La Danse Corps et Graphies - La Péri de lyres en Pas du Songe Page-3

Ballet fantastique

Esquisses pour le ballet de La Péri - par Martinet, 1843

Toile…
Costume de Carlotta Grisi en Péri

Costume…

Costume…
Costume de Marius Petipa en Achmet

Costume…
Costume de Mlle Marquet en sultane

Costumes…
Costumes de Mabille et Sophie Dumilatre

Livret… Par le conteur

Les "sources" littéraires "premiers jets" de l'histoire de La Péri donnent au livret de Théophile Gautier les lettres de noblesse que mériterait sans doute ce genre, et qu'on accorde plus volontiers aux opéras.

Le ballet s’inscrit dans l’esthétique du temps, déclinée autour d’un titre mystérieux, jouant de la composante surnaturelle inhérente au genre chorégraphique, et d’une intrigue qui reprend celle de La Sylphide, transposée dans un Orient fantasmatique.

La Péri

Ballet fantastique en deux actes

Représenté pour la première fois sur le théâtre de l’Académie royale de musique, le lundi 17 juillet 1843

Choréographie de Jean Coralli
Musique de Friedrich Burgmüller

Acte premier

Le théâtre représente une salle du harem d’une riche architecture arabe. De chaque côté retombent des portières en tapisserie. Des fleurs sont placées dans de grands vases du Japon. Au fond, un jet d’eau pousse vers la voûte son filet de cristal. Sur le devant, à gauche du spectateur, est disposé un divan couvert d’une peau de lion. La scène est au Caire.

Scène première

Au lever du rideau, les odalisques sont occupées à leur toilette, agenouillées ou assises sur des carreaux. Les unes entremêlent leurs longues nattes de sequins et de fils d’or, les autres teignent leurs sourcils et leurs paupières avec le henné ; celles-ci s’attachent des colliers, celles-là font voltiger le bout de leurs écharpes au-dessus de la pierre des parfums, afin de s’imprégner de la vapeur odorante. - La sultane favorite, Nourmahal, se regarde complaisamment dans un riche miroir soutenu par des esclaves. Le chef des eunuques, Roucem, va de l’une à l’autre, leur donnant des conseils, les engageant à redoubler de grâces et de coquetterie, et, joignant l’exemple au précepte, il minaude et prend des airs séducteurs ; car Achmet, le maître du sérail, semble ennuyé de ses plaisirs, et Roucem, ministre de ses voluptés, ne sait plus comment ranimer sa fantaisie distraite. Nourmahal elle-même, la belle Nourmahal, n’a plus de puissance sur le cœur d’Achmet.

Scène 2

Ommêyl, le marchand d’esclaves, vient proposer à Roucem de faire quelque acquisition pour le compte de son maître : il a justement une occasion charmante, quatre jolies femmes d’Europe capturées par un corsaire algérien, et qui ne sauraient manquer de flatter le goût délicat d’Achmet. Il y a une Française, une Allemande, une Espagnole, une Écossaise, toutes jeunes, toutes belles, toutes pleines de talents… Le sultan, le pacha, n’ont jamais rien eu de mieux dans leur harem. - Combien en veux-tu ? dit Roucem. - Très-cher, répond Ommêyl. - Le marché se conclut après une discussion animée et comique, dans laquelle Ommêyl tâche de faire valoir sa marchandise et Roucem de la déprécier.

Scène 3

Achmet paraît, appuyé languissamment sur l’épaule d’un esclave ; il a l’air perdu dans sa rêverie, et ne se mêle qu’à contre-cœur aux groupes et aux danses des odalisques. - Roucem, qui a voulu ménager à son maître une surprise agréable, fait sortir les nouvelles esclaves d’une tente formée par les odalisques, tenant des cachemires déployés. - L’Espagnole exécute un boléro, l’Allemande une valse, l’Écossaise une gigue, la Française un menuet. - Achmet, qui a paru d’abord prendre quelque plaisir à ces danses, retombe dans sa mélancolie. Achmet est un peu poëte : les voluptés terrestres ne lui suffisent plus ; il rêve des amours célestes, des unions avec les esprits élémentaires ; la réalité n’a plus d’attraits pour lui, et il demande à l’opium des extases et des hallucinations. - D’un geste, il congédie les femmes, même sa favorite Nourmahal, et ordonne qu’on lui apporte sa pipe. Roucem frappe des mains ; de petits nègres, bizarrement vêtus, entrent, apportant l’un la pipe à champignon de porcelaine, à bouquin d’ambre jaune ; l’autre, la boîte de filigrane d’argent, qui contient la pâte opiacée ; un troisième tient un flambeau de cire ; un quatrième l’aiguille d’argent, qui sert à déposer la pâte enflammée sur le champignon ; un cinquième s’agenouille pour supporter sur le coin de son épaule le poids de la pipe qui fatiguerait le maîlre. - Achmet aspire plusieurs gorgées de la fumée enivrante et ne tarde pas à tomber endormi sur la peau de lion qui recouvre le divan.

Scène 4

L'opium agit sur le cerveau d’Achmet. Les contours des objets se confondent dans la chambre ; des vapeurs bleuâtres et rosées s’élèvent dans le fond, et en se dissipant, laissent apercevoir un espace immense, plein d’azur et de soleil, une oasis féerique avec des lacs de cristal, des palmiers d’émeraude, des arbres aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de perle, éclairé par une lumière transparente et surnaturelle.

