La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - Années fécondes

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Années fécondes

Jusqu’à présent, Nina Vyroubova, qui a repris à l’Opéra tous les grands rôles du répertoire, n’a eu comme création que Variations, Ballet romantique de Lifar, qu’elle partage avec cinq autres Etoiles de l’Opéra… On ne se lasse pas d’admirer la ligne sinueuse de ce corps étrangement souple. Elle y développe le style le plus pur sur la musique de Schubert orchestrée par Tony Aubin.

Quand Lycette Darsonval reprit courageusement le rôle de Tamara Toumanova dans Phèdre, c’est Vyroubova qui incarna la perfide nourrice Oenone, que Lifar avait imaginée pour elle. Plus tard, Nina interpréta les deux grands rôles raciniens : Phèdre et Oenone avec une grandeur tragique inoubliable. Elle fut "Vénus tout entière à sa proie attachée…". La fille de Minos et de Pasiphaë devait posséder cette majesté radieuse, ce port de reine, cette sauvagerie sombre et sanglante, cette passion exacerbée et brûlante - car inassouvie - de la plus humaine des héroïnes raciniennes (revue et corrigée par Jean Cocteau et Serge Lifar).

"Le rôle de Phèdre, nous dit Vyroubova, qui ne demande pas de prouesses académiques, réclame une présence et un sens de la plastique dignes d’une véritable tragédienne. Certains Ballets nous fatiguent par la technique, et d’autres par l’expression… Après avoir dansé Phèdre je suis morte, comme après avoir incarné La Sylphide…"

Ayant presque trop de personnalité dominatrice pour incarner Oenone, Vyroubova apporta au rôle de Phèdre son tempérament de tragédienne de la Danse. Ce drame de la mythologie éternelle fut traité par Jean Cocteau et Serge Lifar dans l’atmosphère de menace et de sang où Racine rejoint Euripide et Sophocle.

Peu de danseuses peuvent porter le rouge manteau royal de Phèdre dans l’univers classique et dépouillé conçu par Jean Cocteau. Toutes les tragédiennes au sommet de leur carrière veulent interpréter Phèdre. Grâce à Lifar et à Cocteau, certains "monstres sacrés" de la Danse peuvent en donner, à leur tour, une interprétation ardente, lyrique et passionnée.

A l’Opéra, Serge Lifar remonte Dramma per Musica, que j’avais vu, à la création, en 1946, à Monte-Carlo. L’Opéra écarta le décor primitif établi par Cassandre. Vyroubova reprit le rôle de Chauviré. A Paris, la poésie saisissante de la première version, ainsi que le rythme, la vivacité du spectacle, parurent s’estomper dans la grisaille. Ce Ballet, privé de son inspirateur A.-M. Cassandre, ne fut dansé qu’une seule fois à l’Opéra. Mais il tint l’affiche en Italie et en Amérique du Sud. Chaque fois que l’Académie Nationale recueille les laissés-pour- compte des autres Compagnies, - est-ce franchement sa mission ? - elle s’expose bien inutilement à des comparaisons peu favorables.

La première grande création de Vyroubova à l’Opéra est Blanche-Neige. Elle interprète le rôle de la Reine-Sorcière, et Liane Daydé celui de Blanche-Neige. C’est le soir du 14 novembre 1951 que certains Parisiens privilégiés furent invités à voir ce "Ballet en trois actes et six tableaux d’après le conte des Frères Grimm, musique de Maurice Yvain, chorégraphie et mise en scène de Serge Lifar, décors et costumes d’après les maquettes de Bouchêne".

Le moins que l’on puisse dire est que ce ballet ne dut pas son succès à la valeur de la musique ni à celle des décors. Le délicat Maurice Yvain, auteur de maintes opérettes charmantes, fut trahi par une orchestration prétentieuse qui détonnait dans ce Temple Garnier, tout vibrant des accents de Mozart, de Rameau, de Wagner.

