La Danse Corps et Graphies - Prométhée : Serge Lifar sous les feux de l'Olympe-Opéra - acte II

Les Créatures

La presse - sa Muse… - s'amuse quand le rideau de l'Opéra va bientôt s'ouvrir sur l'Olympe ; En chroniques critiques - Allegro molto e con brio…

Avant-scène

Au premier matin de décembre [1929], L'Intransigeant dévoile l'affiche du "Prométhée de Beethoven, qui passera en décembre à l'Opéra." !

Serge Lifar, qui fut la vedette masculine des Ballets russes de Serge de Diaghilew, a été engagé par M. Jacques Rouché pour danser dans le Prométhée de Beethoven, qui passera en décembre à l'Opéra. Et le maître de ballet, M. Balanchine, qui devait monter cet ouvrage, étant souffrant, c'est M. Lifar qui le mettra en scène.

L'Intransigeant - 1er décembre 1929

La Liberté, un peu plus tard, le 10 décembre [1929], en un encart, nomme un trio de danseurs pour Prométhée

Le ballet de Beethoven Prométhée, qui sera créé prochainement à l'Opéra, réunira une interprétation qui comprend Mlle Spessivtzeva, M. Serge Lifar et M. Peretti.

La Liberté - 10 décembre 1929

Le 28 décembre [1929], Louis Laloy annonce, enthousiaste, in Comoedia : "Lundi prochain, ce bel ouvrage [Le ballet de Beethoven, Les Créatures de Prométhée] va reprendre corps et vie, sur la scène de l'Opéra dans un spectacle du plus vif intérêt" ; il expose ce que "sera l'action de ce ballet "…

A L'Opéra
Les Créatures de Prométhée
Ballet de Beethoven

Le ballet de Beethoven, Les Créatures de Prométhée, a été représenté pour la première fois à Vienne le 21 mars 1801, dans la période la plus brillante de la vie du maître, et si bien accueilli qu'il eut, cette année et la suivante, vingt-neuf représentations ; c'était alors un grand succès.

La musique, bien digne de l'immortel auteur des symphonies, est restée depuis lors au répertoire des concerts, mais le ballet qu'elle devait susciter ne l'accompagnait plus. Lundi prochain, ce bel ouvrage va reprendre corps et vie, sur la scène de l'Opéra dans un spectacle du plus vif intérêt, entre Persée et Andromède de M. Jacques Ibert, et L'Heure Espagnole, de M. Maurice Ravel, avec Mademoiselle Fanny Heldy dans les premiers rôles de ces charmantes comédies en musique.

Au danseur Salvatore Vigano, à qui Beethoven avait confié la chorégraphie, succède aujourd'hui M. Serge Lifar, avec un renom égal malgré son jeune âge, sinon supérieur, du moins pour ceux de nous qui n'en jugent que de mémoire et sans le secours des archives. Est-il besoin de rappeler ses créations célèbres, aux ballets russes du regretté Diaghilev, dans Zéphire et Flore, Les Matelots, La Chatte, Apollon, Le Fils Prodigue, Roméo et Juliette, Neptune, L'Ode, Barraban, ses succès dans Le Bal et Le Pas d'Acier, et cette année même sa nouvelle et séduisante chorégraphie pour Le Renard, de Stravinski ?

Illustration

Interprète du rôle de Prométhée, nous reconnaîtrons à l'Opéra sa grâce vigoureuse, alerte et infaillible, ainsi que dans les pas et figures qu'il a tracés, sa rare intelligence et un sentiment exquis de la musique qui trouve toujours, pour s'exprimer par le mouvement dans l'espace, l'expression juste et forte, le style précis et décidé.

Le premier tableau, sur la terre où la race humaine ne s'est pas encore propagée, montrera Prométhée qui accourt du ciel où il a dérobé le feu spirituel, pour animer les deux créatures qu'il vient de façonner ; l'une, la figure féminine, qui sera l'illustre et incomparable Spessitzeva, et l'homme son compagnon, dont le rôle a été donné à M. Peretti, premier danseur de l'Opéra, déjà maintes fois applaudi sur cette scène et à juste titre. Les deux créatures commencent à se mouvoir en effet, mais sans dépasser les impulsions d'un instinct tout animal et presque mécanique. Pourtant, leur sensibilité s'éveille à la vue des fleurs et des beautés de la nature. Prométhée reprend confiance et les conduit jusqu'à l'Olympe, où il demandera le secours d'Apollon.

C'est là qu'au deuxième tableau nous verrons le dieu des Arts entouré par les Muses et les autres divinités de sa suite. Il reçoit favorablement Prométhée, fait surgir tour à tour deux musiciennes, puis Terpsichore (Mademoiselle Cérès), qui danse avec les huit Muses ses compagnes, enfin l'Amour sous les traits délicats et la vivacité charmante de Mademoiselle Lamballe. Les deux créatures s'émerveillent, remercient le dieu. Mais il faut aussi leur apprendre la douleur et la mort, et c'est pourquoi Mademoiselle Lorcia fait son entrée victorieuse et farouche, sans pitié pour ses victimes que conduit Mademoiselle Ellanskaïa. Elle menace les créatures, mais Prométhée prend leur défense, la désarme ; alors domptée, elle lui sourit, le provoque à une danse précipitée qui se termine dans la terreur nocturne.

Mais le jour reparaît, pour une entrée des bergers qui relèvent Prométhée épuisé, puis de faunes et de nymphes. L'amour est révélé aux cœurs des créatures qui en devinent le mystère, quand Prométhée faisant monter le rouge à leurs visages leur enseigne aussi la Pudeur.

Son œuvre est achevée : l'Olympe en fête célèbre le triomphe de Prométhée.

Telle sera l'action de ce ballet dont l'interprétation réunit aux artistes déjà cités Mesdemoiselles Damazio, Barban, MM. Lebercher, Volcart et tout le ballet incomparable de l'Opéra. L'orchestre sera dirigé par M. J.-E. Szyfer, dont on connaît l'autorité souple et précise. Les décors de M. Quelvée ont été exécutés par M. Mouveau ; ce sont deux noms connus aussi, et déjà plus d'une fois acclamés en ce théâtre.

M. Serge Lifar qui, pour la première fois, donnait ses indications aux artistes de l'Opéra, n'a que des éloges pour leur talent, leur zèle et leur intelligence. La satisfaction est réciproque car chacun a compris l'intérêt de la tâche qui lui était proposée, et a donné tout son effort. N'est-ce pas le meilleur gage de succès ?

Louis Laloy, Comoedia - 28 décembre 1929

"Le lundi 30 décembre s'annonce comme une soirée mémorable",
proclame Le Journal du 29 décembre[ 1929], à la veille de la répétition générale - qui allait permettre à quelques chroniqueurs de presse de découvrir Les Créatures de Prométhée à l'Opéra…

Les Créatures de Prométhée à l'Opéra

Lundi l'Opéra remet à la scène le ballet de Beethoven, Les Créatures de Prométhée, données pour la première fois à Vienne en 1804, et dont la musique admirable était seule restée au répertoire de nos concerts.

La scénographie a été réglée, pour cette reprise, par M. Serge Lifar, le jeune et célèbre danseur et maître de ballet, qui interprétera aussi le rôle de Prométhée. Mlles Spessitzewa, Lorcia, Lamballe, M. Peretti, Mlles Damazlo, Barban, Cérès, Ellanskaïa, MM. Lebarcher, Volcart : tels sont les principaux artistes d'une superbe interprétation.

L'orchestre sera dirigé par M. J. E. Szyfer, les décors de M. Quelvée ont été exécutés par M. Mouveau.

Le lundi 30 décembre s'annonce comme une soirée mémorable dont l'intérêt s'augmente encore par les deux comédies musicales : Persée et Andromède, et l'heure Espagnole, qui en complètent le programme avec Mlle Fanny Heldy dans leurs premiers rôles.

C'est aussi le dimanche 29 décembre [1929], que Danielo rapporte "une répétition de travail. " in L'Intransigeant ; il se réjouit des débuts du danseur et chorégraphe : "Pour la première fois, Serge Lifar apparaît autour des danseurs et danseuses de notre première scène lyrique nationale. Il a imaginé lui-même toute la chorégraphie de Prométhée, ce ballet dans lequel nous le verrons lundi prochain." ; il annonce le programme : "Six fois, Serge Lifar dansera Prométhée à l'Opéra" !

Serge Lifar débute à l'Opéra

C'était une répétition de travail. Serge Lifar évoluait entre des fleurs roses, brunes et noires, dont chaque pétale était une danseuse. Le travail, sans doute, était terminé déjà, car tout était au point. Décors et costumes étaient prêts. Il y avait beaucoup de monde dans la salle et l'on avait l'impression d'assister à une répétition générale.

Pour la première fois, Serge Lifar apparaît autour des danseurs et danseuses de notre première scène lyrique nationale. A la mort de Serge de Diaghilew, lés différentes unités des célèbres Ballets Russes se dispersèrent au vent. Serge Lifar, qui en était l'étoile, a trouvé l'occasion de danser à l'Opéra sur la musique de Beethoven. Il a imaginé lui-même toute la chorégraphie de Prométhée, ce ballet dans lequel nous le verrons lundi prochain. Quoique s'exprimant dans une langue qui ne lui est pas familière il a obtenu du corps de ballet des ensembles délicieux, en même temps qu'il gagnait la sympathie de tout ce petit monde dansant.

Illustration

Il est en scène un Prométhée plus beau que les dieux et plein de vie, qui anime des statues. On comprend qu'il veuille transmettre cette flamme dont il brûle et qui le fait vivre.

Il danse un pas de deux avec Mademoiselle Lorcia, un pas de trois avec Mademoiselle Spessivtseva et M. Peretti, Mademoiselle Lamballe exécute ses variations et le ballet se termine sur l'apothéose de l'Olympe. Prométhée s'offre au châtiment divin en une attitude admirable de Serge Lifar, comme Serge de Diaghilew savait en dessiner beaucoup dans les images de ses Ballets Russes.

Dans le grand cadre de l'Opéra, les couleurs fraîches des décors et des costumes se fondent en une palette immense et chaque danseur semble dépendre du peintre autant que du maître de ballet.

Six fois, Serge Lifar dansera Prométhée à l'Opéra, sous la conduite de M. Szyfer, chef d'orchestre six fois il paraîtra dans les décors que M. Quelvée a brossés pour ce ballet.

Danielo, L'Intransigeant - 29 décembre 1929

Plusieurs feuillets - L'Action française, Comoedia ou encore L'Œuvre - publient une "Invitation à la Danse" avec les interprètes… [Aussi le 29 décembre 1929]…

L'Opéra donnera demain la première représentation des Créatures de Beethoven [sic ; dans L'Œuvre : Créatures de Prométhée], ballet de Beethoven, avec Mlle Spessivtzeva, M. Serge Lifar, Mlle Lorcia, M. Peretti, Mlles Lamballe, Cérès dans les principaux rôles, sous la direction de M. J.-E. Szyfer.

En mesure[s]

Feuilleton[s] du Temps du nouvel an [1930] - quelques heures après la première -…
La "Chronique musicale" - fort documentée - d'Henry Malherbe [se] rappelle Prométhée au miroir du compositeur et note ses pas depuis Vienne à la scène parisienne…

CHRONIQUE MUSICALE
À l'Académie nationale de musique et de danse : première représentation de "Prométhée", ballet en deux actes de Maurice Léna et Monsieur Jean Chantavoine, musique de Beethoven, chorégraphie de M. Serge Lifar.

Réparant un arriéré d'injustice et d'oubli, l'Académie nationale de musique et de danse vient de monter Prométhée, le seul ballet que Beethoven ait écrit pour la scène et qui n'a jamais été représenté en France. La partition était pourtant, en grande partie, connue du public. Avant de s'en tenir uniquement aux Symphonies et à l'Ouverture de Coriolan, nos sociétés de concerts avaient donné maintes exécutions des passages saillants de Prométhée. Nous savions aussi que le finale en avait été utilisé par Beethoven pour la septième des douze contredanses pour orchestre, pour les variations avec fugue, sur un thème de ballet, puis pour le finale de la Symphonie Héroïque, que le second morceau allait devenir l'orage de la Pastorale et que la scène de la Muse tragique est d'une ressemblance, saisissante avec l'allégro de la Pathétique. Mais nous n'avions jamais pu entendre, dans son plein déroulement, l'ouvrage entier. Pourquoi faut-il qu'à l'Opéra même, aujourd'hui, cette satisfaction nous soit refusée et que la scène bachique de Prométhée ait été supprimée ?

