La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - Les vendredis de la danse

TABLE DES CHAPITRES

Les vendredis de la danse

Charles Dullin était encore directeur du Théâtre Sarah-Bernhardt, mais notre ami A.-M. Julien lui apportait déjà son jeune enthousiasme et son activité sans limite. C’est lui qui accueillit, la guerre finie, les artistes du Cercle de la Danse, dirigé par Claude Giraud. Ces soirées de la Danse avaient lieu tous les vendredis, jour de relâche du Théâtre Sarah-Bernhardt.

Le Théâtre n’était pas encore chauffé, et les loges des artistes étaient glacées. Mais une chaude atmosphère était créée par cette jeunesse ardente et passionnée, ravie de se manifester sur une grande scène parisienne, et d’avoir la possibilité d’interpréter les fragments des grandes œuvres du répertoire.

Un soir de décembre, Nina Vyroubova dansa le Pas-de-Deux de Giselle sur la scène du Théâtre Sarah-Bernhardt ; et déjà Henri Sauguet remarquait sa "belle ligne romantique". Les vrais balletomanes n’ont pas oublié ces spectacles montés avec des moyens de fortune - souvent le modeste tutu de l’Etoile était prêté par une camarade - mais aussi avec une ardeur, une foi, un enthousiasme, que je n’ai plus jamais retrouvés nulle part. De ces Vendredis de la Danse, organisés par le Cercle de la Danse, sont sortis, ivres de jeunesse, de gentillesse et de fraîcheur, tous les espoirs du Ballet de France, de Janine Charrat à Roland Petit. Cette génération de la guerre attendait cette heure avec tant d’impatience ! Ces enfants du black-out étincelaient de joie sous la lumière des projecteurs. Se doutaient-ils que sur eux reposaient les espoirs de la Danse du monde entier ? Je ne le crois pas. Roland Petit pensait-il à Carmen, au Loup, Zizi à son tour de chant dansé, et Nina Vyroubova à toutes les créations de Lifar à l’Opéra ? Non, à cette époque, ces jeunes danseurs manquaient encore de hardiesse : la musique de Chopin, de Tchaïkovsky, rebattue, morcellée, leur suffisait, ou des fragments de Coppelia et de Giselle joués au piano. Une petite tentative, Un Américain à Paris, de Roland Petit, que dansait Nina Vyroubova, pouvait laisser entrevoir des desseins plus ambitieux. Certains danseurs interprétaient des chorégraphies de Serge Lifar que Vyroubova connaissait peu à cette époque. Nina fut encore l’Etoile d’un petit Ballet, Le Rossignol et La Rose, (dont le livret était emprunté à Oscar Wilde) qu’elle dansa avec Ethery Pagava et Roland Petit.

C’est encore Roland Petit qui, le premier, déclencha le mouvement, d’où allait sortir la première troupe française indépendante dans l’histoire de la Danse. Le 2 mars 1945, il donna un unique Récital, en collaboration avec Boris Kochno et Christian Bérard, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées. Il s’entoura uniquement de jeunes danseurs, et demanda des maquettes de costumes à Christian Bérard, A.-M. Cassandre, Labisse et Remy Hetreau… Accompagné par l’Orchestre de la Société des Concerts sous la direction d’André Cluytens, Roland Petit régla des chorégraphies nouvelles sur la musique de Roland-Manuel, Jean Hubeau, Claude Pascal et Paul Bonneau. Tant d’efforts auraient été sans lendemain si, ce soir-là, Roland Petit n’avait présenté en fin de programme un Ballet de Boris Kochno, sur une musique de Henri Sauguet, et avec un décor et des costumes de Christian Bérard, intitulé Les Forains.

Ce Ballet fut créé devant le Tout-Paris de la Danse, des Lettres et des Arts, et ce fut un triomphe. Nina Vyroubova y interprétait le rôle de la Belle Endormie dans son cercueil de verre, avec un tel lyrisme que les danseuses qui reprirent ensuite sa place n’effacèrent jamais son souvenir.

Voici l’argument que Boris Kochno avait donné à Roland Petit, et sur lequel Henri Sauguet composa une musique en cinq jours, tandis que Christian Bérard en dessinait le décor et les costumes.