Scène 5

Les Péris, fées orientales, sont groupées autour de leur reine dans des attitudes de respect et d’admiration. La reine des Péris est debout au milieu de sa cour prosternée. Une couronne d’étoiles brille sur son front ; des ailes nuancées d’or, d’azur et de pourpre, tremblent à ses épaules ; une gaze légère l’entoure d’un brouillard argenté. - Les Péris franchissent la limite qui sépare le monde idéal du monde réel, et descendent dans la chambre en voltigeant et en sautillant comme un essaim d’oiseaux lâchés. Elles passent toutes à côté du divan d’Achmet, qui semble toujours dormir profondément ; mais quand la reine des Péris vient s’incliner sur son front, il tressaille. Son cœur l’a reconnue : c’est elle qu’il rêvait. Il se lève et la suit dans le tourbillon capricieux de sa danse. Achmet cherche en vain à la saisir, elle lui échappe toujours, ou s’ils se réunissent, ce n’est que pour un instant, car la légèreté de la Péri ne lui permet pas de rester un instant en place. Elle voudrait attirer Achmet dans l’oasis fantastique qui rayonne au fond du théâtre, et comme Achmet, tout léger qu’il soit, n’a pas d’ailes et ne peut la suivre dans son royaume aérien, il faut qu’elle lui donne un talisman pour la faire descendre de l’étoile où elle demeure, lorsqu’il aura envie de la voir. - Usant de son pouvoir magique, la Péri ordonne aux fleurs des vases, placés sur des corniches, autour de la salle, de se détacher elles-mêmes de leurs tiges et de venir dans sa main composer un sélam ou bouquet mystérieux. Le bouquet achevé, la Péri ôte une étoile de sa couronne et la place au milieu des fleurs. - En baisant cette étoile, tu me feras apparaître. - Vraiment ? dit Achmet, qui doute encore. - Pour le convaincre, la Péri se cache un moment dans un grand vase de marbre, et quand Achmet porte le sélam à ses lèvres, elle jaillit subitement à ses yeux de l’autre côté de la salle ; puis elle se retire après avoir jeté un tendre adieu au jeune homme étonné et ravi.

Scène 6

La vision enfuie, Achmet se rendort. Roucem entre et le réveille. Le jeune homme, tout ému encore de l’apparition de la Péri, raconte à l’eunuque qu’il vient d’être visité par un être surnaturel, d’une beauté idéale, et qui répond à son amour. - Elle était là tout à l’heure, j’en suis sûr ! - Visions ! chimères ! dit Roucem. La fée est sortie de la fumée de votre pipe ; c’est l’effet de l’opium qui produit des extases. La Péri n’existe que dans votre imagination, mon cher maître ; ne pensez plus à cela, revenez à la raison, au vrai, au réel, qui a bien son prix. Vous possédez de belles esclaves, payées en bons et loyaux sequins d’or, une sultane favorite charmante ; aimez-la et ne cherchez pas à devenir l’amant d’une Péri. Ces sortes d’aventures finissent toujours mal.

Scène 7

Achmet, à demi convaincu par Roucem, et doutant déjà de la vision, qu’il met sur le compte de l’opium, commande qu’on fasse revenir les femmes. Nourmahal, employant toutes les ressources de la coquetterie, réveille dans le cœur d’Achmet l’ancienne passion qu’il avait pour elle. Achmet, reconquis à la réalité, va pour jeter le mouchoir à Nourmahal ; mais la Péri qui, dès le commencement de cette scène, a reparu invisible pour tous, saisit le mouchoir, le jette à terre, le foule aux pieds, et remet dans les mains d’Achmet le bouquet mystérieux, preuve de la vérité de son rêve. Tous les souvenirs d’Achmet se réveillent avec force ; il porte l’étoile à sa bouche, et la Péri se révèle à lui, triste, affligée. - Quoi ! est-ce ainsi que tu mérites d’être l’amant d’un esprit supérieur ? Te voici déjà retombé dans les liens terrestres ! je ne veux pas d’un cœur partagé. Adieu ! - Elle disparaît, emportant avec elle le sélam magique, dont Achmet n’est plus digne. - Nourmahal, étonnée de tout cela et de la froideur subite qui succède aux protestations d’amour d’Achmet, a recours d’abord aux larmes, aux supplications ; puis elle éclate en reproches. Achmet, fatigué de ses obsessions, la repousse, la chasse et la vend au marchand d’esclaves, Ommêyl, sans se laisser attendrir par les prières des autres odalisques. La Péri, redevenue visible, heureuse de son triomphe, frappe de joie dans ses petites mains, et, se penchant sur l’épaule d’Achmet, elle lui rend le bouquet magique. - Nourmahal sort avec le marchand en faisant un geste de menace et de vengeance.

Acte second

Le théâtre représente la terrasse du palais d’Achmet, ornée de vases, de plantes grasses, de tapis de Perse, etc. Au delà, vue du Caire à vol d’oiseau : multitude de plates-formes coupées de ruelles étroites, comme dans toutes les villes orientales. Çà et là, quelques touffes de caroubier, de palmier. Dômes, tours, coupoles, minarets. Dans le lointain, tout au fond, l’on aperçoit vaguement les trois grandes pyramides de Giseh et les sables du désert. À l’une des fenêtres du palais scintille un reflet de lumière ; il fait un clair de lune splendide.

Scène première

Les compagnes de la Péri voltigent autour du palais d’Achmet. Elles versent avec des urnes d’or la rosée de la nuit sur les fleurs desséchées par la chaleur du jour. La Péri les encourage du geste, et, s’approchant de la fenêtre lumineuse, elle semble épier les actions d’Achmet. - Sans doute, il pense à moi ! Que ne suis-je une simple mortelle, une esclave ! je pourrais m’unir à lui ! - Une des compagnes de la Péri s’approche et lui donne le conseil de renoncer à cet amour qui la perdra et fera tomber de son front son diadème étoilé. - Viens, oublie Achmet ; remonte avec nous dans le ciel, d’où tu n’aurais jamais dû descendre. - Non, je l’aime, et je resterai. Maintenant, pour moi le ciel est sur la terre. - Mais il ne t’aime pas, lui ; ce qui le séduit en toi, c’est l’éclat de ta couronne, ce sont tes ailes, ta puissance ! Deviens une femme comme les autres, belle, mais obscure, et il n’aura plus un regard pour toi ! - Cette pensée afflige la Péri ; mais elle n’en persiste pas moins dans sa résolulion de pousser l’aventure à bout.