Ce Ballet ne dut son succès relatif qu’à l’interprétation. L’éblouissement de la soirée fut Nina Vyroubova dans un rôle de caractère, à transformations, mais à base classique. Dans ce personnage multiple, tour à tour implacable, furieux, sournois, hautain, dur, méchant, elle fut à la fois Reine et Sorcière, exprimant des pieds à la tête les différents états d’âme de l’héroïne… Au milieu de toutes ces métamorphoses, Vyroubova conserve de la classe, de l’allure. La pureté de ses ports de bras, les lignes allongées de son corps admirablement tendu, sont à nouveau très remarqués. Sa diabolique Variation du quatrième acte est éblouissante. On l’acclame. En face d’une telle maîtrise, d’une telle autorité, chacun se rend compte que Vyroubova est digne du titre suprême de Prima Ballerina.

Robert Kemp écrit dans France-Illustration : "Quant à Mme Vyroubova, la reine perverse, elle a été extraordinaire. Quelle sûreté de pas, quelle vaillance, quelle légèreté et quelle audace ! Son rôle, où Lifar a prodigué ses meilleures inventions, est de loin le plus important… et le mieux exécuté. Beauté des proportions, magnificence des jambes et des bras, rapidité dans les staccati, comparables à celles d’Horowitz : une virtuose !…"

Tour à tour d’une majesté royale, d’une cruauté haineuse, d’une frénésie étourdissante, Nina s’imposa d’un seul coup comme danseuse de demi-caractère, elle qu’on avait si souvent vue danseuse romantique et éthérée ! Dans le même temps qu’elle s’abandonne tout entière à la figure chorégraphique, elle la recrée… "Le Palais Garnier possède en Nina Vyroubova un des plus beaux fleurons de sa couronne", disent les uns. Et d’autres affirment : "La triomphatrice de la soirée fut, incontestablement, Nina Vyroubova qui tenait le rôle de la Reine. Avec quelle perfection, quel talent protéiforme !"

Serge Lifar n’avait pas la prétention de révolutionner la Danse avec son Ballet Blanche-Neige. Ce n’était pas non plus un manifeste d’art. C’était un Ballet tout simplement et un bilan des ressources plastiques illimitées de la Danse académique. Qu’il ait été trahi par une musique digne des fonds sonores de films, et par des décors qui n’ont guère contribué à susciter l’atmosphère magique que Walt Disney avait si bien rendue, c’est un fait. Mais il a été prodigieusement aidé par ses interprètes, tous excellents. Pour Vyroubova, il avait réglé un rôle comportant cinq transformations. Elle y fut prestigieuse. De sorte que dans "Blanche-Neige", Vyroubova, par sa virtuosité et le brio de son exécution, s’affirma comme l’une des plus grandes danseuses actuelles.

En même temps, elle danse à l’Opéra Roméo et Juliette, de Tchaïkovsky, avec une autorité radieuse, et La Mort du Cygne de Chopin, dans un sentiment douloureux et poétique. On remonte Lucifer, Les Indes Galantes, Obéron, Cinéma (rôle de la divine Greta Garbo). Nina paraît dans toutes les œuvres de Serge Lifar de cette période.

Fourberies est la seconde grande création de Vyroubova. Elle eut lieu le 27 février 1952. Cette comédie chorégraphique de Robert Manuel, Serge Lifar et Tony Aubin, d’après Molière et Rossini, permit à Vyroubova de montrer un nouveau visage : une truculente fille des rues, rieuse, souple, rusée et vagabonde comme un chat sauvage. Cette espiègle Arzigogola est bien plus malicieuse que Scapin. D’un humour endiablé, elle brûle les planches et trouve d’emblée le style baroque et déchaîné de la commedia dell’arte. Tout cela sans l’ombre d’une vulgarité. Dans un rôle très différent de celui de Blanche-Neige, elle prouve à nouveau sa virtuosité et son intelligence scénique.

Dans le beau décor lumineux de Roland Oudot, Rossini semble chez lui. Nina Vyroubova évolue dans cette baie de Naples avec une aisance désinvolte.