Un soir, une troupe de forains arrive dans la banlieue grise, dresse la tente, plante les piquets, se chauffe les muscles, fait des exercices en attendant les spectateurs. Ombres chinoises, derrière le rideau blanc… Des passants s’arrêtent, des gosses amusés équarquillent les yeux : c’est le cirque. Le programme commence. Voici la petite fille acrobate, les visions d’art, le clown barbouillé de blanc qui essaie de faire rire et qui est lui-même si triste, si triste… Enfin, voici les sœurs siamoises, le prestidigitateur habillé de noir, et la "Belle endormie" dans son cercueil de verre. Tout ce monde danse, pirouette, bondit et retombe à terre pour faire la quête. Mais la foule est déjà partie, ne laissant que quelques sous dans les chapeaux crasseux. Les forains plient bagage et reprennent la route. Ils s’en vont porter ailleurs leur fatigue, leur talent et leurs illusions…

Fort de ce succès, Roland Petit présente, en juin 1945, de nouveau au Théâtre Sarah-Bernhardt, une Soirée de Ballets avec un Ballet de Boris Kochno, sur une musique de Benjamin Godard, Le Poète ; un Ballet de Jacques Prévert, sur une musique de Kosma, Le Rendez-Vous ; Quadrille, un Ballet peu réussi de Roger Fenonjois, et enfin Les Forains, dont le succès va s’affirmant. Nina Vyroubova, qui connaissait depuis la création de ce Ballet Boris Kochno et Christian Bérard, accepte de remplacer au pied levé Renée Jeanmaire. La critique vante sa technique, "particulièrement son jeu gracieux des bras".

Au sujet de cette soirée de Ballets, Jean Cocteau écrit : "Boris Kochno, qui aidait Diaghilew dans son travail, organise aujourd’hui une véritable fête de la jeunesse et de la Danse.

"De nouveau le voilà qui groupe les peintres, les chorégraphes, les danseurs. Autour de Roland Petit, le mercure dispersé se rassemble et forme un bloc qui vibre et étincelle.
Le Phénix méditait sa substance, réorganisait sa grande âme et ses plumages multicolores, dans le secret du feu.
Saluons le prodige et réjouissons-nous qu’il choisisse la France. Car Diaghilew la préférait à tout autre lieu du monde, parce que, disait-il, elle suscite autour des œuvres des disputes et des drames d’amoureux."

Vers la même époque, Nina Vyroubova fait partie d’un autre groupe de jeunes qui, eux, entourent Serge Lifar, répétant un Ballet gigantesque, Chota-Roustaveli, dans le studio de Mme Alessandri, qui assiste souvent aux répétitions. Olga Adabache, Janine Charrat, Irène Skorik, Resnikoff, Algaroff, Skouratoff, Ignatoff, Nina Vyroubova entourent Lifar qui prépare pour la saison monégasque de 1946 un grand Ballet en quatre actes, d’après une légende géorgienne. Cette fresque évoquait en quatre tableaux le personnage quasi légendaire de la reine Thamar et celui du poète Chota Roustaveli. Mais Vyroubova qui répéta cette œuvre (que Lifar prépara pendant deux ans) ne la créa pas à Monte-Carlo. En 1946, elle rentra dans la Compagnie des Champs-Elysées, et se remaria avec un danseur, Arcady Kniazeff.

Jusqu’alors les succès de Nina avaient été fulgurants, mais de courte durée. Après sa création des Forains, chacun célébrait à l’envi la grâce unique de la "Belle endormie", qui portait une grande robe de tulle noir étoilé d’or, que Bérard semblait avoir dessinée dans du rêve. Tout Paris découvrait une artiste, presque inconnue, et la consacrait Etoile. Mais cette belle aventure risquait d’être sans lendemain.

Heureusement, le propre père de Roland Petit fut son premier mécène ; puis M. Roger Eudes, alors directeur du Théâtre des Champs-Elysées, mit sa scène à la disposition de la jeune troupe, dont le talent et la fraîcheur venaient de conquérir Paris. L’acte qui fondait la Compagnie des Champs-Elysées fut signé entre M. Petit père et Roger Eudes. Roland Petit était directeur chorégraphique, et Boris Kochno, directeur artistique.

Nina Vyroubova entra dans la Compagnie pour une saison en Angleterre, et principalement à Londres, où elle dansa Coppelia (le deuxième acte que Roland Petit ne pouvait donner à Paris, puisqu’il appartient à l’Opéra). L’Anglais Gordon Hamilton interprétait le rôle de Coppelius… Mais c’est la résurrection de La Sylphide aux Ballets des Champs-Elysées qui consacra définitivement la très grande danseuse Nina Vyroubova.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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