La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - Nina Lina

TABLE DES CHAPITRES

Nina Lina

Ces étranges petites syllabes dansent sur le papier comme un dessin dans du blanc, comme une ballerine dans les airs… Les vocations sont parfois instinctives. Celle de Vyroubova n’attendit pas le nombre des années : à l’âge de deux ans, déjà amoureuse de la danse, elle affirmait dans un langage enfantin, mais d’une voix autoritaire : "Nina Lina", ce qui veut dire en russe : "Nina est une ballerine…" Le mot "ballerine" étant trop difficile à prononcer, l’enfant employait d’instinct un diminutif tellement plus charmant.

Voilà qui est sans réplique. C’est net, précis et volontaire. Sans équiv oque possible tout est dit en quatre syllabes… Il ne restait plus qu’à confirmer cette affirmation un peu prématurée. La mère de la future danseuse s’y employa avec un dévouement sans pareil.

Nina Vyroubova est fille unique. Elle est née à Gourzoufif, en Crimée (Russie) où ses parents s’étaient repliés de Saint-Pétersbourg pendant la Révolution. De Moscou, en passant par la Lithuanie et l’Allemagne, elle arriva en France, à Paris, à l’âge de trois ans et demi, avec sa mère et sa grand’mère. Peu de temps après sa naissance, son père, Vladimir Vyrouboff, fut tué en Russie, d’une balle perdue dans la rue (exactement comme le frère de Spessivtzeva).

Sa mère est descendante d’une famille bretonne Le Dantu. Son grand-père, dont on reconnaissait l’origine bretonne au classique entêtement, émigra en Russie après la Révolution Française, et prit la nationalité russe. Son père appartenait à une famille noble russe.

Par amour du théâtre, sa mère travaillait la comédie dans un cours d’art dramatique, en Russie, pendant la Révolution. A Paris, elle apprit la Danse chez Préobrajenska.

Mme Vyroubova fut le premier professeur de sa fille. Plus tard, Nina travailla avec Mme Tréfilova, Mme Préobrajenska, M. Gsovsky. Ensuite, devenue Etoile à l’Opéra, elle se perfectionna chez Egorova et Yves Brieux, ainsi qu’aux cours d’adages à l’Opéra, avec Serge Lifar.

Ce que j’apprécie presque toujours chez les grands danseurs, c’est leur humilité devant le travail (que possèdent bien rarement les comédiens). A la leçon quotidienne, l’Etoile n’est plus qu’une élève, soumise et appliquée, écoutant respectueusement les conseils du Maître, acceptant sa sévérité et ses réprimandes. Vyroubova avoue très simplement que dans la Danse ce qu’elle préfère ne sont pas ses succès sur scène, mais la dure leçon à la barre et la satisfaction que lui procurent ses petits progrès de chaque jour, obtenus souvent par un travail et un courage presque surhumains. Aujourd’hui, elle est reconnaissante à ses Maîtres actuels : Mme Egorova et surtout Yves Brieux qui se complètent pour perfectionner son style, même si elle sort plus épuisée d’un cours qu’après avoir dansé sur scène un grand Ballet.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les enfants s’imaginent facilement que la Danse est un don qui ne s’apprend pas, et qu’on perfectionne en quelques leçons. Délaissant momentanément ses poupées, la petite Nina aimait regarder travailler sa mère chez Mme Préobrajenska, dans le grand studio de l’Olympia qui tient du vieux grenier de campagne et d’une salle de répétitions pour les acrobates.

Vers l’âge de quatre ans, Nina demanda à sa mère la permission de travailler avec Mme Préobrajenska. Elle ne prit que quelques leçons. Car "Madame Préo" fut tellement dure et sévère avec elle, que Nina quitta ses chaussons et sa tunique en pleurant. Dégoûtée de la Danse, elle n’alla plus au cours pendant cinq ans. Le Professeur avait sans doute raison, mais l’enfant ne pouvait pas alors s’en rendre compte.

La vie n’était pas facile. Mme Vyroubova était seule à subvenir aux besoins de la famille qui comportait cinq femmes : elle, sa mère avec ses deux sœurs, toutes venues de Russie les unes après les autres, et Nina.