Scène 2

Du fond du théâtre, de terrasse en terrasse, on voit accourir une figure blanche poursuivie par des eunuques, des zébecs, des noirs, des Albanais, agitant des sabres et des coutelas. À ce spectacle, les Péris s’arrêtent et semblent attendre l’événement avec anxiété. Leur reine surtout prend un vif intérêt à cette scène. - La figure se rapproche, et, franchissant une rue, elle saute d’un bond désespéré sur la plateforme du palais d’Achmet. - C’est une esclave échappée du harem du pacha. Les noirs, arrivés au bord de la rue, hésitent à la franchir à cause de sa largeur, et un zébec, armant son fusil, ajuste l’esclave, qui cherche en vain à se cacher. - Le coup part et la fugitive tombe sur les dalles. Une idée subite traverse la tête de la Péri : elle veut tenter une épreuve sur le cœur d’Achmet. Grâce à sa puissance, elle va remplacer dans ce corps jeune et charmant l’âme qui vient de s’en échapper. Si elle se fait aimer sous cette forme et dans cette humble condition, plus de doute : l’orgueil n’est pour rien dans le désir de cette union idéale ; Achmet sera digne d’être transporté dans le ciel féerique. La Péri se penche vers le corps de l’esclave : ailes, couronne, écharpe, tout disparaît, et l’incarnation se fait avec la rapidité de l’éclair. - Les autres fées s’envolent de différents côtés, et la Péri, que nous appellerons désormais Léïla, reste seule étendue sur le marbre avec l’apparence et les habits de l’esclave.

Scène 3

Achmet et Roucem, qui ont entendu qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire sur la terrasse, arrivent et aperçoivent Léïla étendue à terre ; Roucem, malgré sa frayeur, aide son maître à la faire revenir à elle. Léïla respire, ouvre les yeux, se relève et raconté qu’elle est une pauvre esclave et qu’elle s’est sauvée du harem du pacha, qui la poursuivait d’un amour auquel elle ne voulait pas répondre. Sa blessure est légère ; mais la peur, le saisissement l’ont fait évanouir. - Elle termine en demandant la protection d’Achmet, à qui elle jure obéissance et dévouement sans borne.

Scène 4

Les odalisques accourent poussées par la curiosité ; elles considèrent attentivement la nouvelle venue. Les unes la trouvent charmante, les autres la critiquent. Prendra-t-elle dans le cœur du sultan la place laissée vide par Nourmahal ? C’est la grande question qui agite le harem. Léïla se prête avec beaucoup de douceur et de grâce aux avances de ses compagnes. Achmet, d’abord un peu contrarié de l’arrivée de Léïla, qui pourrait exciter la jalousie de la Péri, se laisse bientôt aller à des sentiments plus doux. Ému par une vague ressemblance, il l’interroge sur l’emploi qu’elle occupait dans le sérail du pacha, sur les talents qu’elle possède. - Je sais les ghâzels des meilleurs poëtes ; je joue de la guzla ; les almées les plus habiles du Caire m’ont appris à danser. - On apporte une guzla, on fait venir des musiciens ; elle joue et danse, et le jeune maître, enchanté, l’admet au nombre de ses odalisques et ordonne à l’eunuque Roucem de tout préparer pour célébrer la réception de la charmante Léïla. - La fête commence, les femmes du harem tâchent de surpasser leur jeune rivale. Quatre des plus jolies exécutent un pas en jouant des cymbales. Au pas de quatre succède un pas de trois. Léïla, qui n’a montré qu’un échantillon de son savoir-faire, reparaît couverte d’un haïc, espèce de manteau blanc qui lui enveloppe tout le corps et lui cache la figure, à l’exception des yeux. Elle s’avance au milieu du théâtre, se débarrasse de son manteau et s’apprête à danser un pas national connu au Caire sous le nom de Pas de l’abeille. - La danseuse cueille une rose : - l’insecte irrité sort en bourdonnant du calice de la fleur et poursuit l’imprudente, qui tâche de l’écraser tantôt entre ses mains, tantôt sous son pied. - L’abeille va être prise : un mouchoir dont Léïla relève le coin avec précaution rend ses ailes inutiles. Mais quoi ! elle s’est échappée, et, plus irritée que jamais, elle se glisse dans le corsage de la danseuse, qui la cherche dans les plis de sa veste, dont elle se débarrasse ; la lutte continue, l’abeille bourdonne, la jeune fille tourbillonne, augmentant toujours la vivacité de sa danse. La ceinture va bientôt rejoindre la veste, et Léïla, dans le costume le plus léger, en simple jupe de gaze, continue ses évolutions éblouissantes, et finit, éperdue, haletante, par aller chercher un abri sous la pelisse d’Achmet, qui, ravi d’admiralion, s’incline amoureusement vers elle, et lui couvre, à la mode orientale, le front et la poitrine de pièces d’or. Léïla reçoit modestement les félicitations des assistants et lorsque les femmes se retirent, Achmet la fait rester auprès de lui.

Scène 5

Plus Achmet regarde Léïla, plus il lui trouve de ressemblance avec la Péri. C’est la même âme, le même sourire qui étincelle dans ses yeux d’azur et sur ses lèvres de roses ; pour compléter l’illusion, il va lui placer sur la tête l’étoile qu’il détache du bouquet. - Je ne suis pas une Péri, répond humblement Léïla, je ne suis qu’une pauvre esclave, une simple mortelle qui vous aime dans toute la simplicité de son cœur !

Scène 6

Nourmahal, l’ancienne favorite d’Achmet, n’a pu dévorer l’affront qui lui a été fait, ni oublier un maître ingrat. Il n’y a rien de tenace comme l’amour méprisé. Grâce aux intelligences qu’elle a conservées dans le palais, elle est parvenue à pénétrer jusqu’à l’endroit où se trouvent Achmet et Léïla. La vue de ce groupe augmente sa fureur ; elle tire un poignard de sa ceinture et s’élance pour frapper Achmet ; heureusement, Léïla lui retient la main et détourne le coup. L’altière sultane s’en prend alors à Léïla ; mais Achmet s’interpose et arrache le kandjar des mains de Nourmahal, qu’il veut livrer au cimeterre des esclaves accourus. - Léïla demande la grâce de la sultane, qui reçoit à genoux cette faveur humiliante, et dont le courroux mal déguisé montre qu’elle n’accepte pas dans son cœur le pardon que lui jette une rivale.

Scène 7

Un négrillon entre tout effaré. Il annonce que le pacha, ancien maître de Léïla, vient redemander son esclave pour la faire mourir. Achmet confie Léïla à Roucem, qui la fait descendre dans un souterrain, dont il referme la trappe sur elle. - Scène de confusion et d’effroi.

