La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - L'Amour et son Destin

TABLE DES CHAPITRES

L’amour et son Destin

De l’Espagne à l'Afrique du Nord, de l’Allemagne à la Côte d’Azur, Nina Vyroubova a été, cet hiver, une des plus brillantes Etoiles des Ballets Cuevas. Giselle demeure toujours son plus grand succès, mais elle a créé, à Vienne, un nouveau Ballet de Serge Lifar, L’Amour et son Destin, réglé sur la Sixième Symphonie Pathétique de Tchaïkovsky, qui a obtenu une sorte de triomphe à l’Opéra de Vienne.

Ce Ballet, présenté en première mondiale, a comme interprètes : Nina Vyroubova, Serge Golovine, Génia Mélikova et Jacqueline Moreau. Les décors et costumes sont de Georges Wakhévitch. Serge Lifar a dédié à Alexandre Pouchkine l’argument que voici :

"…Et cette fois-ci cet amour aura son destin.
Le destin, un visiteur sublime, maître invisible mais toujours présent, qui ordonne et détruit, et annonce aussi la fin de notre existence terrestre - est là. Il a fait son choix. C’est l’homme qui a été choisi par lui, comme l’artiste (Tchaïkovsky) lui-même a été choisi.
Il faudra que l’homme suive ce destin, et c’est la séparation déchirante de deux êtres qui s’aiment. Mais l’homme résistera. Il livrera bataille à sa destinée, pour s’en échapper. Le baiser qu’il recevra d’elle sera le signe de son propre destin.
Pour un instant, il s’échappe, il se gouverne à travers le monde… dans la vitesse, dans l’oubli et dans l’ivresse de la passion.
Un court moment même, l’homme se croit victorieux, mais la sombre couronne de lauriers le brûle et, tôt ou tard, il sera vaincu définitivement.
La femme qui l’aime et qui a suivi son cher amant de près et de loin, le retrouve ; c’est pour recueillir son dernier soupir. C’est l’heure fatale de la séparation, et notre héros est porté victorieusement par des archanges noirs dans le rayon inconnu de "l’imprévisible".

Pourquoi Serge Lifar a-t-il choisi la Pathétique de Tchaïkovsky ? Peut-être pour réaliser le rêve de Diaghilew, dont les derniers mots avant de mourir à Venise, au Grand Hôtel des Bains du Lido, ont été pour avouer à ses amis intimes sa préférence secrète pour la Symphonie Pathétique de Tchaïkovsky et le duo d’amour de Tristan et Yseult… Comme c’est curieux ! Le magicien qui découvrit un à un tous les compositeurs qui devaient bouleverser la musique de notre temps, de Stravinsky à Prokofiev, s’enthousiasmait à la fin de sa vie, pour ce chant d’amour théâtral et passionné qu’est la Pathétique.

Depuis des années, Lifar avait l’intention de régler un Ballet sur cette Symphonie, en hommage à Diaghilew… C’est visiblement en souvenir de la célèbre Sonate de Beethoven, que Modeste, le frère de Tchaïkovsky, lui suggéra l’idée de l’intituler Pathétique. Alors que ce titre exaspérait Beethoven au suprême degré, car ce mot "pathétique", disait-il, pouvait s’appliquer à bien d’autres de ses œuvres d’une expression aussi tragique et passionnée que sa célèbre Sonate !

La Symphonie Pathétique est doublement émouvante, d’abord par la profondeur de ses accents et aussi par le fait qu’elle a été exécutée pour la première fois en public, sous la direction de Tchaïkovsky, quelques jours avant sa mort, c’est-à-dire en novembre 1893.

La fin tragique de Tchaïkovsky, emporté par le choléra, donne à sa dernière œuvre une résonance dramatique assez particulière. Je sais très bien ce qu’on peut reprocher à l’auteur de cette "Symphonie" sur le plan strictement musical : la longueur de certains développements, "le cuivrage d’une instrumentation quasi militaire", la recherche mélodique de l’effet ; mais la grande facilité que les puristes musicaux reprochent à Tchaïkovsky en tant que compositeur de symphonies est justement la principale qualité de Tchaïkovsky en tant que compositeur de Ballets. Sa musique est tellement "dansante" que les chorégraphes ont réglé des Ballets sur la plupart de ses œuvres symphoniques. Et il est surprenant que personne n’ait songé, avant Serge Lifar, à créer une tragédie dansée sur la "Pathétique" de Tchaïkovsky.

J’ai demandé à Nina Vyroubova ce qu’elle pensait de la dernière création de Serge Lifar :

- Pour moi, me dit-elle, c’est l’œuvre de Lifar la plus profonde. Le travail a commencé dans l’étude et la recherche du mouvement et du style… On répétait sans musique dans un studio glacial, avec un mauvais plancher. De temps en temps surgissait un rayon de soleil qui nous réchauffait le cœur, et semblait nous assurer que Dieu était avec nous et nous aidait à travailler avec encore plus d’ardeur. Dans ces recherches nous passions des heures si enivrantes que nous ne nous rendions plus compte du temps.

- Le Marquis venait-il à ces répétitions ?

- Il assista aux premières ébauches et fut très ému. Nous étions heureux d’avoir pu atteindre le cœur de cet homme qui a tant fait pour sa Compagnie… Les tournées à l’étranger ne nous permirent pas de terminer cette œuvre. Il restait toujours le point le plus délicat : la fin du Ballet. Lifar était soucieux. Les solutions que nous avions étaient fort peu réjouissantes : nous n’avions plus de temps ni de studios de libres. Un rendez-vous fut raté… Enfin, le Maître arriva chez moi. Je portais un peignoir, et aux pieds de gros chaussons de fourrure… Nous écoutâmes d’abord la musique. Puis Lifar s’installa dans l’entrée étroite de mon appartement. Et nous commençâmes à travailler. Inspiré par son bon ange, le Maître trouva, en une demi-heure le final qui est, pour moi, le sommet de tout le Ballet, le moment le plus profond, le plus intense…

- C’est l’infini désespoir de la séparation ?