Le 26 mars 1801, le Burg-Theater de Vienne, théâtre de la cour impériale et royale, représentait pour la première fois Die Geschoepfe des Prometheus, ballet héroïque et allégorique en deux actes, de Beethoven, sur un libretto de Salvatore Vigano, danseur et chorégraphe napolitain alors en grande vogue. La Casentini, ballerine qui, de son temps, tournait toutes les têtes, tenait le principal rôle féminin. L'ouvrage était reçu avec l'applaudissement unanime de la société viennoise. Il était joué vingt-trois fois à la suite, car il s'accordait assez étroitement avec les exigences esthétiques de la classe dirigeante de l'époque.

Toutefois les Créations ou les Créatures de Prométhée (M. Romain Rolland traduit die Geschoepfe par Créations et M. Jean Chantavoine, l'un des auteurs du scénario récent, traduit die Geschoepfe par Créatures), n'obtinrent qu'un succès de moment. Le ballet ne fut jamais repris du vivant de Beethoven. Le livret de Salvatore Vigano fut même égaré. Maurice Léna et M. Jean Chantavoine, pour ne pas résoudre en sens contraire le problème de la reconstitution chorégraphique, n'ont été guidés dans leur travail que par les documents suivants : le premier cahier des esquisses de Beethoven où se trouvent quelques renseignements précieux ; la copie du manuscrit conservé à la bibliothèque de Vienne ; l'analyse du ballet parue en 1838 à Milan dans une étude sur Salvatore Vigano ; l'affiche de la première représentation où l'on peut lire les noms des personnages ; enfin les comptes rendus donnés par les publications du temps. Je ne jure pas qu'au cours de cette recomposition du trésor l'ouvrage ait été préservé dans sa pureté.

Mais Maurice Léna qui, avec Le Jongleur de Notre-Dame, s'est classé comme notre meilleur auteur de poèmes d'opéra-comique, était un lettré et un helléniste de la première distinction. Homme de savoir ingénieux et de haut goût, il s'est certainement rapproché autant que les circonstances le permettaient de la conception originale. Il était d'une conscience si exigeante et entière ! Aux plus minces travaux il mettait les précautions les plus marquées. Quant à M. Jean Chantavoine, on peut lui accorder crédit en la matière. Il a publié, dans un livre qui fait autorité, une nette et ardente appréciation de l'œuvre et de la vie de Beethoven et entretenu une véritable familiarité avec les souvenirs et les partitions du maître de Bonn. Il a de longues études. Il a l'initiation. On ne risque pas trop de s'égarer en suivant Maurice Léna et M. Jean Chantavoine qui, à ma connaissance, n'aimaient pas de s'aventurer aux conjectures.

Quelle que soit la prudence des deux nouveaux librettistes on ne peut affirmer qu'ils aient pris la même conduite que Salvatore Vigano et Beethoven à l'origine du divertissement. Les rapprochements qu'établit M. Jean Chantavoine ne me semblent pas fondés en grande partie. Ils sont fatalement mêlés de caprice. La transcription chorégraphique d'un texte musical est toujours, dans le détail, une affaire de hasard et de suggestion individuelle. Ne pensons donc plus au scénario original de Salvatore Vigano, qu'on ne peut se figurer avec exactitude. Laissons-nous séduire par la version que nous offre actuellement l'Opéra.

Prométhée se précipite de l'Olympe sur la Terre. Il vient de dérober le feu du ciel. Il touche de la flamme divine les deux statues qu'il a faites d'un homme et d'une femme. Elles s'animent d'une vie élémentaire et brusque. Bientôt Prométhée désespère du sort de ses deux créatures. Comment les douer d'esprit, de vertu et de sensibilité ? Ils ne suivent encore que les désordres de leurs instincts mécaniques. Mais voici qu'à la vue du paysage fleuri les deux adolescents s'émeuvent. Prométhée comprend qu'il pourra les retirer à leur obscurité primitive. Il les fait monter au séjour des dieux et implore l'assistance d'Apollon. Le fils de Léto cède au fougueux civilisateur. À son appel Terpsichore et ses huit sœurs les Muses initient le couple sauvage aux arts : Éros lui enseigne l'amour, une sombre déesse et les Furies lui apprennent la crainte et la souffrance. La reine des enfers s'attaque même aux deux êtres peu à peu dégrossis et tremblants. Prométhée désarme la cruelle souveraine. A l'aube revenue, bergers, faunes et nymphes invitent à l'amour les deux débutants. Prométhée intervient encore pour leur révéler la pudeur. Ses deux créatures ont été menées à leur perfection humaine. Tous les dieux de l'Olympe célèbrent l'ingéniosité triomphante de Prométhée. Telle est l'allégorie mythologique imaginée par Maurice Léna et M. Jean Chantavoine. Évidemment elle ne rappelle que de très loin la tragédie d'Eschyle. Mais le thème d'une élévation constante peut en être appliqué avec avantage à la musique beethovénienne.

Les critiques divisent à l'ordinaire la production beethovénienne en trois parties : le premier épanouissement, de 1795 à 1800 ; la maturité, de 1800 à 1815 ; la période de devoir et d'élévation, de 1815 à la fin. Chose curieuse, dans ce classement un peu arbitraire, on ne sait pas exactement où ranger la partition de Prométhée. Est-ce dans le premier groupe d'œuvre ou dans le second ? En vérité, Prométhée chevauche, pour ainsi dire, sur les deux fractions, si toutefois l'on adopte cette distribution rigide des compositions de Beethoven. Dans le premier cahier des Esquisses que Nottebohm a publié, on observe que, non seulement le finale de Prométhée a servi à l'allegro de la Symphonie Héroïque, mais que l'introduction qui suit l'ouverture de Prométhée est à peu près identique à l'orage de la Pastorale. Il semble bien que les dix-sept morceaux de Prométhée, d'une inspiration tendre et simple et qui s'apparentent à Mozart, à Gluck, à Haydn, ne sont que des points de départ pour lés conquêtes prochaines.

M. Romain Rolland, à qui il faut toujours revenir quand on parle de Beethoven, a écrit dans sa puissante dernière étude que j'ai analysée ici même : "Si l'on veut mesurer ce qu'ont valu au monde le malheur de Beethoven et le surcroît d'énergie qu'une réaction athlétique de sa volonté y a opposé, que l'on arpente la route qui monte du Prométhée de 1801 à la Symphonie de 1804 !… Les belles esquisses ! Mais ce sont des jouets. La main du génie s'en amuse et les laisse retomber. Dans ce milieu de 1800 que serait-il advenu des jouets et du joueur ? Qu'on écoute les molles mélodies, grasses et redondantes, de Prométhée ! L'homme qui lès écrivit eût pu être (qui sait ?), sans le fouet du malheur, celui qu'il abomina vingt ans après : un Rossini plus charnu, plus robuste - plus Rubens !…" M. Romain Rolland juge durement et sans circonstances atténuantes. Il n'a tendance à voir que le Beethoven tragique, sur les sommets, dans une atmosphère d'orage.

Le galant langage mélodique de Prométhée n'est point bassement complaisant. S'il n'est pas encore scellé du sceau de la tranchante personnalité de Beethoven, s'il tend davantage au plaisir de l'âme qu'il ne descend dans la profondeur du sentiment, s'il est animé de couleurs plus vives que fortes, il garde encore les précieux avantages de la variété, de l'invention, d'une ivresse légère, d'une allégresse de l'esprit. Beethoven s'égaye, se donne toute carrière, s'accorde toute licence. J'ignore pourquoi on a rejeté en seconde ligne, voire en troisième, la musique de Prométhée. C'est une partition de l'âge d'or de Beethoven, dans la première fleur de son génie. On dirait d'une coupe du dix-huitième siècle moulée sur le sein délicat d'une jeune Autrichienne, - d'une de ces coupes dont Marie-Antoinette aimait, dit-on, de faire prendre l'empreinte sur sa propre gorge.

Dans le moment qu'il écrit Prométhée, Beethoven est, si je puis dire, à l'état d'arbuste. Il ne dispose pas encore de ses dons en maître. Il est le virtuose brillant, l'improvisateur ironique et facile que se disputent les salons de Vienne. Beethoven a alors trente ans. M. Romain Rolland qui possède tous les moyens d'investigation a traité à fond ce début de règne, à cette heure de premier éclat. Le petit rustaud de Bonn a été dégrossi à merveille par la princesse Lichnowsky qui l'a accueilli comme un fils. Depuis 1795 jusqu'en 1800, il a fait paraître les dix premières sonates pour piano où se trouve l'admirable Pathétique, les cinq premières sonates pour piano et violon, les huit premiers trios, les six premiers quatuors dédiés au prince Lobkowitz, les deux premiers concertos pour piano et orchestre, le Septuor, la Sérénade, sans compter les valses et les lieder. Prodigieux commencement de carrière. Beethoven est hissé d'emblée à la hauteur de Mozart et de Haydn. Sanglé dans une redingote impeccable, hautain, le visage orné de favoris, on le voit dans tous les cercles à la mode. Il danse. Il monte à cheval. Il est en coquetterie avec les jolies femmes. N'est-il pas tout indiqué pour écrire un ballet commandé par le théâtre de la Cour ?

Quelques mois avant d'entreprendre la composition de Prométhée, Beethoven fait la connaissance des sœurs Brunsvik. Il devait s'éprendre tour à tour et avec la même flamme de Joséphine, qu'on appelait Pépi dans l'intimité, de Thérésia, de leur cousine Giulietta Guicciardi. M. Romain Rolland a eu communication du Journal encore inédit de Thérésia Brunsvik, - nature d'élite qui devait s'épanouir au feu du génie de Beethoven. Voici comment l'adorable fille nous conte sa première visite en mai 1799 à l'illustre musicien : "Ma sonate de Beethoven avec accompagnement de violon et de violoncelle sous le bras, comme une fillette qui va à l'école, j'entrai. L'immortel, le cher Louis de Beethoven fut très aimable et aussi courtois qu'il le pouvait. Après quelques phrases de part et d'autre, il m'installa à son piano désaccordé, et je commençai aussitôt, je jouais, bravement, et je chantais l'accompagnement de violoncelle et de violon. Il en fut si transporté qu'il me promit de venir chaque jour dans notre hôtel du Griffon d'or… Il tint parole., mais au lieu de rester une heure, depuis raidi, il en restait quatre et cinq : il n'était jamais las de relever et de courber mes doigts, que j'étais habituée à tenir à plat et tendus en les levant. Le noble artiste doit avoir été très satisfait de moi : car, pendant seize jours, il ne manqua pas une seule fois. Nous ne nous apercevions pas de la faim avant cinq heures de l'après-midi. La bonne mère jeûnait avec nous. Mais les gens de l'hôtel étaient indignés. C'est alors que fut conclue avec Beethoven l'amitié intime, l'amitié du cœur, qui dura jusqu'à la fin de sa vie."

C'est à l'époque de Prométhée que Beethoven rencontre Giulietta Guicciardi, cousine des Brunsvik. Giulietta a seize ans, un an de plus que l'amante de Roméo dans la pièce de Shakespeare. On sait la folle passion que Beethoven conçut pour la jeune fille au teint doré. Qu'elle devait être plaisante à regarder vivre, avec ses souplesses, ses mobilités de jeune animal ! Elle écrit elle-même de Beethoven qu'il est "charmant". Beethoven, qui a le double de l'âge de Giulietta, ne songe plus qu'à épouser la précoce coquette. Huit mois après la première de Prométhée, Beethoven écrit à Wegeler : "Elle m'aime et je l'aime." Il se refuse à recevoir de l'argent de Giulietta pour prix des leçons qu'il lui donne. Elle lui fait cadeau, en retour, d'une douzaine de chemises qu'elle a elle-même cousues. Deux ans auparavant, Beethoven avait demandé en mariage la cantatrice de Bonn, Magdalene Willmann, qui avait éclaté de rire à cette proposition. "Il était trop laid et à moitié fou", dit-elle plus tard. Dans le groupe des Brunsvik, en revanche, on ne l'appelait que "le divin Beethoven". Il y était compris, fêté, admiré. Le pauvre grand homme devait encore revenir de ses illusions. "Elle n'est pas de ma caste", écrit-il en parlant de Giulietta, fiancée au sémillant comte Gallenberg. Longtemps après Giulietta reviendra s'offrir à Beethoven. Il refusera ce don tardif.