Scène 8

Une prison de la forteresse. Arceaux mauresques, murailles sombres bariolées de versets du Koran. Au fond, une fenêtre grillée.

Achmet, prisonnier, tâche de corrompre le gardien du cachot ; il n’y peut parvenir, tant est grande la terreur qu’inspire le caractère inflexible du pacha. Après cette tentative inutile, Achmet découragé laisse tomber sa tête sur sa poitrine, car il est affreux, même pour l’homme le plus ferme, de mourir si jeune et par un si cruel supplice ; mais Léïla s’est mise sous la protection d’Achmet, elle s’est jetée au-devant du poignard qui le menaçait ; il restera inébranlable dans sa résolution, il ne la livrera pas et sacrifiera pour elle la vie qu’elle lui a sauvée. - Si du moins il avait pu emporter le bouquet magique, il appellerait la Péri à son secours ; mais Nourmahal s’en est emparé dans sa fureur jalouse et l’a foulé aux pieds. Plus de moyen de la faire apparaître. Pendant qu’il se livre à ces tristes réflexions, le mur de la prison s’entr’ouvre et la Péri se dresse subitement devant lui. - Viens avec moi, lui dit-elle, abandonne l’esclave ; les verrous et les grilles s’ouvriront d’eux-mêmes pour te laisser passer. Si tu me suis, la liberté, la vie, le soleil, les trésors à pleins coffres, tout ce qu’on peut rêver de plaisirs et de bonheur, de voluptés éternelles. Si tu restes, un supplice épouvantable, et pour qui ? pour une femme, pour une simple mortelle, dont la beauté ne doit durer qu’un jour, et qui ne sera bientôt qu’une pincée de poussière. Je t’aime et je suis jalouse de cette Léïla, rends-la à son maître, qui la punira comme elle le mérite pour s’être échappée de son sérail ; je t’emmènerai dans mon royaume féerique et je te ferai asseoir à mes côtés sur un trône de diamant. - La Péri veut s’assurer par cette dernière épreuve des sentiments d’Achmet, qui refuse le bonheur et la puissance à de pareilles conditions. - Voyant qu’elle ne peut rien obtenir, elle se retire en affectant une colère dédaigneuse.

Scène 9

Le pacha vient une dernière fois sommer Achmet de livrer l’esclave, et, sur son refus, il commande aux bourreaux de le saisir et de le lancer par la fenêtre, le long de la muraille hérissée de crochets de fer disposés de façon à retenir et à déchirer les corps que l’on jette de l’intérieur de la tour dans le fossé. - À peine Achmet a-t-il disparu dans le gouffre, que les murs de la prison s’évanouissent, des nuages se lèvent portant des groupes de Péris : le ciel s’ouvre, et l’on aperçoit un paradis musulman, merveilleuse et fantastique architecture dont Achmet divinisé monte les degrés étincelants en tenant la main de celle dont il est désormais inséparable.

FIN DE LA PÉRI

Théophile Gautier, avec Jean Coralli - 1843

De la création… Par le poète

Dans La Presse, où il avait l'habitude de publier ses comptes rendus de spectacles, Théophile Gautier fit paraître une critique en forme de "lettre" adressée à son contemporain Gérard de Nerval. Une page épistolaire qu'on trouvait déjà pour la critique d'un autre ballet dont il co-signa le livret, Giselle et qui s'adressait à Henri Heine. Une manière fort habile de laisser libre cours au lyrisme d'une part, et à la plume sociologique d'autre part et qui donne à goûter à ses lecteur des impressions qui vont au delà de celles du spectateur de la danse.

La Péri, ballet fantastique en deux actes, livret de Gautier, chorégraphie de J. Coralli, musique de Burgmüller,
Première le 17 juillet 1843.

A mon ami Gérard de Nerval, au Caire.

J'aurais bien voulu t'aller rejoindre là-bas, comme je te l'avais promis ; tu n'as pas de peine à le croire, j'aimerais mieux me promener en divisant avec toi au bord du Nil, dans les jardins de Schoubrah, ou gravir la montagne de Mokattam d'où la vue est si belle, que de polir de la semelle de mes bottes les différentes espèces de bitumes et d'asphaltes qui s'étendent depuis la rue Granges-Batelière jusque la rue du Mont-Blanc. Mais quel est l'homme qui fait ce qu'il veut, excepté toi peut-être ? Comme don César de Bazan (1) , tu vois des femmes jaunes, noires, bleues, vertes, tu vois des ibis et des rats de Pharaon, homme heureux ! Moi, je n'ai pas quitté Paris, mille soins m'ont empêché ; on a toujours à la patte quelque fil invisible qui se fait sentir au moment où l'on va s'envoler, sans compter le feuilleton, tonneau des Danaïdes où il faut verser chaque semaine une urne de prose, et la page à finir, et la page à commencer, et l'espoir trompé chaque jour, et tous les chers ennuis dont la vie est faite. Enfin je suis resté, et, ne pouvant te suivre, je me suis fait construire un Orient, et un Caire, rue Le Peletier, à l'Académie Royale de Musique et de Danse, à dix minutes de chemin de chez moi.

On n'est pas toujours du pays qui vous a vu naître, et alors, on cherche à travers tout sa vraie patrie ; ceux qui sont faits de la sorte se sentent exilés dans leur ville, étrangers dans leur foyer, et tourmentés de nostalgies inverses. C'est une bizarre maladie. L'on est comme des oiseaux de passage encagés. Quand le temps du départ arrive, de grands désirs vous agitent, et vous êtes pris d'inquiétudes en voyant les nuages qui vont du côté de la lumière.

Si l'on voulait, il serait facile d'assigner à chaque célébrité d'aujourd'hui non seulement le pays, mais le siècle où aurait dû se passer son existence véritable : Lamartine et Vigny sont anglais modernes ; Hugo est espagnol- flamand du temps de Charles Quint ; Alfred de Musset, napolitain du temps de la domination espagnole ; Decamps, turc asiatique ; Marilhat, arabe ; Delacroix, marocain. L'on pourrait pousser fort loin ces remarques, justifiables jusque dans les moindres détails, et que viennent confirmer même les types de figures. Toi tu es allemand ; moi, je suis turc, non de Constantinople, mais d'Egypte. Il me semble que j'ai vécu en Orient, et lorsque pendant le carnaval je me déguise avec quelque caftan et quelque tarbouch authentique, je crois reprendre mes vrais habits.

