La Danse Corps et Graphies - Le Ballet Royal du Danemark et Auguste Bournonville - une tradition européenne - Conférence d'Erik Ashengreen

Historien de la Danse…
Erik Ashengreen

A la veille des représentations de Napoli, par le Ballet Royal du Danemark au Palais Garnier, la Maison du Danemark recevait, le jeudi 5 janvier 2011, à Paris, Erik Aschengreen, Docteur ès Lettres et historien de la Danse, professeur émérite de l'Université de Copenhague, critique de danse durant quarante ans au Berlingske Tidende - le plus grand journal danois -, et qui a également enseigné à l'Ecole du Ballet Royal du Danemark. Il a aimablement accepté que ses propos soient reproduits et illustrés sur les pages de Corps et Graphies

Le Ballet Royal du Danemark compte parmi les compagnies les plus anciennes avec une école fondée en 1771. Le personnage le plus important de l'histoire du Ballet danois est sans conteste Auguste Bournonville (1805-1879) lequel a fait ses études à Paris dans les années 1820. Comme Directeur de la danse à Copenhague, il reste fidèle à la grâce et à la légèreté du style français. Il crée une cinquantaine de ballets dont une dizaine continue d'être dansés aujourd'hui à Copenhague. Parmi eux son chef d'oeuvre Napoli (1842), que le Ballet Royal du Danemark dansait à l'Opéra de Paris du 6 au 10 janvier 2012 dans une nouvelle production de Sorella Englund et Nikolaj Hübbe.
Erik Aschengreen trace l'histoire de la compagnie en soulignant ses relations avec la France et son importance dans l'histoire de la danse européenne avec des chorégraphes de renom comme Auguste Bournonville, mais aussi Harald Lander et Flemming Flindt.

Académisme à la française et théâtre à l'italienne

L'Ecole du Ballet Royal du Danemark fut fondée en 1771 par Pierre Laurent, qui avait été danseur à l'Académie Royale de Danse à Paris, et venu à Copenhague en 1752.

danseur français
Jean-Baptiste Landé

Mais l'origine de l'engouement du Danemark pour la danse remonte en réalité à 1726, lorsque le danseur français Jean-Baptiste Landé donna, à Copenhague, une série de représentations qui remportèrent un vif succès. L’artiste avait débuté sa carrière comme Maître de Ballet à Bordeaux, puis s'était installé en Suède vers 1720. Son passage au Danemark fut relativement bref, car le Roi, d'un protestantisme rigide, fit fermer le théâtre, craignant que les frivolités qu'on y jouait n'affaiblissent le sens moral du peuple. Jean-Baptiste Landé partit alors pour la Russie, et fonda, en 1738, à Saint-Pétersbourg, l'Ecole du Ballet Impérial - aujourd'hui Académie Vaganova -.

Ainsi, les trois plus anciennes Ecoles de danse classique nées à Paris, en 1713 ; à Saint-Pétersbourg, en 1738, et à Copenhague, en 1771 ont-elles des accents français.

Florentin…
Vincenzo Galeotti

Mais c'est avec l'arrivée du Florentin Vincenzo Galeotti (1733-1816) en 1775, en tant que Directeur, que le Ballet Royal du Danemark prit son essor.

Le Maître de ballet conservait, à l'époque, ses fonctions jusqu'à la mort. Fidèle à cette tradition, Vincenzo Galeotti garda son poste, alors même que ses facultés intellectuelles et physiques commençaient sérieusement à décliner. Il continuait ainsi de se montrer, à soixante-dix-sept ans, dans des rôles de pantomime. Pour l'écarter, le roi Christian VII eut recours à un habile subterfuge : il le fit Chevalier, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, ce qui lui interdisait de facto, en tant que membre de la noblesse, de se produire sur une scène de théâtre. Pour la première fois, un danseur, ordinairement considéré comme un saltimbanque, était élevé à un tel rang social.

Un seul ballet de Vincenzo Galeotti lui a survécu : Les Caprices de Cupidon ou du Maître de Ballet, créé en 1786, qui reste le plus vieux ballet au répertoire d'une compagnie. Harald Lander, chorégraphe et maître de ballet danois, l'a remonté d’ailleurs en 1952 pour le Ballet de l'Opéra de Paris, et il a également été dansé plus tard par l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris.

Vincenzo Galeotti appartenait à la tradition italienne. Son successeur fut le Lyonnais Antoine Bournonville (1760-1843), élève de Jean-Georges Noverre, le grand réformateur du ballet français.

