La Danse Corps et Graphies - Carlotta Grisi, par Serge Lifar - II.

II

CARLOTTA Grisi a fait ses débuts à Paris le 28 février 1840, au Théâtre de la Renaissance, dans une pièce intitulée Le Zingaro, paroles de T. Sauvage, musique de Fontana.

Le Théâtre de la Renaissance se trouvait au bord de la faillite ; Arthénor Joly, le directeur crut sauver la situation en annonçant un spectacle qui, par les noms conjugués de Perrot et de sa femme, devait lui rendre l’intérêt du public. On commanda une fable à Sauvage ; elle ne prétendait, d’ailleurs, qu’à servir de prétexte pour faire paraître les deux danseurs, tout en donnant l’occasion, à Carlotta, de faire valoir ses dons de cantatrice.

Le sujet était très compliqué et rocambolesque à souhait - ne faisait-il pas dire à Théophile Gautier : "Comme dans ce théâtre de province où la musique de La Dame Blanche avait été supprimée parce qu’elle nuisait à l’action, on pourrait très bien supprimer le poème du Zingaro comme nuisant à l’action et ne conserver que les divertissements et le ballet." La musique de Fontana était des plus quelconques ; mais par contre les costumes, dessinées par Gavarni, étaient de toute beauté.

Perrot et Carlotta Grisi, qui paraissait sous le nom de madame Perrot, jouaient deux rôles de romanichels. Zingaro-Perrot était un sourd-muet : cela lui permettait de ne paraître qu’en qualité de mime et de danseur ; Gianina-Carlotta avait un rôle dansé, chanté et même parlé (le personnage justifiait un accent italien assez prononcé, dont elle n’a jamais pu se défaire).

Le spectacle eut beaucoup de succès, grâce à Perrot, surtout, Perrot-le-sylphe, l’aérien, le Taglioni mâle, selon l’expression de Théophile Gautier.

Grisi, quoique applaudie, ne remportait pas le triomphe rêvé ; elle ne s’imposait pas encore à l’attention et à la faveur du public et des critiques. L’auteur des Emaux et Camées, arbitre chorégraphique de l’heure, lui reprochait d’avoir "du feu, mais pas assez d’originalité ; elle manque de cachet à elle..."

Les deux danseurs avaient atteint à moitié leur but : Carlotta s’était produite à Paris, il s’agissait maintenant de la faire engager à l’Opéra. Ce n’était pas chose facile, au premier abord, puisque Carlotta ne s’était pas imposée, comme on l’escomptait. Les Perrot font donc appel dès novembre 1840 à toutes leurs relations, à toutes les protégions, entre autres à un personnage d’importance, abonné de l’Opéra particulièrement influent et qui semble s’intéresser beaucoup à la jeune Carlotta (ne va-t-il pas jusqu’à discuter les clauses du contrat en son nom) - le baron de Vidil.

Le directeur de l’Opéra, Léon Pillet, regimbe, bien qu'il ait perdu tout récemment le concours de Fanny Elssler ; Carlotta Grisi ne lui paraît pas être une future grande étoile, il lui préfère Pauline Leroux, sa première danseuse. Louis Perrot, un homonyme du danseur, directeur des Beaux-Arts, doit intervenir personnellement pour lui forcer la main, sous forme d’un ordre et d’une sorte de chantage déguisé :

"Mon cher Maître,
"Je prends la liberté de vous adresser madame Carlotta Grisi dont Mallac vous a déjà parlé. Il vous a dit quelle Influence s’intéressait à ce qu’elle fût engagée par vous. Pour ce qui me concerne, je vous assure qu’elle le mérite et que c’est une charmante danseuse, que son talent et son nom recommandent très bien au public ; et je crois pouvoir vous dire que sous plus d’un rapport vos intérêts s’en trouveront bien.
"Après les recommandations dont je vous parle, la mienne est peu de chose..."

Comme nous le voyons, c’est une erreur qu’ont commise certains historiographes du ballet en affirmant que Perrot fut surpris que Carlotta parût sur l’affiche de Giselle sous son nom de jeune fille ; dès son engagement à l’Opéra et bien qu’elle habitât encore avec Perrot, au 42, rue Richer, il en avait été décidé ainsi.

Léon Pillet, cédant à des instances supérieures, signait, avec Carlotta Grisi, le 10 décembre 1840, un contrat de sujet de la danse, à des conditions relativement peu avantageuses : les appointements s’élevaient à 5.000 francs par an et Grisi ne touchait pas de "feux" (indemnité par spectacle). Ce contrat est peu de chose, si on le compare à ceux qui lui succédèrent : en 1847 Carlotta Grisi avait un traitement de 24.000 francs et 190 francs de feux, avec sept feux assurés par mois.

