La Danse Corps et Graphies - Parade [au ballet moderne] -troisième numéro

Dessin
Jean Cocteau par Pablo Picasso - 1917

"C'est l'histoire du public…
Qui n'entre pas voir le spectacle intérieur malgré la réclame et sans doute à cause de la réclame qu'on organise à la porte"

Le Figaro donnait, le 8 mai 1917, le programme précis des soirées parisiennes des Ballets Russes, dont il avait, au début d'avril, annoncé déjà les galas à Rome.

Au Châtelet.

Pour trois grandes œuvres de bienfaisance. Voici le programme de la seconde matinée de bienfaisance qui sera donnée le 18 mai, à 3 h. 45, par les Ballets russes, au théâtre du Châtelet.

Premières représentations de Parade, musique d'Eric Satie, décors, rideau et costumes du peintre cubiste Picasso, thème de J. Cocteau, chorégraphie de L. Massine et de Soleil de Nuit (danses russes), musique de Rimsky-Korsakow, décors et costumes du peintre futuriste russe Larionow, chorégraphie de Léonide Massine ; Les Sylphides et Petrouschka. Ce spectacle sera répété le lundi 21 en soirée, et le mercredi 23 en matinée, Les Sylphides étant remplacées par Les Femmes de Bonne Humeur.

Le Figaro - 8 mai 1917

Au jour même de la première, offerte à un public "bienfaiteur", Le Gaulois annonça les Ballets Russes et leur succès - réclamés par le public parisien et sur d’autres scènes -…

C'est aujourd'hui qu'aura lieu, au Châtelet, à 3 heures 45, la seconde matinée de bienfaisance pour trois oeuvres de bienfaisance, et pour lesquelles les ballets russes donneront les premières de Parade, musique d'Eric Satie, rideau, décor et costumes du peintre cubiste Picasso, thème de Jean Cocteau, chorégraphie de Léonide Massine de Soleil de Nuit (danses russes), musique de Rimsky-Korsakow, décor, rideaux et costumes du peintre caricaturiste russe Larionow, composition chorégraphique de L. Massine Sylphides, de Chopin, et Pétrouchka, de Stravinsky. Ce spectacle ne sera redonné que deux fois en soirée, "Sylphides étant remplacé par le grand succès Les Femmes de Bonne Humeur.

Le 24, les ballets russes partiront pour Madrid, où ils ont été demandés par le roi d'Espagne.

Le Gaulois - 18 mai 1917

Le rideau du Théâtre s'était ouvert sur la Parade ; quelques scènes, quelques personnages, les artistes des Ballets Russes ont conquis ou scandalisé.
Feuilletez un album des clichés "en scène" à loisir de l'un à l'autre en cliquant sur "précédent" ou "suivant", et en écoutant la dernière partie de la partition d'Erik Satie jouée par l'orchestre.

Conception…
"Il était" un rideau de scène

Léonide Massine…
Léonide Massine in Parade

Prestidigitateur chinois…
Le prestidigitateur chinois "parade" en 1917…

Prestidigitateur chinois…
Léonide Massine dans le rôle du prestidigitateur chinois in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Prestidigitateur chinois…
Léonide Massine dans le rôle du prestidigitateur chinois in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Prestidigitateur chinois…
Léonide Massine dans le rôle du prestidigitateur chinois in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Prestidigitateur chinois…
Léonide Massine dans le rôle du prestidigitateur chinois in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Le cheval…
Le cheval de Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Le cheval [pantomime]…
Le cheval [pantomime] de Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

La petite fille américaine…
Marie Chabelska en petite fille américaine in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

La petite fille américaine…
Marie Chabelska en petite fille américaine in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

La petite fille américaine…
Marie Chabelska en petite fille américaine in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

La petite fille américaine…
Marie Chabelska en petite fille américaine in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Acrobate…
Nicholas Zverev en acrobate in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Acrobate…
Nicholas Zverev en acrobate in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Acrobate…
Nicholas Zverev en acrobate in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Manager…
Le manager américain in Parade - 1917

Manager…
Le manager américain in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Manager…
Le manager français in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

Manager…
Le manager français in Parade - 1917
(Photographie : Lachmann)

- Final

Le "Courrier des Théâtres" du Figaro, dont le chroniqueur assista à quelque répétition d’"Avant-première", évoquait, alors que la Parade allait inviter le public de la matinée de bienfaisance du 18 mai, les nouveautés des Ballets Russes…

COURRIER DES THÉÂTRES

AVANT-PREMIÈRE
THÉÂTRE DU CHATELET PARADE ET SOLEIL DE NUIT, DE MONSIEUR LÉONIDE MASSINE.

Les plus difficiles de nos critiques ont prononcé le mot de génie en évoquant le nom de Léonide Massine. Déjà voici classé ce jeune maître parmi les plus célèbres metteurs en scène de l'Europe, avec cette différence qu'il ajoute encore une nouvelle conception à cet art plus précis, plus détaillé, plus compliqué que la seule mise en scène : la chorégraphie. Mais cette chorégraphie a la prétention d'être ici plus qu'un art charmant et veut refléter l'époque. Si le compositeur a couru tous les musées d'Europe, il a surtout regardé vivre les peuples, il en a étudié les caractères et les sciences.

Il y a dans les nouvelles chorégraphies de Massine une agitation qui semble soulevée par la bourrasque terrible dans laquelle nous vivons et quelque chose de cinématographique dans sa vision.

Quoi d’étonnant si les peintres, ultra-modernes cubistes et autres l'ont séduit ? Les Ballets Russes vont jouer Parade, pourquoi ? Monsieur Picasso a brossé un Rideau, des décors et construit des personnages. Afin de ne pas trop surprendre le spectateur, il a eu l’habileté de placer ses conceptions les plus audacieuses sur des tréteaux de foire et de leur opposer quelques purs dessins au sujet desquels des critiques parleront d'Ingres. Et Massine a su faire danser des Picasso. Mais sa danse est une danse adaptée à l'esprit du fameux peintre cubiste et faite, si j'ose dire, de mouvements carrés, si pour Soleil de Nuit, il a su traduire l'éclat et la nostalgie de la partition de Rimsky-Korsakow.

La matinée d'aujourd'hui est encore donnée au profit des trois œuvres de guerre. On jouera Les Sylphides, de Chopin, et le Petrouchka, d'Igor Stravinsky. Malgré toutes les demandes, ce spectacle ne sera redonné que deux fois, on soirée, lundi et mercredi prochains, Les Sylphides étant remplacées par le grand succès de Scarlatti, du peintre Bakst et de Léonide Massine, Les Femmes de Bonne Humeur.

Le Figaro - 18 mai 1917

"Ça et là la [deuxième] matinée russe au Châtelet" résonna en quelques échos. Ainsi, dès son lendemain, dans Le Gaulois

ÇA ET LA LA MATINÉE RUSSE AU CHATELET

Hier a eu lieu, au Châtelet, la seconde matinée russe au bénéfice d'oeuvres de guerre. Une assistance d'élite a applaudi comme il convenait Les Sylphides, Soleil de Nuit, et Petrouchka, qui sont des œuvres connues et aimées. (Soleil de Nuit avait été donné à l'Opéra, en décembre 1915, au bénéfice des œuvres belges.) On s'est divisé sur Parade, thème de M. Jean Cocteau, musique de M. Erik Satie, décors cubistes de M. Picasso. Est-ce de la danse ? Est-ce de la musique ? Est-ce de la peinture ? Il vaut mieux croire que les auteurs se sont associés pour édifier une farce d'atelier il ne faut ni les ni la prendre plus au sérieux qu'ils ne l'ont fait eux-mêmes.

Le Gaulois - 19 mai 1917

Le 20 mai, Le Cri de Paris rendit compte du retour des Ballets Russes… Une soirée sans Parade, annoncé pour une prochaine représentation – le feuillet évoque une représentation, non le gala de bienfaisance où fut donné Parade pour sa première parisienne -… Et quelque critiques moqueuses de l’instrumentation de Satie ponctuent l’article.

BALLETS RUSSES

On s'est rué au Châtelet pour voir les ballets russes. On est tellement sevré de distractions ! On n'osa point arborer de toilettes trop ébouriffantes. On ne risqua que des décolletés très discrets. On se couvre d'en haut : les jambes seules ont le droit de se faire voir. Nijinski n'est plus au programme. C'est la question du jour : qu'est devenu Nijinski ? Il est remplacé par deux ou trois petits danseurs dont les sauts additionnés atteignent presque à la hauteur des siens.

L'Oiseau de Feu parut bien vieillot. C'est extraordinaire comme trois ans de guerre repoussent dans le lointain les œuvres d'art. Cette musique déliquescente sembla affreusement triste à force d'être surannée. Et quand, à la fin du ballet, des figurants déployèrent le drapeau rouge de la Révolution, le public se demanda ce que venait faire là cet emblème de la fureur populaire.