Bournonville Danseur français…
Antoine Bournonville

Antoine Bournonville, père d'Auguste, était considéré comme un très bon danseur, il était bel homme de surcroît. Il fut le Directeur officieux de la compagnie de 1793 à 1816, puis officiel de 1816 - à la mort de Vincenzo Galeotti - à 1823. Toutefois, il fut d'abord Maître de ballet à la cour de Suède, pays qu'il dut quitter précipitamment en 1792 à la suite de l'assassinat du roi Gustave III (1) .

Les Français, qui commençaient à avoir mauvaise presse suite aux violences de la Révolution de 1789, furent suspectés de sympathie pour Jacob Johan Anckarström, le régicide suédois… Exilé au Danemark, Antoine Bournonville y demeura.

Auguste Bournonville

Au théâtre…
Le buste d’Auguste Bournonville dans le théâtre qu’il inaugura en 1874

En 1805, naquit ainsi, à Copenhague, Auguste, fils d'Antoine Bournonville et d'une danseuse danoise. Auguste Bournonville est ainsi contemporain, par sa naissance, du conteur Hans-Christian Andersen. Le célèbre écrivain, qui allait devenir un grand ami du chorégraphe, se destinait lui aussi à la danse, mais dut renoncer à ses ambitions scéniques, ses pieds avaient été jugés "trop grands"…

Auguste Bournonville apprit la danse d'abord avec son père Antoine, qui considérait la carrière de danseur comme "la plus glorieuse du monde". Il se rendit plus tard à Paris avec son père pour parfaire son éducation. Il y retourna seul de 1824 à 1830, années durant lesquelles il suivit l'enseignement de Pierre Gardel et d'Auguste Vestris.

Mâitre danois…
Auguste Bournonville en 1828

Bien qu’il eût pu faire une carrière internationale, Auguste Bournonville choisit, en 1830, de retourner au Danemark. D’une part, il se considérait comme un Danois, et d'autre part, il allait succéder à son père en tant que Directeur du Ballet Royal. Il resta à ce poste jusqu'en 1877, avec seulement deux petites interruptions…

A l'opposé de ce qui se faisait ailleurs, à l'apogée du romantisme, Auguste Bournonville développa, dans ses ballets, les rôles masculins. Il ne voulait pas faire de l'homme un simple "porteur de dames". Dans ses ballets, les rôles masculins ont au moins autant d'importance que les rôles féminins. Le succès grandissant des ballerines sur les scènes européennes le choquait du reste, car il venait d'une tradition qui avait vu briller le danseur.

Napoli…
Hans Beck, Gennaro dans Napoli en 1880

La Sylphide…
Hans Beck, James dans La Sylphide en 1880

Auguste Bournonville tenait par ailleurs à garantir aux danseurs une place respectable dans la vie sociale. Lui-même fréquentait la haute société danoise et les grandes personnalités de son temps. Alors que dans les autres pays européens, les danseurs étaient souvent marginaux, méprisés non seulement par la bourgeoisie et les savants, mais aussi par les autres catégories d'artistes. Le Maître parvint, à Copenhague, à placer aussi le Ballet au même rang que les autres arts.

Durant sa carrière à la tête du Ballet Royal du Danemark, Auguste Bournonville créa une cinquantaine de ballets, dont dix environ figurent aujourd'hui encore au répertoire de la compagnie. Parmi les plus connus, La Sylphide, en 1836 ; Napoli, en 1842 ; Le Conservatoire, en 1849 ; La Kermesse à Bruges, en 1851 ; Une Légende populaire, en 1854…

Le Conservatoire…
Le Conservatoire - Margot Lander, Leif Ornberg, Else Hojgaard et Borge Ralov en 1941

Il était fasciné par l'exotisme, comme tous les romantiques. L'action de nombre de ses ballets se déroule ainsi dans des pays étrangers - en Espagne, en Ecosse, ou en Russie… - avec une nette prédilection pour l'Italie, qui fascinait les âmes Nordiques, à la fois par ses paysages lumineux et la joie de vivre qu'elle inspirait. L'Italie était aussi liée pour Auguste Bournonville à l'art classique et à un certain idéal d'harmonie. Beaucoup d'artistes danois s'étaient d'ailleurs rendus en Italie. Ainsi le sculpteur Bertel Thorvaldsen (1770-1844) , qui vécu longtemps à Rome, et dont les œuvres influencèrent de manière notable Auguste Bournonville, qui les considérait comme l'expression même de l'harmonie.

