La Danse Corps et Graphies - Deux ballets de Roland Petit Duo d'amour et de mort Page 1

Dès ses débuts de chorégraphe, en 1945, pour les Ballets des Champs-Elysées, avec Le Rendez-vous, puis Le Jeune homme et la Mort, Roland Petit sollicite les artistes les plus inventifs de son époque : Jacques Prévert, Pablo Picasso, Meyo, Brassaï, Joseph Kosma, Georges Wakhévitch, Karinska…

Mélange d'historiettes, de quelques témoignages, "l'aventure" de ces collaborations artistiques, est aussi celle de deux ballets aux thématiques sœurs.

Dans un article du Figaro, le 21 septembre 2010, le chorégraphe se souvient : "J'ai eu de la chance… Cocteau était sur ma route: je traversai le Palais Royal pour rejoindre l'Opéra depuis les Halles. Picasso, j'ai sonné chez lui, quai Voltaire. Je voulais un rideau de scène pour Le Rendez-vous. Il m'a proposé de choisir un de ses tableaux et de l'emporter sous mon bras pour le faire agrandir par les peintres du théâtre. Wakhévitch est venu me trouver sur Le Jeune Homme et la Mort. Il me proposait les décors d'un tournage avec Dietrich et Gabin. Il y avait la tour Eiffel, j'ai pensé que ça ferait bien. En même temps, je savais me montrer très directif: à Kosma, pour Le Rendez-vous, j'avais demandé une musique populaire avec, à la rigueur, un accordéon. Ça a donné "Les feuilles mortes"."

Le Rendez-vous

Rideau de scène
"Bougeoir et masque", huile sur toile, par Pablo Picasso en 1943
rideau de scène du ballet Le Rendez-vous réalisé par la Maison Laverdet en 1946

En 1945, Jacques Prévert termine l’écriture de l’argument, poème, du ballet Le Rendez-vous, dans lequel il évoque le Paris bohème de l'après-guerre, pour une chorégraphie de Roland Petit. Il persuade ce dernier d’engager plusieurs de ses amis : Mayo pour les costumes, Joseph Kosma pour la musique, Fabien Loris comme chanteur, Roger Blin dans le rôle de la Mort, Pablo Picasso pour le rideau, Brassaï pour les décors photographiques.

Le peintre et le poète
Jacques Prévert et Pablo Picasso en 1951 (photographie : Lipnitzki - Roger Violet)

Promenade

La participation de Brassaï aux décors du Rendez-vous fut une première : jamais, jusqu'alors, la photographie n’avait servi aux décors d’un ballet, ni même d’une pièce de théâtre.

Le photographe dont les clichés, rassemblés notamment dans le recueil intitulé Paris La Nuit, capturent l'essence de la ville, s’investit totalement dans l’aventure. En effet, il ne se satisfit pas de rechercher dans ses archives les photographies qui auraient pu convenir. Il s'intéressa véritablement à l'argument du ballet, en discuta longuement au café de Flore avec Jacques Prévert et Mayo, et retourna déambuler dans les rues de Paris afin de photographier les lieux susceptibles de traduire l’atmosphère de la pièce chorégraphique.

Brassaï a raconté dans Conversations avec Picasso sa promenade nocturne du 26 mai 1945.

Ce soir je pars à la recherche de quelques éléments photographiques de mon décor. Gilberte et André Virel , jeune colonel de l’armée secrète, m’accompagnent. Il me faudrait un bal musette ne portant sur son enseigne que le mot BAL. Mais tous s’appellent « Bal à Jo », « Bal des Quatre-Saisons », etc. je n’en trouve aucun sur la rive gauche. Il est minuit, lorsque je déniche enfin mon bal près de la Bastille, dans le sordide passage Thiéré, derrière la rue de Lieu. Il me manque encore le décor du meurtre du ballet du Rendez-vous. Tard dans la nuit nous sommes à la Villette. L’insolite pont-levis de la rue de Crimée enjambant les eaux croupies du canal de l’Ourcq et ses sinistres roues noires dressées comme pour quelques tortures me fourniront ce décor…

Brassaï, Conversations avec Picasso

Une partie du décor
Un des trois décors du ballet où se mélangent trois clichés de lieux parisiens :
le bal du passage Thiéré, dans le XIème arrondissement ;
des Escaliers et un lampadaire – photographie prise à Montmartre en 1932 - ;
la façade de l’Hôtel de La Belle Etoile dans le quartier Latin, vers 1939

Un autre décor
Un autre élément du décor du ballet : Le pont de Crimée

Ces prises de vues allaient être agrandies pour figurer sur scène un décor immortel de réalité.

Le photographe les compléta d’un troisième décor qu’il n’évoque pas dans ses Conversations avec Picasso. Ce dernier représente un pilier de métro…

Troisième élément du décor
Troisième élément du décor du ballet : le pilier de métro Corvisart, dans le XIIIème arrondissement

Rendez-vous aux Portes De La Nuit

Après la libération, Joseph Kosma débute une activité intense dans le cinéma, la chanson et le ballet…

Sa réputation s'établit bientôt en particulier grâce à sa collaboration avec le poète Jacques Prévert, rencontré quelques dix ans plus tôt, à Paris : il compose La musique du film Les Enfants Du Paradis, puis celle du ballet Le Rendez-vous

Sur le thème central du ballet, le poète écrit une chanson, "Les Enfants Qui S'aiment"…

LES ENFANTS QUI S'AIMENT

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s’aiment
Ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage leur mépris leurs rires et leur envie
Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus loin que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour.

Jacques Prévert

Le cinéaste Marcel Carné ayant apprécié le ballet proposa à Jâques Prévert et Joseph Kosma d'en faire un film… Les artistes acceptèrent volontiers ; le livret devint scénario et naquirent d'autres jeux, d'autres paroles…

C'est une chanson…

Dans le film, Les Portes de La Nuit, où on reprit la chanson "Les Enfants Qui S’aiment", On choisit le motif du pas de deux du troisième tableau, quatre notes répétées quatre fois à un intervalle descendant d’un ton pour composer une deuxième chanson. Jâques Prévert écrivit les paroles sur la musique existante. Ce fut la naissance des "Feuilles Mortes", dont, comme soufflés par le vent, quelques vers sont fredonnés dans le film…

Bientôt Cora Vaucaire porta la chanson sur scène, Jacques Douai l’enregistra pour la première fois, en 1949…

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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