Car, enfin, cette chorégraphie si somptueuse et si raffinée, c'est un art de régime despotique. Du moment que le tsar et les grands ducs sont coffrés, ces ballets n'ont plus de raison d'être. Une adaptation scénique d'une symphonie de Scarlatti obtint un vif succès.

Par contre, un ballet cubiste souleva peu d'enthousiasme. La musique en était jolie mais les décors ne consistaient qu'en parallélogrammes, cônes, troncs de cônes, losanges, spirales, cubes et boules de tout calibre et de toute nuance. Et les peintres n'avaient pas épargné la couleur ! Quels rouges ! Quels verts ! Quels jaunes ! Quels bleus !

On nous promet pour la semaine prochaine une Parade d'Erik Satie et de Jean Cocteau. Il y aura, paraît-il, parmi les instruments de l'orchestre, quatre machines à écrire sur lesquelles pianoteront d'accortes dactylos : grande nouveauté !

Pourquoi un autre compositeur enchérissant sur Erik Satie n'introduirait-il pas parmi ses instruments une trompe d'auto, une batteuse mécanique et une locomotive ? Le voilà bien l'art de l'avenir.

Le Cri de Paris - 20 mai 1917

- Suite au prélude du rideau rouge

COURRIER DES THÉÂTRES Ce soir
Au Châtelet, à 8 heures, Ballets russes. Premières représentations de Parade, musique d'Eric Satie, rideau, décor et costumes du peintre cubiste Picasso, livret de Jean Cocteau, chorégraphie de L. Massine ; de Soleil de Nuit, musique de RimskyKorsakow, chorégraphie de L. Massine ; Petrouchka, de Stravinsky et Benois, et le grand succès des Femmes de Bonne Humeur, de Bakst et Massine.
Dernière irrévocable, mercredi 23, en soirée, avec le même spectacle.

Le Figaro - 21 mai 1917

La représentation de la Parade des Balllets Russes du 21 mai, plus largement publique que la première du 18, avait eu lieu… En "suite au prélude du rideau rouge" : Cri[s] de la presse - à son tour -.

Dans La Presse du 23 mai, c’est le cubisme que raille férocement Edmond Epardaud…

J'avais eu peur de porter sur Picasso un jugement téméraire. Picasso qui est, comme chacun sait, le grand maître du cubisme international, est l'auteur de Parade. Parade lui-même, ou elle-même (le sexe de ces êtres hybrides, enfants cubiques de Picasso, est assez difficile à déterminer) est un ballet russe dont le librettiste est le Français Cocteau et le musicien Erik Satie. Ce dernier me pardonnera de ne pas être très exactement renseigné sur sa nationalité. Je voudrais bien le supposer compatriote de Rameau, de Berlioz et de Bizet, mais on avouera qu'Erik, avec ou sans Satie, est un saint bien particulier. Il importe d'ailleurs assez peu que Satie Erik soit Français, neutre ou allié. Il est l'auteur des Gymnopédies et de Parade et cela suffit à notre bonheur.

Nous avons donc été conviés fort cubiquement à la représentation cubique de la cubique Parade des cubiques Picasso, Cocteau et Satie. J'oubliais les danseurs essentiellement cubiques, eux aussi.

La soirée ne fut pas sans charme et les spectateurs gagnés par l’esprit nouveau protestèrent cubiquement contre la grosse et amère pilule en forme de parallélipipède qu’on voulait leur faire avaler.

Farce d’atelier et simple plaisanterie, affirme un de nos confrères rendant compte de Parade. J’en doute, car les farces d’atelier se font généralement entre soi. Elles n’ont besoin ni du théâtre de Châtelet, un des plus vastes de Paris, ni de la critique et ne coûtent pas aussi cher à monter. Quelques défroques du fripier, un peu de bonne humeur, beaucoup de laisser-aller et quelques bouteilles de mauvais vin font tous les frais de la représentation. Une pointe d’esprit ne nuit pas à la farce. Mais allez donc demander de l’esprit à des cerveaux cubiformes !

Le farceur Picasso en compagnie du farceur Satie et d’autres farceurs de moins sinistre envergure s’étaient donc promis de réjouir les Parisiens et la Parade qu’ils avaient montée avait été l’objet de leurs soins les plus maternels – ou paternels, cela dépend toujours du sexe. Je ne sais si le succès a dépassé ou simplement atteint leurs espérances cubiques et s’ils ont été aussi contents des spectateurs que d’eux-mêmes. N’oublions pas cependant que nous sommes en présence de natures exceptionnelles qui ne font, ne pensent, ne sentent, ne voient rien comme les autres. Leur conception du monde à l’envers qui leur permet de faire de la musique qui pour les profanes n’est pas de la musique, de la peinture qui pour les boétiens n’est pas de la peinture, de la chorégraphie qui pour les ânes n’est pas de la chorégraphie, peut très bien aussi les incliner à considérer comme un triomphe le fait de recevoir des pommes cuites. Quand on est capable de couper un corps de femme en petits morceaux rappelant les figures les plus compliquées de la géométrie dans l’espace ou d’émailler un morceau de musique de soupirs vagissants ou de cris d’animaux inconnus, rien n’empêche d’accueillir les sifflets comme la plus haute marque de l’admiration publique.

Au moment même où Picasso compliqué de Satie s’amusait cubiquement à nous ennuyer au Châtelet, s’ouvraient non loin de là deux expositions. Il s’agissait cette fois de peinture et la "parade" était assurée d’un côté par Sisley, de l’autre par Carrière.

Picasso a-t-il l’honneur de connaître ces illustres représentants des âges héroïques ? Je suppose qu’il n’en a jamais entendu parler et il me permettra, l’excellent, le joyeux, le suave Picasso, de lui présenter l’un et l’autre de ses confrères.

On ne parlait pas alors de cubes dans les ateliers. Il n’y a pas de cubes dans la nature encore moins que de lignes droites ; Le cube comme élément de construction anatomique est une invention malhonnête qui devrait relever de la cour d’assisses. Les peintres commençaient par apprendre à dessiner selon des règles constantes de perspective et de plastique. Il fallut Picasso pour oser substituer aux créations de Dieu une législation nouvelle, ce qui l’aurait fait brûler vif ou mourir sur la roue aux siècles éclairés qu’on appelle Moyen-Age.

Cette science des lignes, des plans, des volumes, de la lumière et de l’ombre était reconnue indispensable pour s’élever à une conception esthétique des choses et faire œuvre d’artisan. L’originalité de l’artisan n’était pas dans la négation des lois éternelles ni dans l’invention d’une norme imaginaire, mais dans l’interprétation sensible de modèles immuables. Il sied bien à Picasso de faire son créateur et d’en remontrer à Dieu lui-même !

Sisley et Carrière, puisqu’il s’agit d’eux, crurent comme tout le monde qu’une tête est une tête, une main une main et un arbre un arbre. Ils ne songèrent pas non plus à mettre les pieds à la place des bras et les racines à la place des branches. Beau mérite, dira-t-on ! Mais on oublie que ce discours s’adresse à Picasso et qu’il n’y a pas si pauvres conseils dont Picasso ne puisse profiter. N’a-t-il pas tout à apprendre, jusqu’à l’orthographe et jusqu’à l’alphabet ?

Je ne pousserai pas plus loin la présentation. Un bon orateur doit adapter ses discours aux facultés de ses auditeurs et à quoi me servirait de vouloir révéler à Picasso la qualité d’âme des tableaux de Carrière, leur beauté intérieure et leur force plastique, l’épanouissement lumineux des paysages de Sisley, leur grâce et leur jeunesse, lui qui fait si laid, si sale, si décrépit, si macabre, si désespérément ennuyeux ?

J’ai parlé de Sisley et de Carrière parce que l’occasion se présente aujourd’hui d’admirer deux grands artistes qui, chacun à un point de vue différent, peuvent apprendre beaucoup à Picasso et à ses frères en cubisme. Mais Picasso fréquentera avec non moins de bonheur Puvis de Chavannes, Courbet, Manet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, sans parler des vivants Monet, Renoir, Maurice Denis, Albert Besnard, Desvallières et tant d’autres. Tous les peintres, jusqu’au douanier Rousseau, peuvent enseigner quelque chose à l’ignorant Picasso de même que tous les musiciens peuvent être d’un utile secours pour le puéril Satie. Il suffira à l’un et à l’autre d’un peu de bonne volonté. Mais voudront-ils apprendre ? Mais sont-ils seulement éducables ?

Voilà de grands enfants têtus, obtus et paresseux qui se refusent délibérément à écouter et à suivre les conseils des personnes raisonnables. Ils veulent faire à leur tête et nul n’ignore que Picasso se représente lui-même avec un cube à la place de la tête, ce qui du coup le prive de toute faculté de compréhension ; mais peut-être n’est-ce là qu’un stratagème pour se réserver un droit à l’innocence. En se cubifiant le cerveau Picasso plaide irresponsable et c’est assez malin.

