La Danse Corps et Graphies - De Diaghilev et de Nijinsky par Jean Cocteau

La Difficulté d'être
Couverture de l'édition originale - Paris, Morihien, 1947

"Et voilà. Cela me frappe dans le calme de cette campagne, de cette maison qui m'aime, que j'habite seul, en ce mars 1947, après une longue, longue attente. J'en pleurerais. […] D'avoir trop dit de choses à dire et pas assez de celles à ne pas dire. En fin de compte, tout s'arrange, sauf la difficulté d'être, qui ne s'arrange pas."
Jean Cocteau, Milly, mars 1947

La Difficulté d'Être de Jean Cocteau, malade… L'initiale fut tracée en février 1946, et le point final au début de l'été suivant ; le livre ne parut qu'un an plus tard, ouvert sur une préface écrite en mars 1947 dans la maison de Milly-la-Forêt : "La mort ne doit pas avoir à faire bien longue route pour me rejoindre. La comédie est fort avancée. Il me reste peu de répliques." ; "Je veux qu'on me reconnaisse à mes idées, ou mieux, à ma démarche. Je ne cherche qu'à me faire entendre le plus brièvement possible."… Dans cette "quête", [r]avivée, s'en revient le temps où [re]vivent tant d'êtres [au détour de confidences] Qu'on fit danse…

Dans une "scène" "De mes évasions", [où l'"écrie" vint] l'écrivain évoque les Ballets Russes pour "la première fois"… Déterminante :

"Le Ballet russe de Serge de Diaghilev a joué son rôle dans cette crise. Il éclaboussait Paris de couleurs. La première fois que j'assistai à l'un de ses spectacles (on y donnait Le Pavillon d'Armide) j'y occupais un fauteuil loué par ma famille. Tout s'y déroulait fort loin derrière la rampe, dans ce buisson ardent où le théâtre flambe pour ceux qui n'en fréquentent pas l'envers.
Je rencontrai Serge de Diaghilev chez Mme Sert. De cette minute je devins un membre de la troupe. Je ne vis plus Nijinsky que des coulisses ou de la loge dans laquelle, derrière Mme Sert surmontée de l'aigrette persane, Diaghilev suivait ses danseurs avec une toute petite lorgnette de nacre.
Que de souvenirs j'en ai! Que j'en pourrais écrire! Ce n'est pas mon objet. Après le scandale du Sacre[…] Vint la guerre […]Après Stravinsky, Picasso.
Le premier son de cloche d'une période qui commence en 1912 et ne se terminera qu'avec ma mort, me fut sonné par Diaghilev, une nuit, place de la Concorde. Nous rentrions de souper après le spectacle. Nijinsky boudait, à son habitude. Il marchait devant nous. Diaghilev s'amusait de mes ridicules. Comme je l'interrogeais sur sa réserve (j'étais habitué aux éloges), il s'arrêta, ajusta son monocle et me dit: "Étonne-moi." L'idée de surprise, si ravissante chez Apollinaire, ne m'était jamais venue.
En 1917, le soir de la première de Parade, je l'étonnai.
Cet homme très brave écoutait, livide, la salle furieuse. Il avait peur. Il y avait de quoi. Picasso, Satie et moi ne pouvions rejoindre les coulisses. La foule nous reconnaissait, nous menaçait. Sans Apollinaire, son uniforme, et le bandage qui entourait sa tête, des femmes, armées d'épingles, nous eussent crevé les yeux.

… Les actes, les tableaux, se déroulent ; Jusqu'en une "scène" interprétée "De Diaghilev et de Nijinsky", ici représentée dans les "costumes" des mots et les décors de quelques esquisses tracées aussi par l'artiste, en d'autres "théâtres".

Esquisse
Serge de Diaghilev et Vaslav Nijinsky [croqués] par Jean Cocteau

DE DIAGHILEV ET DE NIJINSKY

Dans un livre où je témoigne au procès socratique que la société nous intente, je me dois d'exprimer ma reconnaissance à deux hommes libres qui vécurent pour crier leur cri.

Nijinsky était d'une taille au-dessous de la moyenne. D'âme et de corps il n'était que déformation professionnelle.

Sa figure, du type mongol, était reliée au corps par un cou très haut et très large. Les muscles de ses cuisses et ceux de ses mollets tendaient l'étoffe du pantalon et lui donnaient l'air d'avoir des jambes arquées en arrière. Ses doigts étaient courts et comme tranchés aux phalanges. Bref on n'aurait jamais pu croire que ce petit singe aux cheveux rares, vêtu d'un pardessus à jupe, coiffé d'un chapeau en équilibre au sommet du crâne, c'était l'idole du public.

Il l'était cependant, à juste titre. Tout en lui s'organisait pour paraître de loin, dans les lumières. En scène sa musculature trop grosse devenait svelte. Sa taille s'étirait (ses talons ne portant jamais par terre), ses mains devenaient le feuillage de ses gestes, et quant à sa face, elle rayonnait.