A l’âge de huit ans, Nina Vyroubova eut brusquement la révélation de la Danse, en voyant Pavlova dans La Fée des Poupées et La Mort du Cygne. Elle en ressentit une telle émotion que ce spectacle consolida sa vocation hésitante. Il est intéressant de rappeler ici que Pavlova eut le même choc, le même coup de foudre, en voyant le Ballet de Tchaïkovsky, La Belle au Bois Dormant. Conduite par sa mère à une matinée à Saint-Pétersbourg, l’enfant fut à ce point frappée par le Ballet réglé par Petipa que ce spectacle décida sa carrière. Sur ses supplications, ses parents consentirent à la placer comme pupille à l’Ecole Impériale de la Danse.

La petite Nina Vyroubova fut bouleversée par cette immatérialité de Pavlova qui semblait la détacher du sol, et transfigurait la blanche agonie de La Mort du Cygne. La Danse n’était donc pas seulement une succession de pas difficiles, obtenus par un travail acharné, mais pouvait être ce duo entre ciel et terre, ce poème mouvant, à la fois humain et irréel ! Et la petite Nina mimait chez elle ce drame poétisé par la Danse, cette élégie de la Fatalité et de la Mort, dont le triste chant sublima les foules.

Elle trouva le spectacle si merveilleux qu’elle n’imagina pas un seul instant pouvoir devenir un jour, elle aussi, Danseuse Etoile. Elle aimait toujours la Danse sans se l’avouer. C’était pour elle une chose sacrée que seuls quelques élus avaient le droit d’approcher. Sa mère brusqua ses sentiments imprécis, contradictoires seulement en apparence et toujours logiques, au contraire, vis-à-vis d’elle-même. Elle lui donna ses premières et véritables leçons, et lui fit travailler, en plus de la Danse, l’expression. Nina avait neuf ans. L’enseignement maternel dura sept ans.

Trois mois après ces débuts, Mme Vyroubova régla à sa fille trois danses dont une classique sur pointes, que Nina trouva fort difficile à l’époque. Pour arriver à ses fins, elle décida de faire cambrer ses pieds, dans les chaussons, entre les barreaux de chaises, tout en apprenant ses leçons. Elle savait déjà que la Danse est tout autre chose qu’un passe-temps ou une distraction de petite fille.

La famille habitait Meudon. C’est là que trois mois après ses débuts, Nina offrit son premier spectacle en famille, avec une émotion dont elle garde encore aujourd’hui le souvenir, mais qui lui donna trente-neuf de fièvre, sans doute due au trac effroyable.

Sous le nom de Nina Le Dantu, la future Etoile fait ses débuts au cinéma dans "un grand film français d’émotion dramatique" : Le Calvaire de Cimiez, de M. Henry Bordeaux, de l’Académie Française, réalisé sous la direction artistique de Jacques de Baroncelli. Elle a dix ans. On la reconnaît parfaitement sur les photographies du film, qui porte ce sous-titre bouleversant : "Poignant combat d’âmes féminines où se mêlent la rivalité amoureuse et la rivalité maternelle". On imagine sans peine le scénario de M. Henry Bordeaux !

A seize ans, elle prit définitivement le nom de Nina Vyroubova et devint Etoile chez Agrenieff, - entreprise de l’Opéra Russe - avec qui elle dansa Coppelia à Caen et dans quelques autres villes de province.

Sa première critique est fort élogieuse :

"…Coppelia nous a valu la bonne fortune d’admirer et d’applaudir Mlle Nina Vyroubova, Etoile de ce spectacle qui triomphe avec éclat. Le rôle de Swanilda est un maître rôle. L’Etoile est tout le temps en scène, constamment agissante. Mlle Vyroubova est une technicienne infaillible, rompue à toutes les gymnastiques professionnelles du vocabulaire de Vestris et de Petipa. Elle est charmante : jolie figure, yeux spirituels et parfaitement bien faite. Il faut louer ses attitudes gracieuses et son intelligence de la mimique. Son succès fut considérable. Elle marque sa personnalité dans le rôle de Swanilda, illustré jadis par la créatrice de seize ans, Giuseppina Bozacchi, et plus près de nous par Rosita Mauri et Carlotta Zambelli…"

Ces premiers succès ne la grisèrent pas et l’incitèrent, au contraire, à travailler doublement, avec l’espoir de devenir une véritable artiste.

En novembre 1938, Nina Vyroubova est engagée à Londres comme soliste par le successeur de Balieff, dans le spectacle de La Chauve-Souris. Pantomimes, danses, mélodies et sketches se succèdent dans cette sorte de "show" russe, que le créateur Balieff, bonimenteur génial, animait avec humour.