Ne désespérons pas cependant de la conversion de tous les cubistes, futuristes, suggestionnistes qui encombrent nos théâtres après nos Salons de peinture et qui demain voudront nous bâtir des maisons conformes à leur folie. La "grâce efficace" en a frappé de plus bêtes et de plus méchants. Et le temps n’est peut-être pas loin où nous verrons Picasso faire du Bouguereau et Erik Satie du Théodore Dubois.

Edmond Epardaud : La Presse - 23 mai 1917

Sans rendre compte directement de Parade "A propos des Ballets Russes", c'est le chorégraphe - de cette pièce notamment - qu'a rencontré H. Maxel, "éclairé" par La Rampe. La Parade annoncerait-elle le spectacle à venir - l'avenir de la danse ?
…Le 24 mai également, un court paragraphe évoque les spectacles de la compagnie emmenée par Serge de Diaghilev au Théâtre du Châtelet, de la scène à la salle.

A PROPOS DES BALLETS RUSSES

M. Léonide Massine

M. Léonide Massine vient vers moi dans le hall de l'hôtel, très droit dans un pardessus clair qui fait ressortir son teint mat et ses yeux foncés ; il vient, négligent et simple.

- Excusez-moi, je suis en retard. Oh! cinq minutes ! Je reviens d'une répétition d'Italien ; j'ai travaillé avec mon maître Cechetti.

Cela est d'une simplicité charmante. Nous allons vers un fauteuil dans lequel M. Massine s'assied jusqu'au fond ; il parle de loin avec grand calme. Ses yeux, de très beaux yeux d'Oriental, aux longs cils, portent bien en eux ce rêve que j'y ai déjà remarqué ; les cheveux crânement plantés, le nez fin, légèrement courbé au bout comme pour faire remarquer sa ligne droite. Il n'est pas besoin de demander au jeune danseur s'il aime son art.

- Cela ne vous ennuie pas de me parler de lui, de vous ?

- Mais non. De quoi voulez-vous que je vous parle ?

- Mais de la manière nouvelle dont vous envisagez la danse, de la chorégraphie, de vos idées nouvelles…

- J'ai fait quatre ballets, Soleil de Nuit, qui fut donné il y a deux ans à l'Opéra. Avec ce décor uni et cette délicieuse agitation.

- Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de ce ballet ?

- La musique. La musique de Rimsky est charmante. Maintenant je viens de régler Les Femmes de Bonne Humeur, Contes Russes et Parade. Le sujet des Femmes de Bonne Humeur est du XVIII e siècle italien.

- Est-ce à vous que nous devons le choix du Scarlatti ?

- C'est à M. Diaghilew qu'en revient l'idée.

Un temps. M. Massine s'exprime nettement, sans se presser, et, bien qu'il s'excuse, connaît très joliment notre langue.

- Je tiens beaucoup à ce ballet : j'ai pensé au XVIII e°, j'ai consulté Longhi et Hogarlh : j'ai voulu surtout obtenir la vie, le mouvement des farces. 10 à 13 personnages de la Comédie Italienne de Goldoni.

- Sont-ce des danses de classique italien ?

- Oh non, je m'en suis inspiré mais, avant tout, j'ai désiré la fantaisie.

- et votre liberté. Comment composez-vous ?

- D'après mon inspiration, je tâche à réaliser sans y mêler la pédagogie. Aussi j'ai soigné chorégraphiquement tout le détail.

- Et pour les Contes Russes et Parade. Le thème de Jean Cocteau vous a plu ?

- Beaucoup. Le résultat en est excellent ; j'ai fait, le Chinois, le prestidigitateur et puis j'ai indiqué les autres rôles, c'est-à-dire je les montre, je les fais travailler, je les parfais ensuite.

- Quelle évolution voyez-vous à la danse ? Est-ce le retour au classique ? Est-ce la danse de caractère ? Est-ce au-delà du cubisme ?

- Ces réalisations ne sont encore que des acheminements vers quelque chose de plus définitif.

- Qu'avez-vous changé à la mise en scène de Fokine ?

- J'ai voulu mêler plus intimement la plastique et la chorégraphie. L'union des d'eux. Nijinsky était un grand danseur, Fokine un grand chorégraphe; il faut les unir tous deux en le même esprit. Recherche de la forme et celle de l'ensemble…

Quel joli programme a pris ce jeune homme. Quelle ardeur charmante !

- Je crois qu'avec cela vous pourrez faire quelque chose.

Je rapporte ici fidèlement cet entretien, trop court à mon gré. M. Massine est né à Moscou; il a dansé au-Théâtre Impérial peu de temps avant d'être engagé par M. Diaghilew. Il nous apparut pour la première fois dans La Légende de Joseph, ingénu et gracieux. Or, il est à l'âge où les jeunes gens s'ébrouent et se cognent les ailes aux murs de la vie; lui est très loin déjà sur l'échelle qui monte très haut vers la gloire, qu'il lui sera permis de danser en apothéose !

H. Maxel

Châtelet : Les Ballets Russes.

- Les Ballets Russes nous sont rendus, cependant, nous avons retrouvé avec moins d'indulgence les coloris heurtés, hardis, les costumes pittoresques aux tons brutalement réunis et les décors chers aux cubistes en délire. Toutes ces choses d'avant guerre, ces manifestations artistiques un peu spéciales, semblent bien lointaines, à certains. Notons, en passant, l'influence immédiate d'un spectacle public sur la toilette de nos petites perruches et snobinettes qui, elles, ne changent pas. A ces représentations suivies par des élégantes qui vont là par chic, on remarquait d'audacieuses toilettes, des décolletés d'une hardiesse extrême, des nuances violentes d'un goût déplorable qui évoluaient dans la foule, aux entr'actes, mêlés sans nulle gêne, aux blessés et aux glorieux permissionnaires un peu ahuris…

La Rampe - 24 mai 1917

Alors que la compagnie des Ballets Russes à quitté Paris pour l'Espagne, Simone de Caillavet revient sur "la semaine dernière" in Le Gaulois. Elle restitue ses impressions sur les ballet [re]donnés, rédige quelques notes sur les créations et recréations… Et développe "sur" la Parade

BALLETS RUSSES

La semaine dernière aurait pu être qualifiée de semaine russe. Pendant plusieurs jours, en effet, lemonde entier eut les yeux fixés sur Pétrograd, tandis que, pour répondre à l'appel de quelques Dames de la Charité, le peuple de Paris se ruait aux représentations de la troupe Diaghilew. De sorte que la Russie était au premier plan de l'actualité, à la fois sur le théâtre de la guerre et au théâtre du Châtelet.

La première matinée de la série fut peut-être la plus brillante. Car le fait de payer cinq louis le fauteuil d'orchestre que le commun des mortels pourra s'offrir, dès le lendemain, pour la modique somme de vingt francs cause à la plupart des souscripteurs un véritable ravissement, une satisfaction prodigieuse. On l'a bien vu, tout récemment, lorsqu'un comité de bienfaisance eut l'idée surprenante, à première vue, mais couronnée par le succès de faire donner, aux conditions les plus onéreuses, la neuvième représentation du Marchand de Venise, déjà joué huit fois devant des salles combles, et dont l'éclatante carrière se poursuit.

Singulier snobisme dira-t-on. Admirable snobisme, au contraire et qu'il siérait d'encourager, comme toute chose essentiellement profitable aux déshérités de la vie. Un magnifique programme servait d'inauguration à la saison chorégraphique du Châtelet. Bien que l'apparition du drapeau rouge en scène, pendant l'apothéose qui termine L'Oiseau de Feu, ait ému justement de nombreux spectateurs, ce beau conte multicolore n'en recueillit pas moins les applaudissements d'un public enthousiaste. Il paraît d'ailleurs que l'oriflamme écarlate est un étendard bien-pensant et que là-bas les pacifistes ont pour emblème un pavillon noir.

A vrai dire, le drapeau rouge convient aux Slaves, en ce moment. Qu'est-ce que la Russie actuelle ? Ce n'est plus un empire. Ce n'est pas une république. C'est une révolution. La création des Femmes de Bonne Humeur était attendue avec impatience et curiosité. L'on savait, par avance, que le décor de Monsieur Léon Bakst tenterait une déformation de la perspective, ce qui, du reste, n'était pas sans inspirer quelques craintes. Mais, ces craintes une fois justifiées, hâtons-nous de rendre justice, à Monsieur Bakst et de dire qu'il lui sera beaucoup pardonné parce que les costumes sont de vraies merveilles et l'ensemble du spectacle un délice constant. Sur une place publique, aux habitations curvilignes, qui semblent reflétée dans un miroir déformant, l'on voit évoluer un délicieux essaim d'aimables folles et de joyeux compagnons. Mademoiselle Lopokova, en particulier, est étonnante de naturel et d’entrain, dans le rôle de la femme de chambre Mariuccia. La perfection de son art est telle qu'il n'y a jamais d'effort apparent dans son jeu, même lorsqu'elle réalise de stupéfiants tours de force. Et l'on a l'impression que cette petite soubrette, pleine de grâce et d'enjouement, une fois rentrée chez elle, dans sa chambre concave, doit continuer à danser' pour son plaisir, par vocation.