Si l'on replace Beethoven dans son cadre, au moment de Prométhée, on voit qu'il n'est pas ce compositeur iambique et amer dont l'image nous a été laissée après coup. Le rayonnement de son génie illumine les visages gracieux et racés qui l'entourent. Quel grand artiste peut se flatter d'avoir été aussi délicatement encouragé, aimé par les femmes de la classe dirigeante ? Dans l'atmosphère générale des esprits qui lui était favorable, il concevait déjà les plus ambitieux espoirs. Il n'avait pas encore ses aspirations à la révolte et à la grandeur. Pourtant Prométhée est marqué au coin de sa nature noble et ardente. La mâle pensée s'y fait jour même dans les morceaux effet de théâtre. Le Beethoven des grands jours s'y projette parfois tout entier.

On a eu, hier soir, à l'Opéra, à la résurrection de Prométhée, une impression de rafraîchissement, de renouvellement. M. Serge Lifar, qui fut, aux dernières saisons, la vedette des Ballets russes, a été chargé par M. Jacques Rouché de la chorégraphie du ballet beethovénien. Il s'en est tiré avec un art subtil et engageant.

Les danses de Prométhée sont avant tout inspirées des attitudes des "Kubistetères" qu'on voit sur les peintures des vases de la Grèce antique. M. Lifar y a mêlé les ornements pittoresques, les intentions curieuses qu'on discernait dans les évolutions et les contorsions de la troupe de Diaghilew. Le jeune maître de ballet a été récompensé de son effort. Douze rappels ont salué la fin du divertissement. De plus, M. Serge Lifar tient lui-même le rôle de Prométhée avec une énergie de technique et une force de conviction singulières. Il exprime profondément la douleur d'un artiste devant ses créations manquées. Ses supplications à la déesse - qui tient de Bellone et de Proserpine et qui est admirablement figurée par Mademoiselle Lorcia, - ses prosternements devant Apollon sont d'une puissance expressive irrésistible. Mademoiselle Spessiwtzewa et M. Peretti ne lui sont pas inférieurs. Mesdemoiselles Lamballe, Damazio et Cérès - qui, malgré son nom de déesse des moissons, est brune et joue le rôle de Terpsichore - ajoutent encore à l'enchantement. Et M. Szyfer dirige de façon experte cette partition, dont le large courant et les coupes franches se prêtent à merveille à la pantomime et à la danse. En vérité, un principe neuf, sinon supérieur, a été introduit hier dans le corps de ballet de l'Opéra.

Beethoven a-t-il choisi lui-même le sujet de son ballet ou bien ce sujet lui a-t-il été imposé ? En tout cas le scénario qui lui était proposé était digne de son génie. Il pouvait y verser ses pensées, ses sentiments, son secret. Car on établit des rapprochements presque obligatoires entre le destin de Prométhée et le destin de Beethoven. C'est véritablement une existence prométhéenne qu'a menée le maître de Bonn. Malgré les artifices galants du divertissement on distingue dans Prométhée l'annonce de sa grande et douloureuse vocation.

Qu'on ne croie pas que Beethoven se soit amoindri et rabaissé quand il s'est consacré à la composition d'un ballet. Les poètes illustres de l'Hellade n'étaient-ils pas aussi musiciens et danseurs ? Et ne dit-on pas que Socrate lui-même a pris des leçons de danse d'Aspasie ? On a adouci la figure de Beethoven et l'on a réparé un tort envers sa mémoire en reconquérant Prométhée à l'ombre où il était tombé. Le point était de restaurer le ballet dans son sens et sa vraie suite. On s'y est ingénieusement employé à l'Opéra. Avec ses beaux décors à colonnades de M. Quelvée et sa chorégraphie un peu torturée, le divertissement de Beethoven est presque trop paré et aiguisé. Songez que, sous prétexte peut-être que Prométhée a été enchaîné sur un rocher du Caucase, on a poussé le souci de la couleur locale jusqu'à confier à un maître de ballet russe la mission d'établir la chorégraphie. Vigano, s'il revenait en ce monde, ne reconnaîtrait pas son scénario. Mais nous pouvons être certains que Beethoven en serait satisfait.

Henry Malherbe, Le Temps - 1er janvier 1930


[Le 1er janvier 1930] Au lendemain de la première encore - présentée cependant comme une des "répétitions générales [à L'Opéra], Paris-midi "résume" :"ce spectacle qui a pu décevoir certains amis de la musique, a été très bien accueilli par le public."…

LES REPETITIONS GENERALES À L'OPERA

Les créatures de Prométhée -Ballet en deux actes musique de Beethoven

Le nouveau ballet que vient de nous présenter l'Opéra n'est en rien médiocre, non plus qu'ennuyeux. Mais on doit à la vérité de reconnaître que la gloire de Beethoven ne s'en trouve point accrue. La partition qu'il composa ne contient pas de phrases particulièrement remarquables et l'inspiration en est certes inférieure à tout ce que nous connaissons de l'auteur de la "Neuvième".

Illustration

Ceci dit, Les Créatures de Prométhée constitue un spectacle plaisant à maints endroits et souvent ingénieux. Si le sujet n'en est point excessivement original, on a su y mêler une aimable fantaisie.

Serge Lifar, qui collabora avec M. Jean Chantavoine, a composé des danses variées, modernes, qu'il a lui-même en premier fort bien exécutées. A ses côtés, Mesdemoiselles Spessiwtzewa a remporté un légitime succès qu'elle a partagé avec Mesdemoiselles Lamballe, Lorcia, Barbau, Cérès, etc…

En résumé, ce spectacle qui a pu décevoir certains amis de la musique, a été très bien accueilli par le public. L'Heure Espagnole, de Ravel, Persée et Andromède, de M. Jacques Ibert, complétaient le programme.

Paris-Midi - 1er janvier 1930


Dans le numéro des 1er et 2 janvier [1930] du Ménestrel, l'un des librettistes du ballet - et qui préféra rester "anonyme" quand l'ouvrage vint en scène… -, "J. Chantavoine a retracé l'historique de la reconstitution qu'il a effectuée, en collaboration avec le regretté Maurice Léna, du scénario du célèbre ballet de Beethoven" [comme l'écrira Paul Bertrand dans le numéro suivant du Ménestrel] - Eclairag[ist]e de l'ombrageux "X…" en place de son nom au programme…

Avant “Prométhée ”

Le 26 mars 1801, le Burg-Theater de Vienne représentait un grand ballet "héroïque et allégorique" en deux actes, intitulé Les Créatures de Prométhée, composé par Beethoven sur un scénario du fameux danseur Salvatore Vigano.

La partition de Beethoven, publiée sous le numéro d'œuvre 43, est bien connue. En revanche, le livret de Vigano est perdu. Toutefois, quelques documents subsistent qui, d'apparence d'abord vague et sporadique, permettent néanmoins, lorsqu'on les étudie avec méthode, de suppléer dans une large mesure à cette perte.

Ce sont : 1° l'affiche de la première représentation, portant le nom des personnages ; 2° quelques résumés ou comptes rendus, conservés sur des programmes ou dans des revues de l'époque ; 3° une analyse, très détaillée sur certains points essentiels, publiée en 1838, à Milan, dans un ouvrage sur Vigano ; 4° une partition manuscrite (de la main d'un copiste), conservée à la Bibliothèque de Vienne et qui porte quelques précieuses annotations ; 5° des esquisses de Beethoven, avec annotations elles aussi, les unes publiées par Nottebohm, les autres inédites et que j'ai eues naguère sous les yeux.

Presque tous ces documents se trouvent aujourd'hui rassemblés dans La Vie de Beethoven de Thayer, revue par des tiers, puis par Hugo Riemann. Isolés, détachés de la musique, ils forment en quelque sorte une poussière. Que si vous les étudiez au contraire à la lumière de la musique, ils se rejoignent, comme par l'effet d'une sorte d'électrolyse. À leur tour, ils jettent sur la partition de Beethoven un jour nouveau et restituent à l'ouvrage sa forme primitive.

M'étant attaché à suivre, de morceau en morceau, page par page - et dans plus d'une de ces pages, presque mesure par mesure - ce travail de reconstruction, il m'a paru susceptible d'être soumis au public. J'avais rencontré, pour le mener à bien, le précieux concours de mon regretté ami Maurice Léna. Poète délicat, homme de théâtre à l'imagination séduisante, lettré de race, humaniste achevé, Maurice Léna m'apportait les ressources de son savoir et de son goût, lorsqu'il y avait lieu de compléter par une hypothèse d'artiste les quelques lacunes qui pouvaient demeurer, ça et là, entre des données de fait, objectives indiscutables, certaines, dont j'avais établi la certitude en les "recoupant", comme on dit, avec celles du texte musical.

La partition de Prométhée - à peu près contemporaine du Septuor, dont elle renferme çà et là un écho et de la Première Symphonie - est d'une limpidité, d'une netteté, d'une clarté qui facilitent grandement l'interprétation par le rythme, l'accent, la tonalité, la mélodie, des documents épars qu'on en rapproche. La convergence des indications scéniques qui nous sont conservées, des souvenirs fournis par la légende et des images visuelles ou motrices que suscite la musique de Beethoven, permet des déductions assurées et presque sans lacunes, dont la suite, rigoureusement logique (toute inspiration venue d'Hellas doit être logique), se retrouve dans le livret ainsi reconstitué.

Ces données ne privent pas le maître de ballet d'une certaine liberté dans leur réalisation chorégraphique. Mais, dans la plupart des morceaux, elles lui tracent un cadre impérieusement délimité, où la musique - on pourra s'en convaincre par la lecture de la partition publiée au Ménestrel - vient mettre un dessin précis, sans laisser aucune place, ni à la conjecture du "restaurateur", ni à l'arbitraire de l'interprète.

C'est ainsi que dans l'introduction (l'orage), dans les nos 1, 2, 3, 4, 7, 9, de la partition, où la mimique joue un rôle prépondérant, les gestes (une fois connues les indications documentaires) sont dictés, presque mesure par mesure, par la musique de Beethoven, d'une façon évidente pour quiconque a le moindre sens de la musique.

Dans les scènes d'ensemble plus étendues - comme celle des Muses (n° 5) et la Pyrrhique (n° 8) - les données chorégraphiques ou scéniques semblent au premier abord serrer de moins près le texte musical. Comment n'en serait-il pas ainsi ? L'évolution décorative des groupes ne comporte pas une musique aussi analytique dans le détail que les gestes expressifs des individus. Mais les articulations de la musique permettent de "voir" l'entrée successive de ces groupes et d'imaginer leur action. Dans la Pyrrhique, par exemple, il est facile de deviner à quel moment les deux statues, gagnées par l'exemple du combat, venaient y prendre part en saisissant une arme.

Il n'y a guère' d'incertitude absolue que pour le 3/4 en sol majeur (n° 6).

La scène bachique (coupée à l'Opéra) contient une figure en triples croches, où je ne puis m'empêcher de voir tituber quelque Silène.

Les deux soli (nos 13 et 14) de la statue féminine et de la statue masculine se répondent avec trop de symétrie pour ne pas se rapporter aux apprêts d'une cérémonie nuptiale.

Sur une esquisse inédite, conservée à la Bibliothèque de Berlin, j'ai pu lire de la main de Beethoven, au thème qui deviendra le 2/4 allegretto du cor de basset (n° 13, seconde partie), cette simple annotation en français : Les Enfans. Ces "enfans" ne sauraient être, semble-t-il, que de petits Amours venant unir les deux statues, devenues deux êtres humains. Après quoi, le 3/4 (n° 15) ne peut être lui-même qu'une sorte de danse nuptiale, un "pas de deux" - que le maître de ballet est libre de convertir en "pas de trois", s'il juge à propos (ce qui est admissible) d'y faire intervenir Prométhée.

Le finale - dont le thème est celui que Beethoven reprendra dans le finale de la Symphonie Héroïque - accompagnait, nous le savons, des "danses solennelles" qui se terminaient assurément par une apothéose, représentant tout ensemble un hommage à Apollon, aux Muses et à Prométhée(1).

La forme de "variations" qu'offre le morceau, avec ses différences de tonalité et de caractère rythmique, permet selon toute apparence - et selon toute vraisemblance dans l'apothéose finale d'un ballet "héroïque et allégorique" - de concevoir ainsi la fin du spectacle : 1° les différents groupes déjà vus (Muses, bergers, faunes, guerriers) reparaissaient à la suite les uns des autres, pour s'assembler, à la conclusion, devant le trône du dieu. S'agissant du triomphe de Prométhée et non de sa punition (qui sera plus tard l'affaire de Zeus !)(2).