Art
Psyché - Bertel Thorvaldsen - 1806

Cependant, à la différence des autres artistes romantiques, le chorégraphe danois ne s'abandonne pas à la Weltschmerz, au spleen, à ce "mal du siècle" cher à Jean-Paul Richter ou à René de Chateaubriand. Il cherche au contraire dans ses ballets à exprimer sérénité et joie de vivre. Sa vision des choses est optimiste et se fonde sur la croyance en Dieu et en un monde harmonieux. Auguste Bournonville se veut parfois moralisateur, bien qu’en réalité, il ne mena pas la vie d'ascète qu'on dit parfois : il connut quelques aventures extraconjugales… Ses ballets servent en quelque sorte d'"expiation" à ces écarts…

Dans La Sylphide et dans Napoli, on retrouve l'opposition chère aux romantiques entre monde réel et monde surnaturel, celui des Sylphes ou des Naïades. Le monde surnaturel représente le sexe et ses dangers, tandis que le monde réel est celui de l'ordre et de l'harmonie ; tous les ballets d’Auguste Bournonville ont ainsi une fin heureuse, comme une conjuration du destin personnel du chorégraphe.

La Sylphide…
La Sylphide - Anna Scholl, La Sylphide, et James, Hans Beck, en 1880

Napoli…
Napoli - Hans Beck et Valborg Borchsenius en 1900

Au-delà de la Scandinavie, Auguste Bournonville, grand voyageur, a eu une influence indirecte sur le développement de la danse en Russie, au travers de son élève, Christian Johansson (1817-1903), un Suédois qui partit faire carrière, d'abord en tant que danseur puis comme professeur, à Saint-Pétersbourg, au Théâtre impérial. Marius Petipa fréquentait assidûment les classes de Christian Johansson pour y trouver l'inspiration chorégraphique. Auguste Bournonville et Christian Johansson entretenaient une correspondance régulière et c'est en 1874 que les deux hommes se revirent, à l'occasion d'un voyage d’Auguste Bournonville en Russie.

Héritier…
Christian Johansson

En réalité, Auguste Bournonville n'appréciait pas vraiment la danse telle qu'on la pratiquait en Russie, beaucoup trop acrobatique à son goût. Bien sûr, il faut considérer que les scènes russes étaient aussi beaucoup plus grandes que celle du Théâtre Royal de Copenhague, ce qui conduisait à imaginer un autre style de danse pour impressionner le public… Dans ce contexte de "renouveau" de la danse, alors qu’il ne se sent plus vraiment en accord avec l'évolution de la technique du ballet, Auguste Bournonville prend sa retraite en 1877, et décède deux ans après.

L'une de ses dernières entreprises notables, en tant que Maître de Ballet, fût de monter Coppélia à Copenhague, mais en confiant d'emblée le rôle de Frantz à un homme, et non à une femme travestie, comme c'était l'usage à Paris, témoignage une ultime fois de sa volonté de donner une importance et une légitimité réelles à la danse masculine.

Les élèves d'Auguste Bournonville créèrent, après la mort du Maître, ce qu'on appelle "l'école de Bournonville", qui comprend une classe différente pour chaque jour de la semaine. Même si le répertoire de la compagnie s'est élargi à d'autres styles et à d'autres chorégraphes - tels Jerome Robbins, John Neumeier ou Jirî Kylian… -, cette "école" est toujours enseignée à Copenhague – et au-delà grâce à un DVD paru il y a sept ans par exemple, ou encore au cours de stages comme celui proposé à Biarritz au cœur de l’été.

Au théâtre…
Le buste d’Auguste Bournonville parmi les décors de ses ballets…

Les danseurs du "Conservatoire" - Harald Lander et Flemming Flindt

Deux autres Danois célèbres allaient tisser de nouveaux liens chorégraphiques entre la Scandinavie et la France, Harald Lander (1905-1971) et Flemming Flindt (1936-2009).

La Fête des Fleurs à Genzano…
La Fête des Fleurs à Genzano - Ulla Noe et Harald Lander

Les Volontaires du Roi…
Les Volontaires du Roi - Vivi et Flemming Flindt en 1971

Harald Lander prit, en 1932, la direction du Ballet Royal du Danemark, et chercha d'emblée à moderniser l'enseignement de la danse, qui reposait alors essentiellement sur les théories d’Auguste Bournonville.

Maître danois…
Harald Lander

Le Directeur, qui avait suivi des cours aux Etats-Unis, souhaitait que la troupe s'ouvre aux contemporains d'alors – Léonide Massine, Michel Fokine… - ainsi qu'au grand répertoire romantique russe, jusqu'alors inconnu au Danemark - et à Paris -.