Qu'il serait agréable de voir rénover par M. Léonide Massine, dans cet esprit charmant, les intermèdes et les divertissements du théâtre de Molière.

Parlerai-je des Contes Russes ? Non, car cette interprétation de trois vieilles légendes par de jeunes futuristes m'a paru quelque peu barbare, et, en écrivant "barbare", je l'entends dans le sens discordant de barbarisme, plutôt que dans celui de barbarie. Je suis peut-être une nature arriérée méprisable, dépourvue d'idéal, et tout à fait incompétente, mais je n'aime pas à voir des triangles camouflés sautiller frénétiquement à contre-temps et à quatre pattes.

Combien je préfère à cette mascarade de jouets animés, la sauvage grandeur des Danses Polovtsiennes du Prince Igor, que chaque saison les ballets russes nous rapportent et qui sont demeurées saisissantes comme au premier jour. Pour en accentuer le caractère de dédaigneuse cruauté, la reprise actuelle est sans chœur.

Madame Tcherniecheva en est la protagoniste accomplie. Cette belle artiste, aux attitudes harmonieuses, est douée d'un visage grave, pensif et presque douloureux ce qui, de la part d'une danseuse, constitue un charme inappréciable, car l'on sait combien le sourire béat, inexpressif et stéréotypé des habituelles ballerines est universellement redouté.

Le second gala de bienfaisance comportait la représentation de deux œuvres célèbres Les Sylphides et Petrouchka ; la création de Parade, ballet réaliste, et la recréation de Soleil de Nuit donné une seule fois, l'an dernier. Cette suite de danses est une véritable orgie mais, rassurez-vous c'est une orgie de flamboyantes couleurs.

Je ne vous décrirai pas la rêverie romantique de Chopin qui, dans un parc lunaire, nous fait assister aux ébats de vingt-quatre sylphides blanches, tour à tour déployées en frêles arabesques mouvantes, ou groupées sur place, comme un immobile bouquet de fleurs. Vous savez, comme moi, qu'un sylphe unique, vêtu d'un pourpoint de velours noir et semblable à un dièse isolé parmi trois octaves de touches d'ivoire, s'ébroue au milieu d'elles, pour donner l'indispensable note sombre et surtout pour servir de piédestal aux fantaisies aériennes de Mademoiselle Lopokova.

Je n'insisterai pas davantage sur Petrouchka. C'est une analyse très curieuse et très émouvante de la jalousie chez les automates. Le délicieux Pas des Nourrices, au quatrième tableau, a dû, depuis longtemps, réconcilier même M. Brieux avec les "remplaçantes". Mais qu'il me soit permis d'étudier un peu plus longuement le ballet réaliste.

Avant d'assister à cette première sans précédent, je crois, dans les fastes du cubisme, j'avais lu l'argument de M. Jean Cocteau, le jeune poète du Prince Frivole et de La Danse de Sophocle, deux petits chefs-d'œuvre de sensible ironie, d'une inspiration très française. Le thème initial est celui-ci devant une baraque foraine, des numéros de music-hall servent de parade. Mais le public borné prend cette exhibition pour le spectacle réel et nul promeneur ne pénètre dans le théâtre. C'est en vain que les managers, exaspérés, tentent d'expliquer aux passants qu'il y a erreur. Malgré tous leurs efforts, ils n'y réussissent pas, et c'est pour eux l'échec, la débâcle.

Cette donnée m'avait paru fort belle. J'y voyais le symbole de l'humanité incompréhensive, qui se contente le plus souvent d'impressions superficielles, sans essayer d'approfondir les choses ni les êtres. Mais, à mon humble avis, la pensée allégorique du poète a été trahie par les réalisations picturales et scéniques. Il est vrai que je me trompe peut-être au sujet de ce que M. Jean Cocteau a voulu exprimer. Sait-on jamais avec les futuristes ? L'on s'attendait à voir l'hésitation obstinée des badauds de la foire et leur niaise résistance aux objurgations des managers, traduites par un rassemblement de mimes. L'on escomptait des mouvements de foule expressifs, devant les tréteaux. Eh bien pas du tout. En cette affaire, la figuration est représentée par le public du Châtelet. C'est celui qui est censé faire la sourde oreille lorsque les managers tapent du pied pour divulguer leur inquiétude. En sus de ces managers, on ne voit, sur le plateau, que les acteurs de la parade, un prestidigitateur chinois, deux acrobates et une petite fille américaine certainement épileptique, qui se livre inopinément au pénible simulacre d'une crise nerveuse. Cette pantomime impressionnante symbolise, parait-il, la trépidation d'une nation agitée entre toutes et l'activité fébrile d'un siècle entreprenant, sportif et pressé. Mais la grande république amie méritait, ce me semble, après ce qu'elle vient de faire, un hommage plus gracieux. En un mot, les metteurs en scène de Parade, au lieu d'utiliser des figurants payés, parce que professionnels, se servent des figurants payants, installés dans la salle. Mais qu'arriverait-il si ceux-ci, répondant à l'appel des managers, se ruaient à l'assaut du théâtre, en bousculant les musiciens de l'orchestre ? Le seul pompier de service pourrait-il tenir tête à cette multitude en délire et, finalement, la maîtriser ?

M. Pablo Picasso est un éminent cubiste. C'est vous dire que ses dessins sont impénétrables. Il donne parfois à ses modèles des visages en forme de points d'interrogation. D'autres fois, leurs physionomies font penser à l'intérieur brusquement dévoilé d'un chronomètre. Ces procédés affolants ont la prétention de mettre à nu l'âme des personnages, de matérialiser leurs plus secrètes pensées. Je n'y vois aucun inconvénient. Mais lorsque le "manager en frac apparaît, surmonté d'une construction monumentale qui est un assemblage chaotique de non-sens, il m'est permis de ne pas partager entièrement les vues insolites de M. Picasso quant à la vraie beauté. Le déplorable manager en question porte sur le dos, non seulement sa maison comme l'escargot, mais encore son jardin aux vertes frondaisons et force métaphores géométriques, assez pareilles à de grands dominos écartelés. Son camarade, le manager de New-York, est plus invraisemblable encore. Un cheval figure le troisième manager, et ce Bucéphale n'est certainement pas un pur-sang, car il tient à la fois de la girafe, du boa constrictor et du prodige.

Monsieur Guillaume Apollinaire, qui s'est fait le porte-parole de Monsieur Picasso, veut bien expliquer aux profanes que l'art de ce décorateur agit par synthèse et par suggestion, au lieu de procéder par simple reproduction, comme cela s'est pratiqué sur terre depuis des siècles. Il s'adresse à l'imagination des spectateurs plutôt qu'à leur perception visuelle. Il fait appel à l’initiative privée. Pour ma part, je ne saurais émettre, sur ce chapitre, de jugement impartial, ayant secrètement conservé depuis l'époque où je m'occupais de la troisième puissance des nombres et de l'extraction des racines (une dent contre le Cube).

Si Parade est une parodie, une farce de rapins spirituels, tout va bien. Mais les manifestes de ces messieurs me font craindre qu'ils n'aient voulu atteindre au sublime, et que leur ballet réaliste ne soit la manifestation d'avant-garde d'une esthétique inouïe. Il leur faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Voilà pourquoi ils s'exercent à mettre au point la psychologie de la perspective et de la plastique rythmée. Je croyais naïvement que la métaphysique était incompatible avec la chorégraphie. Il paraît, au contraire, que nous devons rechercher les causes profondes des moindres entrechats exécutés, par Monsieur Massine.

La partition de Monsieur Eric Satie est pleine de dissonances énigmatiques, dont le sens caché échappe au vulgaire. Sachons gré, toutefois, à ce compositeur d'avoir su être très "music-hall", sans cesser d'être musical dans ses improvisations.

Simone de Caillavet : Le Gaulois - 25 mai 1917

Le 28 mai, paraît, dans Le Temps, un "feuilleton" de Pierre Lalo. Il transcrit ses impressions de spectateur des scènes de "la musique" [et de la danse], et met en perspective la Parade, "une chose fort banale", et "l'attrait imprévu" des Femmes de Bonne Humeur notamment.

LA MUSIQUE

Au théâtre du Châtelet, représentation des Ballets Russes. A l'Académie nationale de musique reprise de Prométhée, drame en trois actes, d'après Eschyle; paroles de Jean Lorrain et de Ferdinand Hérold ; musique de Gabriel Fauré.