, il est de toute évidence que le Titan reparaissait ainsi que les deux statues pour gagner avec elles les marches du trône où Apollon l'invitait à prendre place à ses pieds.

2° La différenciation tonale, rythmique et mélodique des "variations" permet d'attribuer, sans aucune chance d'erreur, aux Amours la variation légère en sol majeur ; aux faunes "grotesques" le passage modulant (et boitillant) qui ramène le ton de mi bémol ; aux guerriers la variation en fanfare. Il est également certain que cette variation, confiée aux guerriers, devait contraster avec la Pyrrhique et ne plus présenter aucun aspect belliqueux ou sanguinaire, mais seulement - sit venia verbo - un caractère sportif. Sans doute les guerriers ne reparaissaient, dans l'allégresse générale, que pour renoncer à leurs luttes et jeter leurs armes devant le trône d'Apollon.

3° Enfin les longs "conduits" ou ornements en doubles croches, dont la ligne souple circule à travers presque toutes les variations, prescrivent un développement, linéaire et sinueux à la fois, dans l'évolution des groupes qui viennent se rassembler l'un après l'autre aux pieds du dieu. Il faut imaginer ici une sorte de farandole amenant la tourbillonnante concentration finale, dictée par le presto, avant que l'image définitive de l'apothéose ne se fixe, dans un tableau bien équilibré, sur les mesures en "rondes" qui précèdent immédiatement la chute du rideau.

Je n'ai donné qu'à titre d'exemple les indications ci-dessus, que l'on pourrait multiplier.

Pour des raisons objectives, où interviennent avec un poids égal les données des documents et celles de l'intuition musicale, leur caractère de vérité quasi apodictique me paraît s'imposer le plus souvent avec une force irrésistible.

Toute interprétation qui, sous prétexte de "stylisation", négligerait ici les suggestions de la musique serait d'un ignorant, d'un aveugle et d'un sourd et trahirait, non pas - ce qui serait sans importance - les inventions d'un adaptateur, mais - faute plus grave - la pensée de Beethoven.

Jean Chantavoine

1. Il m'est arrivé d'écrire - et je ne m'en dédis pas - que l'emprunt fait par Beethoven au finale de son Prométhée pour le finale de la Symphonie Héroïque, aidait à l'exégèse de cette symphonie. Inversement, le fait que Beethoven ait repris dans l'Héroïque le finale de Prométhée prouve que, pour sa sensibilité, l'accent de cette page était, dès le principe, celui de l'allégresse héroïque et triomphante.
2. Ménandre, le plus féroce des misogynes, nous dit que ce fut pour avoir créé la femme…

Le Ménestrel - 1er et 2 janvier 1930


In Comoedia [numéro aussi des mercredi 1er et jeudi 2 janvier 1930], André Levinson et Clorinde feuillettent le programme du ballet. Le premier en "développé" de "cette reconstitution" [de Prométhée] ; "enveloppé" [dans] "Les élégances de la pièce", le second…

A l'Opéra
“ Les Créatures de Prométhée ”
BALLET EN 2 ACTES Musique de Beethoven Chorégraphie de Serge Lifar
Décors de M. Quelvée

Ce fut au moment du centenaire de Beethoven, il va y avoir deux ans, que l'on imagina à l'Opéra" d'effacer par une éclatante reprise le succès d'estime que Les Créatures de Prométhée, "ballet héroïque, allégorique de l'invention et exécution du sieur Salvatore Vigano", avait remporté à Vienne, le 28 mars 1801 ; cette opportune reprise se présente ainsi comme une commémoration" de circonstance", un "à-propos". L'œuvre elle-même n'avait pas été autre chose ! Composée pour les beaux yeux d'une jolie danseuse, la Cassentini qui figure dans "l'entourage féminin" de Beethoven et lui avait déjà demandé certaine danse russe, élaborée d'après un scénario sommaire et vague proposé par autrui, conçue comme un hommage à une souveraine, protectrice des arts, cette partition sert de support à un divertissement, espèce de cantate chorégraphique ayant pour prétexte le mythe de Prométhée et pour donnée la "puissance de la musique et de la danse". Aussi n'est ce pas là quelque grandiose architecture sonore pareille aux symphonies, mais plutôt une suite, composite, sinon disparate, voire un recueil qui comprend une ouverture très mozartéenne d'allure, enchaînée à l'introduction qui est d'un tour différent, pathétique à souhait, et seize "numéros" de danse, morceaux indépendants qu'aucune continuité dans les thèmes ne relie ; ce sont moins les parties d'un tout cohérent que des épisodes juxtaposés et contrastés. Beethoven s'était astreint à aligner et à raccorder en fonction d'un argument insipide des éléments d'une musique de scène alternativement propice à l'essor des danseurs et à la gesticulation des mimes. Manifestement il se pliait à une servitude qui lui pesait : corvée de titan, soit, mais néanmoins, corvée ! C'est à peine si, lors de la création, le nom du musicien, traité en tâcheron subalterne, avait été mentionné, à côté de celui du décorateur au bas du programme et Ritorni, le fervent biographe du maître de ballet ("C'est une imagination dans le genre de Shakespeare, allait dire Stendhal de ce même Vigano ; il y a du génie musical dans cette tête") omet de citer le compositeur, quantité négligeable. C'est Prométhée enchaîné qui composa d'office ce ballet de Prométhée ! Et pourtant tout portait à croire que pareil sujet qui avait déjà arraché au jeune Gœthe des accents surhumains, ferait resplendir la substance même du génie de Beethoven…

Non que de nombreuses pages, telle la fringante "pastorelle" de la Muse Thalie, manquent de souffle ou d'éclat ! Ce n'est pas en vain que le ballet, bientôt délaissé, devint pour Beethoven une véritable réserve de thèmes à variations et paraphrases pianistiques. Et ne découvre-t-on pas dans le finale certain motif - exprimant, à en croire lés exégètes, les hautes satisfactions d'une âme orgueilleuse - qui éclatera un jour dans la sublime péroraison de la Symphonie Héroïque ? Or, cette incandescente matière musicale est coulée dans un moule de friable argile.

"Scénario reconstitué par MM. X… et X…", porte le programme ; mais nous trouvons à une autre page, du dit programme la clé de ce secret de Polichinelle. Les librettistes, MM. Chantavoine et Léna, un érudit et un poète, ont désavoué la version que nous avons vu jouer, en lui refusant leur signature. Dieu sait si je professe le respect des maîtres ! Mais il faut que je donne tort aux deux auteurs sur le principe. Cette reconstitution (forcément arbitraire sur certains points) ne s'imposait guère ; il convenait d'inventer librement dans l'esprit de la partition. Beethoven n'écrivait-il pas à un de ses confidents que "le maître de ballet n'a pas fait son affaire pour le mieux". Vigano, le génial promoteur du coréodrame devait, douze ans plus tard, triompher à la Scala avec un nouveau Prométhée, le "grand". Quant au "petit", il l'a tout bonnement raté. Il n'y a donc rien d'intangible dans la rédaction de 1801 - en dehors de la partition et le cas de conscience ne se pose même pas. La version actuelle que nous donne l'Opéra est-elle ou non née de l'esprit de la musique de Beethoven (le canevas n'étant pas de lui) ? Tout est là.

Metteur en scène, maître de ballet, premier danseur, archimime. M. Serge Lifar, " étoile des Ballets Russes", s'il est permis d'employer ce terme au masculin, soulève un quadruple fardeau qui doit peser lourd aux épaules d'un garçon de vingt-deux ans, même quand il est un athlète. Si son travail, traversé çà et là d'inspirations heureuses, d'ingénieuses saillies, est très inégal et bien souvent discutable, il tient, malgré tout le coup et met quelque chose sur pied. Mais il lui faut apprendre son métier de chorégraphe pour ainsi dire sur le dos de ses interprètes. Cet emploi nécessite des dons d'invention et de composition.

Chez Vigano , Prométhée était un comparse ; avec Lifar, il devient un protagoniste agissant sans cesse au premier plan, accaparant les bons morceaux, se mêlant en maître à chaque entrée, escamotant les effets des autres, bref, tirant, comme l'on dit, toute la couverture à lui… Ce n'est pas Prométhée, s'écriera-t-on, c'est Narcisse ! Faisons la part belle à ce défaut mignon : une telle manière de procéder n'en pas moins des raisons plus sérieuses ; Mr Lifar est un exécutant en possession de ses moyens, contrôlant ses muscles, connaissant ses forces et ses faiblesses, ayant élaboré un style conforme à son tempérament et à sa personnalité physique. Il sait donc s'exprimer, mais non faire parler les autres. Tant qu'il règle pour lui, tant qu'il agence, pour lui servir de fond, des groupes bien équilibrés, il réussit assez bien et dénote le coup d'œil du metteur en scène ; s'il n'évite pas le maniérisme, il trouve des gestes, portements et torsions du corps fidèles au contexte musical et ayant une plénitude soit plastique, soit expressive. Mais dès qu'il règle pour les autres, son savoir se montre insuffisant et son intuition lui fausse compagnie. Il la remplace par les monotones schémas de l'esprit géométrique.

Les "créatures" sont deux statues animées que Prométhée conduit sur le Parnasse pour les faire instruire sur les dieux et les muses. Trop occupé par lui-même, Prométhée / Lifar néglige ce projet et les statues restent de bois jusqu'à la fin. Ce sont Mademoiselle Spessivtseva et M. Peretti qui sont sacrifiés, font figure de "hyper marionnettes", blancs fantômes. Ils sont comme la commère et le compère devant lesquels se jouerait une revue. Ils interviennent parfois en se déplaçant par des mouvements raides et saccadés. On dirait que le jeune chorégraphe a parlé de ne faire valoir aucune des qualités : indescriptible beauté linéaire, lié, légèreté, qui font de la suave Spessivtseva la danseuse la plus extraordinaire que nous ayons à Paris.

Les autres interprètes ne sont pas mieux partagés, on a attribué à Mademoiselle Cérès, bien qu'elle ne soit encore que sujet, le rôle de Terpsichore. Pourquoi pas ? Sa silhouette est élégante et sa physionomie heureuse ; mais quel pensum. La Muse de la Danse marche, face au public, droit sur la rampe, par grands pas sur les pointes, comme un échassier, le tout accompagné de ports de bras anguleux, qui cassent sa jolie ligne. Mademoiselle Lorcia, Bellone ou Furie, dansant sur l'air de Melpomède, obéit à la même consigne : pas de l'oie sur les pointes, la jambe dégageant brusquement en avant (Kik, comme disent les girls), les genoux vilainement rapprochés "en dedans".

À quoi riment ces ravages dans la syntaxe des pas ? Le discours est rectiligne, pesant, entrecoupé. Ni courbes, ni épaulements, ni transition déliées [sic], ni ressort, ni ballon ! Pourquoi bien, puisque dans un unique développé en arabesque de Mademoiselle Spessivtseva il y aurait eu plus de substance saltatoire que dans toutes ces laborieuses élucubrations ? Elle n'en fait guère évidemment : sens interdit. La fougueuse Mademoiselle Lorcia a, comme fiche de consolation, une superbe entrée en matière et en scène : elle paraît portée sur le pavois par une troupe de noirs guerriers. Mademoiselle Lamballe qui avait, au concours de l'Opéra, fait preuve de qualités exceptionnelles et qui dispose d'une technique transcendante, est en butte à un malentendu différent. Elle danse le délicieux scherzo de Thalie : devenue l'Amour, il se trouve que son pas est hérissé de fioritures et difficultés ; mais elle n'a pas fini, que Prométhée lui "coupe la parole". Dans le "presto" final, on lui fait tourner une série de "grandes pirouettes", principalement à la seconde (je supplie le lecteur d'excuser ce jargon spécial). Ce mode de rotation, lancé par Vestris, est le triomphe de la prestance masculine. Il fallait ici à Mademoiselle Lamballe pouvoir montrer sa "raquette" en sautant et battant sur la diagonale d'étincelants entrechats.

M. Lifar s'en rend-il compte ? Bien certainement, puisqu'il a réglé sur le même rythme une entrée de ce genre. Seulement, il la danse lui-même, et c'est un des meilleurs moments du ballet…

Il sied de louer le dispositif simple et majestueux adopté par le peintre Quelvée pour le décor de "deux" ainsi que celui du praticable sur lequel trône avec grâce et beaucoup de patience M. Volcart incarnant Apollon ; mais la toile de fond, inutile, de l'apothéose est d'une désolante platitude. Il vaudrait mieux que cette action olympienne s'achevât en plein ciel.

