La Danse Corps et Graphies - Carlotta Grisi, par Serge Lifar - III.

IV

AYANT renoncé, dès l’âge de trente-quatre ans, à la carrière artistique, Carlotta Grisi se retire dans sa villa de Saint-Jean dont Judith Gautier, sa nièce, a écrit :
"De l’autre côté du Rhône, qui longeait la propriété dans une course folle de torrent, le mont Salève et les dentelures des Alpes formaient le fond du paysage ; plus loin, le parc s’achevait en un promontoire, qui dominait un tableau magnifique : la jonction du Rhône et de l’Arve. On voyait les deux fleuves accourir, par des routes opposées ; l’un, saphir liquide, que l’écume sertissait d’argent ; l’autre, jaune, lourd, opaque. Puis, avec un bruit de canonnade, ils se heurtaient, dans un bouillonnement, et bientôt, se déroulaient sans se confondre, comme un ruban bleu et un ruban d’or, et enfin, disparaissaient, entre de hauts rochers, drapés de verdures croulantes…"

La villa Grisi avait aussi sa terrasse : au-dessus d’une pente verte qui dégringolait vers un frais vallon, elle était plantée de magnifiques marronniers dont la floraison, chaque année, offrait un spectacle incomparable…

La propriété se composait d’un délicieux hôtel Louis XVI, rempli de meubles rares et des souvenirs artistiques de l'étoile et d’un chalet suisse, plus petit et plus intime, où elle habitait généralement avec sa fille. La villa Grisi n’existe malheureusement plus. Elle a été démolie pour faire place à un nouveau quartier de Genève.

Carlotta était devenue une bonne petite bourgeoise qui donnait beaucoup plus l’impression d’une mercière retirée après fortune faite que d’une grande étoile de la danse. Elle s’habillait de simples robes de laine sombre, à peine égayées par un col de dentelle ou par quelque ruban.

Seuls, ses yeux et son teint étaient restés ce qu’ils étaient jadis, si bien qu’il lui arrivait fréquemment d’être suivie dans les rues, malgré ses cheveux gris :
"Ils me croient poudrée" - disait-elle de ses admirateurs.

A soixante ans, elle avait encore gardé sa force, sa souplesse, sa tournure de danseuse et se prétendait capable d’exécuter son saut fameux de La Péri. D’ailleurs, tous les matins, pour se maintenir en forme, elle faisait une marche soit autour de la terrasse de Saint-Jean, soit en ville ; et là, par un restant de coquetterie, elle entrait dans tous les magasins de modes, de couture et de lingerie, pour y faire les achats les plus inutiles et rentrer chez elle avec une multitude de petits paquets. La plupart du temps, elle oubliait de les ouvrir et ils allaient s’entasser pêle-mêle, dans les greniers de la villa.

La souplesse de sa démarche trahissait encore l’étoile de jadis :
"Pour avoir une juste notion de ce qu’une femme peut mettre de grâce et de jeunesse dans sa démarche, écrit Maurice Dreyfous, il faut avoir vu marcher Carlotta. A plus forte raison était-elle inimitable lorsqu’elle dansait.
Je crois être, à l’heure actuelle, l’un des derniers qui puissent se vanter d’avoir vu danser Carlotta Grisi. Je me hâte d’ajouter qu’elle était en robe de ville, en jupe longue et valsait, sans plus de prétention, avec sa propre fille. Du jour où je l’ai vue, j’ai acquis la sensation et le sentiment de n’avoir qu’une seule fois, dans ma vie, vu une femme valser. Je me suis souvent demandé ce que cela pouvait être quand Carlotta, encore toute jeune, dansait dans le ballet de Giselle ou dans celui de La Péri."

Tous ceux qui ont vu Carlotta Grisi, dans sa vieillesse ne l’évoquent pas autrement que penchée sur le canevas d’une broderie. Il était bizarre d’entendre la grande étoile de jadis, qui aurait pu finir ses jours au milieu d’une cour princière, s’écrier tout à coup de sa voix d’italienne, au timbre dramatique :
- "Ah ! Mon Dieu, Ernestine, je n’ai plus de laine verte pour les feuillages !"

Entièrement consacrée à l’éducation de sa fille qu’elle élevait dans les principes les plus stricts, désireuse d’oublier ses triomphes, ses splendeurs et ses "péchés" d’autrefois, Carlotta menait une vie parfaitement heureuse, voyageant, recevant des amis chez elle en été ; le plus assidu de tous était Théophile Gautier qui eut même une fois le privilège rare de valser avec celle qui fut Giselle.