Lorsqu'à la première soirée des Ballets Russes, le rideau se leva sur le décor familier de L'Oiseau de Feu, devant une salle où l'on revoyait la plupart des personnages dont jadis était composée l'assistance ordinaire de ces fêtes, on ressentit soudain une impression étrange, qui était faite de toute autre chose que de plaisir. Il semblait que l'on fût transporté à cinq ou six années en arrière. Le spectacle que l'on contemplait était le même qu'en ce temps-là ; les spectateurs dont on reconnaissait les figures, et qui peut-être ne forment pas la partie la plus française du public parisien, étaient les mêmes aussi, ou peu s'en faut à peine y manquait-il quelques Allemands. Et ces spectateurs, pour la première fois réunis, étaient si manifestement satisfaits de l'être ; il flottait dans l'atmosphère, et il apparaissait sur les visages un tel air de soulagement, d'allégresse et d'oubli, qu'on se demandait malgré soi "N'y a-t-il donc pas la guerre ? N'est-il depuis trois ans rien arrivé ? Rien n'est-il changé parmi nous et en nous ?" Cependant, la représentation de L'Oiseau de Feu continuait. Près de moi, un couple y prêtait une attention émerveillée et stupéfaite, couple de braves gens endimanchés, l'homme embarrassé de ses mains gantées, la femme parée de trop de bijoux. "C'est drôle», disait à chaque instant celle-ci ; et l'autre en écho répondait "C'est drôle."

Si l'inoffensif Oiseau de Feu leur inspirait tant de surprise, dans quel étonnement ne furent-ils pas jetés par les spectacles plus agressifs qui suivirent ce premier ballet ? Ils ne revenaient pas de leur stupeur ; et les "C'est drôle" se succédaient sur leurs lèvres en exclamations alternées. Ils n'étaient d'ailleurs pas seuls de leur espèce; en y regardant de plus près, on découvrait dans la salle nombre de leurs pareils. C'est le seul signe à quoi l'on ait pu ce soir-là apercevoir qu'il y a la guerre, et qu'elle a pourtant fait quelque changement elle a donné à M. et à Mme Untel, nouveaux riches, le désir d'aller voir les Ballets Russes.

La présente saison de ces ballets nous a offert un mélange de connu et d'inconnu. La part du connu, c'était, avec L'Oiseau de Feu dont je viens de vous parler, Le Prince Igor et Petrouchka, qui demeurent sans doute, chacun à sa manière, ce que la compagnie de M. de Diaghilew, depuis qu'elle nous rend visite, a révélé de plus rare et de plus parfait. La part de l'inconnu comprenait un tableau de danses paysannes, composées sur une musique de Rimsky-Korsakoff, et nommé Soleil de Nuit ; une suite de petits épisodes légendaires, réunis sous le titre de Contes Russes, dont la musique est de Liadow ; les Menines, illustration chorégraphique d'un morceau célèbre de M. Gabriel Fauré ; Parade, "ballet réaliste", où M. Eric Satie a mis en musique un "thème" de M. Jean Cocteau ; Les Femmes de Bonne Humeur, scènes de pantomime dansée, d'après une comédie de Goldoni qui empruntent leur musique à diverses pièces pour le clavecin de Dominique Scarlatti, instrumentées par M. Tommasini. Du Soleil de Nuit, je n'ai que peu de chose à vous dire. Les danses y sont animées et joyeuses, les costumes ont des formes pittoresques et de brillantes couleurs. Si le Soleil de Nuit était le premier spectacle de cette sorte qui parût à nos yeux, nous lui trouverions assurément beaucoup d'attrait. Mais nous en avons vu tant d'autres que celui-ci nous semble secondaire, et nous laisse indifférents. Les Contes Russes sont plus curieux, sans être toujours fort agréables. La musique de Liadow ne manque ni de saveur ni d'éclat : mais les décors et les costumes, imaginés par M. Larionow, ont des charmes inégaux. Ceux des deux premiers tableaux qui se contentent de ressembler à des enluminures populaires, sont assez plaisants dans leur industrieuse naïveté ; ceux du troisième montrent des silhouettes engendrées par les plus purs principes du cubisme, et des colorations analogues, mais avec beaucoup plus de violence et d'acidité, à celles que l'on voit au travers d'un prisme cela irrite à la fois les yeux et l'esprit. Les Menines mettent en scène, dans le décor d'un parc espagnol, et sous des costumes fastueusement imités de Velasquez, une déclaration amoureuse mimée et dansée ; la musique délicieuse de M. Fauré enveloppe le spectacle de son harmonie mélancolique et passionnée. Le public a fait à Parade un accueil tumultueux, où les applaudissements et les sifflets étaient mêlés. Parade n'en méritait pas tant. Et certes il n'en eût pas tant obtenu, si les spectateurs n'eussent été avertis, par les notices imprimées comme par les bruits répandus, que ce ballet était la première manifestation d'un art nouveau, d'une décoration, d'une chorégraphie et d'une musique également cubistes, destinées à faire une révolution dans l'esthétique de l'univers.

Parade n'est rien de tout cela rien qu'une chose fort banale. Le "thème" de M. Jean Cocteau s'énonce ainsi "Le décor représente les maisons à Paris un dimanche. Théâtre forain. Trois numéros de music-hall servent de parade. Prestidigitateur chinois. Petite fille américaine. Acrobates. Trois managers organisent la réclame. Ils se communiquent dans leur langage terrible que la foule prend la parade pour le spectacle intérieur et cherchent grossièrement à le lui faire comprendre. Personne ne se laisse convaincre. Après le numéro final, suprême effort des managers. Chinois, acrobates et petite fille sortent du théâtre vide. Voyant le krach des managers, ils essayent une dernière fois la vertu de leurs belles grâces. Mais il est trop tard." La prétentieuse niaiserie de ce petit morceau passe de loin l'ordinaire nullité des arguments de ballet ce n'est tout de même pas assez pour faire une révolution. Le reste du spectacle n'y suffit pas davantage. Les costumes et les décors de M. Picasso, dont on a pompeusement célébré le cubisme, ont ce signe particulier qu'ils ne sont point cubistes du tout, à l'exception des accoutrements de deux des managers, qui sont en effet composés de formes géométriques superposées.

Mais le rideau du théâtre forain n'a rien de cubiste il fait bien plutôt songer à quelque tableau du douanier Rousseau, pâli par la pluie, le soleil et l'air. Le décor n'est pas plus cubiste que le rideau, il est seulement un peu de travers, point laid d'ailleurs, mais sans grande singularité. Les costumes du prestidigitateur chinois et des acrobates n'ont rien non plus à voir avec le cubisme; le dessin et la couleur en sont assez agréables, mais on en a vu de semblables partout. Et je ne pense pas qu'il y ait ni cubisme ni nouveauté à présenter un cheval de toile et de bois peints, dont un danseur fait les pieds de devant et un autre danseur les pieds de derrière il y a un siècle qu'on en montre de tels dans tous les cirques et tous les bals de mi-carême. La partition de M. Eric Satie s'accorde fort bien avec les autres éléments dont est formée Parade. On a fait passer M. Eric Satie pour un musicien doué d'une fantaisie et d'une extravagance 'surprenantes. C'est à grand tort : il n'y a dans la musique de M. Eric Satie, hormis çà et là quelques détails laborieusement saugrenus, d'extravagant que les titres et les indications de nuances. Ce compositeur intitule ses œuvres Pièces Froides, Airs à Faire Fuir, Morceaux en Forme de Poire, En Habit de Cheval, choral-Fugue Litanique ; et il en orne le texte des avis que voici :-"Sans sourciller. Ne changez pas de physionomie. Un peu cuit. A sucer. Ouvrez la tête. Sur la langue." Si par infortune, ces plaisanteries ne vous semblaient pas plaisantes, laissez toute espérance d'être jamais égayés par la musique de M. Eric Satie. Vous n'y trouverez nul autre sujet de joie. Et vous n'en trouverez pas plus dans Parade que dans les Pièces Froides ou dans les Morceaux en Forme de Poire ; l'idée d'introduire dans l'orchestre des machines à écrire auprès des instruments habituels ne réussit pas à à donner à cette musique la verve et la fantaisie dont elle est entièrement destituée ; ici et là, elle n'est que banalité. Vous apercevez sans doute maintenant que le ballet de Parade ne valait ni sifflets, ni applaudissements, ni qu'il se livrât autour de lui une manière de petite bataille. C'est une farce d'atelier, médiocrement divertissante, et dont la plus grave faute est de se produire en une occasion si solennelle, parmi tant de fracas et de réclame, et devant trois mille personnes assemblées simple faute de proportion.