Si j’insiste sur cette question de contrats, quelque peu fastidieuse c’est que j’y vois un facteur psychologique important de la mobilisation de toutes les énergies dévouées à la cause de Carlotta Grisi, pour le triomphe de Giselle. En particulier, comme je l’ai exprimé déjà, Perrot ne pouvait pas s’en remettre à Coralli, maître de ballet vieillissant, pour la chorégraphie de l’œuvre, car il fallait que Giselle fût un triomphe, il fallait qu’elle fît monter le crédit de Carlotta à l’Opéra et lui valût un contrat nouveau, plus avantageux que le précédent. Et effectivement, avant l’expiration du premier contrat le 6 août 1841, un mois et demi après Giselle, Grisi conclut un contrat de deux ans à titre de première danseuse, ses appointements passent de 5.000 francs à 12.000 francs pour la première année et à 15.000 francs pour la seconde année, avec 43 francs et 72 francs de feux, et sept feux par mois.

Les débuts de Carlotta Grisi, à l’Opéra, eurent lieu le 12 février 1841 dans le pas de deux de La Favorite, réglé pour elle par Perrot. Carlotta avait pour partenaire Lucien Petipa - son partenaire habituel, par la suite -, jeune danseur extrêmement beau, comme en témoignent les gravures de l’époque. Une idylle s’ébaucha bientôt entre les deux artistes, et fit jaser les mauvaises langues, ne disait-on pas que les abonnés, maîtres et seigneurs du foyer de la danse, n’arrivaient pas à aimer Carlotta parce qu’elle leur aurait préféré son partenaire ? La liaison dura fort peu, et l’on se sépara, bons amis comme avant.

Le pas de deux de La Favorite fut diversement accueilli par les critiques. Théophile Gautier, qui venait de faire la connaissance de Carlotta et qui l’aimait déjà écrivait :

"Madame Carlotta Grisi a débuté dans le divertissement de La Favorite. Vous vous rappelez assurément cette charmante femme qui chantait et dansait, il y a deux ans, à la Renaissance, dans Le Zingaro, en compagnie de Perrot l’inimitable. Elle ne chante plus, mais elle danse aujourd’hui merveilleusement. C’est une vigueur, une légèreté, une souplesse et une originalité qui la mettent tout d’abord entre Elssler et Taglioni ; on reconnaît les leçons de Perrot. Le succès est complet, durable. Il y a là beauté, jeunesse, talent, - admirable trinité !"

D’autres critiques, par contre, tels que celui du Charivari, étaient beaucoup moins enthousiastes et constataient seulement que - "Ce n’est pas ce début qui relèvera le ballet si déplorablement décomposé depuis quelque temps."

Mais, le public, lui, appréciait déjà à leur juste valeur les danses de Carlotta Grisi et s’il ne voyait pas encore en elle une remplaçante éventuelle de Marie Taglioni et de Fanny Elssler, il lui faisait un franc succès, autant dans La Favorite, que dans deux autres pas de deux, réglés également par Perrot, et qu’elle dansa un mois plus tard dans La Juive et dans Don Juan.

Le second grand événement de la vie de Carlotta Grisi - le premier étant sa rencontre avec Perrot - se situe au début de 1841 : c’est sa rencontre avec Théophile Gautier.

Nous ne savons pas tout des rapports du poète et de la danseuse. Il y faudrait consacrer, sans nul doute, une étude spéciale et cette étude serait davantage du ressort des historiens littéraires, des biographes qui voudraient approfondir les motifs psychologiques de l’œuvre de Gautier, que du nôtre. Carlotta Grisi n’a-t-elle pas été pendant plus de trente ans l’Égérie du poète ? Son influence sur lui a été beaucoup plus grande que celle que lui-même exerça sur elle.

Théophile Gautier l’a aimée dès le premier jour, d’un amour profond et durable. Ce fut peut-être le plus grand amour de sa vie. Quelques jours avant de mourir, il voulait encore écrire à sa "dame aux yeux de violette", mais la maladie qui devait l’emporter bientôt rendait déjà ses doigts indociles. Il se remet à faire de l’écriture, il prend une feuille de papier, il y esquisse un portrait de Giselle, il y trace d’une main tremblante :

"Je veux me remettre à écrire lisiblement, à peu près dans la grosseur du neuf d’imprimerie." Quelques jours après, il mourait ; sa dernière parole fut le nom de Carlotta, et ce fut aussi le dernier mot qu’il ait écrit.

L’amour de Gautier pour Carlotta Grisi a été un amour pur, dévoué, désintéressé, allant jusqu’à l’abnégation. Que de Strophes magnifiques elle lui a inspirées - Caerulei Oculi, A une jeune Italienne, La Nue, Le Merle, La fleur qui fait le printemps, Dernier vœu et d’autres moins connues.

Je veux citer ici La fleur qui fait le printemps dans son texte initial et manuscrit (le texte publié omet le nom de Carlotta Grisi). Ces vers ont été écrits en 1865 à Saint-Jean, près de Genève, où la danseuse s’était retirée :

Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d’où la vue embrasse
Tant de monts blancs coiffés d'argent

Je pars ; adieu. - Le vrai sourire,
Le vrai bouquet, le vrai printemps,
Ce n’est pas vous, il faut le dire ;
Je n’attendrai pas plus longtemps.

Sous le ciel d’azur ou de brume
Une fleur rare s’ouvre ici,
Qui toujours rayonne et parfume ;
Son nom est : Carlotta Grisi.