Une semblable métamorphose est presque inimaginable pour ceux qui n'en ont pas été les témoins.

Dans Le Spectre de La Rose, où il se résumait, il apporta de la mauvaise grâce à partir de 1913. Car la chorégraphie du Sacre scandalisait, et il supportait mal qu'on acclamât l'une et sifflât l'autre. La pesanteur nous habite. Il cherchait sans cesse quelque ruse afin d'en venir à bout.

Il avait remarqué que la moitié du saut qui termine Le Spectre de La Rose se perdait, vu de la salle. Il inventa de sauter double, de se nouer en l'air en coulisse et d'y retomber à pic. On l'y recevait comme un boxeur, avec des serviettes chaudes, des gifles et l'eau que son domestique Dimitri lui crachait à la figure.

Avant la première du Faune, à souper chez Larue, il nous étonna, plusieurs jours, par les mouvements de tête d'un torticolis. Diaghilev et Bakst s'inquiétaient, l'interrogeaient, n'en tiraient aucune réponse. Nous apprîmes ensuite qu'il s'entraînait au poids des cornes. Je citerais mille exemples de cette perpétuelle étude qui le rendait maussade et boudeur.

À l'Hôtel Crillon (Diaghilev et lui émigraient d'hôtel en hôtel, chassés par les saisies foraines), il passait un peignoir éponge, en rabattait le capuchon sur sa tête et notait ses chorégraphies.

Je l'ai vu créer tous ses rôles. Ses morts étaient poignantes. Celle de Pétrouchka où le pantin s'humanise jusqu'à nous tirer les larmes. Celle de Schéhérazade où il tambourinait les planches comme un poisson au fond d'une barque.

Serge de Diaghilev paraissait porter le plus petit chapeau du monde. Si vous mettiez ce chapeau, il enfonçait jusqu'aux oreilles. Car sa tête était si grosse que tout couvre-chef lui était trop petit.

Ses danseuses le surnommaient Chinchilla à cause d'une mèche blanche réservée dans une chevelure teinte et fort noire. Il se boudinait dans une pelisse à col d'opossum et quelquefois la fermait à l'aide d'épingles anglaises. Sa figure était d'un dogue, son sourire d'un très jeune crocodile, une dent mise au bord. Mâcher cette denture était chez lui le signe du plaisir, de la crainte, de la colère. Il mâchait sa bouche surmontée d'une petite moustache, dans le fond des loges où il surveillait ses artistes auxquels il ne passait rien. Et son oeil humide incliné vers le bas avait la courbe de l'huître portugaise. Cet homme promenait à travers le monde une troupe de danse, aussi confuse, aussi bariolée que la foire de Nijni-Novgorod. Son seul luxe était de découvrir une étoile. Et nous le vîmes nous amener du ghetto russe la maigre, la longue, la glauque Mme Rubinstein. Elle ne dansait pas. Elle entrait, elle se montrait, elle mimait, elle marchait, elle sortait, et parfois (comme dans Schéhérazade) elle risquait une ébauche de danse.

Un des triomphes de Diaghilev fut de la présenter au public parisien dans le rôle de Cléopâtre. C'était la présenter à Antoine. On apporta un paquet d'étoffes. On le mit au milieu de la scène. On déroula, dépaqueta. Et Mme Ida Rubinstein apparut, si mince de jambes qu'on croyait voir un ibis du Nil.

Je dessine ces figures, en marge du programme des grandes fêtes qui jouèrent un rôle décisif dans mon amour du théâtre. Car une phrase sur Vestris, sur Talma, me met en goût. J'aimerais en lire davantage.

Jean Cocteau : La difficulté d'être - 1947


"Je dessine ces figures, en marge du programme"
- Florilège de Dessins par Jean Cocteau
Et choisis au [dé] tour des mots

"Serge de Diaghilev paraissait porter le plus petit chapeau du monde […] Car sa tête était si grosse que tout couvre-chef lui était trop petit.

Esquisse
Serge de Diaghilev [esquissé en 1934]

Nijinsky […] Dans Le Spectre de La Rose, où il se résumait

Esquisse
[sur] l'une des affiches de la saison de 1911 des Ballets Russes de Diaghilev
- le dessin illustrait également le programme de la tournée de la troupe…

Esquisse
Vaslav Nijinsky in Le Spectre de La Rose

Esquisse
Vaslav Nijinsky in Le Spectre de La Rose

Esquisse
Serge de Diaghilev et Vaslav Nijinsky après une représentation du Spectre de La Rose

"Schéhérazade où il tambourinait les planches comme un poisson au fond d'une barque."

Esquisse
Vaslav Nijinsky, L'Esclave Doré in Schéhérazade


"Mme Rubinstein […] parfois (comme dans Schéhérazade) elle risquait une ébauche de danse."

Esquisse
Vaslav Nijinsky, L'Esclave Doré, et Ida Rubinstein, Zobéide, in Schéhérazade

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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