Les Femmes de Bonne Humeur forment un spectacle d'une tout autre qualité. L'action, qui s'accomplit au dix-huitième siècle dans une ville italienne, met à la scène les mille joyeux tours que quelques jeunes femmes se plaisent à jouer au fiancé de celle-ci, à l'oncle de celle-là, ou à la vieille tante d'une troisième. La musique, qui est tirée de l'œuvre de clavecin de Dominique Scarlatti, est admirable de richesse mélodique, de variété dans le sentiment et la forme d'élégance et de plénitude tout ensemble, de vie et d'invention rythmique, c'est un perpétuel enchantement. L'instrumentation en a été faite avec adresse et avec goût par M. Tommasini d'autre part, cette musique italienne s'accorde naturellement avec le sujet italien de la pièce, et l'on n'y est pas incommodé, comme on le fut naguère dans le ballet, d'ailleurs charmant, des Dominos, par la juxtaposition disparate d'une action vénitienne et d'une musique empruntée à Couperin, qui non seulement était Français, mais Parisien, et non seulement de Paris, mais du quartier du Marais.

Une chorégraphie d'une animation extraordinaire s'unit dans Les Femmes de Bonne Humeur aux mélodies et aux rythmes merveilleux de Scarlatti chorégraphie véritablement neuve, inventée, tout à la fois inspirée par le mouvement de la musique et par celui de la comédie bouffe italienne, chorégraphie qui, sans cesse mêlée à la pantomime, atteint à une vivacité, à une prestesse, à une fantaisie débordantes et jaillissantes, dont l'effet est irrésistible ; elle a pour auteur M. Léonide Massine. Des costumes somptueux et singuliers, où les modes du temps sont exagérées pour la scène en couleurs éclatantes, et en formes d'une ampleur démesurée, ajoutent à l'attrait imprévu du spectacle.

L'unique erreur de ce précieux ensemble c'est le décor de M. Bakst. Le peintre de tant de décorations heureuses a voulu cette fois pour citer ses propres paroles, "représenter le décor comme étant vu à travers des hémisphères en verre si chers au dix-huitième siècle", et déformer ainsi la perspective, de manière à changer les lignes droites en lignes courbes. J'ignore quel pourrait être l'agrément de ce principe, s'il était exactement appliqué. Le fait est qu'on ne voit point du tout dans le décor de Monsieur Bakst une déformation systématique de la perspective, mais simplement un bouleversement désordonné de toutes les lignes, comme par un tremblement de terre. En outre, et c'est le plus fâcheux, ce décor fumeux, charbonné, noirâtre et confus est en désharmonie absolue avec les autres éléments de la pièce, qui tous, musique, danse et costumes, ont pour premier caractère une brillante précision. La discordance est complète, elle frappe le spectateur dès le premier regard ; on a peine à comprendre que M. Bakst ne l'ait point aperçue. Tels furent, en cette saison, les Ballets Russes. Parmi le mélange de qualités et de défauts qu'on leur a toujours conçu, une faculté persiste, qui est leur faculté dominante et qui fait la valeur de leur entreprise c'est la faculté de renouvellement que je veux dire. Tandis que l'art qu'ils représentent demeure chez nous presque stationnaire, ils ne cessent de chercher et de se transformer. Sans doute, ils se trompent souvent ; mais il leur arrive aussi de réussir avec éclat c'est ce qu'on voit dans Les Femmes de Bonne Humeur. Et mieux vaut échouer parfois dans ses tentatives que de n'en risquer aucune. Qui ne risque rien n'a rien.

La place me fait aujourd'hui défaut pour vous entretenir du Prométhée de M. Gabriel Fauré, que vient de reprendre avec grande raison l'Académie nationale de musique. Je vous en parlerai dans mon prochain feuilleton.

Pierre Lalo : Le Temps - 28 mai 1917

"Une farce bien vulgaire".
Telle est la définition de la Parade [qui se produisit] au Théâtre du Châtelet, donnée par Jean Poueigh , dans sa Critique musicale, in La Rampe, le 31 mai 1917…

LA CRITIQUE MUSICALE
par Jean Poueigh

Châtelet : Les Ballets Russes
Parade - Soleil de Nuit - Las Meninas

Lorsque le chat bleu de Perse qui roule en ce moment vers moi l'énigme de ses yeux verts, pose sur le clavier une patte hésitante, il éveille des harmonies capricieusement égrenées dont se bercerait le rêve déconcertant de certains esthètes. En de semblables sonorités tombant une à une dans le silence, d'aucuns ne prétendent-ils point enclore tout un monde de pensées ? C'est ainsi que deux ou trois accouplements de secondes leur permettent, assurent-ils, de faire revivre plusieurs siècles de civilisation babylonienne ou ninivite.

Pareillement, il aura suffi à Messieurs Jean Cocteau, Pablo Picasso et Léonide Massine d'un petit nombre de gestes et de quelques lignes géométriques bizarrement accordés et bariolés, pour «consommer l'alliance de la peinture et de la danse, de la plastique et de la mimique qui est le signe évident de l'avènement d'un art plus complet». M. Guillaume Apollinaire voit dans le réalisme qui en résulte "le point de départ d'une série de manifestations de l’Esprit Nouveau". Et, il prend soin de nous avertir qu'ici "le motif n'est plus reproduit mais seulement représenté et plutôt que représenté il voudrait être suggéré par une sorte d'analyse-synthèse embrassant tous ses éléments visibles et quelque chose en plus, si possible, une schématisation intégrale qui chercherait à concilier les contradictions en renonçant parfois délibérément à rendre l'aspect immédiat de l'objet". Sans cet expose - qui ouvre des perspectives, ô combien déformées ! - la plupart d'entre nous n'auraient vu dans la révélation attendue que d'insignifiantes pitreries. Même après en avoir médité le sens, il m'est impossible de prendre au sérieux de telles théories.

L'effervescence provoquée par la seconde série des Ballets russes paraîtra déplacée autant qu’étrange à maint esprit non prévenu. Et d'abord, les temps que nous vivons ne sont guère propices à ces bravades. Ensuite, l'ineptie et la pauvreté d'invention du spectacle ainsi réalisé interdit aux gens de goût de se passionner là contre et moins encore en sa faveur: il n'appelle ni l'applaudissement ni le coup de sifflet. Cependant, comme une minorité turbulente paraît désireuse d'imposer bruyamment ses fantaisies, il devient indispensable de proclamer que l'on peut être soi-même épris de modernisme aigu et raffiné, ne se croire point totalement dépourvu d'intelligence, voire de sensibilité, et malgré cela, ou peut-être à cause de cela même, s'ennuyer mortellement au cubisme de Prade "de ballet surréaliste, en dépit des efforts de Mesdemoiselles Lopokova et Chabelska, de Messieurs Léonide Massine, Zverew, Wozikovski, Statkevitch, Ousmanski, Novac, pour nous y intéresser. Imaginez trois numéros de music-hall servant de parade à un théâtre forain, tandis que trois managers organisent la réclame. Ce n'est ni amusant, ni spirituel, ni joli à regarder, ni novateur ainsi qu'on voudrait nous le faire accroire. M. Guillaume Apollinaire a beau nous prévenir que le Prestidigitateur Chinois donnera l'essor à notre libre fantaisie ; que la Petite Fille américaine, tournant la manivelle d'une auto imaginaire, exprimera la magie de leur vie quotidienne, dont l'acrobate en maillot blanc et bleu célèbre les rites muets, et qu'ils nous apprendront à connaître toute la grâce des mouvements modernes ; en vain M. Léon Bakst nous avertit-il que les personnages sont revêtus de deux aspects opposés : les uns, constructions ambulantes, amas de trouvailles cubiques des plus spirituelles, les autres, acrobates typiques d'un cirque d'aujourd'hui, et que le pas des Managers et du Cheval est ce que la chorégraphie nouvelle a fait de plus saisissant, nous persistons a ne découvrir la moindre parcelle d'art et d'agrément dans ces élucubrations, alors que le clown de Médrano ou du Nouveau-Cirque dépense et renouvelle chaque soir le trésor de son génie prime sautier.

Quant à la partition de M. Erik Satie, elle compte pour si peu que j'allais presque omettre de vous signaler la banalité en laquelle se complaît cette musique. L'oreille ne perçoit son anodin tapage que comme une succession de sonorités sans personnalité ni talent, où nulle audace n'éclate parmi les gaucheries et dont le prétendu humour réside dans sa docilité à s'accorder avec la platitude du thème chorégraphique et pictural. Quelle différence entre elle et l'étincelant burlesque de Pétrouchka ? Quel abîme la sépare de la rêverie romantique des Sylphides à la Chopin, des danses de Soleil de Nuit, vigoureusement rythmées par Rimsky-Korsakow, et de la mélancolie ardente et grave qui monte de la Pavane de M. Gabriel Fauré vers les royales frondaisons, tandis que Las Meninas aux monstrueux paniers d'une Espagne de Velasquez reçoivent la déclaration d'amour dans le parc. .