André Levinson

Les élégances de la pièce

La mythologie grecque offre la possibilité de costumes élégants, aux plis harmonieux, à la grâce légère.

Ceux de Prométhée sont remarquablement conçus et exécutés.

Apollon porte un fort joli costume de crêpe de Chine et crêpe satin au drapé savamment disposé.

Les costumes des bergers et des bergères, de tons délicats, ceux des nymphes de tons violets aux reflets changeants, ceux des muses, si séduisants, sont l'expression de la grâce élégante, de la science de la ligne, et charment les yeux.

La mode actuelle qui revient aux pans inégaux, aux pointes disposées avec un goût exquis, ne fait que s'inspirer de l'art ancien.

Les costumes du Prométhée mettent sous nos yeux une réalisation moderne des temps antiques.

Les tuniques des guerriers, utilisant avec un résultat remarquable les effets de noir et de blanc s'harmonisent heureusement avec celles, marron et noir, de l'autre groupe et ont remporté un vif succès.

Tous les costumes de Prométhée, qui ont été créés par la maison Mathieu et Solatgès, d'après les maquettes de M. Quelvée, lui font le plus grand honneur. Exécutés avec soin, avec un souci d'élégance et d'art, ce sont des traductions spirituelles de l'art grec.

Clorinde

Comoedia - 1er et 2 janvier 1930


Le jeudi 2 janvier [1930], Raoul Brunel, in L'Œuvre, ponctue sa chronique des Créatures de Prométhée : "Ce fut une très belle soirée, et qui comptera certainement dans les annales de l'Opéra."…

Première représentation à l'Opéra
Les Créatures de Prométhée
Ballet en deux actes de Beethoven
Chorégraphie de M. Serge Lifar

Nous possédons peu de renseignements sur le ballet de Prométhée, la seule œuvre, avec Léonore, que Beethoven écrivit pour le théâtre. L'ouverture et quelques fragments symphoniques sont quelquefois donnés dans les grands concerts : il est curieux d'y trouver, vers la fin, un thème qu'il développa ensuite magnifiquement dans le finale de la Symphonie Héroïque, et qu'il avait d'ailleurs déjà utilisé sous forme de variations pour piano. L'œuvre n'a rien perdu de sa noblesse ni de sa pureté. Tout au plus peut-on dire qu'elle ne se prêtait pas d'une façon très évidente à une interprétation chorégraphique. Tels passages de la Cinquième Symphonie et surtout de la Huitième, sembleraient y convenir bien davantage.

Le scénario, qui a été perdu, a été reconstitué par les soins pieux de MM. Léna et Chantavoine. Prométhée, qui a dérobé aux dieux le feu sacré, s'en sert pour donner la vie aux deux statues qu'il a construites et qui seront l'Homme et la Femme. Mais ce ne sont encore que des automates. Il leur faut une âme et c'est Apollon qui la leur donnera avec le concours des muses en même temps qu'ils recevront la notion de l'amour, de la douleur et de la mort, qui en fera de véritables humains.

M. Serge Lifar, qui s'est révélé comme la plus brillante étoile des derniers ballets de M. Serge de Diaghilew, a construit, sur cette donnée, des épisodes chorégraphiques d'une admirable inspiration poétique, où chaque geste a un sens grand art, et l'effet, sur la scène de l'Opéra, baignée d'une lumière éclatante, a été considérable. M. Serge Lifar, dans le personnage de Prométhée, est un animateur magnifique, en même temps qu'un danseur d'une agilité invraisemblable. Mademoiselle Spessivtzeva (La Femme), M. Peretti (L'Homme), Mademoiselle Lamballe (l'Amour), M. Lebercher (le Faune), Mesdemoiselles Lorcia, Cérès, Ellanskaïa, Damazio, Farban ont montré à quel point de perfection est aujourd'hui porté le corps de ballet de notre Académie nationale.

Les costumes sont d'une heureuse composition de formes et de coloris. L'harmonie de leurs couleurs en fait une autre symphonie lumineuse en mouvement où se reconnaît le goût raffiné de M. Jacques Rouché. Les décors de M. Mouveau, d'après les maquettes de M. Quelvée, utilisant au mieux l'immense scène de l'Opéra, sont d'un style excellent, bien évocateur de la Grèce antique. Tout cela forme un ensemble réussi et de tous points, et qui a été très goûté de l'assistance, ramenée, pour sa plus grande joie, aux magnifiques spectacles qui ont fait la gloire de l'illustre maison.

La partition, d'autre part, a été conduite par M. Szyfer dans le plus pur classique. Ce fut une très belle soirée, et qui comptera certainement dans les annales de l'Opéra.

Raoul Brunel, L'Œuvre - 2 janvier 1930


Paul Bertrand, le 3 janvier [1930] in Le Ménestrel, rappelle ce Prométhée… Dont "Il faut reconnaître que, le talent des interprètes aidant, le public de l'Opéra a fait le plus chaleureux accueil à cette adaptation imprévue, qui ne peut manquer de susciter de la part des érudits, avant tout respectueux de l'esprit de l'œuvre de Beethoven, un certain mouvement de surprise."…

LA SEMAINE MUSICALE

Opéra. - Les Créatures de Prométhée, ballet de Beethoven.

Dans le dernier numéro du Ménestrel, notre éminent collaborateur J. Chantavoine a retracé l'historique de la reconstitution qu'il a effectuée, en collaboration avec le regretté Maurice Léna, du scénario du célèbre ballet de Beethoven. Ce scénario avait disparu, mais les deux musicographes en ont rétabli l'affabulation, partant de points de repère indiscutables et s'aidant d'une intuition basée sur une connaissance approfondie de l'œuvre beethovenienne.

On ne peut nier que si ce scénario a été l'origine du très intéressant spectacle que l'Opéra vient de nous offrir, la réalisation scénique et chorégraphique s'en est éloignée jusqu'à ne plus présenter avec lui que des rapports assez lointains. Il faut donc renoncer à considérer ce ballet du point de vue de l'intérêt historique qu'aurait présenté cette reconstitution. Prométhée comportait une action concrète dont les adaptateurs se sont attachés à retracer minutieusement les diverses péripéties et dont la pantomime constituait sans nul doute l'élément prépondérant. M. Serge Lifar, en réglant sa chorégraphie, s'en est fort peu préoccupé. Fidèle à l'évolution que le prestige des Ballets Russes a réussi progressivement à imposer au goût du public, il a réduit à presque rien l'élément pantomime pour tout ramener à la danse pure telle que nous l'avons vue s'affirmer au cours de ces dernières années, c'est-à-dire à la réalisation plastique des rythmes musicaux par une succession de mouvements stylisés. Il faut reconnaître que, le talent des interprètes aidant, le public de l'Opéra a fait le plus chaleureux accueil à cette adaptation imprévue, qui ne peut manquer de susciter de la part des érudits, avant tout respectueux de l'esprit de l'œuvre de Beethoven, un certain mouvement de surprise.

La chorégraphie de M. Serge Lifar permet de démêler que Prométhée descend du ciel, ou il a dérobé le feu spirituel pour donner une âme à deux créatures qu'il a façonnées sur la terre, où la race humaine n'existe pas encore. Mais, chez les deux statues, la vie ne peut aller au delà des impulsions de l'instinct. Prométhée les conduit donc jusqu'à l'Olympe, où il demandera le secours d'Apollon. Celui-ci, entouré des Muses, fait surgir tour à tour des déesses musiciennes, Terpsichore, puis l'Amour, et les deux créatures s'émerveillent. Mais il faut aussi leur apprendre la douleur et la mort ; Apollon fait apparaître d'impitoyables déesses, dont l'une menace les deux créatures, mais Prométhée la désarme à l'issue d'une farouche mêlée nocturne. Le jour revient avec une théorie de bergers, de faunes et de nymphes qui révèlent l'amour aux cœurs des deux créatures, tandis que Prométhée fait monter à leurs joues le rouge de la pudeur et que l'Olympe en fête célèbre son triomphe.

Les danses et les évolutions imaginées par M. Serge Lifar possèdent cet accent un peu âpre auquel nous ont habitués les Ballets Russes : mouvements violents, schématiques parfois anguleux, qui semblent s'inspirer des principes de la gymnastique rythmique non sans laisser apparaître, parfois, une ombre de perversité, mais dont la précision accuse toujours une expression visuelle extrêmement forte, d'un style net et vigoureux, d'un dynamisme irrésistible. Les décors et les costumes de M. Quelvée témoignent d'une volonté de synthèse parfois un peu inattendue. Mais, encore une fois, il ne faut chercher dans ce ballet, de conception moderne et même toute actuelle, aucune recherche de vérité historique. Il faut le considérer comme une œuvre de brillante fantaisie servant de prétexte à une construction plastique autonome, que le public semble trouver "en soi" fort réussie et dont le plus grand mérite est de nous fournir l'occasion d'entendre la merveilleuse musique de Beethoven.

Cette musique est splendidement jouée par l'orchestre de l'Opéra, sous la direction de M. J. E. Szyfer qui, par son intelligence musicale, son autorité souple et forte, s'affirme de plus en plus comme un de nos meilleurs chefs. L'exécution, expressive et nuancée, est un ravissement. Elle vaut par l'homogénéité de l'ensemble et par la qualité des solistes.

L'interprétation scénique est de premier ordre. M. Serge Lifar témoigne, une fois de plus, de cette grâce et de cette vigueur qui lui ont valu tant de retentissants succès. Autour de lui et stylé par lui, le magnifique corps de ballet de l'Opéra, d'une valeur peut-être unique au monde, déploie ses incomparables qualités chorégraphiques, avec, au premier plan, Mademoiselle Spessitzeva et M. Peretti, tous deux magnifiques dans les deux "créatures", Mademoiselle Cérès, Terpsichore d'une puissance de séduction infinie, Mademoiselle Lamballe, d'une vivacité et d'une sûreté splendides, Mademoiselle Lorcia, à l'impressionnant abatage, Mesdemoiselles Ellanskaïa, Damazio, Barban et M. Volcart.

Paul Bertrand, Le Ménestrel - 3 janvier 1930


"C'est dans l'ensemble, nous le répétons, en dépit de toutes les réserves, un très agréable spectacle qui a obtenu un beau succès auprès des abonnés de l'Opéra.", écrit Georges Le Cardonnel dans Le Journal du même 3 janvier [1930]…

LES PREMIERES

PARISIENNE

"Les Créatures de Prométhée" à l'Opéra

Je mentirais si je vous disais que j'ai été particulièrement enchanté par Les Créatures de Prométhée. Ce n'est certainement pas une des œuvres maîtrisées de Beethoven. Ce ballet allégorique qui avait obtenu, parait-il, un succès médiocre à Vienne, en 1801, n'avait pas été repris depuis. La direction de l'Opéra a pensé qu'il était indispensable à la gloire de Beethoven que nous le connussions. Elle s'en serait, je crois, fort bien passée.

M. X. et M. Y. ont donc reconstitué le scénario de 1801 qui était du maître de ballet Salvatore Vigano. M. X. et M. Y. seraient, dit-on, M. Chantavoine et M. Léna avec la collaboration pour la chorégraphie de M. Serge Lifar qui a déjà obtenu les plus beaux succès de maître de ballet dans les Ballets Russes.

Serait-ce une erreur que d'avoir tenté cette reconstitution au lieu d'imaginer un ballet tout nouveau, en s'inspirant directement de la musique du maître de Bonn, sans s'occuper de ce qui avait pu être réalisé dans le passé ? Il y a des moments où l'on a envie de fermer les yeux et de se contenter d'écouter, croyant qu'on goûtera mieux la musique. Maie alors on est bien vite déçu, et l'on croit comprendre que les concerts hésitent en effet à faire entendre ces morceaux dont certains passages sont géniaux mais qui ne semblent pas toujours avoir une liaison suffisante entre eux. Cette œuvre ne fait pas éprouver l'enchantement sonore des véritables monuments de Beethoven, sans compter que ce serait se priver d'un spectacle bien agréable, car M. Serge Lifar est un remarquable danseur qui exécute des prouesses et en qui semble passer positivement, si l'on peut dire, la musique de Beethoven. Il est Prométhée.