En 1939, c’est la guerre. Nina Vyroubova rentre à Paris. Elle est engagée dans les "Ballets Polonais" qui se produisent au théâtre de l’Etoile. Elle danse des Ballets de caractère et des Danses typiques et folkloriques comme Les Noces paysannes en Pologne. Il n’est pas facile de rendre spectaculaire pendant toute une soirée un art populaire aux possibilités limitées. On crie souvent à la trahison si les danses traditionnelles d’un peuple ont été transposées pour le théâtre par un véritable chorégraphe.

C’est pourtant nécessaire. Il faut trouver la juste mesure entre l’adaptation théâtrale et la fidélité aux traditions, tout autant qu’à l’esprit d’un art populaire et spontané.

Aux "Ballets Polonais", Nina Vyroubova fit la rencontre de son premier mari, un jeune garçon, très beau danseur de caractère, Wladimir Ignatoff.

Délaissant le folklore polonais, Vyroubova revint au classique avec le "Ballet Russe de Paris", qui donna une saison, salle Pleyel, en août 1940. Elle y interprète un poème chorégraphique : La Forêt de Vienne, sur une musique de Johann Strauss, et les dynamiques Danses Polovtsiennes du Prince Igor, qu’elle exécute avec fougue. On peut lire dans une critique de l’époque : "Nina Vyroubova, l’Etoile de dix-neuf ans, brille par sa belle technique et sa grâce souple… Cependant, elle se révèle dans le tableau polovtsien, où son tempérament et son agilité font merveille."

Et dans un autre article : "Nina Vyroubova, littéralement déchaînée, conduit la Danse avec un entrain fantastique. Elle y est étourdissante de sincérité…"

Malgré la prestigieuse, mais redoutable raison sociale de "Ballet Russe", cette compagnie n’eut qu’un destin éphémère. Pendant l’occupation, Vyroubova se trouva à nouveau inquiète et désemparée. Il n’y avait à Paris plus aucune compagnie de Ballets. Dans sa famille c’était la misère. Perdue dans la banlieue, elle ne fréquentait guère que des Russes ; et les soucis de l’existence quotidienne étouffaient momentanément l’épanouissement de ses dons. Il lui fallait ou travailler au cabaret pour gagner sa vie et faire des tournées en province sous les bombardements, ou rester à la maison et déjeuner de rutabaga. Vyroubova donna quelques Récitals de Danses au Théâtre du Grand Palais, passa du Théâtre de l’Etoile à l’A.B.C., toujours avec son mari et partenaire Wladimir Ignatoff. Ce dernier fut envoyé en Allemagne pour le travail obligatoire. Nina ne voulut pas l’abandonner. Elle partit avec lui.

Malgré certains soirs de découragement inhérent à son tempérament slave, la jeune artiste continua un entraînement sérieux. De quatorze à dix-huit ans, elle travailla avec Tréfilova spécialement les bras, le port de tête, la netteté et la propreté de chaque mouvement. Puis, un soir qu’elle dansait salle Pleyel, au "Ballet Russe de Paris", Préobrajenska vint la voir et lui offrit des cours gratuits. "Ce fut, dit-elle, un travail merveilleux !" Elle devint même, avec Irène Skorik, le chouchou de "Préo", qui ne criait plus comme autrefois et ne lui faisait plus peur du tout. Mais Tréfilova, apprenant que Nina travaillait également avec Préobrajenska, la mit à la porte de son cours. Et Vyroubova continua à travailler avec "Préo" jusqu’à son engagement à l’Opéra. En avril 1942, elle donna, salle Pleyel, avec Wladimir Ignatoff, un unique récital qui fut remarqué de certains balletomanes. On lui reprocha d’interpréter trop de danses de caractère avec son mari, dont c’était la spécialité, et de sacrifier son talent de danseuse classique à "la facilité du caractère". Son interprétation d’un Nocturne et d’une Valse Brillante de Chopin recueillit, par contre, l’unanimité des suffrages.

Enfin, ce fut la Libération… Vyroubova retrouva sa famille à Meudon. Elle dansa au Théâtre pour les armées françaises et américaines, dans la banlieue de Paris. Ce fut la fin de ses épreuves. Son nom allait bientôt surgir avec la nouvelle génération de danseurs et danseuses (Renée Jeanmaire, Colette Marchand, Ethery Pagava, Janine Charrat, Irène Skorik, Jean Babilée, Roland Petit, Marina de Berg, etc.), groupés aux "Vendredis de la Danse" du Théâtre Sarah- Bernhardt, avant de devenir les fameux Ballets des Champs-Elysées.

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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