Que si Monsieur de Diaghilew n'y prend garde, l'attrait des Ballets Russes s'émoustillera tôt. D'avoir été naguère émerveillés par tant de splendeur nouvelle, nous rend aujourd'hui fort exigeants. Néanmoins, nous voici toujours disposés à subir le charme des réalisations inattendues, pourvu que les régissent une originalité forte et savoureuse. Le récent succès des Femmes de Bonne Humeur est précisément dû, nonobstant un décor, discord, à l'élégante et pétillante verve qui anime cette adorable pantomime. Mais toutes les jongleries de baladins ne feront point que Parade ne soit une farce bien vulgaire dont il vaudra mieux s'abstenir désormais de tenter chez nous l'aventure.

Jean Poueigh :La Rampe - 31 mai 1917

Le même jour, L. Lefranc, "sur" Le Strapontin - qui grince -raille, en pleins chants, "un triomphe aussi universel et aussi artistique"…

EN PLEIN CHANTS

Le second spectacle des ballets russes suscita dans Paris une curiosité encore plus vive que le premier ! On donnait pour la première fois en France, un ballet cubiste ! Aussi la salle était-elle comble. Et lorsqu'on sut que la représentation s'était terminée au milieu des applaudissements les plus enthousiastes, des cris les plus variés, des sifflets les plus stridents, une véritable cohue se rua vers le bureau de location…

Pensez donc !Voir, sur une toile noire, les maisons de Paris représentées par de petits carrés blancs, des impresarii portant sur leurs épaules de véritables monuments, deux hommes recouverts d'une peau de cheval et imitant les mouvements, les sauts, les ruades du noble animal ; une petite fille disloquée se livrant aux contorsions hystériques les plus dangereuses ; un prestidigitateur chinois tout-à-fait déhanché, deux danseurs acrobates faisant la parade dans des conditions inusitées !… n'y avait-il pas là de quoi faire courir tout Paris ?

Sans compter qu'outre un livret "homérique" de M. Jean Cocteau, des peintures "Raphaëliques" de M. Picasso, une chorégraphie, si j'ose dire, de M. Massine et une musique (si je puis en une telle occurrence employer un terme aussi vulgaire) de M. Erick Satie, il y avait encore un tas d'attractions dont l’énumération serait trop longue pour la place dont je dispose maintenant. Et dans cette musique il se trouvait des parties qui jouaient dans un ton, tandis que d'autres parties jouaient dans un autre ton, et même dans un troisième quand ce n'était pas dans un quatrième. On y entendait aussi, ou du moins on devait y entendre, des machines à écrire. Bref ce fut admirable au-delà de toute expression et ne peut être mieux approprié à l'époque tragique que nous vivons !

Devant un triomphe aussi universel et aussi artistique je me demande pourquoi le sympathique manager M. de Diaghilew ne louerait pas un théâtre pour y jouer Parade chaque soir ? Il y ferait salle comble pendant longtemps, j'en suis sûr - les Parisiens aiment tant les belles œuvres et le grand art ! et quand, dans plusieurs mois, le succès commencerait à faiblir - tout arrive hélas ! - il y aurait une superbe tournée à tenter sur le front, afin de remonter les courages à la veille de l’hiver !

Je vous assure qu'après cela si la France n'est pas à tout jamais guérie de son ancienne passion pour la musique allemande en général et pour celle de Wagner en particulier, ce sera à désespérer et de notre bon goût si universellement apprécié et de nos connaissances artistiques !…

Ajouterai-je que le deuxième programme était complété par Les Sylphides de Chopin, le Soleil de Nuit, de Rimsky-Korsakoff et Petrouchka, de Strawinsky ? A quoi bon, puisque tout cela n'existe plus à côté de Parade !…

L. Lefranc : Le Strapontin - 31 mai 1917

"Quelques notes hâtives sur les Ballets Russes" - signées des initiales W. G.… - sont reprises dans une rubrique intitulée "La musique" in Les Solstices qui paraît au premier jour de juin 1917. Le rédacteur désigne Parade par l'expression "fausseté artistique"…

LA MUSIQUE

Quelques notes hâtives sur les Ballets Russes. - Dans l'ensemble, les ballets russes dégagent toujours une indéniable impression de beauté et un réel souci de mieux esthétique.

L'Oiseau de Feu de Strawinsky est revenu planer parmi nous et conter sa légende de mystère ; la musique, sans être d'allure très nouvelle, comme dans le Sacre du Printemps est mystérieuse à souhait, affranchie de toute règle surannée, et, teinte de rayons bleus comme un paysage lunaire. D'une tenue moins haute, mais d'un pittoresque échevelé, truculent, j'allais dire « goyesque », si l'action ne se plaçait pas en Italie, Les Femmes de Bonne Humeur, sur une archaïque et charmante partition de Scarlatti, constituent une innovation en matière de décoration théâtrale. Les sujets sont vus en quelque sorte à travers un prisme, et il s'ensuit une déformation curieuse des choses et des gens, qui, non poussée à l'excès, est plaisante et, en somme, compréhensible. De même, les trois Contes Russes, simple divertissement chorégraphique, sur une musique de Liadow au caractère national, d'une couleur un peu uniforme de « folklore », mettent en scène une décoration un peu bizarre, qui s'apparente, en plus atténué, aux productions de nos modernes fauves. Mais le propre d'un conte est de laisser le lecteur dans un état de mystérieuse indécision, et de capter sa pensée au point de la rendre esclave.

Par contre, Parade continue très exactement l'exemple à ne pas suivre. Le livret très quelconque, du poète (?) Jean Cocteau se trouvait aggravé des dessins de Picasso et mis en valeur — soyons juste — par le compositeur Erik Satie.

A la vérité, cette musique réaliste, qui devait souligner un simple sujet de foire, empruntait, en plus osé et plus crû, ses effets à des moyens déjà employés dans Le Clown, voire dans Paillasse.

Satie, en l'occurrence a mis de l'eau dans le vin aigre de son esprit subversif et mystificateur. Mais nous n'avons pu amener notre entendement à la compréhension de ces personnages habilement découpés par Picasso, en carrés, losanges, cônes et tuyaux de cheminée, et qui s'agitent, et qui trépignent ; l'effet est franchement laid et choque toute conception de beauté. Nous ne pensons pas que l'art décoratif se puisse jamais concilier avec des principes de mathématiques, et que le compas du géomètre puisse voisiner avec la palette de l'artiste. Il s'agit donc de considérer cet essai de décoration cubiste comme une simple curiosité sans importance aucune, mais il faudrait élever une puissante voix de protestation, si jamais cette fausseté artistique tendait à se généraliser, et à envahir nos théâtres de ses procédés de mauvais goût.

W. G. in Les Solstices - 1er juin 1917

Dans Le Carnet [des coulisses] de La Semaine du 3 juin 1917, Jean Poueigh réécrit ses impressions [sévères] développées dans un "feuilleton" "[au clair] de La Rampe au dernier jour de mai…

LE CARNET DES COULISSES

La Musique
Parade - Soleil de Nuit - Las Meninas

Un rideau soi-disant passéiste, en réalité laborieusement primitif, sur lequel des artistes forains sont représentés dans l'attitude contorsionnée du torticolis; un décor dont la prétendue originalité réside en ce qu'il est posé tout de travers; des costumes de forme consacrée et de coloris agréable, vêtant un prestidigitateur chinois, deux acrobates et une petite fille américaine; de hideuses constructions géométriques à plusieurs plans, encageant le manager en frac et le manager de New York; et un grotesque cheval de cavalcade carnavalesque ruant par les jambes de ses deux danseurs, ne sauraient constituer un ballet qu'à moitié cubiste seulement, malgré les prétentions de M. Pablo Picasso et en dépit de la réclame et du tapage organisés autour de son nom.

L'argument et la musique de Parade n'ont également de cubiste que ceci : la sottise de l'un et la banalité de l'autre s'y trouvent multipliées par trois, d'où le surprenant volume qu'elles atteignent. En mettant ainsi leur imagination à nu MM. Jean Cocteau et Erik Satie nous en ont dévoilé le fond.

Il est parfois amusant de constater jusqu'à quel degré l'ineptie peut descendre. Mais sans doute n'était-ce pas le genre d'agrément qu'eussent préféré nous offrir les auteurs de cette tentative de rapins surréalistes.