Au premier acte, nous le voyons qui dérobe le feu du ciel pour animer Mlle Spessivtzeva et M. Peretti qu'il conduit ensuite sur le Parnasse, afin qu'ils y reçoivent l'enseignement des Dieux et des Muses, sous la présidence d'Apollon qui est M. Volcart. Terpsichore, qui est Mlle Cérès, exécute des pas pour enseigner son art, ainsi que Mlle Lorcia qui est Bellone ; aussi celle-ci fait-elle des pas qui semblent si militaires qu'ils feraient songer pour un peu au pas de l'oie, avant qu'elle soit portée sur un pavois par de noirs guerriers, après le simulacre d'un combat dans lequel des guerriers rouges qui symbolisent sans doute la défensive (aussi ne sont-ils armés que de boucliers) se défendent contre des guerriers noirs, munis de redoutables lances. Naturellement, les guerriers noirs sont vainqueurs. Cette partie du ballet fait penser à un divertissement, symbolique de société sportive.

Mlle Lamballe est Thalie qui devient l'Amour, et nous connaissons avec elle l'un des meilleurs moments musicaux de la soirée. Tout finit naturellement par une apothéose.

C'est dans l'ensemble, nous le répétons, en dépit de toutes les réserves, un très agréable spectacle qui a obtenu un beau succès auprès des abonnés de l'Opéra. Ils ont tenu à marquer par leurs applaudissements répétés leur satisfaction, non seulement à M. Serge Lifar, à Mlle Spessivtzeva, à M. Peretti, à Mlle Cérès, à Mlle Lorcia, à Mlle Lamballe, à M. Volcart, mais aussi à la troupe de danseuses et de danseurs qui les entourent, sans parler du chef d'orchestre de l'Opéra, M. Szyfer, qui a été l'objet d'une véritable ovation.

Georges Le Cardonnel, Le Journal - 3 janvier 1930


In Gringoire, aussi le 3 janvier [1930], Louis Laloy, dès le titre de sa chronique [sur La Musique], salut Serge Lifar, Prométhée qui chorégraphia et dansa le ballet "avec un éclat dont la scène et la salle furent illuminées.

La musique

Serge Lifar à l'Opéra

Le titre de cet article (où je ne dirai rien qui touche à la compétence de mon cher voisin et ami Fernand Divoir) peut sembler une impertinence envers Beethoven, dont on jouait le ballet, Les Créatures de Prométhée, dans sa gloire, il me pardonnera. Mais je ne dois aucune excuse aux historiens qui ont reconstitué le scénario. Sans avoir étudié spécialement la question, je la connais assez pour ne pas confondre des conjectures, plus ou moins plausibles, avec une inaccessible vérité. Même exacte, la version des évènements qu'ils nous proposent n'est que le cadre du tableau. Le danseur Vigano, pour la première représentation, en 1801, avait trouvé et réglé la chorégraphie ; à ce titre c'est Lifar qui lui succède, avec un éclat dont la scène et la salle furent illuminées.

L'ouverture à peine terminée, les applaudissements crépitaient, pour jaillir spontanément encore après chacune des entrées, même celles qui ne maintenant pas l'artiste en scène, ne marquant pas un temps d'arrêt, devaient se terminer sans observations ; quand le rideau a découvert au deuxième tableau cette grandiose colonnade ouverte sur l'azur et le groupe des robes grecques aussi délicatement coloriées que les chapiteaux d'un temple unique, on a encore applaudi et à la fin, je n'ai pu compter les rappels d'un enthousiasme insatiable. Serge Lifar, sans chercher à céler sa joie, refusant d'en séparer les autres artistes, extrayant même de la coulisse M. Szyfer, qui résistait, obligé enfin de reparaître seul, et d'un bond, la main au cœur, remerciant l'auditoire, haletant, épuisé, presque défaillant d'émotion.

C'était justice, car il fut le meneur du jeu, bien digne de son rôle de Prométhée avant la foudre, demi-dieu bienveillant et, comme l'a dit Eschyle, "ami des hommes" qui, non content de leur avoir façonné un corps, cherche à ce couple une âme et la ravit au feu céleste. Au premier tableau, de ce roc escarpé, aux cassures conchoïdes, qui recouvre la grotte et par une faille béante monte vers l'Olympe, voyez-le qui s'élance, par bonds furtifs et magnifiques, la torche en mains, et dites-moi, vous qui avez des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, si vous ne reconnaissez pas aussi un demi-dieu, non plus de la légende mais de la danse ?

Il va droit aux statues, leur communique l'étincelle, et pas à pas, scandant d'un rythme infaillible ces accords entrecoupés, dont Beethoven a tiré ensuite le finale de la Symphonie héroïque, leur apprend les gestes élémentaires, mais bientôt se désole, les bras à la nuque, de ne voir s'éveiller en eux aucun symptôme d'intelligence, et danse devant nous son pas de désespoir, consolé par l'idée du secours d'Apollon. La figure féminine, c'est Mademoiselle Spessivtzeva ; son compagnon, M. Peretti. L'un et l'autre, immobiles d'abord, puis frappés d'un déclic mécanique, vont par degrés s'élancer, s'assouplir, dans une admirable progression de grâce, de tendresse et d'ardeur.

Mais d'abord, quand ils parviennent à l'Olympe, ils sont bien las, Prométhée surtout qui les guide et les tire, et dont les genoux plient de fatigue. Apollon, bienveillant, suscitera, pour les instruire, deux musiciennes, puis Terpsichore, qui est la charmante Mademoiselle Cérès, entourée des huit muses, ses compagnes, en une pantomime dansée qui anime de la façon la plus ingénieuse une musique un peu lente ; ensuite vient l'Amour, dont les ailes justifient la vivacité magique de Mademoiselle Lamballe. Mais il faut leur apprendre aussi la douleur et la mort, et c'est l'entrée, portée par ses guerriers de bleu sombre qu'elle survole en Victoire, de Mademoiselle Lorcia, la superbe. Comme jadis, pour la scène funèbre de Padmâvati, mais dans un mouvement et un esprit tout autres elle découvre soudain les deux créatures humaines et s'avance menaçante, projetant vers elles ses bras souples, s'élevant sur les pointes. Prométhée prend leur défense, la désarme : elle est soumise, et c'est lui qui la serre d'enlacements étagés, instantanés de la caresse. Leur danse s'achève dans la terreur nocturne, que dissipe bien vite une aube nouvelle avec l'entrée des bergers, conduits par le hautbois. Viennent ensuite deux nymphes et un faune, dont les ébats tirant sur le grotesque font contraste, et cette fois les créatures s'éveillent au désir, dont témoigne leur danse : Mademoiselle Spessivtzeva y montrera cette flamme intérieure dont s'anime toujours sa virtuosité, et M. Peretti sa grâce exquise. Leur créateur peut être satisfait et l'affirme à son tour par une danse d'enthousiasme où ses entrechats obliques et ses retombées tournantes sont de rares merveilles.

Son œuvre est accomplie. L'Olympe en fête le célèbre et nous ne sommes pas au bout de nos surprise, car chaque groupe encore trouve, pour sa rentrée, une figure différente, comme celle de ces guerrier qui se heurtent l'un à l'autre, jusqu'au triomphe qui s'ordonne, la toile de fond levée en une perspective majestueuse et fine, digne couronnement d'un ouvrage où la recherche du caractère n'a jamais dégénéré en outrance, où le geste le plus significatif a toujours obéi aux règles de la danse et a toujours trouvé dans la cadence et l'accent de la musique sa source naturelle.

Cette musique date de 1801.

C'était l'époque où Beethoven s'habillait de son mieux à la dernière mode, choyé et fêté dans les salons où on lui pardonnait ses incartades. La partition de ce ballet, Les Créatures de Prométhée, joué au Théâtre de la Cour, le 26 mars de cette année, contient de fort belles pages et d'autres plus faibles où jusqu'ici je reconnaissais avec M. Romain Rolland, de "molles mélodies grasses et redondantes", où manifestement il ne cherchait qu'à plaire. Mais cette fois toutes ont reparu, brillantes de fraîcheur, par le reflet du spectacle qui s'en inspire, mais les illustre en retour. Ceux qui aiment Beethoven, sensibles à ce bienfait, doivent en remercier Lifar et l'Opéra.

Louis Laloy, Gringoire - 3 janvier 1930


Le 4 janvier [1930], in L'Europe Nouvelle, Henri Sauguet applaudit avec le public des Créatures de Prométhée à l'Opéra : "Le succès de ce ballet a été immense, surtout le succès personnel de Serge Lifar."…

La Musique.

- A l'Opéra : "Les Créatures de Prométhée", ballet de Beethoven, chorégraphie de Serge Lifar.

C'est l'Opéra qui a le premier su s'attacher le danseur Serge Lifar, que la subite et désolante mort de Serge de Diaghilew avait rendu disponible. Et ce n'est pas seulement au danseur, mais aussi au chorégraphe qu'était demandée la première collaboration avec les éléments dansants de l'Académie Nationale de Musique. La seule chorégraphie, composée par Lifar, jusque-là, fut ce Renard de Strawinsky, créé en juin 1929, à la dernière saison des Ballets Russes et qui fut pour lui un succès et une réussite. La nouvelle, la seconde, sera ce ballet que vient de monter l'Opéra sur la musique de Beethoven, Les Créatures de Prométhée. Ici, Serge Lifar avait à jouer contre tous les risques. Il entrait avec une technique différente et bien personnelle au milieu d'une école stricte, remarquablement élevée d'ailleurs, mais loin de ce qu'il avait fait jusque-là. Il avait à apprivoiser une atmosphère bien peu facile de routine, de poussière, d'habitudes ; il se trouvait avec un livret compliqué, devait faire évoluer sur une scène immense un corps de ballet très nombreux, Il s'est merveilleusement tiré de toutes ces difficultés, et sa chorégraphie est pleine d'idées admirables et nouvelles qui donnent une magnifique image de ses géniales possibilités.

Il danse aussi, en pleine force et beauté, aux côtés de la Spessitzewa, avec laquelle j'avais eu le bonheur de le voir danser à Monte-Carlo en 1927. Leur réunion est incomparable et je souhaite avec ardeur qu'elle ne s'arrête pas sur ce seul ballet et que l'Opéra puisse bientôt nous donner le nouveau plaisir de les revoir.

Le succès de ce ballet a été immense, surtout le succès personnel de Serge Lifar. Et les applaudissements de la salle n'allaient pas seulement à Lifar, danseur et chorégraphe, mais aussi à l'ombre qui, ce soir-là, était à ses côtés, celle de celui qui avait su le découvrir, le former et lui donner sa confiance, qui le premier avait senti son génie et lui avait donné les possibilités de l'exprimer et dont l'œuvre reste toujours si vivante, malgré la mort qui l'a fait s'évanouir d'auprès de nous : Serge de Diaghilew.

Henri Sauguet, L'Europe Nouvelle - 4 janvier 1930


Le succès des Créatures de Prométhée à l'Opéra trouve un nouvel écho dans Le Petit Parisien : Charles Tenroc y revient, le 5 janvier [1930], sur les "premières représentations"…

Premières Représentations

Illustration

Opéra. - Les Créatures de Prométhée, ballet en deux actes de Beethoven.

J'entendis ce propos : "Quelle jolie musique si peu dansante ! " De fait, Beethoven, qui badinait rarement, n'était guère attiré par les séductions de la danse, encore que les mollets de la danseuse Cassentini lui eussent inspiré le badinage de ce Prométhée gambillant. Ses recueils de valses sont funèbres. Quant à lui on assure qu'il n'avait jamais pu danser en mesure. L'apothéose de la danse, selon le mot de Wagner, il la conçut dans l'ivresse rythmique des Septième et Huitième Symphonies, qu'un sacrilège n'a pas encore chorégraphiées. Si bien que les passages les plus saillants de ce divertissement noblement épisodique sont : l'ouverture, un orage dont la substance servira à la Sixième Symphonie, le finale, où s'esquisse celui de l'Héroïque ; une pastorale, un scherzo délicieux.