Danseuse classique ? Danseuse romantique ? Danseuse de caractère ?… Pour une véritable artiste ces mots n’ont pas beaucoup de sens. Chaque Variation de caractère réglée par Serge Lifar - comme celle de la Reine-Sorcière dans Blanche-Neige, ou celle d’Arzigogola dans Fourberies - est au fond une Variation classique. Otez l’expression des bras et du visage, et ces Variations peuvent servir de Variations de concours à un examen.

Longue, flexible, irréelle, Vyroubova semble posséder le type même de l’héroïne romantique. Mais elle a deux visages : parfois ses yeux pétillent de malice et d’ironie. Ce sont ceux de la rusée Arzigogola, la partenaire sans scrupules de Scapin… Nina conserve à la fois la chaleur sauvage de son sang mongol et la douceur nostalgique des slaves sans patrie.

Après avoir applaudi, à l’Opéra, Les Fourberies, la mère de Nina Vyroubova affirma :

"Pour la première fois j’ai vu ma fille sur scène telle qu’elle est dans la vie…"

Deux visages ?… Vyroubova, c’est plutôt toutes les femmes en une.

En 1954, l’Opéra reprend L’Oiseau de Feu, de Stravinsky, qui avait été créé par Karsavina, sur cette même scène, en 1910. La nouvelle chorégraphie de Serge Lifar, de style néo-classique, est beaucoup plus dansante que celle de Fokine. J’ai d’ailleurs vu tant Oiseau de Feu de par le monde !… Ici, la danse reprend la première place, avant la musique de Stravinsky et les féeriques décors et costumes de Wakhévitch, de style byzantin (les plus beaux qu’on eût jamais rêvés).

Dans le rôle de l’oiseau enchanté, empreint d’un mélancolique et tendre lyrisme, Vyroubova obtint un succès éclatant. Avec elle de simples déboulés sur pointes paraissent une prouesse. Quelle adresse ! Quel style brillant ! Quelle puissance ! Seule, une grande danseuse russe peut incarner L’Oiseau de Feu.

Notre confrère Jean Mauran écrit à ce sujet : "L’Oiseau de Feu, c’est Mlle Vyroubova qui tourne comme une toupie magique. Cette danseuse est savante et précieuse. Elle est plus multicolore qu’un papillon. Elle brille en soi. Son âme russe se retrouve dans ce romantisme où la neige se pourpre de sang. Sa passion est violente dans un ciel glacé. Héraldique comme le décor, cheveux noirs sur corselet écarlate, montée sur des pointes aiguës comme un stylet florentin… Elle crée un oiseau mécanique fait de tant de matières précieuses, qu’il est plus beau que la réalité. Mlle Vyroubova est une grande danseuse…"

Pour l’avenir de la Danse il est rassurant de savoir qu’une Vyroubova existe. Cela lui confère une sorte de sécurité immédiate. Pendant sept années, on s’est réjoui que ce soit le Ballet de l’Opéra qui possède une Etoile de cette grandeur. Hélas ! il n’a su ni l’apprécier à sa juste valeur, ni la garder. Le départ de Nina Vyroubova laisse encore aujourd’hui un vide plus que regrettable. Mais n’anticipons pas…

Pour en revenir à L’Oiseau de Feu que j’ai vu plus de vingt fois, dans cinq versions différentes, j’affirme que la musique de Stravinsky, si chatoyante au concert, est impropre à la Danse, quoique écrite pour elle. Lifar s’en est tiré avec infiniment d’adresse, et Vyroubova est une interprète digne du Maître. Mais ici la musique est plus un obstacle pour le danseur qu’un soutien. Elle se suffit à elle-même. Et toute transcription scénique lui enlève une partie de sa magie. L’histoire qu’on nous conte est bien naïve en comparaison de ce que la féerique partition de Stravinsky nous permet d’imaginer. La seule artiste qui ait su rendre vivante la légende de L’Oiseau de Feu est Vyroubova. Comme les enfants et les poètes, elle vit de plain-pied avec les fées, les enchanteurs et les êtres surnaturels. Elle habite leur patrie élective et secrète, que seuls peuvent franchir sans passeport ceux qui ont conservé une parcelle de leur âme enfantine dans le grand naufrage de la vie.