J'ai toujours été surpris de ne pas entendre l'Arabe couramment ; il faut que je l'aie oublié. En Espagne, tout ce qui rappelait les Mores m'intéressait aussi vivement que si j'eusse été un enfant de l'Islam, et je prenais parti pour eux contre les chrétiens.

Dans cette préoccupation de l'Orient, un jour de pluie grise et de vent aigre, j'avais commencé, par réaction sans doute, je ne sais quoi, comme un petit poème turc ou persan ; et j'en avais déjà écrit vingt vers lorsque cette idée judicieuse me tomba du plafond, que si j'en écrivais davantage, personne au monde ne les lirait sous aucun prétexte.

Les vers sont la langue des dieux, et ne sont lus que par les dieux, au grand désespoir des éditeurs. Je jetai donc mes strophes dans le panier aux ébauches, et prenant un carré de papier, je confiai mon sujet aux jolis petits pieds qui, de quatre lignes d'Heinrich Heine, ont fait le dernier acte de Giselle.

Voilà à peu près quelle avait été ma fantaisie à laquelle je n'attache d'ailleurs aucune importance ; chaque bouffée d'opium, chaque cuillerée de haschisch en fait éclore de plus belles et de plus merveilleuses.

Dans l'intérieur d'un harem aux colonnettes de marbre, aux pavés de mosaïque, aux murailles découpées comme des guipures, au milieu des parfums s'élevant en nuages, des jets d'eau retombant en rosée de perles, un jeune homme beau, riche comme un prince des mille et une nuits, rêve nonchalamment, le coude noyé dans la crinière d'un lion, le pied posé sur la gorge d'une de ces Abyssines dont la peau est toujours froide, même quand souffle le vent de feu du désert - une espèce de don Juan oriental, arrivé au bout des voluptés et non pas des désirs ! Son catalogue ne se compose pas des dernières venues, de la grande dame ou de la grisette, de la courtisane ou de la petite pensionnaire, de tout ce que le hasard écrit sur la liste du don Juan européen. Ce n'est pas l'intrigue, l'aventure, les complications, les maris trompés, que cherche mon don Juan, mais la possession de la beauté dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Chrétien, il eut été un bon grand peintre ; mais dans une religion qui ne permet pas la reproduction de la figure humaine, de peur d'idolâtrie, il ne peut fixer ses rêves que par des tableaux réels. Dans ce sérail unique, se trouvent réunis tous les types de la perfection féminine : la Géorgienne aux formes royales, la Grecque au profil droit découpé en camée, l'Arabe pure et fauve comme un bronze, la Juive à la peau d'opale, inondée d'opulents cheveux roux, l'Espagnole fine et cambrée, la Française vive et jolie, cent chefs-d'œuvre vivants que signeraient Phidias, Raphaël, Le Titien ; et cependant Achmet répète tout bas ce ghazel mélancolique que le sultan Mahmoud (2) jetait à l'azur du Bosphore, du haut des terrasses du sérail : "J'ai quatre cents femmes, et je n'ai pas d'amour".

En effet, qu'est-ce que le corps sans l'âme, la lampe sans la lumière, la fleur sans le parfum ? Qu'importe au triste Achmet que les plus belles odalisques se roulent de désespoir sur les peaux de tigre ? Que la cadine (3) trouble de ses pleurs dans l'eau du bassin le reflet de son charmant visage ? Il reste froid au milieu de l'amour qu'il inspire ; en vain l'eunuque, ministre de ses plaisirs, achète au poids de l'or les plus rares esclaves, rien ne peut retenir un instant le regard distrait du maître. La matière le rebute et le fatigue. Comme tous les grands voluptueux, il est amoureux de l'impossible ; il voudrait s'élancer, dans les régions idéales, à la recherche de la beauté sans défaut ; l'ivresse ne lui suffit pas, il lui faut l'extase ; à l'aide de l'opium, il tâche de dénouer les liens qui enchaînent l'âme au corps ; il demande à l'hallucination ce que la réalité lui refuse. Ainsi, ces yeux bleus comme le jour ou noirs comme la nuit, ces épaules nacrées, ces bras polis, ces poitrines satinées que gonfle le souffle de la vie, toute cette jeunesse, tout cet éclat ne suffisent pas à charmer l'ennui de ce cœur insatiable. A côté des formes les plus pures que puisse revêtir la beauté humaine, il se dit : N'est-ce donc que cela ? Ce qu'il appelle de toutes ses forces, c'est l'esprit, c'est l'âme, c'est le rayon. Il veut d'un amour avec des ailes de flamme, un corps de lumière qui se meuve dans l'infini, et dans l'éternité comme un oiseau dans l'air.

La terre, symbolisée par Achmet, tend les bras vers le ciel, qui la regarde tendrement par les yeux d'azur de la Péri. En effet, si les mortels ont depuis les temps les plus reculés rêvé des unions divines, le ciel, dans l'immortel ennui de ses félicités, a souvent cherché des distractions sur la terre. C'est une si belle chose d'aimer, de souffrir, de briller un instant et de disparaître pour toujours, que les anges désertaient le paradis et descendaient ici-bas pour avoir commerce avec les filles des hommes ; toutes les mythologies ne sont pleines que de cela : sans compter les innombrables avatars de Brahmà et de Vishnou, l'histoire de Jupiter n'est qu'une perpétuelle incarnation. Encore ne se contente-t-il pas de se faire homme, il se fait bête pour réussir plus sûrement. La matière se plaint de la pesanteur de ses chaînes, de la corruptibilité de ses formes, elle aspire à l'idéal, à l'infini, à l'éternel. L'esprit, au contraire, dans sa mélancolie abstraite, désire la sensation, l'émotion, la douleur même ; il s'ennuie de n'avoir point de corps, le besoin du sacrifice et de la passion le tourmente.

