La Danse Corps et Graphies - Romeo and Juliet, Répétition sans décor - Ou "sang des corps" -Partie I

A côté de tout son répertoire ancien et moderne, Diaghilew livrera au public le Roméo et Juliette de Constant Lambert, avec des décors surréalistes de Joan Miro et de Max Ernst dont une exposition révéla les œuvres.

Michel Georges-Michel : "Les Surréalistes aux Ballets Russes" - mai 1926

Pour leur dix-neuvième saison à Paris, organisée par "Monsieur Serge de Diaghilew", les Ballets Russes - accompagnés par l'Orchestre de l’Association des Concerts Pasdeloup dirigé par Roger Désormière - présentaient, au Théâtre Sarah-Bernhardt, quelques succès des saisons glorieuses depuis les plus anciennes aux dernières créations : Les Sylphides, Pulcinella, Pétrouchka, Noces, Les Biches, Parade… Et puis Pastorale, Barabau, Jack in The Box, et un ballet "[à] scandale", Roméo et Juliette

Programme
Programme des Ballets Russes de Monte-Carlo Serge de Diaghilev en 1926
Romeo and Juliet [par] Bronislava Nijinska

Romeo and Juliet en Ballet[s Russes]

De l’œuvre la plus célèbre de William Shakespeare "transposée" en ballet, Romeo and Juliet, la "représentation" la plus fantasque, fantaisiste ou fantastique… et la moins connue est sans doute la cinquante-septième création des Ballets Russes de Serge de Diaghilev à l'Opéra de Monte Carlo le 4 mai 1926, et dont la Première parisienne, le 18 mai, rappela les brillantes et bruyantes heures de la glorieuse troupe.

La musique du ballet fut écrite par le compositeur britannique, alors à la mode, Constant Lambert ; elle était initialement intitulée Adam et Eve, "avant-scène" du titre du ballet : Roméo et Juliette, "répétition sans décor de Boris Kochno" dès la fin de 1925.

La chorégraphie, par Bronislava Nijinska portait l’histoire des amants dans les coulisses des Ballets Russes ; l’argument du ballet est fort simple et "ramassé" dans le "sous-titre" de l’ouvrage : "Répétition sans décor en deux parties". En effet, Les danseuses y paraissent en tunique de travail sur une scène vide - le plus bel effet était une rangée de pieds qui exécutaient des exercices derrière un rideau à peine soulevé - ; Juliette, [par]Alice Nikitina - ou Tamara Karsavina dans une autre distribution -, arrive à la répétition en hâte - elle laissait tomber son sac et tout le contenu s’éparpillait sur le plateau - ; Roméo, Serge Lifar, entre en tenue d’aviateur ; le couple "s’aime" dans un grand Pas de Deux… Dans la deuxième partie, la chorégraphe évoque, avec humour, quelques passages marqués de la tragédie originale… Scène finale : le couple d’amoureux s’échappe du studio de danse… Par avion !

Interprètes
Serge Lifar et Alicia Nikitina in Romeo and Juliet
(© BN Opéra)

ROMEO AND JULIET
en ballet

Répétition sans décor en deux parties
Musique de Constant Lambert
Peinture de Max Ernst et Joan Miro
Chorégraphie de B. Nijinska
La Chorégraphie de l’Entracte est de G. Balanchine
Rideaux exécutés par le Prince A. Schervachidze

I

Mademoiselle Alice Nikitina
Monsieur Serge Lifar
Monsieur Thadée Slavinsky, professeur de danses
Mesdemoiselles Danilova, Doubrovska, Gevergeva, Savina, Maikerska, Soumarokova, Markova, Vadimova, Chamié, Komarova, Fedorova, Klemetska, Evina, Barash
MM. Tcherkas, Kremnew, Domansky, Jazvinsky, Fedorow, Pavlow, Hoyer, Michailow, Winter, Cieplinsky, Hoyer II, Strechnew