Il n’est pas question de comparer ici Vyroubova à telle ou telle Etoile internationale. Elle a trop de personnalité pour cela. Tout en elle est intelligence et sensibilité. Et sa technique est devenue si naturelle, si aisée, qu’on pourrait presque l’oublier… si l’on n’avait autant de satisfaction à l’admirer.

C’est la dernière création de Vyroubova à l’Opéra, Les Noces Fantastiques, qui allaient révéler toute la richesse de sa nature. Reçu par M. Jacques Rouché, il y avait plus de dix ans que ce Ballet de MM. Serge Lifar et Marcel Delannoy était composé. A l’Opéra il faut savoir attendre ! Les Noces Fantastiques ont bénéficié de la maturité du chorégraphe et d’une interprétation de tout premier ordre.

L’argument de ce Ballet se situe sur deux plans comme le livret de La Sylphide, de Giselle, et de la plupart des Ballets romantiques : le monde terrestre, réel, d’un petit port en pays celtique, où un jeune capitaine dit adieu à sa belle "promise" avant d’appareiller pour une terre lointaine, et le royaume du rêve et du fantastique : celui des sirènes et des hippocampes, où une Vénus maritime s’efforce en vain de séduire le jeune fiancé.

Au troisième tableau, nous retrouvons le port en fête : on se prépare à célébrer les noces. Un vaisseau fantôme arrive… Un étrange personnage en descend. C’est le spectre majestueux du jeune capitaine qui vient chercher sa fiancée. Fidèle, elle le suit sans l’ombre d’une hésitation. Ici, la mise en scène de Lifar est fort belle et d’une intense poésie dramatique. Le dernier tableau est aussi très spectaculaire : le couple s’unit dans d’imposantes Noces Fantastiques, au royaume sous-marin. Morts tous les deux, ils renaissent - comme le couple de Roméo et Juliette de Lifar - dans la pureté d’un amour immortel, sous un éclairage fantastique d’apparition.

A la création, ce Ballet qui célèbre aussi les noces du néo-classicisme et du romantisme, bénéficiait surtout de l’éblouissante interprétation de Nina Vyroubova et du danseur Peter van Dijk, dont c’était la première création à l’Opéra.

Dans le rôle de la fiancée, Vyroubova semblait le symbole vivant du Ballet romantique ou pseudo-romantique. Une fois de plus, son lyrisme naturel lui permit d’entrer sur la pointe des pieds dans le domaine du rêve, dans ce royaume imaginaire du fantastique. Grâce à la richesse de son vocabulaire chorégraphique et à la variété de ses moyens expressifs, elle nous transmit l’amour surhumain de Geneviève avec une sincérité, une force et une pudeur remarquables.

Un critique écrit : "Vyroubova, danseuse brillante et lyrique à la fois, atteint aujourd’hui des sommets tels qu’on ne peut la comparer qu’à deux ou trois Etoiles internationales de ce temps…" Dans la Revue du Caire d’avril 1955, nous lisons : "Nina Vyroubova s’est montrée, dans le rôle de la fiancée, très sensible et très humaine, toute en nuance, presque en touches psychologiques, propres à justifier le triomphe qu’elle remporta de pair avec Peter van Dijk…"

C’est un enchantement d’applaudir une artiste aussi variée, qui se joue avec aisance des plus grandes difficultés techniques, pour créer le personnage exact dont le chorégraphe a rêvé, avec toutes ses nuances et expressions. Vyroubova prêta au rôle de la fiancée sa noblesse, son grand style lyrique, et cette ampleur, ce rayonnement du geste, qui lui sont particuliers. Chez cette véritable artiste, l’accord de la musique et de la danse est d’une telle précision que l’une semble naître de l’autre. On ne sait plus alors si la danse est l’interprétation de la musique ou si la musique suit l’évolution de la danse, tant son interprétation est l’exacte transposition du plan sonore dans le plan visuel.

L’apothéose finale au royaume de la mer prolonge le lyrisme passionné de la partition de Marcel Delannoy, qui a écrit une musique vivante, adroitement scénique et chorégraphique.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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