeur «Merci, vous êtes bien bonne, je me coiffe moi-même», l’autre sa tailleuse «mille fois merci, c’est ma mère qui s’en occupe et dirige la femme de chambre». Vous comprenez qu’une danseuse qui arrive d’Allemagne, qui se coiffe elle-même et dont la mère dirige la toilette ne peut être que du dernier ridicule, et l’on se promettait de bien rire à mes dépens, d’autant plus que le pas, répété en habit de ville, avait paru d’une longueur démesurée.

Nous fûmes présentés au vicomte Sosthène de la Rochefoucault qui, à cette époque, était intendant des théâtres royaux ; tout à fait grand seigneur, il fut pour nous plein de bienveillance, et dit à mon père qu’il désirait de voir cette merveille dont lui avait tant parlé son ami le baron Laflêche au retour de son voyage à Stuttgart. Il nous présenta un de ses secrétaires, le baron Meynadier, qu’il mit à nos ordres, lorsque nous voudrions aller à l’Opéra voir les premières danseuses de paris. J’acceptais avec empressement, Monsieur Meynadier nous apporta d’excellents fauteuils du premier rang de l’amphithéâtre, d’où l’on peut bien juger la danse. Le baron Meynadier s’était réservé une place auprès de moi, curieux de connaître mon opinion sur les artistes du ballet. Je me gardai bien de la lui donner ; à chaque danseuse qui paraissait, il me demandait si c’était là mon genre de danse, et à chaque fois, de ma part, une réponse négative. Il ne s’agissait il est vrai que des danseuses du deuxième rang, alors il voulut bien monter plus haut, et passa en revue Mesdames Anatole, Montessu, Julia de Varenne etc. etc., et moi toujours de répondre : «Non Monsieur, ce n’est pas mon genre». Alors paru mademoiselle Noblet, sur celle-ci il n’osa pas me questionner : elle était la première, je ne pouvais sans doute pas m’en approcher. Le baron Meynadier, sur la demande du baron Laflêche, avait fait les souliers qui m’ont été envoyés à Stuttgart. Monsieur Meynadier demanda à Mademoiselle Noblet l’adresse du cordonnier et fut assez maladroit de lui dire «c’est pour une jeune danseuse qu’on dit sans égale et qui a le plus ravissant pied», éloge qui déplut naturellement à cette artiste.

Le 23 juillet 1827 je fis mon premier début avec mon frère dans un ballet assez mauvais intitulé Le Sicilien (par Monsieur Anatole). J’y dansais un pas sur un solo de violon de Meyzeder, exécuté par Monsieur Baillot, premier violon à l’Opéra. Je me rendis au théâtre avec ma mère, mon père devait nous rejoindre après avoir fait sa toilette. Pendant qu’il se rasait arriva le baron Meynadier, qui lui dit : «comment pouvez-vous faire la barbe avec la pensée que votre fille va paraître pour la première fois sur le plus grand théâtre du Monde, et vous êtes là, de sang-froid, non vraiment, je ne vous comprends pas. - Mais c’est vous, cher baron, que je ne comprends pas. Pourquoi voulez-vous que je m’agite, puis-je changer ce qui doit arriver ce soir ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, attendons la décision du public, et après, nous verrons s’il est nécessaire de s’agiter. – C’est égal, vous me direz ce que vous voudrez, je ne vous comprends pas, quant à moi je suis sur des charbons ardents». Il faut dire que le pauvre diable, qui ne m’avait jamais vue danser, m’avait vantée outre mesure aux abonnés de l’orchestre et craignait d’être leur risée.

Mon père avait loué une loge offerte à Monsieur Coulon, en y réservant une place pour ma mère, qui d‘habitude ne quittait jamais les coulisses tant que j’avais à y faire ; mais ce soir-là, mon père resta près de moi et voulut que ma mère fut dans la salle. A son arrivée dans la loge, une dame lui dit : «Comment vous avez le courage d’assister aux débuts de votre fille ? Oh, répondit ma mère, je ne suis pas connue et placée derrière vous, personne ne me verra». Lors de mon apparition sur la scène, il y eût dans toute la salle un murmure flatteur ; alors ma mère s’enhardit et prit place sur le devant de la loge. Cette dame la regarda d’un air effaré, mais ma mère se mit à rire et lui dit : «du moment que le public est si bienveillant rien qu’à l’apparition de ma fille, je n’ai pas à craindre pour son talent».

