La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - Etoile à l'Opéra

TABLE DES CHAPITRES

Etoile à l’Opéra

Un simple coup de téléphone de Serge Lifar a changé une destinée :

- Seriez-vous libre pour rentrer à l’Opéra comme Etoile ?

- Est-ce possible ?

- Oui, c’est exact : vous êtes appelée à remplacer Mlle Yvette Chauviré, qui a quitté l’Opéra pour ma très grande désolation.

Le rêve devint réalité. M. Serge Lifar, autorisé par M. Georges Hirsch, convoqua Vyroubova à Paris, pour signer son contrat.

Un matin de septembre, je téléphone à Nina pour lui demander de danser Les Sylphides dans un spectacle de Ballets que j’organise au Palais de Chaillot. Elle refuse sans me donner de raisons valables. Alors que pendant ma saison de Londres, dont Vyroubova était l’Etoile, elle m’avait promis sa participation à ce spectacle… Le soir même, j’étais invité à l’Opéra à une Conférence de Presse, donnée par M. Hirsch. Il nous annonça deux nominations : celle de M. Bondeville comme directeur de l’Opéra- Comique et celle de Nina Vyroubova comme Etoile de l’Opéra. Devant une telle discrétion j’étais muet d’étonnement. Je verrai longtemps Nina paraître avec Serge Lifar qui la soutenait par le bras pour monter au Foyer de la Danse, où avait lieu cette Conférence. Elle était si émue qu’elle pensait défaillir. "J’avais une telle fièvre, nous dit- elle plus tard, que j’en avais les jambes coupées…"

Ce qui est vraiment le comble pour une nouvelle danseuse Etoile de l’Opéra !

Les répétitions commencèrent avec le Divertissement de Tchaïkovsky. C’est dans ce Ballet que Vyroubova fit ses débuts à l’Opéra le 12 octobre 1949. Depuis La Sylphide, sa personnalité s’est encore accrue, sa technique est si souple qu’on la remarque à peine : elle s’efface derrière l’expression. C’est toute la différence entre une honnête danseuse et une artiste. Ses envols, ses équilibres sûrs, ses bras si flexibles et son port de tête si noble conviennent à la romantique Princesse Aurore, que Max Bozzoni, partenaire attentif, sait particulièrement mettre en valeur.

Pour sa seconde apparition à l’Opéra, Nina Vyroubova danse la Variation de La Cigarette dans la Suite en Blanc de Serge Lifar. Et c’est un nouveau succès. Ici, le port de bras est aussi important que la position des jambes. Son jeu de mains est ravissant. Avec cette Variation, Vyroubova prend contact avec le style néo-classique de Lifar, et y conquiert d’emblée ses lettres de noblesse.

Enfin, voici la grande épreuve : à la fin de ce mois d’octobre, la nouvelle Etoile reprend le rôle d’Yvette Chauviré dans Mirages. Rien n’est plus dangereux que ce genre de comparaison. Une chorégraphie est toujours réglée pour mettre en valeur les créateurs, suivant leur physique, leur technique, leurs qualités et même leurs défauts. Ceux qui reprennent le rôle possèdent presque toujours d’autres moyens. Ils sont partagés entre deux solutions contraires, qu’on leur reprochera d’ailleurs l’une comme l’autre avec la même mauvaise foi : ou imiter le créateur dans ses moindres gestes pour traduire fidèlement la pensée du chorégraphe, ou faire œuvre nouvelle en interprétant le rôle d’une façon personnelle, suivant sa propre pensée, sa propre personnalité - ce qui risque de dénaturer l’œuvre originale.

Après avoir lutté contre l’ombre de Taglioni dans La Sylphide, Nina Vyroubova devait vaincre l’ombre de l’Ombre d’Yvette Chauviré. N’ayant jamais travaillé un grand rôle avec Lifar, elle fut émue par l’enthousiasme et la patience qu’il montrait devant ses interprètes pendant les durs moments de répétition. Avec lui, jamais elle ne sentit la fatigue, malgré les longues heures de travail surhumain…

Chaque fois que je vois Mirages, je pense à la Nuit de Décembre d’Alfred de Musset.