Toujours les paradis ont été monotones :
La douleur est immense et le plaisir borné,
Et Dante Alighieri n'a pas imaginé
Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes.
Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail ;
Mais il faut être turc pour un pareil travail.
Notre Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle ;
C'est être malheureux que d'être heureux toujours.
Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours,
Être femme et souffrir ainsi qu'une mortelle.
L'éternité c'est long. Qu'en faire à moins d'aimer ?
Leila s'éprit d'Achmet ; qui pourrait l'en blâmer ? (4)

Achmet et la Péri, c'est à dire la matière et l'esprit, le désir et l'amour, se rencontrent dans l'extase d'un rêve, comme dans un champ neutre ; ce n'est que lorsque les yeux du corps sont endormis que les yeux de l'âme s'éveillent.

Les liens charnels sont dénoués, et le monde invisible se révèle, les esprits du ciel descendent, ceux de la terre montent, et des unions mystérieuses s'accomplissent dans un vague crépuscule où l'on pressent déjà l'aurore du jour éternel. Mais toute initiation demande des épreuves, toute foi appelle le martyre. Il ne suffit pas d'avoir vu l'esprit vêtu de ce blanc de neige et de flamme qui caractérise les apparitions sur le Thabor symbolique ; il faut encore le reconnaître dans ses incarnations, sous les humbles voiles de la chair, sous l'enveloppe fragile et périssable. Après l'avoir compris par le cerveau, il faut le comprendre par le cœur : le désir n'est rien sans l'amour ; cette essence aérienne va emprunter un corps : celle que vous aurez aimée à l'état de Péri, il faut l'aimer à l'état de femme, sans ailes, sans couronne, sans puissance.

Le beau mérite de croire à la divinité entourée de splendeurs, assise sur un trône d'éblouissement avec un soleil pour marchepied ! Sacrifiez-vous pour l'esprit comme l'esprit se sacrifie pour vous. Quittez la terre comme il a quitté le ciel, et de la réunion de ces deux dévouements naîtra l'ange complet, c'est-à-dire un être dont chaque moitié aura renoncé à son bonheur pour le bonheur de l'autre ; l'égoïsme de l'âme et l'égoïsme de la matière sont vaincus, et de ce double anéantissement résulte la félicité suprême. La terre est le rêve du ciel, le ciel le rêve de la terre, telle est l'idée fondamentale de ce poème tourné en ronds de jambe. Tu vois, mon cher ami, que la Péri, ballet-pantomime en deux actes, qui se vend, chez Mme veuve Jonas (5) , passage du Grand-Cerf, et chez Tresse, imprimeur-libraire, est aussi convenablement bourrée de mythes que peut le désirer un professeur d'esthétique allemand. Je serais désespéré qu'on m'accusât de manquer de profondeur à propos de chorégraphie et que l'on pût croire que je n'ai pas lu la symbolique de Creuzer (6) .

Maintenant que je t'ai expliqué l'idée du poème que je voulais faire, je vais te donner quelques détails sur le ballet qu'on représente à l'Académie Royale, et cela sans que ma modestie en souffre le moins du monde, car La Péri est l'œuvre de Coralli et de Burgmüller, de Carlotta et de Petipa, et je puis en parler avec éloge comme d'une chose qui m'est totalement étrangère. Pardonne moi de t'écrire confidentiellement dans mon feuilleton ; mais peut-être, au moment où je trace ces lignes, as-tu quitté Le Caire et voyages-tu, perché entre les bosses d'un dromadaire, vers Beyrouth ou Saint-Jean-d'Acre. Le journal t'arrivera plus sûrement qu'une lettre, car les feuilles de l'arbre de la publicité s'éparpillent aujourd'hui par tout l'univers, et tu trouveras sans doute la Presse sur le divan de quelque pacha progressif abonné aux gazettes d'Europe.

Et d'abord je te remercie beaucoup des détails locaux que tu m'as envoyés et qui ne me sont arrivés que lorsque mon siège était fait ; mais comment diable aurais-je placé parmi les comparses de l'Opéra ces Anglais vêtus de caoutchouc, avec des chapeaux de coton piqué et des voiles verts pour se préserver de l'ophtalmie ; ces Français étranges, portant fièrement et en guenilles les modes de 1816 ; ces Turcs ridicules, accoutrés de l'uniforme de Mahmoud (7) , en polonaises à brandebourgs et en tarbouch enfoncé jusqu'aux yeux. Le costume des femmes fellahs, que tu dis si gracieux, et qui consiste en une tunique fendue des deux côtés, depuis l'aisselle jusqu'au talon, n'aurait guère pu être réalisé qu'avec des modifications qui lui auraient ôté tout son caractère. Cependant je crois, lorsque tu reviendras, que tu seras content de la décoration du premier acte, qui représente une salle du harem d'Achmet. Cela ne ressemble pas à ces cafés turcs ornés d'œufs d'autruche (8) , chargés de donner une idée des magnificences orientales dans les opéras et les ballets. C'est un intérieur vrai, bien étudié, d'une exactitude parfaite. Voilà bien les murailles de stuc, les lambris de carreaux vernissés, le plafond aux caissons de cèdre, les voûtes travaillées en ruche d'abeilles, les vases aux larges ailes pleins de roses et de pivoines. Et puis là-bas, au fond, dans l'ombre fraîche et recueillie, le long divan qui invite au repos, le cabinet doré où l'on serre les tasses, les cafetières, les pipes : une décoration habitable, et dans laquelle un vrai croyant ne se trouverait pas trop dépaysé.

Si tu as été dans les cafés fumeurs d'opium et que tu aies fait tomber la pâte enflammée sur le champignon de porcelaine, je doute que devant tes yeux assoupis, il se soit développé un plus brillant mirage que l'oasis féerique exécutée par MM. Séchan, Diéterle et Despléchin, qui semblent avoir retrouvé la vaporeuse palette du vieux Bruegel, le peintre du paradis (9) . Ce sont des tons fabuleux, d'une tendresse et d'une fraîcheur idéales ; un jour mystérieux, qui ne vient ni de la lune ni du soleil, baigne les vallées, effleure les lacs comme un léger brouillard d'argent, et pénètre dans les clairières des forêts magiques ; la rosée étincelle en diamants sur des fleurs inconnues dont les calices sourient comme des bouches vermeilles ; les eaux et les cascades miroitent sous les branches, c'est un vrai songe d'Arabe, tout fait de verdure et de fraîcheur. Jamais peut-être, à moins de frais, l'Opéra n'avait obtenu un plus brillant effet. Quelques aunes de toile, quelques pots de couleur, une rampe de gaz, et c'est tout. Le pinceau, manié par une main habile, est un grand magicien.