Pauvre mère, elle était si fière de moi. Merci à Dieu de lui avoir permis d’assister à ce triomphe, car mon succès a été immense. Lorsque je fus revenue dans ma loge (chambre de toilette), plusieurs personnes demandèrent à mon père la faveur de m’être présentées, entre autres Monsieur Thière, qui me fit les plus gracieux compliments et dit : «Mon cher professeur, vous devez être bien fier d’avoir formé une telle perfection, mais la grâce, c’est bien à elle seule qu’elle la doit». Ma mère nous avait rejoints, et se tournant alors vers Monsieur Thière, lui dit : «Et moi Monsieur, croyez-vous que je ne compte pas pour quelque chose dans son talent ?», et Monsieur Thière fit un profond salut approbateur.

[Le 27 juillet], je fis mon deuxième début par le même pas intercalé dans le ballet de Cendrillon, ballet composé par Monsieur Albert. Mon père avait consenti à mes débuts à l’Opéra à la seule condition que je ne danserais que les pas composés par lui ; il savait que c’était le moyen de me montre au public dans tout mon talent, c’était en même temps un genre nouveau et une nouvelle école, ce qui éveilla la jalousie des danseuses de l’Opéra. Elles comprirent que j’allais leur faire le plus grand tort, aussi commencèrent-elles à dire : «Certainement ce n’est pas mal, mais ce n’est pas la vraie danse». Les professeurs, de leur côté, parcouraient le foyer du public en disant : «C’est une danseuse sans avenir, elle n’a pas d’école», et les abonnés de leur répondre : «Vous feriez mieux de ne pas enseigner l’école à vos élèves».

Enfin, Monsieur Lubbert, alors directeur, poussé à bout par les artistes, fit venir mon père et lui dit : «Monsieur Taglioni, nous admirons tous infiniment le talent de votre fille, mais ce genre nouveau n’est pas très bien compris. – Pardon, reprit mon père, ce sont les artistes qui prétendent cela. Je ne m’en étonne pas, je vous assure qu’ils comprennent parfaitement et vous allez me trouver très orgueilleux ; eh bien Monsieur, ils n’arriveront jamais à la hauteur du talent de ma fille. Maintenant, parlez-moi, je vous écoute. – Monsieur, pour permettre à Mademoiselle Taglioni de continuer ses débuts, il faut qu’elle se montre dans un des pas classiques de l’Opéra. – Très bien Monsieur, je ne m’y oppose pas, mais si Mademoiselle Taglioni doit remplir une pareille corvée pour satisfaire à l’exigence des artistes, j’exige, moi, que dans la même représentation elle finisse par un de ses pas à elle. – Bien, dit le Directeur, alors cette soirée comptera pour deux débuts. – Pour quatre, si vous voulez, répondit mon père ; puis-je savoir par quel pas on veut juger le talent de Mademoiselle Taglioni ? – Dans celui de l’opéra de La Vestale, nommé Le Prix de La Danse. – Très bien Monsieur, j’accepte.

Le lendemain nous vîmes sur l’affiche annoncé l’opéra de La Vestale. Mon nom n’y était pas, mon père se rendit tout de suite chez Monsieur Lubbert et lui dit : «Comment Monsieur vous donnez demain la Vestale sans ma fille ? Mais, répondit le Directeur, il faut bien laisser le temps à Mademoiselle Taglioni le temps d’apprendre ce pas. – Pardon Monsieur, le pas du Prix de la danse est l’A, B, C, D de la danse, et je pense que vous voudrez bien accorder à ma fille de savoir son alphabet». Les danseuses furent très déconcertées, Madame Anatole surtout, danseuse sérieuse de l’Opéra, voulant paraître avant moi dans ce pas, pensant qu’après elle, je n’oserais pas m’y monter ; le spectacle fut changé et on annonça pour le 1er août l’opéra la Vestale de Spontini. J’avais pour partenaire un jeune débutant du nom de Pillain, dont on n’a jamais entendu parler depuis cette époque ; bien en prit aux artistes, d’avoir voulu que je dansasse [sic] le pas du Prix de la danse, pas du reste fort difficile et fort ennuyeux. Cependant, je fus couverte d’applaudissements, surtout dans la marche finale où la danseuse doit reparaître pour recevoir une couronne ; puis je dansai avec mon frère dans le ballet de Mars et Vénus, un pas qui produisait un très grand effet.

