La Danse Corps et Graphies - Nina Vyroubova et ses Visages par Jean Laurent - Variations

Couverture

Biblio Danse

Comédien et journaliste, critique de danse, Directeur du Ballet de l'Etoile [où Maurice Béjart, co-fondateur, fit "ses gammes" chorégraphiques]... Jean Laurent est également l'auteur de quelques récit[al]s de la Danse et de ses artistes. Ainsi, en 1958, paraît l'impression - des expressions - de Nina Vyroubova et ses visages...

Fleurs déposées à la mémoire de la "Ballerina" en cette année 2021, pour commémorer sa naissance, il y a cent ans, le 4 juin 1921,, Corps et Graphies par l'admirateur au miroir des Thèmes et Variations d'une Etoile... -, les pages de l'ouvrage sont reproduites avec les autorisations généreusement accordées.
Sincère reconnaissance.

Jean Laurent

Nina Vyroubova et ses visages

Richard-Masse éditeurs
7, place Saint-Sulpice - Paris VIe

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

© by Editions Richard-Masse - 1958


Illustration

A Serge LIFAR qui possède le génie de découvrir celui d'autrui.
J. L.

Variations

De tous les Arts, la Danse est le plus éphémère, le plus fugitif. Comment saisir l’insaisissable ?

La Danse est un Art dont l’éloquence est si directe qu’il est immédiatement compris des cinq parties du monde.

C’est l’Art international par excellence : il ignore les contingences de la langue comme la littérature. C’est un langage universel, c’est la poésie du mouvement, le dessin des lignes, la musique du corps humain.

Mais que reste-t-il de l’art d’une danseuse ? Ni partition, ni poème, ni toile, ni statue. Elle crée des rêves qu’elle trace dans l’espace. Mais leur clarté ne laisse pas plus de trace dans le ciel qu’une étoile filante.

Sur le point de vous parler d’une artiste digne de ce nom, je recule chaque jour, inquiet de la lourdeur et de l’impuissance des mots à exprimer l’inexprimable.

Comment dansaient la Camargo, et Taglioni, et Carlotta Grisi ? Les écrivains de tous les pays du monde ont-ils réussi à analyser le talent de celles qui possédèrent le génie de la Danse ?

On n’explique pas le génie, on l’accepte comme un miracle devant lequel on s’incline, saisi d’un trouble mystérieux. Seul, le cinéma avec ses immenses possibilités pourrait jouer un grand rôle dans l’Art d’une danseuse : il peut le fixer pour l’éternité. Une danse ainsi transcrite serait comparable à un poème imprimé. Et nous aurons, peut-être, un jour, de véritables "éditions" de danses et de ballets, qui serviront à la documentation des praticiens de la Danse, et à la glorification des danseuses de génie rendues immortelles grâce au cinéma.

Trois films de court métrage interprétés par Nina Vyroubova, dansant des Ballets aussi divers que Noces Fantastiques, Phèdre ou Fourberies, nous révéleraient mieux la variété des moyens expressifs et techniques de cette grande artiste qu’un livre de six cents pages consacré à son talent.

Dans une carrière en perpétuelle évolution il est pourtant utile, de temps en temps, de faire le point. Une danseuse parvenue à un certain stade de son ascension, a le droit de jeter un regard en arrière, et de dresser l’inventaire de ses connaissances. Se bien juger, avec ses qualités et ses défauts, est la première vertu d’un artiste. La seconde est de savoir que le véritable progrès - dans la Danse comme dans tout Art - est un progrès de l’âme.

La Danse ne doit jamais considérer la technique comme un but, mais comme un moyen, ou plutôt comme la condition nécessaire à la réalisation de ses desseins purement esthétiques et abstraits. En plus de la technique il faut le style, l’expression, la grâce, la mimique, la présence et l’intelligence scéniques.

Toutes les Etoiles de la Danse ont rétabli l’équilibre compromis entre l’art et la technique.

Chacun sait qu’il n’y a point d’art sans technique. Mais, par ailleurs, la technique pure risque de tuer l’inspiration. Parfois, elle atteint dans la danse classique une telle perfection qu’elle se suffit à elle-même, et qu’une Variation d’Etoile, bien dansée, est presque émouvante dans son inexpression. Malgré la vogue actuelle de la technique - presque méprisée il y a vingt ans - le balletomane réclamera toujours à l’Etoile des qualités d’expression et d’émotion qui la différencient des autres.

"- La Danse c’est ma vie, avoue Vyroubova, c’est pour cela que dans chaque rôle que j’interprète j’aimerais faire ressentir au public une parcelle de ces sentiments que nous éprouvons tous et qui sont notre vie…"

Grande parmi les grandes, Nyna Vyroubova occupe dans la Danse une place à part. C’est une danseuse lyrique, une Sylphide éthérée et romantique. Mais c’est aussi une danseuse de caractère, d’un humour et d’un brio étourdissants. De Giselle à Blanche-Neige, de Mirages aux Fourberies, cette artiste nous surprend chaque fois par la multiplicité de ses dons et la variété de ses moyens expressifs :

"Chaque Ballet est sacré pour moi, nous dit-elle, je les aborde tous d’une façon toujours différente puisque les personnages que j’incarne sont tous très divers… Naturellement, la Danse par elle-même compte plus que tout autre chose, mais j’aime aussi la part d’interprétation réclamée par chaque rôle. Il faut essayer de s’oublier soi-même pour s’identifier autant qu’il est possible avec un autre personnage, non seulement par le costume et le maquillage qui aident beaucoup, mais surtout par le maintien du corps, la démarche, l’expression des bras autant que du visage."

Où est la vraie Nina Vyroubova ? Sous différents masques nous allons essayer de découvrir son visage nu. Son premier triomphe à Paris fut, aux Ballets des Champs-Elysées, La Sylphide qui la consacra danseuse lyrique et romantique. Mais sa première création à l’Opéra fut Blanche-Neige, dont le rôle de la Reine-Sorcière la catalogua, au contraire, parmi les grandes danseuses de caractère.

A la ville comme sur la scène Nina Vyroubova est une artiste pleine d’imprévus. Il faut se garder de la juger sur un seul rôle, sur un seul Ballet, de la dépeindre avec une seule couleur, de la fixer comme une photographie, et d’écrire en-dessous une légende définitive. Derrière la danseuse, la comédienne change de visage. Dans les rôles les plus contradictoires elle est toujours sincère et naturelle, mais toujours diverse :

"J’aime danser dans la même soirée, affirme-t-elle avec humour, deux Ballets d’esprit tout à fait opposés. Si à ma première apparition dans le second Ballet le public ne me reconnaît pas, c’est pour moi une immense satisfaction : celle d’avoir réussi à être totalement autre."

En disant cela, Nina Vyroubova range dans sa valise le petit pourpoint noir à Hamlet, l’avant-dernier Ballet de Serge Lifar, qu’elle vient de danser à Aix-les-Bains.

A Paris, sa mère lui prépare le long tutu blanc de Giselle que Vyroubova dansera demain avec le Ballet de Cuevas. Entre le sombre Hamlet, inquiet et tourmenté, et la pâle Giselle, transparente, surnaturelle, vous trouverez peut-être la vraie Nina Vyroubova.

Ce soir elle tourne la dernière page d’un album avant d’en illustrer un autre.

Feuilletons-le ensemble…

Illustration

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Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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