Le livret de ce Prométhée, dû au danseur Vigano, n'a pas survécu. Il était inepte, paraît-il. Aussi Messieurs Chantavoine et Lena, reconstituant à peu près les intentions scéniques et solennelles de 1801, ont mis sur pied un scénario propice aux mises en scène somptueuses. Ainsi voyons-nous Prométhée animer deux statues et les confier sur le Parnasse aux soins esthétiques des Muses. Ces "créatures" sont incarnées par Mademoiselle Spessivtzeva et M. Peretti ; leurs gracieuses saccades expriment sans excès la satisfaction d'être livrées à une Terpsichore (Mademoiselle Cérès) aux pointes piquantes, à une Thalie (Mademoiselle Lamballe) aux entrechats menus, à Melpomène et consœurs. Mademoiselle Lorcia figure la farouche Bellone. Elle apparait sur un faisceau de lances porté par de superbes et fuligineux guerriers. De son argile divine, Prométhée s'est plu à lui façonner des jarrets intrépides et à les animer de ce feu dont il arracha le secret à l'Olympe. Sa maîtrise vigoureuse et précise lui valut un beau succès. Le danseur russe Serge Lifar est le lion de la petite fête. Il affirma par la puissance rotative de ses pirouettes, par la frénésie de ses élans, que sa technique musclée s'accommodait également des prouesses du modernisme et des stylisations d'un classicisme non périmé. Quant aux bergères, nymphes, muses, elles papillonnent à ravir sous les nuances exquises des costumes dessinés par M. Quelvée. M. François- Poncet, ministre des Beaux-Arts, assistait à la représentation. Il put constater, avec le succès fait à l'œuvre, quel goût judicieux de l'art gréco-parisien présidait aux spectacles saltatoires de l'Opéra.

Ch[arles] Tenroc, Le Petit Parisien - 5 janvier 1930


Le 7 janvier [1930], Paris-Soir se réjouit - à l'Opéra - d'"un ballet de Beethoven, Les Créatures de Prométhée, qui, s'il n'ajoute rien à la gloire du maître de Bonn […] fait du moins l'objet d'un déploiement chorégraphique absolument enthousiasmant."

La Musique
"Les Créatures de Prométhée", de Beethoven, à l'Opéra. - Les concerts symphoniques et la musique de chambre.

En même temps qu'il reprend l'exquise Heure Espagnole de Ravel, et ce charmant Persée et Andromède de Jacques Ibert qu'il nous a révélé l'année dernière et dont le succès s'affirme, M. Jacques Rouché porte a la scène un ballet de Beethoven, Les Créatures de Prométhée, qui, s'il n'ajoute rien à la gloire du maître de Bonn - je parle au point de vue musical - fait du moins l'objet d'un déploiement chorégraphique absolument enthousiasmant.

Je ne m'étendrai donc ni sur la partition, qui est ce que l'on peut respectueusement appeler de la musique diluée, surtout si on la compare au reste de l'œuvre théâtrale de Beethoven, Fidelio ou Egmont, par exemple, ni sur l'argument dont on l'a coiffée après coup : ce sont là deux éléments qui, en l'espèce, pâlissent singulièrement devant la splendeur du spectacle qui se déroule sous nos yeux. Il semble que l'on n'ait jamais réuni sur le plateau de l'Opéra un ensemble de danseurs et de danseuses à la fois aussi plein de virtuosité et aussi nombreux.

En tête de la distribution vient M. Serge Lifar, Prométhée aux bonds démoniaques qui, s'il a tendance à s'écarter parfois du style dont l'œuvre s'inspire, trouve néanmoins le moyen de capter l'intérêt du spectateur par sa hardiesse et par sa "félinité", si j'ose dire. Touchante créature du ravisseur du feu divin, Mademoiselle Olga Spessivtzeva, dans les quelques variations qu'elle exécute au cours de chacun des deux actes, nous arrache des cris d'admiration par son galbe prodigieux, sa souplesse infinie et l'audace désinvolte avec laquelle elle semble défier en son immatérialité les lois de l'équilibre et de la pesanteur. N'oublions pas non plus Mademoiselle Lorcia, fine et nerveuse, Mademoiselle Cérès, gracieuse et mutine, et Mademoiselle Lamballe à la sémillante intrépidité. M. Peretti a un rôle effacé pour son très grand talent, mais il sait s'y mettre très intelligemment en valeur. Quant à l'ardente phalange qui entoure ces "étoiles" et ces "sujets", il n'y a qu'à la louer pour son entrain juvénile et charmant.

Si j'ajoute que c'est M. Szyfer qui conduit l'orchestre - et avec quelle autorité précise ! - que les décors et les costumes sont de MM. Quelvée et Mouveau dans une harmonie de tons chauds et vibrants, on comprendra les raisons pour lesquelles le public s'est épris d'emblée du divertissement qu'on lui offrait ainsi, et qui, s il tant est que nous devions chercher une comparaison pour satisfaire certains snobs, nous rappelle, par la perfection de sa présentation, les heures les plus mémorables des défunts Ballets Russes.

Paris-Soir - 7 janvier 1930


L'Européen Pierre Blois, dans "La semaine parisienne" du 8 janvier [1930], en "Ut dièse et ré bémol", [re]compose "Le succès des Créatures de Prométhée est, en réalité, le succès du danseur Serge Lifar car la partition de Beethoven n'ajoute rien de nouveau au génie de son auteur."…

SEMAINE PARISIENNE

UT DIÈSE et RÉ BEMOL

À l'Opéra première représentation des "Créatures de Prométhée". Ballet en deux actes, musique de Beethoven, scénario reconstitué par MM. X… et X… Chorégraphie de M. Serge Lifar. Décors de M. Quelvée.

Il est regrettable que le brillant mathématicien qu'est M. Jacques Rouché n'ait pu encore résoudre le problème de l'invitation des critiques, au premier théâtre lyrique français. Alors que tous les directeurs de scènes parisiennes font un service ordonné et parfaitement courtois à ceux qui sont chargés de rendre compte des nouvelles représentations, M. Rouché s'obstine à lancer des invitations limitées. Aussi, nombre de critiques furent-ils obligés, lundi, de quitter l'Opéra sans avoir pu en gravir les marches pendant que le rideau se levait devant quelques privilégiés et le public habituel des jours d'abonnement.

En lisant l'affiche de Prométhée on remarque que les noms des deux "reconstructeurs" sont remplacés par deux X. Or, c'est sur les instances de M. Chantavoine que le nom de son regretté collaborateur Maurice Léna et le sien ont été rayés. Les raisons ?

Illustration

Sans doute le peu de respect apporté au style beethovenien par le danseur Lifar. M. Jean Chantavoine, musicologue dont l'érudition fait la loi, estime que cette partition claire, précise, d'un rythme accusé, d'une mélodie pure, ne peut être interprétée autrement qu'elle ne le fut jadis, si nous en croyons les documents réunis et consultés. D'ailleurs, la musique de Beethoven est assez éloquente pour recréer d'elle-même l'atmosphère primitive du ballet. M. Chantavoine a étudié, mesure par mesure, toutes les pages de cette partition ; son travail est donc indiscutablement la fidèle reproduction de l'idée de Beethoven. Ainsi sont dictés les moindres gestes et la mimique des interprètes. Les entrées sont musicalement précises, les attitudes, des personnages aussi. La cérémonie nuptiale est décrite avec une grande netteté, le Pas de Deux, par exemple, ne peut être, en aucune façon, un Pas de Quatre, cependant il permet quelque liberté. Pour compléter ce scénario on ne pouvait que se fier à la rythmique, aux mouvements, aux tonalités du ballet. M. Chantavoine, avec sa prescience musicale, a tracé en lignes sobres le caractère des danses.

Hélas ! allez dire à un danseur aussi virtuose que l'est Serge Lifar, de danser sur des théories rigoureuses ! Autant en emporte le vent. Sa débordante et libre fantaisie l'a poussé à prendre des libertés avec le texte. Qui pourrait l'en blâmer ? Ce danseur peut-il juguler ses élans, affaiblir sa virtuosité et compromettre sa maîtrise chorégraphique, pour le seul respect d'un scénario reconstitué ? Nul n'oserait l'affirmer. Beethoven, lui-même, aurait sans doute été émerveillé par la vie et par la plastique de cet exécutant, tout en nerfs et en muscles.

Prométhée, après avoir modelé un couple humain, veut lui donner une âme. Mais il apprend que ce couple ne vivra que s'il éprouve les affres de la douleur, les joies et les tristesses de l'amour. Les muses et Apollon lui apprennent ces divers sentiments. Le couple s'unit pour perpétuer la race humaine.

Ce sujet donne l'occasion au merveilleux danseur qu'est Lifar de créer des lignes nouvelles. Il ne s'attarde jamais en poses quasi immobiles, il ne vit que dans le mouvement, et toute sa grâce se dégage de bondissements harmonieux extraordinairement légers et agiles. Le succès des Créatures de Prométhée est, en réalité, le succès du danseur Serge Lifar car la partition de Beethoven n'ajoute rien de nouveau au génie de son auteur. Elle rappelle souvent la manière de la Première Symphonie et du Septuor. Pour le Finale de ce ballet, Beethoven a emprunté le thème de la péroraison de la Symphonie Héroïque, et l'ouverture est d'un style nettement mozartien.

De la distribution se détache en première ligne Mademoiselle Lorcia, Bellone, à la virtuosité naturelle, une des plus brillantes étoiles de l'Opéra. Mademoiselle Spessitzeva et M. Peretti, dans le rôle des "créatures", manquent de vie.

Les décors de M. Quelvée, imprégnés d'un très léger classicisme, s'amalgament harmonieusement au ballet de Beethoven.

Pierre Blois, L'Européen - 8 janvier 1930


Le 9 janvier [1930], André Levinson [in] Candide [se] recueille [sur] "L'exhumation solennelle des Créatures de Prométhée à l'Opéra" ; il songe à [propos de] Serge Lifar : "C'est un peu tôt que la maîtrise de ballet est tombée du ciel à ce beau jeune homme […] il a encore beaucoup à faire pour devenir un danseur accompli et un artiste capable de créer des œuvres." - le critique "répète" ainsi sa première impression (lue dans le premier numéro de Comoedia de 1930)…

LA DANSE
Prométhée à l'Opéra

L'exhumation solennelle des Créatures de Prométhée à l'Opéra avait été destinée à célébrer avec éclat le récent centenaire de Beethoven. M. Guerra s'étant retiré, M. Balanchine ayant été arrêté en plein travail par la maladie, c'est à M. Serge Lifar qu'est échue la tâche de régler ce ballet. Grâce à cette conjoncture inopinée, cette reprise se présente à la fois comme un retour en arrière et un bond en avant. Une page d'histoire, belle et grave, est ainsi relevée par le piquant de l'actualité ; l'esthétique paradoxale des derniers "ballets russes" vient galvaniser cette "mythologie" qui, bien que composée en 1801, reste fidèle aux idées du XVIII e siècle, et la commémoration de Beethoven a pris la tournure d'un hommage posthume rendu à Serge de Diaghilev par l'Académie Nationale.

On s'était engagé, d'abord, dans la voie d'une reconstitution fidèle de la version originale ; on a bien fait de rebrousser chemin. Beethoven, travaillant sur commande, avait adapté à un canevas imposé une succession de pièces rapportées ; malgré de nombreuses et grandes beautés qui apparentent sa partition tantôt à la Symphonie Pastorale et tantôt à l'"héroïque", elle n'en reste pas moins une mosaïque. Le grand chorégraphe Salvatore Vigano, ce Fokine avant la lettre dont les pantomimes mesurées devaient, plus tard, enthousiasmer Stendhal, avait imaginé une suite de danses, dont le mythe de Prométhée n'est que le vague prétexte. Ce n'était pas là un "ballet d'action", comme les préconisait de ce temps Noverre, mais un divertissement d'apparat pour une représentation officielle. Que furent, à Vienne, les danses ? Nous ne le savons trop. Mais disons-nous bien que le ballet traversait à ce moment une crise de "duncanisme" anticipé, dont les historiens ne se doutent pas. Quelques années plus tôt, la belle Maria Médina, épouse volage de Vigano, adoptait le péplum davidien et le chiton à la grecque, ainsi que la sandale plate, crépide des anciens. La célèbre Emma Hamilton calquait sur la statuaire antique les attitudes de ses danses "plastiques" Il est donc probable que, s'écartant des règles des Camargo et des Vestris, la chorégraphie de Prométhée ne fut pas sans rapports avec certaines tendances de l'heure présente…

Nul plus que Beethoven ne semblait destiné à exalter la révolte du titan escaladant les cieux ! La déception est grande, car le scénario réduit Prométhée à un rôle de "prologue" qui amorce l'action et se retire à l'écart. Le premier soin de M. Lifar qui joue ce rôle (Vigano avait dansé l'une des "créatures" et c'est donc M. Peretti qui a pris sa suite) a été d'en faire le pivot et le centre de la pièce, que ce soit pour le compte et au détriment des autres personnages. Pour les entrées de ces derniers, il s'est inspiré de ce classicisme réfrigéré, guindé et raidi dont M. Balanchine usa dans l'Apollon-Musagète de Stravinsky. Il condamne Mademoiselle Spessivtzeva, l'étoile chez laquelle tout est grâce déliée, ligne allongée et vibrante, à se déplacer par saccades d'automate ; l'impétueuse Mademoiselle Lorcia, Terpsichore elle-même sous les traits charmants de Mademoiselle Cérès doivent constamment cheminer à grands pas, le genou ankylosé et la pointe tendue, pareilles à des compas détraqués ou à des trépieds de photographe. Il est dans la tradition des "Ballets Russes", résolument misogynes, de déformer aussi outrageusement les courbes élégantes du corps féminin. Par contre, M. Lifar précipite Mademoiselle Lamballe dans un tourbillon de pirouettes variées qu'elle exécute supérieurement, mais qui, d'un style tout à fait différent du reste, ne rime à rien.