II

Juliet : Mademoiselle Alice Nikitina
Romeo : Monsieur Serge Lifar
La nourrice : Madame Lydia Sokolova
Pierre, domestique de Capulet : Monsieur Léon Woizikovsky
Le professeur de danses, répétant Tybalt : Monsieur Thalée Slavinsky
Paris : Monsieur Constantin Tcherkas
Mesdames Danilova, Doubrovska, Gevergeva, Savina, Maikerska, Soumarokova, Markova, Vadimova, Chamie, Komarova, Fedorova, Klemetska, Evina, Barash
Messieurs Kremnew, Domansky, Jazvinsky, Fedorow, Pavlow, Hoyer, Michalow, Winter, Cieplinsky, Hoyer II, Strechnew

L'action se passe à la leçon de danses des Ballets Russes. Entrent Nikitina et Lifar, et s’aperçoivent qu’ils sont en retard. Ayant changé leurs habits pour des costumes de répétition, ils se précipitent au travail. Le professeur leur enseigne un pas de deux au cours duquel, oubliant les pas réglés, ils ne cachent plus leurs amours. Les camarades scandalisés les séparent et entraînent les amoureux vers la salle du théâtre où une répétition va commencer.

Préparation pour la répétition de Romeo and Juliet.

I. Première rencontre de Romeo et Juliet au bal des Capulet.

II. La nourrice et Pierre, domestique de Capulet.

III. Duel de Romeo et de Tybalt.

IV. Scène du balcon.

V. Entrée de Paris accompagné de musiciens, venant chercher Juliet, sa fiancée.

VI. La mort de Juliet.

Le rideau tombe devant les artistes enthousiasmés qui imitent les mouvements des héros du drame et applaudissent. Sitôt leurs acclamations, le rideau se lève, mais les morts ont disparus. Les artistes montent en scène et se mettent à la recherche de Roméo et Juliet. Les amoureux prennent la fuite en avion.

Roméo et Juliette
Roméo et Juliette par Man Ray - 1926

Roméo et Juliette
Roméo et Juliette, Londres - 1926

Peinture : Joan Miro [et Max Ernst]

Eléments du décor pour Romeo and Juliet, Répétition sans Décor
par Joan Miro (1893-1983).

Décor
Décor pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Décor
Décor pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Décor
Décor pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Décor
Décor pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquettes de costumes pour Romeo and Juliet, Répétition sans décor
par Joan Miro (1893-1983).

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Maquette
Maquette de costume pour Roméo et Juliette par Joan Miro - 1926

Chorégraphie : B. Nijinska

Notes

Notes
Notes chorégraphiques pour Romeo and Juliet par Bronislava Nijinska

Romeo : Monsieur Serge Lifar

Après le départ de Vera Nemtchinova, Serge de Diaghilev rappela son ancienne Prima Ballerina, Tamara Karsavina ; il songeait à reconstituer ainsi de façon éphémère mais symbolique, dans quelque duo avec Serge Lifar, le couple légendaire qu'elle forma jadis avec Vaslav Nijinski. Pourtant il se montra très jaloux de l'admiration fervente que le danseur vouait à Juliette-Karsavina et des roses rouges qu'elle offrit à Roméo-Lifar…

Dans la première partie de Ma Vie, au chapitre VI, justement intitulé "Successeur de Nijinsky", Serge Lifar évoque son évolution vers l'avant-scène dans la compagnie des Ballets Russes de Serge de Diaghilev. Il se souvient du Roméo et Juliette de Bronislava Nijinska : comment il fut "choisi" pour le rôle de Roméo ; l'élan de son cœur [danseur] vers sa Juliette, Tamara Karsavina, si lyrique et féminine, auprès de laquelle il était doux d'incarner Roméo ; le ballet donné pour la saison parisienne… Et du premier soir de scandale.

[…]

Serguei Pavlovitch commença en hâte à préparer la saison. Tout d'abord, ce fut Roméo et Juliette, sur une partition de Lambert, qui procéda immédiatement aux arrangements nécessaires pour en faire un ballet. Pendant tout le mois de février, je fus absent de Paris, étant allé étudier chez Cecchetti, à la Scala. Je ne revins qu'au mois de mars. Diaghilev avait tout d'abord engagé des négociations avec Mme Kschessinska, lui demandant de danser le Lac des Cygnes. Mais elles n'aboutirent pas. Il fit alors venir Karsavina et Nijinska pour réaliser Roméo et Juliette. Ayant appris que je devais danser Roméo avec Karsavina, Nijinska déclara aussitôt :

- J'exige un examen pour M. Lifar sans quoi je me refuse à lui confier le rôle de Roméo.