C’est à Saint-Jean, également, qu’il a écrit pour elle son roman de Spirite, où dans une évocation magique il ressuscite son image d’autrefois, et nous laisse un portrait immortel de celle qui fut Giselle :

"Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n’avait pas besoin, comme les figures terrestres, de ce contracte pour se modeler, n’étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux, d’une teinte d’auréole, estompaient comme d’une fumée d’or le contour de son front.
Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d’un bleu nocturne, d’une douceur infinie, et rappelant ces places du ciel qu’au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d’une idéale délicatesse ; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d’ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables ; le col, flexible, un peu ployé sous la tête, s’inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure..."

Le poète fut-il payé de retour ? Apparemment non. Et cela pour diverses raisons : la première est que pendant toute sa carrière Carlotta Grisi a eu un amant en titre ou un protecteur, et le partage ne paraît pas avoir été le propre de Gautier. D’autre part, comment le concilier avec la liaison du poète et d’Ernesta Grisi, sœur de la danseuse - ce serait admettre trop de noirceur et trop d’immoralité de part et d’autre que de croire que dès le premier instant et pendant de longues années Gautier eût trompé avec sa propre sœur, celle qui lui donna deux filles. Enfin la passion du poète était trop touchante, trop idéale, trop purement romantique, trop empreinte de souffrance et de mélancolie pour que l’on pût imaginer un amour partagé. Les vers qu’il lui consacre sont autant de soupirs :

Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l’horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.

Oh ! Que de votre lèvre tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans la tombe,
Le cœur tranquille, reposer !

Ou bien ces deux tercets d’un sonnet, peu connu, écrit à Saint-Jean :

A ces astres divers se rattache un destin.
Jupiter est heureux, Mars hargneux et mutin,
Vénus voluptueuse et Saturne morose.

Moi, mon étoile est bleue et luit même en plein jour.
Près d’une oreille sourde à mes soupirs d’amour,
Sur le ciel d’une joue adorablement rose !

Tout ce qui avait trait à Carlotta Grisi, à Giselle, était sacré pour lui. Ne s’attendrissait-il pas devant une affreuse et ridicule Statuette de plâtre, placée sous un cylindre de verre, comme chez les concierges les couronnes de mariée, parce qu’elle était censée représenter Carlotta en costume de danseuse ? - "Regarde, disait-il à Maurice Dreyfous, comme elle était charmante !" Et la réalité de l’affreux bibelot ne troublait aucune des illusions que cette effigie faisait fleurir en son esprit.

Carlotta Grisi, qui, sur la fin de sa vie, consacrait tous ses moments à la tapisserie, lui envoyait régulièrement de Genève divers ouvrages, certains d’une mousse verte et affreuse. Malgré son amour des belles choses, Gautier les disposait consciencieusement dans son salon, au grand désarroi de sa fille Judith qui profitait de ses absences pour les cacher bien vite.

Le fait que Carlotta Grisi ait interdit la publication des lettres que lui a adressées le poète ne peut pas être interprété dans un mauvais sens, si l’on tient compte de la pruderie de la danseuse et du style d'amitié voluptueuse de Gautier, qui lui faisait employer dans ses lettres des termes n’ayant pas leur signification absolue, comme le prouve sa correspondance avec la princesse Mathilde qui n’a certainement jamais été pour lui autre chose qu’une admiratrice et une amie dévouée. Les lettres à Carlotta sont très tendres, mais bien souvent il y rappelle, combien il souffrait lorsque Giselle, indifférente, passait devant lui. Voyant danser mademoiselle Fiocre, à l’Opéra, une autre image l’obsède :

"Ma pensée, avec une mélancolie profonde, écrit-il à Carlotta, se reporta au temps où vous vous élanciez de la chaumière... fraîche comme une fleur, légère comme un papillon, gaie comme la jeunesse et lumineuse comme la gloire... Que je vous aimais alors dans ma timidité et mon silence ! Vous passiez et me jetiez un rapide sourire et je me sentais chanceler d’émotion sur mes jambes ! Vous n’étiez plus là, et moi je me retrouvais après vingt ans à la même place, avec le même amour, et qui sait ? Peut-être plus près de votre cœur qu’en ce beau temps où j’ai été si malheureux !... Je songe aux belles années qui ne sont plus, à tout ce qui est resté de ma vie aux buissons... Hier, je me suis senti à plusieurs reprises venir les larmes aux yeux à certaines phrases de musique qui se rattachaient à certaines petites circonstances oubliées et qui revivaient si tendrement et si douloureusement à la fois que mon cœur se gonflait dans ma poitrine et m’étouffait..."

Carlotta lui reproche parfois, et avec quelle douceur, d’écrire des choses qui ne font que la compromettre. Elle aimait sincèrement le poète mais elle l’aimait d’amitié, et ne se rendait peut-être pas suffisamment compte de la passion qu’elle lui inspirait.

Dès qu’elle le sut mourant, elle accourut à l’appel ; mais, hélas, elle arriva trop tard et n’eut pas l’ultime faveur de fermer les yeux de celui qui était mort en rêvant à elle.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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