Une fois seulement elle eut l’air de regretter son passé, le jour où Emile Bergerat la conduisit à l’Opéra, celui de Charles Garnier, qu’elle ne connaissait pas encore. Elle vit au plafond du foyer de la danse, une image d’elle, peinte par Gustave Boulanger et assez peu ressemblante. La Grisi leva la tête et regarda. Son compagnon s’était écarté d’elle, la laissant à sa contemplation muette.
- "Allons, fit-elle enfin, j'étais mieux que cela tout de même !"

Elle tremblait un peu et ses yeux s’étaient remplis de larmes. Tant d’années de gloire évoquées brusquement l’avaient trop fortement émue. Depuis ce jour, elle ne voulut plus jamais revenir à l’Opéra.

Entre temps, en 1875, Carlotta Grisi avait marié sa fille Ernestine au peintre Pinchart. Elle devint une merveilleuse grand-mère.

C’est à Saint-Jean qu’elle s’éteignit doucement à l’âge de quatre-vingts ans, le 20 mai 1899, entourée de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants.

Elle fut enterrée près de Genève, le 23 mai.

Sa mort passa tout à fait inaperçue. L’époque utilitariste des années quatre-vingt-dix avait complètement oublié l’une des reines du romantisme.

On ne relève qu’un seul article nécrologique à Carlotta Grisi, dans L’Eclair du 26 juin 1899. Encore est-il consacré bien plus à Théophile Gautier qu’à son inspiratrice :
"J’ai pu causer parfois, seul à seule, sous les marronniers, avec la dame aux yeux de violettes du maître à qui elle avait inspiré un amour tellement profond qu’il domine son œuvre et lui arracha son dernier soupir. Lorsque nous en devisions à voix basse, comme dans une chapelle en ruines, elle se flattait d’en avoir été l’objet, mais s’en étonnait davantage, j’allais écrire qu’elle "n’en revenait pas". Personne n’eut l’âme moins romantique que Giselle, Wili du Hartz rêvée par deux poètes et réalisée par une petite bourgeoise balzacienne de la maison du Chat-qui-Pelote. Ce qui la touchait le plus, c’était le souvenir des ouvrages qu’il avait écrits, non sur elle, mais pour elle et qui lui avaient valu les beaux triomphes de sa carrière si prématurément terminée. Pour le reste, elle n’en gardait que l’émotion coquettement pudique d’un ami trop empressé qui s’était trompé d’autel et avait distraitement porté sur le sien des fleurs destinées à un autre. Elle ne croyait encore qu’à cette méprise. J’ai vu là combien il est sujet à caution l’axiome physiologique qu’aucune femme ne se trompe à l’amour qu’elle inspire, puisque les dernières lettres qu’il traça, d’une main mourante, sont celles qui forment le nom de Carlotta, la dame aux yeux de violettes."

Pas un mot de celle qui fut l’une des plus grandes danseuses de son époque.

Giselle, éternelle, survit à tout tandis que le nom de sa créatrice, dont l’ombre légère flotte encore sur le lac de Genève, n’évoque plus qu’un souvenir imprécis, vide de détails et de signification.

FIN

Pas de Quatre
Planche XIII
Grisi, Taglioni, Grahn, Cerrito, Le Pas de Quatre
Collection de M. Serge Lifar (Cliché Rigal)

Carlotta Grisi et Jules Perrot
Planche XIV
Carlotta Grisi et Jules Perrot, La Polka
Collection de M. Serge Lifar (Cliché Rigal)

Carlotta Grisi
Planche XV
Carlotta Grisi
Collection de M. de Saint- Georges (Cliché Mayer et Pierson)

Carlotta Grisi
Planche XVI
Carlotta Grisi
Collection de M. Serge Lifar (Cliché Rigal)

Lettre
Planche XVII
Lettre de Carlotta Grisi à Théophile Gautier
Collection du Dr P. Théophile Gautier


BIBLIOGRAPHIE

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PÉRIODIQUES

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Le Cabinet de lecture, Paris.
Le Charivari, Paris.
Le Colibri, Paris.
Le Corsaire, Paris.
Les Coulisses, Paris.
Le Courrier des Théâtres, Paris.
L’Entr'acte, Paris.
La France Musicale, Paris.
Le Guide musical, Paris.
Le Journal des artistes, Paris.
Le Journal des Débats, Paris.
Le Journal des Femmes, Paris.
Le Journal de Genève, Genève.
Le Ménestrel, Paris.
Le Monde artiste, Paris.
Le Monde dramatique, Paris.
Le Monde musical, Paris.
Le Moniteur universel, Paris.
Le Moniteur des Théâtres, Paris.
Le Pandore, Paris.
La Presse, Paris.
La Revue dramatique, Paris.
La Revue des Deux-Mondes, Paris.
Revue et gazette musicale de Paris.
La Sylphide, Paris.
Le Tam-tam, Paris.
The Times, Londres.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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