- Le thème de l’adagio final est admirable. Il renferme toute la détresse humaine en face d’un amour perdu irrémédiablement, toute la solitude d’un corps sans âme, vaincu par le Destin, ce Destin qui pesait sur Tchaïkovsky lui-même, dirigeant sa Pathétique quelques jours avant sa mort… En Serge Golovine j’ai trouvé un partenaire parfait. Au début du Ballet, on doit avoir l’impression que les deux êtres aimés n’en forment plus qu’un… L’Amour et son Destin est l’œuvre magistrale de Lifar. Sa création demeure parmi les plus chers souvenirs de ma vie artistique… Une fois de plus, je ne puis m’empêcher d’être émue, et de porter à mon Maître un hymne de profonde reconnaissance pour tout ce qu’il a fait pour la Danse… Ce dernier Ballet a pris une place énorme dans mon cœur…"

De l’avis de Serge Lifar, le finale de la Pathétique est un Lento d’une poignante mélancolie, l’une des meilleures pages écrites par Tchaïkovsky, qui songeait peu à la mort lorsqu’il la composa, mais dont l’amer désespoir étreint l’auditeur. Lifar a su traduire les quatre parties de cette Pathétique en "symphonie chorrégraphique", et en respecter l’atmosphère d’angoisse et de légende.

La Symphonie n°6 en si mineur, op. 74, est une sorte de confession, qui, par suite de la disparition soudaine de l’auteur, a pris la valeur d’un testament musical. Lorsqu’elle fut créée le 28 octobre 1893, sous la direction du compositeur, elle fut accueillie fraîchement. Jouée trois semaines plus tard, elle bouleversa le public. Tchaïkovsky était mort, et cette fin tragique produisit une émotion considérable, qui se cristallisa sur cette dernière œuvre.

Pourtant, Tchaïkovsky l’avait écrite dans la joie, cette Symphonie baptisée Pathétique après son achèvement. Rarement content de lui-même, et doutant de sa valeur, il déclarait cette fois : "Je considère cette Symphonie comme la meilleure de mes œuvres jusqu’à ce jour : je sais surtout que c’est la plus sincère. Je l’aime comme jamais je n’ai aimé aucun de mes enfants musicaux…"

Un soir, chez son frère, Lifar m’a raconté le découpage de son Ballet sur les différents mouvements de la Symphonie que j’écoutais en même temps. J’ai été frappé de la coordination de l’argument de Lifar avec la plénitude sonore de certaines phrases musicales. Tout le drame de l’amour et de sa brève destinée m’était conté en mots précis. Là où les mots finissaient, la musique commençait, et son lyrisme généreux exprimait l’inexprimable, tout ce que notre pauvre vocabulaire est incapable de traduire. J’ai vu, avant les spectateurs de Vienne, la Pathétique prendre vie…

Faute de temps, Serge Lifar a dû confier son œuvre à Dimitri Parlic qui la termina avec beaucoup de dévouement et de fidélité, respectant surtout le premier et le quatrième mouvement que Lifar a réglés tout spécialement pour le couple incomparable formé par Nina Vyroubova et Serge Golovine.

La Fatalité antique pèse de tout son poids inexorable sur le destin tragique de ces deux êtres jeunes et beaux. Elle est incarnée de façon séduisante par Génia Mélikova, toute de rouge vêtue, volontairement froide, dure, cruelle, implacable comme une reine des Willis hautaine et détachée des lois de ce monde et de tout sentiment humain.

Malgré les supplications des amoureux, le Destin les sépare et offre à l’homme d’abord une vie agréable, mais pleine de tentations, dont Jacqueline Moreau est la plus ravissante, mais aussi la plus dangereuse. C’est l’enchanteresse au royaume du plaisir, aussi troublante que mystérieuse.

Le rôle de Nina Vyroubova est, au contraire, tout baigné de fraîcheur. Cet amour jeune et pur, presque timide, est aussi bouleversant que la première phrase musicale de la Symphonie traduisant l’espoir du bonheur. Sa rencontre imprévue avec le bien-aimé, au milieu d’une foule, est naïve et touchante comme l’éveil d’un premier amour. Ensuite, le personnage devient plus sensible, plus passionné, puis douloureux et meurtri, désespéré et tragique… Le très bel adagio final traduit l’immense chagrin des jeunes amoureux et leurs vains efforts pour demeurer ensemble. Comédienne de la Danse, Vyroubova a rouvé ici l’occasion de se surpasser dans un rôle complexe, réclamant une grande puissance d’émotion et une sensibilité aiguë. C’est la victime innocente d’un Destin aveugle et sans pitié, dont les décisions sont inexorables. Particulièrement inspirée par ce personnage si humain, Vyroubova a joué à Vienne cette tragédie dansée avec une sincérité, une ardeur, une émotion déchirante.

En perfectionnant le style classique et néoclassique qui, grâce à elle, n’est jamais froid, ni monotone, Nina Vyroubova nous prouve, à chaque nouvelle création, que le langage académique survit à toutes les modes, à tous les engouements passagers, à toutes les fantaisies éphémères.

Vyroubova est plus qu’une danseuse.

Elle est la Danse.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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