On peut imaginer mon indignation. Depuis quand fait-on passer un examen à un premier danseur ? Quelle était cette manière de le traiter comme un inconnu ?

Diaghilev me consola :

- Ne te fâche pas, Serioja. Puisque Nijinska veut un examen, en qualité de chorégraphe de la compagnie, accordons-le-lui.

L'examen dura une demi-heure. Je ne me souvenais pas d'avoir jamais si bien danser. Nicolas Legat, le professeur de danse de la compagnie qui est au piano, me donne de petites variations faciles qu'il complique ensuite, voyant l'aisance avec laquelle je vole et fais douze pirouettes et trois tours en l'air. Entrechats-8, petites batteries, cabrioles, grands jetés se succèdent avec éclat. L'examen s'achève. M. Legat se lève et vient m'embrasser. Diaghilev m'embrasse et me félicite à son tour : "nous commençons dès demain." Nijinska est confondue. Le lendemain je commence à répéter avec Karsavina.

J'allais danser avec la grande, avec la célèbre Tamara Karsavina ! Dès la première représentation, je tombai amoureux de ma partenaire. Karsavina était très douce avec moi et me complimentait souvent. Lors de la première représentation de Roméo et Juliette, je dansai avec beaucoup de flamme. Le succès fut considérable. Des rappels, des bravos, une profusion de roses. Je reçus un bouquet de Diaghilev et des roses de Karsavina avec ce mot : "Je fais les vœux les plus chaleureux pour votre succès. Tamara Karsavina." Je rentre chez moi, à l'Hôtel de Paris, dispose les roses dans un vase sur ma table, puis reviens au théâtre, car je devais accompagner Karsavina à un souper. Là, je tombe sur Diaghilev :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- J'attends Tamara !

Diaghilev ne dit rien, mais je le sens furieux. Karsavina apparaît et nous partons souper ensemble. Après quoi je la reconduis jusque chez elle, puis je rentre chez moi, d'excellente humeur. Que vois-je ? Les roses de Karsavina ne sont plus sur ma table, j'ouvre la fenêtre et je les aperçois en bas, dans la cour.

Est-il possible que Serguei Pavlovitch ait osé jeter par la fenêtre mes roses, les roses de mon triomphe et de ma Karsavina.

Je noue une échelle avec mes draps pour aller chercher mes roses. A peine ai-je enjambé l'appui de la fenêtre que ma porte s'ouvre en coup de vent. Diaghilev me saisit par les cheveux et m'oblige à rentrer dans la chambre.

Ce fut un scandale horrible qui tint tout l'hôtel éveillé pendant un bon moment.

- C'est inadmissible, hurlait-il, ces débauches auxquelles vous vous livrez dans ma troupe !… Je saurai bien les mettre à la porte, toutes ces femmes qui se collent à mes artistes, devant tout le monde… Ah oui ! Il est beau mon "premier danseur" qui se pâme parce qu'on lui a souri. Je vous chasse tous les deux de ma compagnie ! Allez-vous amuser ailleurs !

Là dessus il fit claquer la porte dans un fracas qui retentit jusque sur le palier.

Le lendemain tout rentra dans l'ordre.

Le 9 mai, nous donnions la dernière soirée de notre saison à Monte-Carlo. Le 13, nous partions pour Paris où 4 nouveaux ballets devaient être créés. Barabau de Rietti, avec les décors d'Utrillo, Jack in The Box sur une musique d'Eric Satie, orchestrée par Darius Milhaud, dans une chorégraphie de Balanchine et des décors d'André Derain, Pastorale, musique de Georges Auric, et Roméo et Juliette, "répétition sans décor". Les trois premiers furent complètement éclipsés par le dernier, dont la création donna lieu à un beau scandale. On avait commencé à parler de ce nouveau ballet surréaliste monté dans des décors d'Ernst et Miro. La police avait prévenu Diaghilev que les surréalistes et les "communistes" préparaient une manifestation pour rosser "le bourgeois" Diaghilev et les "traitres" Ernst et Miro "vendus au bourgeois". Le 18 mai arrive. L'agitation est à son comble. Je demande à Diaghilev l'autorisation de convoquer toute la troupe sur le plateau et j'organise un petit commando de choc, prêt à contre-attaquer les manifestants s'ils essayent de pénétrer sur la scène.