Pour son propre rôle, M. Lifar s'est souvenu de la pantomime pathétique du Fils Prodigue. La plastique de certains gestes (lutte, douleur, triomphe) est sculpturale et expressive. Beaucoup de poses et de pas sont gâtés par l'affectation, la recherche gratuite de la bizarrerie et même certaines pitreries empruntées aux nègres de music-hall, comme celle de clopiner en traînant une jambe paralysée. C'est un peu tôt que la maîtrise de ballet est tombée du ciel à ce beau jeune homme à face de cheik arabe, puisque, athlète complet, il a encore beaucoup à faire pour devenir un danseur accompli et un artiste capable de créer des œuvres.

André Levinson, Candide - 9 janvier 1930


En Notre Temps, André Boll, au contraire d'André Levinson, et en accord avec Raoul Brunel [dans le numéro du 2 janvier de L'Œuvre] ou encore Louis Laloy [dans le numéro du 3 janvier de Gringoire] considère Serge Lifar "comme un des rares danseurs chez lequel une sorte de génie s'allie à un immense talent."… - quand des danseurs "l'ensemble parut notoirement insuffisant. De même les décors de Quelvée"…

L'art au théâtre

Les nouvelles présentations décoratives de Prométhée, du Roi d'Yvetot, de Pelléas et Mélisande, du Simoun, etc.

Depuis Nijinsky, Serge Lifar apparaît comme un des rares danseurs chez lequel une sorte de génie s'allie à un immense talent. Sans avoir les compétences techniques d'un Levinson qui analyse la danse, comme un botaniste dissèque une plante, on peut affirmer que Lifar est un grand créateur chorégraphique. Il invente des pas et des attitudes dont la beauté plastique atteint souvent à une intense et profonde émotion. Il déploie une impétuosité pleine de vie et son corps, d'une souplesse étonnante, semble à certains moments modeler les phrases musicales.

"Prométhée" a fait naître une querelle. M. Chantavoine, du haut de son érudition, accuse Lifar d'avoir dénaturé Beethoven. Heureusement ! Car cette mauvaise partition (en dehors de l'ouverture) a retrouvé, grâce à Lifar, un intérêt renouvelé et c'est très bien ainsi, même pour la mémoire du génial Beethoven.

Par contre, le corps de ballet de l'Opéra n'a pu qu'indiquer assez maladroitement les intentions de Lifar ; en dehors de Mademoiselle Spessivtzeva, l'ensemble parut notoirement insuffisant. De même les décors de Quelvée avaient un grave défaut : ni classiques ni modernes, ces décors indécis restaient à égale distance du style beethovenien et de l'esprit moderne de Serge Lifar.

[…]

André Boll, Notre Temps - […janvier] 1930


"Pour amateurs avertis."
Tel est proposé le ballet des Créatures de Prométhée, le 15 janvier [1930], in la Revue des Lectures

Les créatures de Prométhée, ballet en deux actes de Maurice Léna et M. Jean Chantavoine, musique de Beethoven, chorégraphie de M. Serge Lifar, joué le 26 mars 1801 et pour la première fois en France le 31 décembre 1929 (Opéra)

Œuvre intermédiaire entre celles de la jeunesse et celles de la maturité de Beethoven, seul ballet de toute son œuvre, Les Créatures de Prométhée n'ont pas l'âpre grandeur ni la marque du génie. Mais l'ouvrage est intéressant pour les amateurs de musique par ses promesses, par la grâce et la maîtrise réunies.

On y voit Prométhée communiquer le mouvement et la vie aux deux statues qu'il a façonnées, mais incapable de les douer d'une âme vraiment humaine, capable de sentiments, d'intelligence, de vertu ; il est obligé pour cela de recourir aux dieux de l'Olympe qui, successivement, leur révèlent les arts, l'amour, la crainte, la souffrance, la pudeur.

Les danses ne sont pas celles de l'œuvre originale ; le livret a disparu. Elles ont été reconstituées en s'inspirant des vases grecs et des Ballets Russes.

Pour amateurs avertis.

Revue des Lectures - 15 janvier 1930


"Après tout, pourquoi tant de réserves. Tel qu'il est présenté, Prométhée constitue un très beau spectacle et l'enthousiasme avec lequel le public l'a accueilli prouve l'inanité des critiques."
Ainsi le rédacteur du numéro de janvier [1930] de Lyrica conclue-t-il son long article…

OPÉRA
Prométhée - La Walkyrie - Les Huguenots

Le ballet - Les Créatures de Prométhée - créé à Vienne en 1801 connût à son apparition le succès. Succès bref, car l'ouvrage, disparu au bout d'une trentaine de représentations, ne fut jamais repris, du vivant de l'auteur tout au moins. Le danseur Vigano qui en avait fourni à Beethoven l'argument le fit jouer plus tard en Italie. De cette représentation, un journal donna un compte rendu contenant une explication assez détaillée du scénario. Le manuscrit de Vigano a été perdu ; la partition de Beethoven, déjà sobre d'indications musicales, n'en porte pas la moindre en ce qui concerne la scène. L'unique document pouvant nous fournir sur l'action quelque lumière est le compte rendu italien en question.

Reconstituer fidèlement l'argument, c'est-à-dire, tenter en s'appuyant sur de légers documents de retrouver le sens scénique de l'œuvre est tâche difficile, délicate, ingrate mais combien intéressante. Pour ce véritable travail d'exégèse il demeure un guide précieux ; la partition elle-même, qui essentiellement théâtrale - bien plus que Fidelio - laisse, par ses accents, ses contours, facilement comprendre à qui est familiarisé avec Beethoven, ce qu'a voulu exprimer le compositeur. Celui-là, grâce à une lecture attentive, un sens musical sûr, aux indications du compte rendu italien et des titres des morceaux, peut prétendre établir une reconstitution absolue, sinon dans la lettre, du moins dans l'esprit.

C'est ce qui s'est produit pour celle qu'ont apportée à l'Opéra MM. X. et X., ainsi sont désignés sur l'affiche les deux érudits qui en hommes de science, de goût, en musiciens avertis l'ont élaborée. Hélas le chorégraphe n'a pas montré la même pieuse perspicacité, on peut même dire - à mon sentiment du moins - que le sens de la musique de Beethoven lui fait complètement défaut et que, par rapport à cette dernière, sa réalisation scénique témoigne d'une incompréhension confondante.

Je ne puis m'étendre sur la partition de Prométhée ; sans égaler les grandes productions du Maître, elle est de forte tenue et contient de belles pages. N'oublions pas qu'elle fut écrite quelques années avant l'Héroïque, à l'époque où commençait de se dégager la géniale personnalité de Beethoven. Il est, à la lecture, aveuglant qu'elle s'inspire de la forme de l'opéra- ballet du XVIII e siècle ; beaucoup de pantomime, des danses nobles et d'autres - pour les sujets probablement - plus rapides. Notons que des dessins, des rythmes, des suites d'accords, des accents, soulignent clairement une mimique scénique.

Il eût été logique de paraphraser, sinon de ressusciter, la chorégraphie en honneur à l'époque. On s'en est bien gardé et l'on a fait un mélange de celle traditionnelle de l'opéra d'hier et de celle Ballets-Russes. Cette mixture, au demeurant assez agréable à regarder, qui conviendrait au commentaire d'un Rimsky ou d'un Strawinsky, choque profondément lorsqu'elle encadre le haut classicisme de Beethoven. En outre, elle s'inquiète fort peu des indications limpides de la musique. Même, en ce qui concerne les masses, il semble se produire des erreurs.

A l'attaque du finale - dont le motif a été utilisé pour celui de l'Héroïque, - après que Prométhée a dompté la mort, que la lumière revient et qu'éclate la joie de tous, on attend un ensemble ; c'est par un pas seul que débute le morceau. Erreur à la fin - toujours à mon sentiment - erreur au début lorsque venant de ravir le feu céleste Prométhée dégringole sur la terre au milieu d'une effroyable tempête - qui porte en soi l'orage de la Pastorale. La tempête n'a rien d'effroyable et le titan fait figure d'un monsieur qui prend garde à ne pas se flanquer par terre en descendant le praticable. Enfin n'analysons pas les manquements au Verbe : le numéro de Lyrica n'y suffirait pas.

Le rôle de Prométhée semble devoir être un rôle presqu'exclusivement mimé. M. Serge Lifar qui l'interprète se l'est, ayant établi l'entière chorégraphie de l'ouvrage, taillé à son avantage. Il y déploie à l'aise son talent remarquable de brillant virtuose de la danse, souple, svelte, rompu à toutes les disciplines, sauf peut- être à celle de la musique avec laquelle son rythme n'est pas toujours d'accord, soit que sa mesure ne tombe pas avec celle de l'orchestre, soit qu'il réalise en un mouvement binaire un motif ternaire ou inversement. Puis, ses bonds et ses chutes acrobatiques, qui siéraient à des modernismes outranciers, ne sont point, en l'espèce, de mise. Reconnaissons en toute équité que s'il s'est trompé sur la signification de l'œuvre qu'il avait mission de présenter, il n'en demeure pas moins un danseur de première grandeur.

Précis, harmonieux d'élan, Mademoiselle Spessitzeva et M. Peretti figurent - non sans toutefois un air un peu désabusé - le couple initial. Mademoiselle Lorcia, superbe de plastique, impressionnante d'expression ; Mademoiselle Lamballe, vraie danseuse de la bonne école et le corps de ballet, aujourd'hui plus attentif et mieux discipliné que de coutume, méritent de francs éloges.

Les décors - que l'on souhaiterait d'esthétique moins moderne - sont bien conçus : celui du second acte en ses lignes nobles et concises encadre fort bien l'œuvre.

Il faut chaudement féliciter M. Szyfer non seulement pour la façon précise, l'allure vivante, le style juste dont il a dirigé l'ouvrage, mais pour la tâche difficile qui lui incombait à lui aussi, de retrouver, d'après les très sommaires indications de la partition, les mouvements, les accents, le sens de la musique. La remarquable façon dont il s'en est acquitté prouve sa science, son sentiment juste et averti, sa foncière musicalité.

Après tout, pourquoi tant de réserves. Tel qu'il est présenté, Prométhée constitue un très beau spectacle et l'enthousiasme avec lequel le public l'a accueilli prouve l'inanité des critiques.

Lyrica - janvier 1930


Revue [du ballet in] Femina : quelques pauses par Lipnitzki…

À L'OPÉRA
LES CRÉATURES de PROMÉTHÉE

Illustration

Illustration

Illustration

Illustration

Illustration

(Photos Lipnitzki)

M. Serge Lifar est à la fois le chorégraphe et le protagoniste de Prométhée dont il interprète le rôle avec une vigueur pleine de souplesse.

Femina - […] 1930


Prométhée revient "en Vogue" en mars [1930].

Illustration

Les Créatures de Prométhée

C'était hier encore les étincelantes créations et l'avenir plein de promesses des Ballets de Serge de Diaghilew. Et voici que nous retrouvons aujourd'hui Serge Lifar à l'opéra, créateur d'un "Prométhée" dont il imagina la chorégraphie sur la musique de Beethoven, novateur compréhensif, ordonnateur du rythme. Magicien du mouvement, il anime le ballet tout entier de sa foi et de son ardeur, et s'impose en des attitudes d'une souveraine beauté.

Vogue - mars 1930

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

La présentation et le contenu de ce site sont protégés par les lois en vigueur sur la propriétæ intellectuelle. Toute exploitation, même partielle, sous quelque forme que ce soit (écrite, imprimée ou électronique), est rigoureusement interdite sans l'autorisation expresse préalable des auteurs. Tout contrevenant s'expose à des poursuites et aux sanctions applicables conformément à la loi FranÇaise rægissant les droits d'auteur et aux lois du Copyright International.

Retourner en haut de la page Page modifiée le 01/01/2021.