Comme le Poète, Michel Renault reste seul avec son ombre qui est venue le rejoindre. En tête-à-tête avec elle, il reconnaît enfin sa compagne, sa propre image, la solitude… Ici, c’est "un jeune homme vêtu de noir, qui me ressemblait comme un frère…" Et là : une jeune fille vêtue de gris qui lui ressemblait comme une sœur… A la Répétition générale de juillet 1944, quelques semaines avant la Libération, les costumes de Lifar et de Chauviré étaient identiques. A la reprise en 1947, Cassandre a supprimé cet effet trop facile. Voici donc Vyroubova, dans le tutu gris fumé de l’Ombre, son pâle visage slave empreint d’une émouvante gravité. Elle est chez elle dans ce mélange de romantisme et de surréalisme. Elle renonce aux grands cris et se modèle en lignes sinueuses, balancées comme les nuages qui traversent, nonchalants, une belle nuit d’été. Sa technique académique se prête à l’évocation des vagues ondulantes des champs de blé quand passe le vent.

Le style de Mirages, ballet de rêve, ballet d’atmosphère, aux lignes longues et ondoyantes, convient parfaitement à celle qui fut une remarquable Sylphide. C’est dans ce dernier Ballet que Vyroubova s’est révélée au grand public et à elle-même. Mais c’est dans Mirages qu’elle a pu laisser chanter son âme mystique et slave, avec un dépouillement voulu et une puissance expressive très rares, même chez les grandes Etoiles.

Dans Le Lac des Cygnes, que Vyroubova danse avec Alexandre Kalioujny, elle remporte un grand succès personnel. Il semble qu’elle ait poussé la technique de la Danse jusqu’au point où elle la dépasse pour atteindre le lyrisme de l’expression.

A la première répétition d’ensemble elle avait un trac terrible. Le Corps de Ballet l’avait pourtant accueillie avec sympathie, bien qu’elle eut senti une certaine hostilité de la part des Solistes, hostilité qui s’était entièrement dissipée après sa première représentation de Giselle, le 1er janvier 1950, avec le Ballet de l’Opéra en représentation à Monte-Carlo.

Toutes les danseuses du monde rêvent de danser Giselle. Nina eut la joie rare d’obtenir ce Ballet comme cadeau de nouvel an, et de le danser dans ce même théâtre où règne encore aujourd’hui l’inspiration créatrice des Ballets Russes de Diaghilew. Son premier partenaire dans Giselle fut Serge Lifar, Prince Albert inoubliable, inoublié…

Au mois de février de la même année, Nina Vyroubova danse Giselle à l’Opéra. C’est un triomphe ! Après avoir repris l’un après l’autre les rôles d’Yvette Chauviré, et avoir franchi d’un pied léger tous les obstacles : le Pas-de-Deux du Mariage d’Aurore dans le Divertissement, l’Ombre des Mirages, La Mort du Cygne de Chopin, Nina Vyroubova cueille le bouquet final situé au sommet de la hiérarchie chorégraphique en interprétant, sur la scène de l’Opéra, le rôle le plus célèbre et le plus complet du répertoire : Giselle, qui demeure la consécration de toutes les Etoiles de la Danse.

Je crois que c’est Sainte-Beuve qui parle, quelque part, du "plaisir divin" que comporte une admiration profondément ressentie. Après tant de soirées perdues, de galas de danse inutiles, d’exhibitions pénibles, soudain une étincelle jaillit, allumant dans notre cœur je ne sais quel vieux stock d’admiration et d’enthousiasme. Brusquement, on oublie ses soucis personnels, on est pris, gagné par le talent d’un être d’élection. On l’admire, on l’aime, on l’acclame… On a l’impression d’avoir découvert un ami.

Cette minute rare, cette minute précieuse, cette minute salutaire, nous l’avons vécue deux soirs, en applaudissant Nina Vyroubova dansant pour la première fois Giselle à l’Opéra, et au printemps 1957, dans le même rôle, pour son entrée dans la Compagnie des Ballets du Marquis de Cuevas, à l’Alhambra. Ces deux soirs-là, Vyroubova était habitée et entourée des ombres illustres de Carlotta Grisi, de Lucile Grahn, de Fanny Elssler, de Taglioni, de Pavlova, de Karsavina et de Spessivtzeva, fantôme aérien, dégagé des lois de la pesanteur.