En 1952, Harald Lander est invité à Paris pour monter Etudes, initialement créé à Copenhague en 1948. Grâce au succès rencontré, Harald Lander fut invité de nouveau et à plusieurs reprises, puis, en 1956, nommé Directeur de l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris, poste qu'il occupera jusqu'à son limogeage brutal en 1963 (2) .

Etudes…
Etudes - Scène du ballet en 1952
(Photographie : Serge Lido)

A côté de ses velléités de modernisme, Harald Lander ne perpétua pas moins la tradition, et il fut même le premier à monter des ballets d’Auguste Bournonville hors du Danemark.

Claude Bessy insistait sur le fait que Lander avait su donner aux danseurs de l'Opéra le goût de l'exactitude stylistique, et Brigitte Lefèvre aurait dit : "Nouréev n'aurait jamais réussi à faire danser ensemble les artistes de l'Opéra si Lander n'avait pas été là pour les former auparavant avec son tempérament".

Flemming Flindt, de son côté, a été formé à l'Ecole du Ballet du Danemark, où il eut d'ailleurs Harald Lander comme professeur.

Maître dannois…
Flemming Flindt

Il devint danseur étoile à l'Opéra en 1961. En 1963, il signa sa première chorégraphie, La Leçon, d'après la pièce d’Eugène Ionesco, représentée à l'Opéra-Comique. En 1966, il fut nommé Directeur de la Danse à Copenhague. Il continua à explorer le monde de l'absurde avec Le Jeune Homme à Marier, Le Triomphe de La Mort - Dødens Triumf -, et Le Mandarin Merveilleux - Wonderful Kælling -. Ces deux derniers ouvrages firent scandale, le danseur s'y montrant nu aux côtés de sa femme Vivi (née en 1943).

Le Triomphe de La Mort…
Vivi et Flemming Flindt dans Le Triomphe de La Mort

De Napoli

Le ballet, en trois actes, raconte l'histoire de deux jeunes gens issus d'un milieu simple, Gennaro, pêcheur Napolitain, et Teresina, sa fiancée. Ils sont censés grandir en sagesse après avoir subi un certain nombre d'épreuves, celle des éléments, puis celle des puissances surnaturelles. Au premier acte, ils sont jeunes, gais et insouciants. Le second acte se déroule au fond de la mer, dans la Grotte bleue, près de Capri : leur fidélité et leur courage sont alors mis à l'épreuve. Le troisième acte marque le bonheur retrouvé, qui éclate à travers une série de danses de joie pure.

Napoli
Napoli acte II - en 2009
Nikolaj Hübbe lors d’une répétition sur scène
(Photographie : David Amzallag)

Napoli
Napoli acte II - en 2009
Sorella Englund et Amy Watson lors d’une répétition en salle
(Photographie : David Amzallag)

Le Napoli présenté à l'Opéra Garnier est une nouvelle production. Nikolaj Hübbe, qui en est l'auteur avec Sorella Englund, précise qu'il ne faut pas attendre une mise en scène romantique, qu'il s'agissait au contraire pour lui de placer Auguste Bournonville dans un nouveau contexte, celui de l'Italie des années 50. L'inspiration est venue des réalisateurs de cinéma italiens de ces années, comme Federico Fellini, Roberto Rosselini ou Pier-Paolo Pasolini. Nikolaj Hübbe trouve Auguste Bournonville très cinématographique - ses ballets nécessitent un "timing" parfait - et les films italiens offrent des personnages grotesques comme on en a aussi chez Auguste Bournonville, directement issus de la Commedia dell'Arte. C'est un jeu avec la tradition, plutôt qu'une soumission à celle-ci. On retrouve toutefois la chorégraphie traditionnelle du ballet, sauf pour le deuxième acte, celui de la fantaisie, rechorégraphié sur une nouvelle musique de Louise Alenius. Le tableau est plus érotique : on pénètre en quelque sorte dans l'inconscient des personnages. Quelques passages de pantomime ont par ailleurs été réactualisés. Deux Pas de Deux ont également été ajouté aux premier et troisième actes : ce sont des pastiches "dans le style d'Auguste Bournonville".

1. Cet épisode historique servit plus tard au livret de l’opéra Un Bal Masqué, de Giuseppe Verdi…

2. L'événement survint après la centième représentation d’Etudes… -, suite à un différend personnel avec Georges Auric (1899-1983), alors Directeur de l'Opéra de Paris.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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