La salle du Théâtre Sarah-Bernhardt est comble. La première partie du spectacle se déroule dans le calme. Après l'entracte des coups de sifflets éclatent tout à coup qui couvrent l'orchestre. Personne ne regarde plus la scène. Des énergumènes perchés au poulailler jettent des tracts des surréalistes signés Aragon et Breton qui voltigent à travers la salle. On se bat au parterre. Je vois lady Abdy, fille du peintre Gay, grand ami de Diaghilev, qui gifle un homme. La police intervient pour chasser les perturbateurs. Nous pouvons alors commencer et le ballet est présenté avec un succès considérable. Le dernier ballet de la soirée, Les Matelots, obtient un véritable triomphe.

Le scandale ainsi provoqué fit que tout Paris parla du nouveau ballet et que l'on dû refuser du monde quand il fut représenté à nouveau.

Serge Lifar : Ma Vie, Première partie, chapitre VI, "Successeur de Nijinsky" - 1965

Album de Roméo [Lifar]

Portrait
Portrait de Serge Lifar pour Roméo et Juliette
(© Man Ray)

En costume
Serge Lifar dans le costume de Joan Miro pour Roméo et Juliette - 1926
(© Man Ray)

Roméo aviateur...
Serge Lifar en Roméo aviateur
(© Man Ray)

Interprètes
Serge Lifar et Tamara Karsavina in Roméo et Juliette - 1926
(© Man Ray - Collection Library of Congress)

Interprètes
Serge Lifar et Tamara Karsavina in Roméo et Juliette - 1926
(© Numa Blanc)

Interprètes
Serge Lifar et Tamara Karsavina in Roméo et Juliette - 1926

"Les camarades scandalisés"

Au soir de la Première parisienne de Romeo and Juliet, les Surréalistes, firent éclater le scandale : comment deux des leurs avaient-ils pu collaborer à ce spectacle produit par le "capitaliste Diaghilev" ?

Louis Aragon et André Breton,, en "portes-paroles" signaient un "manifeste" en caractères écarlates et qu'on jeta depuis le poulailler…

PROTESTATION

Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent. Il n’est pourtant pas d’année qui n’apporte la soumission d’un homme qu’on croyait irréductible aux puissances auxquelles il s’opposait jusqu’alors. Peu importe les individus qui se résignent à ce point à en passer par les conditions sociales, l’idée de laquelle ils se réclamaient avant une telle abdication subsiste en dehors d’eux.

C’est en ce sens que la participation des peintres Max Ernst et Joan Miro au prochain spectacle des Ballets Russes ne saurait impliquer avec le leur le déclassement de l’idée surréaliste. Idée essentiellement subversive, qui ne peut composer avec de semblables entreprises, dont le but a toujours été de domestiquer au profit de l’aristocratie internationale les rêves et les révoltes de la famine physique et intellectuelle.

Il a pu sembler à Ernst et à Miro que leur collaboration avec Monsieur de Diaghilew, légitimée par l’exemple de Picasso, ne tirait pas à si grave conséquence. Elle nous met pourtant dans l'obligation, nous qui avons avant tout souci de maintenir hors de portée des négriers de toutes sortes les positions avancées de l’esprit, elle nous met dans l'obligation de dénoncer, sans considération de personnes, une attitude qui donne des armes aux pires partisans de l’équivoque morale.

On sait que nous ne faisons qu'un cas très relatif de nos affinités artistiques avec tel ou tel. Qu’on nous laisse l’honneur de croire qu'en mai 1926 nous sommes plus que jamais incapables d'y sacrifier le sens que nous avons de la réalité révolutionnaire.

Louis Aragon - André Breton

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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