Nina Vyroubova a triomphé de toutes ses devancières en incarnant les deux aspects contradictoires de Giselle : la petite paysanne modeste du premier acte et l’ombre blanche, immatérielle, sortie de sa tombe… Le rôle exige presque deux danseuses différentes. C’est pourquoi Lifar a confié, un soir, le premier acte à Lycette Darsonval, et le second à Nina Vyroubova. L’idée était curieuse, mais les spectateurs auraient pu se demander pourquoi la petite paysanne blonde du premier acte devenait brune après sa mort, au second acte…

Dans Giselle, Nina Vyroubova est plus qu’une danseuse, c’est une véritable artiste. L’ayant déjà admirée dans La Sylphide, ballet romantique qui a certainement inspiré Giselle, il était à peu près sûr que Vyroubova triompherait aisément du deuxième acte de Giselle. Mais c’est au premier acte justement qu’elle nous a le plus surpris et ravis. Jamais je n’ai vu une Giselle aussi émouvante et par des moyens aussi simples. Dès son entrée en scène, avec des pas peu compliqués (ballonné, coupé, jeté, coupé, etc.), nous voyons la petite paysanne preste et joyeuse qui danse comme elle respire, et s’élance joyeusement dans les bras de son amant. Sa physionomie conserve une naïveté enfantine, et laisse apparaître une simplicité touchante et une fraîcheur d’âme qui atteint facilement le mystérieux chemin des cœurs. Ce n’est pas avec une gesticulation désordonnée, des transports immodérés, des bras retournés et des yeux égarés, que Giselle risque de nous émouvoir dans la fameuse scène de la Folie, mais c’est dans quelques gestes inachevés, dans sa danse déformée, hachée, fragmentée, dans ces pas lourdement esquissés tandis qu’elle effeuille une marguerite imaginaire que la démence de Giselle, folle d’amour et de douleur, nous transporte, par le seul moyen de la danse dramatique, dans le domaine de l’inconscient. Cette fameuse scène fut dansée et mimée par Nina Vyroubova avec un tact et une pudeur, que l’absence de tout effet extérieur et mélodramatique rendait encore plus émouvants. A la création de Giselle en 1841, cette scène était moins mimée et plus dansante. Giselle dansait comme une folle jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort. Perrot a fragmenté ce passage, et la mort de Giselle est devenue un monologue plus tragique que chorégraphique.

On attendait aussi Nina Vyroubova dans la Variation du premier acte, cette diagonale dont la difficulté technique doit se cacher sous une aisance souriante. Que d’espoirs déçus pour ce morceau de bravoure que d’illustres Etoiles n’ont jamais pu interpréter correctement ! Elle s’est montrée remarquable dans cette fameuse diagonale sautée sur la pointe gauche, tandis que le haut du corps, les bras et le visage conservent leur liberté d’expression.

Au deuxième acte, Nina Vyroubova, désincarnée comme un fantôme, ombre légère et insaisissable, devient tout naturellement une âme dansante. C’est étrange comme les interprètes russes semblent chez elles dans ce Ballet qui baigne dans la légende nordique et le clair de lune allemand ! Leur âme, angoissée par le mysticisme de la légende, y communie pleinement. C’est sans doute ce qui explique la fascination qu’exerce le rôle de Giselle sur toutes les danseuses russes. Peut-être est-ce dans le fin fond de leur cœur slave que s’est réfugié le dernier vestige sentimental du romantisme.

Ici, l’envol de l’âme par la danse se traduit en arabesques, grands jetés, et sissonnes qui réalisent le leit-motiv chorégraphique des Willis, ces fiancées mortes avant le jour de leurs noces, ces pauvres créatures qui ne peuvent demeurer tranquilles dans leur tombeau et dont le sommeil est troublé par cet amour de la Danse qu’elles n’ont pu satisfaire pendant la vie. A minuit, elles sortent de leurs tombes, se rassemblent dans les forêts, et malheur à l’imprudent jeune homme qui les rencontre : il faut qu’il danse avec elles jusqu’à ce qu’il tombe mort !…

Ce duo entre ciel et terre, Serge Lifar l’a fait travailler, pas à pas, à Nina Vyroubova. Quand Lifar écrivait en 1942 : "Depuis Spessivtzeva, Giselle, telle une belle endormie, attend l’Etoile qui lui rendra vie et splendeur", on peut se demander aujourd’hui si Nina Vyroubova n’est pas cette "étoile unique", qui a fait, du rôle le plus dansé dans le monde entier, une véritable création.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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