Quelque charme que puissent offrir les Péris orientales avec leurs pantalons rayés d'or, leur corset de pierreries, leurs ailes de perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en noir, je doute qu'elle soient plus jolies que Carlotta et surtout qu'elles dansent aussi bien.

Au second acte, quand le rideau se lève, du haut d'une terrasse, tu verras Le Caire à vol d'oiseau, et tu ne voudras jamais croire que MM. Philastre et Cambon (10) n'ont pas été en Egypte. La forteresse, la mosquée du sultan Hassan, les frêles minarets, qui ressemblent à des hochets d'ivoire, les coupoles d'étain et de cuivre qui reluisent cà et là comme des casques de géant, les terrasses, surmontées de cabinets de cèdre, puis là-bas, tout au fond, le Nil, débordé, et les pyramides de Gizeh, perçant de leur angle de marbre le sable pâle du désert, rien n'y manque, c'est un panorama complet. Je ne sais trop ce que j'aurais vu de plus en allant là-bas moi-même.

C'est dans la salle du harem, entrouverte un moment pour l'apparition de la Péri, et sur la terrasse du palais d'Achmet, que se passe l'action du ballet, rendue légère à dessein pour laisser toute latitude au chorégraphe. Je ne te parle pas d'un petit bout de prison, qui n'est là que pour donner le temps d'allumer les splendeurs de l'apothéose et de mettre les nuages en place. Par la fenêtre de cette prison, on jette sur les crochets Achmet, qui a refusé de livrer l'esclave dont la Péri a pris le corps : tu penses bien qu'elle ne le laisse pas arriver jusqu'aux terribles pointes, et qu'elle l'emporte avec elle dans son beau royaume d'or et d'azur. J'aurais préféré la décoration primitive qui rappelait le tableau de Decamps (11) , et laissait à la scène toute son épouvante. Il y avait peut-être un effet de surprise dans ce corps lancé, qui montait au lieu de descendre, et tombait en plein paradis. Mais les habiles et les prudents ont prétendu que le ballet ne se prêtait pas à de telles violences, et peut-être ont-ils raison. Du reste, cela est peu important ; le principal dans un ballet, qu'il soit écossais, allemand ou turc, c'est la danse, et jamais ballet n'a été plus heureux sous ce rapport que celui de La Péri : le Pas du Songe a été, pour Carlotta, un véritable triomphe ; lorsqu'elle paraît dans cette auréole lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent comme malgré lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle. Quelle danse merveilleuse ! Je voudrais bien y voir les Péris et les fées véritables ! Comme elle rase le sol sans le toucher ! On dirait une feuille de rose que la brise promène : et pourtant, quels nerfs d'acier dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre jalouse la Sévillane la mieux chaussée ; comme elle retombe sur le bout de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe ! A la fois correcte et hardie, la danse de Carlotta Grisi a un cachet tout particulier ; elle ne ressemble ni à Taglioni, ni à Elssler ; chacune de ses poses, chacun de ses mouvements est marqué au sceau de l'originalité. Être neuf dans un état si borné ! Il y a dans ce Pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement. Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut d'un nuage dans les bras de son amant. Si ce n'était qu'un tour de force, nous n'en parlerions pas ; mais cet élan si périlleux forme un groupe plein de grâce et de charme ; on dirait plutôt une plume de colombe soutenue par l'air qu'un corps humain qui se lance d'un plancher ; et ici, comme en bien d'autres occasions, il faut rendre justice à Petipa : comme il est dévoué à sa danseuse ! Comme il s'en occupe ! Comme il la soutient ! Il ne cherche pas à attirer l'attention sur lui, il ne danse pas pour lui tout seul ; aussi, malgré la défaveur quelquefois injuste qui s'attache aujourd'hui aux danseurs, est-il parfaitement accueilli du public. Il n'affecte pas cette fausse grâce, cette mignardise ambiguë et révoltante qui ont dégoûté le public de la danse masculine. Mime plein d'intelligence, il remplit toujours la scène et ne dédaigne pas les plus minces détails ; aussi son succès a-t-il été complet, et il peut s'attribuer une part des applaudissements, soulevés par cet admirable pas de deux qui, dès à présent, prend place à côté du pas de la Favorite et du pas de Giselle. Je n'ai pas besoin de décrire le pas de l'abeille, que tu as dû voir exécuter au Caire dans toute sa pureté native, à moins que le pudique Méhémet Ali n'ait exilé dans le Darfour toutes les almées sans exception, comme vient de me le raconter un voyageur (12) . Si tu savais avec quel chaste embarras Carlotta se débarrasse de son long voile blanc ; comme sa pose, alors qu'elle est agenouillée sous les plis transparents, rappelle la Vénus antique souriant dans sa conque de nacre ; quel effroi enfantin la saisit lorsque l'abeille irritée sort du calice de la fleur ; comme elle indique bien les espoirs, les angoisses, toutes les chances de la lutte ; comme la veste et l'écharpe, et le jupon où l'abeille cherchait à pénétrer, s'envolent prestement à droite, à gauche, et disparaissent dans le tourbillon de la danse ; comme elle tombe bien aux genoux d'Achmet, haletante, éperdue, souriant dans sa peur, plus désireuse d'un baiser que les sequins d'or que la main du maître va poser sur le front et sur le sein de l'esclave.