Les artistes eurent assez de cette épreuve. A propos de cette représentation de l’opéra de La Vestale, il est arrivé une chose qui, je veux l’espérer, est sans nul fondement. Le lendemain j’étais sortie avec mon père, lorsqu’un Monsieur d’un certain âge, aux manières distinguées, s’approcha de nous et en nous saluant dit : «Pardon Monsieur, n’êtes vous pas Monsieur Taglioni, et c’est Mademoiselle Taglioni que j’ai l’honneur de saluer ? – Oui Monsieur, répondit mon père. – Eh bien, continua cet étranger, j’étais hier au soir à l’Opéra, j’y suis abonné et certainement je ne manquerai pas à une seule des représentations. Ma place est à l’avant-scène, je me trouve donc aussi près du théâtre que possible et puis distinguer les moindres objets et vous affirmer qu’on avait jeté hier sur la scène des petites boules de savon, et dans la danse qui a précédé l’entrée de Mademoiselle votre fille, trois figurantes sont tombées». C’était réel car une d’elles me dit au moment de mon entrée : «prenez garde Mademoiselle, je ne sais pas ce qu’il y a sur le plancher, mais il est très glissant». J’assurai à ce Monsieur que je ne m’étais aperçue de rien, mais il soutint ce qu’il avait avancé. Il était vraiment affreux de croire à une méchanceté pareille, j’aurais pu me donner une entorse, même me casser la jambe. Le bonheur a voulu le contraire, je ne suis pas tombée, mon succès a été immense, néanmoins ce Monsieur est resté convaincu du fait.

[Le 6 août], j’ai dansé dans l’opéra de Fernand Cortez un pas de châle avec mon frère. Il y avait déjà dans cet opéra un pas de ce genre, que dansait Madame Anatole avec le fils de Monsieur Coulon. Ce dernier avait dit à madame Anatole : «Nous ferions bien de ne pas danser notre pas». Il m’avait vue répéter le mien et savait que le leur n’aurait aucun succès ; Madame Anatole ne voulut pas céder, tout ce qu’il put obtenir, ce fut qu’ils le danseraient avant moi, et tant mieux, car ils dansaient avec une espèce d’écharpe, qu’ils tortillaient et détortillaient, tandis qu’avec notre châle, nous formions des tableaux pleins de grâce ; on n’avait jamais vu cela, aussi eûmes-nous un très grand succès.

Je redansais le pas du châle le 8 août à l’opéra Les Bayadères, notre succès fut alors immense.

Le 10 août, sixième et dernier début, je dansai un pas dans le ballet Le Carnaval de Venise. Au moment où j’allais quitter la scène on me jeta une couronne de roses blanches, que je ne vis pas ; toutes les danseuses qui passaient près de moi affectaient de ne pas voir et cherchaient à la fouler aux pieds. Il faut savoir qu’à cette époque (ce qui est bien changé depuis) on ne pouvait pas reparaître pour remercier le public, mais le public me dédommageait bien, après mon départ de la scène, par huit ou dix salves d’applaudissements, ce qui indisposait beaucoup les artistes contre moi ; leur position devenait assez désagréable, car ils ne pouvaient commencer. Tous les journaux de cette époque ont été des plus flatteurs (voir mon recueil de journaux de l’an 1827). Ce petit livre m’a été offert par notre vieil ami le comte de Mondreville (dont j’ai parlé et dont je parlerai sans doute encore). Il avait réuni dans ce volume tous les articles qui avaient fait mention de mes débuts. J’ai trouvé cette idée très ingénieuse, aussi à partir de ce moment ai-je toujours continué. La couronne en question (alors contre l’usage à l’Opéra) a fait faire bien des commérages. On a prétendu qu’elle venait de mon père ; bien plus tard j’ai su que c’était Monsieur Duponchel. Je ne le connaissais pas alors, pauvre Duponchel, nous n’avons pas été toujours bien amis ensemble, j’en parlerai en temps et lieu.

Raconterai-je tous nos ennuis pendant ce court séjour à Paris, au sujet de mon engagement, non certes, toutes ces petites intrigues sont sans intérêt ; j’ai bien cru qu’il ne se ferait pas. Monsieur Lubbert était dominé par certaines influences aux petits pieds, de son côté le vicomte Sosthène de la Rochefoucault était très ennuyé. Plaintes des artistes, réclamations des abonnés pour qu’on m’engageât, ce sont ces derniers qui l’emportent.

Nous quittâmes Paris le 16 août pour aller à Karlsruhe, où je devais donner trois représentations et de là me rendre à Stuttgart pour y remplir un dernier engagement.

Après, revenir à Paris où l’engagement que j’y avais contracté commençait le 1er avril 1828. J’avais comme appointements fixes dix mille Francs par an et trente Francs pour chaque représentation à laquelle je prenais part (cela s’appelle des feux).

Nous n’avions pas pu faire engager mon frère, on craignait de me voir danser de préférence avec lui, ce fut du reste fort heureux, car lorsque son talent fut mieux formé, mon père l’a fait engager à Berlin ; il n’a jamais quitté cette ville, s’y est créé une belle carrière [et] possède une très belle position, qu’il ne se serait jamais faite en restant à Paris.


In Zéphire et Flore
Marie Taglioni, Flore in Zéphire et Flore, ballet de Charles Didelot - [1831]
Lithographie par Chalon et Lane, Publiée par J. Dickinson

Scène des Fleurs
Marie Taglioni in la "Scène des Fleurs", par Janet Lange - 1827

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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