Si mon nom ne se trouvait pas sur l'affiche, quels éloges je te ferais de cette charmante Carlotta ! J'ai vraiment regret d'avoir fourni quelques lignes de programme qui m'empêchent d'en parler à ma fantaisie ; ma position est embarrassante. Si tu étais là, tu m'épargnerais cette peine ; mais je ne peux pas aller prendre un feuilletoniste au coin pour faire cette besogne. Je suis obligé de me critiquer moi-même, et j'avoue que si je me disais la moindre chose désagréable, je m'en demanderais raison sur-le-champ. Je suis très chatouilleux à cet endroit, et laisse à mes amis, qui s'en acquitteront parfaitement, le soin de relever les fautes de l'auteur ; comme feuilletoniste je me permettrai de louer sans restriction les arrangements et les groupes de Coralli, qui n'a jamais été plus frais, plus gracieux, plus jeune. Le kiosque de cachemires est d'une invention charmante ; le pas de quatre du second acte est plein d'originalité et de couleur, musique et danse ; il est d'ailleurs parfaitement exécuté par Mlles Caroline, Dimier (13) , Robert et Dabbas, qui est bien jolie.

Le pas de trois de Mlles Sophie Dumilâtre, Pauline Leroux (14) et Mabille n'avait d'autre défaut qu'une vingtaine de mesures de trop ; on les a coupées.

Mlle Delphine Marquet (15) , dans le rôle de la favorite disgraciée, a fait preuve d'un talent dramatique réel et plein d'avenir; elle porte à ravir un admirable costume, calqué sur un dessin de Marilhat (16) , qui sied parfaitement à sa beauté noble et sévère. Quant à Barrez, il a su faire quelque chose, à force de talent, d'un méchant petit bout de rôle que je me plais à reconnaître très mauvais (17) . Pour la musique, elle est élégante, délicate, distinguée, pleine de motifs heureux et chantants qui se fixent dans la mémoire comme la valse de Giselle, et je n'ai peur que d'une chose, c'est que M. Burgmüller, poursuivi par les pianos et les orgues de Barbarie, ne soit forcé de s'expatrier de ce beau pays de France où il vient de se faire naturaliser, ne prévoyant pas cette vogue.

Théophile Gautier : La Presse, 25 juillet 1843

1. Le noble sans fortune dans la pièce de Victor Hugo, Ruy Blas, dont la Première fut donnée au Théâtre de la Renaissance le 8 novembre 1838.

2. Le sultan Mahmoud Ier (1696 - 1754), protecteur de la musique et de la littérature et poète lui-même. Son aspiration à un pur amour inspira à Gautier des vers qui font partie des Poésies complètes (recueillies en 1845) : Que ne suis-je un esclave,
Un pâtre obscur
Savourant sans entraves,
Un amour pur.

3. La femme du sultan.

4. Ces vers sont de Théophile Gautier ; ceux du poème auquel il fait référence plus haut dans cet article. Intitulés "La Péri", ils ne seront inclus dans ses Poésies complètes qu'à partir de l'édition de 1875 - 1876.

5. La veuve Jonas éditait la majorité des livrets de ballets de l'Opéra à cette époque.

6. Georg Friedrich Creuzer (1771 - 1858), auteur de Symbolique et Mythologie des Peuples de L'Antiquité et surtout des Grecs (1810 - 1812), où il développait sa théorie selon laquelle la mythologie grecque dérivait de sources orientales contenant des éléments d'une ancienne révélation.

7. Mahmoud II (1785 - 1839), sultan ottoman à partir de 1808, réforma l'armée turque sur le modèle européen.

8. Ces œufs étaient accrochés au bout de fils de fer suspendus à une poutre au sommet du dôme.

9. Jan Bruegel (1568 - 1625), appelé "Bruegel de Velours" pour le distinguer de son frère Pieter Bruegel le Jeune, dont l'obsession pour les tableaux grotesques de diablotins lui valut le surnom de "Bruegel d'Enfer".

10. Un des plus importants ateliers de décoration théâtrale, employant un personnel considérable. Les deux peintres, Humanité-René Philastre (né en 1794) et Charles-Antoine Cambon (1802 - 1875), ce dernier élève de Ciceri, étaient aussi des artistes de talent.

11. Alexandre-Gabriel Decamps (1803 - 1860), un des artistes les plus doués de son temps, avait été envoyé dans sa jeunesse en mission en Grèce et en Turquie. A l'époque où cet article fut écrit, il jouissait de la protection de la famille royale. La peinture à laquelle Gautier fait allusion est le Supplice des crochets, exposé au salon de 1839, maintenant conservé à la Wallace Collection à Londres.

Toile…
Le Supplice des Crochets par Alexandre-Gabriel Decamps - 1839

12. Le "Darfour" est sans doute une référence à un établissement du quartier copte du Caire - peut-être la "Maison Gavour", maison de rendez-vous mentionnée par Charles Didier dans son chapitre sur la prostitution dans les Nuits du Caire (Paris, 1860) - fréquenté par les almées dont les danses étaient ouvertement érotiques. Ces danseuses furent sévèrement bannies par le vice-roi Méhémet Ali (1769 - 1849), et quand Didier visita Le Caire, il était pratiquement impossible de les introduire dans une maison européenne, car si elles étaient en sécurité une fois à l'intérieur, elles pouvaient être arrêtées dans la rue, fouettées et chassées de la ville.

13. Caroline Lassiat devint un professeur renommé sous le nom de Mme Dominique et forma Emma Livry, Léontine Beaugrand, Adèle Grantzow et Gioseppina Bozzacchi. L'intrépide Aurélie Dimier alla, quant à elle, cueillir ses lauriers en Amérique du Sud et en Australie.

14. Pauline Leroux (1809 - 1891) dansa à l'Opéra de 1826 à 1837 et de 1840 à 1844, mais sa mauvaise santé l'empêcha d'obtenir le succès que son talent méritait. Elle créa le premier rôle du Diable Amoureux en 1840.

Mlle Leroux
Pauline Leroux dans Le Diable Amoureux - lithographie, 1841

15. Delphine Marquet (1824 - 1878), l'aînée de trois sœurs qui toutes dansèrent à l'Opéra. Sa carrière dura de 1842 à 1846.

Mlle Marquet
Delphine Marquet dans La Péri

16. Prosper-Georges-Antoine Marilhat (1811 - 1847) passa plusieurs années en Egypte, où il peignit le portrait de Méhémet Ali. C'était un ami de Théophile Gautier qui lui demanda conseil pour les costumes lorsqu'il écrivit ce livret. Cependant, les maquettes de costumes conservées à la bibliothèque-musée de l'Opéra ne comptent pas de dessins de cet artiste.

17. Le chef des eunuques du harem.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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