De l'argument ou thème, je ne parlerai point : où il n'y a rien, le critique perd ses droits. J'en ferais tout autant de la musique si force ne m'était de préciser la figure du compositeur. Sa réputation d'humoriste, M. Erik Satie se l'est acquise en affublant des morceaux de piano de titres, de contextes littéraires et de nuances saugrenus. Ironiste à froid, il sait mettre de l'humour partout, sauf dans sa musique. Surtout, il épèle assez mal le langage des sons. Comme il veut nous persuader qu'il le parle mieux qu'un piètre amateur, il a écrit pour l'introduction de Parade quelques entrées de fugue dont le piteux classicisme jure avec le cubisme environnant. Et ce ne sont pas les crécelles, non plus que les machines à écrire qui parviendront jamais à introduire ici l'esprit, l'invention, le métier qui font si cruellement défaut à la musique de M. Erik Satie. Un tel spectacle — réalisé chorégraphiquement avec une mimique intense par M. Léonide Massine, Mlles Lopokowa, Chabelska, MM. Zeverew, Wozikovski, Statkevitch, Oumanski, Novac — ne valait donc ni le crépitement des paumes, ni le vrillement des sifflets et c'est déjà lui accorder trop d'importance que de l'avoir discuté.

En outre de Soleil de Nuit, rutilante adaptation de danses moscovites à la Rimsky, n'en parut que plus délectable le divertissement espagnol de Las Meninas, où, parmi la somptueuse ordonnance des parterres, deux infantes en robe de parade paradent et se pavanent selon la nostalgique cadence de la pavane de M. Gabriel Fauré — un musicien, celui-ci !

Jean Poueigh : Le Carnet de La Semaine - 3 juin 1917

Henri Maxel, qui avait rendu compte d'un entretien avec Léonide Massine in La Rampe du 24 mai, revient, dans Les Annales Politiques et Littéraires du 3 juin 1917, sur "Les Ballets Russes [et] leur orientation nouvelle". Ses notes dénotent ce détonnant salut de la Parade, en des tons en mesure" pourtant…
Dans le même numéro, quelques "Pages oubliées" - une chronique [de] "La Danse" retrouvée - et qui "soulevèrent un piquant débat" : une manière de "rappel" [des danseurs - et des ballerines -] des éclats des corps de Ballets - [dans les] décors russes [?]… - à l'avant-scène de ce printemps 1917…

LES BALLETS RUSSES
LEUR ORIENTATION NOUVELLE

Les "Ballets Russes" sont revenus au Châtelet, le théâtre qui les a vus naître il y a dix ans : mai 1908. Ils établirent leur règne avec Cléopâtre ; ils le continuent avec Les Femmes de Bonne Humeur, Contes Russes et Parade, trois nouveaux spectacles ordonnés et dansés par un même jeune homme : M. Massine, premier danseur et maître de ballet.

[…]

C'est de chez nous que vient l'inspiration de la troisième nouveauté des "Ballets Russes", primeur. Elle est due à M. Picasso, la tête du cubisme, pour le décor à M. Jean Cocteau pour le thème, à M. Erik Satie, dont c'est la première oeuvre d'orchestre : Parade, ballet réaliste, ce sous-titre est un manifeste. "L'art du théâtre, m'explique M. Cocteau, est de créer de toutes pièces une fausse réalité, qui prend son relief du moment qu'on l'installe dans un milieu factice. La danse recherchera ses thèmes dans la vie au lieu de les prendre dans l'art, ce qui la stérilise. J'ai ajouté à l'orchestre des bruits qui sont des trompe l'oreille" Parade est l'histoire d'un malentendu entre les artistes et le public. Devant un théâtre forain fermé, le prestidigitateur chinois et les acrobates en costumes éclatants, la pauvre petite fille américaine, esquissent tour à tour leur numéro : ils font la parade, tandis que les managers, sortes de monstres cubiques, essaient une nouvelle chorégraphie de réclame. Tous ces efforts sont vains : personne n'entre dans le théâtre… M. Erik Satie a traduit en sa musique toute la tristesse de cette déconvenue, "l'âme de la foire". Il a des mélodies simples, mises à nu par un orchestre peu fourni qui se ressouvient de l'orchestre de Bach et des clavecinistes contrapuntiques. Une recherche de la sonorité précise, les cors employés séparément, la plupart des instruments deux à deux… Il y a là une volonté curieuse, inverse de Debussy ou de Strawinski, opposée à la tendance moderne de l'enveloppement mélodique. Un rideau classique de M. Picasso, une fugue à quatre parties de M. Satie écrite pour ce rideau! C'est nettement des classiques que se réclament, en dépit de l'apparence, ces novateurs de l'art.

Malgré les admirables fantaisies de clown, si vigoureusement réglées, de M. Massine et de Mlle Lopokova et le pittoresque de Mlle Chabelska, le public s'est cabré devant Parade : il a cru sans doute que les monstres managers et le cheval (manager de cirque bien connu) se moquaient de lui. Protestations et sifflets répondirent aux enthousiasmes "picassistes". Mais la foule fut sans danger. Parmi tant de réserve, on discerna la sympathie pour M. Satie, qui a su introduire dans la symphonie le music-hall en conservant à la première sa distinction et au second toute sa couleur.

Henri Maxel


PAGES OUBLIÉES

On s'est écrasé aux Ballets russes. On s'y est précipité pour les applaudir ou les siffler, chacun selon son inspiration particulière. Car le cubisme ne plaît pas à tout le monde. Il fait pâmer les uns et met en fureur les autres. Ceci nous ramène à des temps anciens. Je relisais hier une chronique publiée par Marcel Prévost dans Le Figaro, avant la guerre, et qui soulevait, à propos des danses russes, alors en pleine vogue, un piquant débat.

LA DANSE

Quel réconfort apporte une telle renaissance aux vieux amateurs de cet art charmant, à la fois puéril et vénérable ! Rares dilettantes, dont la mort a cruellement éclairci les rangs par ce commencement de vingtième siècle ! L'un d'eux me témoignait hier, au sortir de Schéhérazade, son enthousiasme et son bonheur en termes d'un touchant lyrisme :

"Après une si longue éclipse (s'écriait-il, de douces larmes aux paupières) la danse va de nouveau régner sur Paris !…"

Vieil amateur, mon ami, ne vous réjouissez pas trop vite. Je vois bien Qu'en effet la "saison russe", à Paris, récolte un brillant succès. Mais c'est le succès d'une troupe étrangère, pendant une courte période de soirs… L'entretien permanent d'une pareille troupe n'est pas possible à Paris. Elle n'est pas possible dans un pays démocratique. Elle est l'accessoire nécessaire d'une grande cour, dans un gouvernement aristocratique. Inversement, son existence dépend de la prospérité, de l'éclat d'une cour. Et ce que nous applaudissons, ce qui nous séduit dans le spectacle des Ballets Russes, n'est-ce pas, justement que, pour quelques quarts d'heure, nous sortons de notre vie habituelle, de nos coutumes républicaines et même de notre pays ?

Soudainement, aux sons d'une musique ardente, parmi des couleurs d'une violence inusitée, nous devenons les citoyens d'une contrée lointaine, gouvernée autrement que nous, - d'une contrée où le luxe se concentre sur un groupe privilégié au lieu de se disperser çà et là, comme à Paris ; où l'administration des plaisirs appartient à la caste noble, - une contrée où il y a un monarque, une cour, des courtisans. Cette subite transposition nous enchante; nul doute que nous lui devions, pour beaucoup, la sensation spéciale de poésie, de rêve, infailliblement éprouvée par un spectateur français au cours de ces belles soirées chorégraphiques.

L'idée d'un corps de ballet choisi et composé avec soin, entretenu luxueusement, sans cesse utilisé pour contribuer à l'éclat des divertissements et des fêtes nationales, est inséparable de l'idée de cour… Le corps de ballet, c'est pour un souverain une sorte de garde-noble du plaisir.

Des satrapes d'Asie jusqu'aux principicules de la Confédération germanique, quiconque exerça le pouvoir personnel fit des voiles de la danseuse ou des chaussons de la ballerine les plus gracieux insignes de ce pouvoir. Le prince d'Asie, possesseur d'infinis trésors, mobilisait une véritable armée de la danse ; le pauvre landgrave, contraint à des prodiges d'économie pour tenir son rang de landgrave, n'entretenait qu'un petit nombre de coryphées ; mais il eût plutôt rogné sur sa table que de licencier "la X…" ou "la Z…", honneur et tourment de la principauté… La X…, la Z… Etes-vous capable, - vénérable abonné de l'Opéra, mon ami, - d'évoquer que ces noms italiens, allemands, français parfois, enfermaient alors de grâce, de fantaisie, de désir! La X…, la Z…, c'étaient la joie des yeux la plus raffinée, le luxe artiste ; c'étaient les symboles de l'hommage que le» grands et la foule rendaient à la beauté. Etre exceptionnel, un peu chimérique, toujours adorable, - le premier sujet du corps de ballet enfiévrait la petite où la grande capitale, bien plus que la cantatrice ou la comédienne. Tous les yeux voulaient la contempler. Tous les coeurs battaient pour elle. Lindor lui adressait son premier sonnet amoureux. Le diplomate mûr dépensait à la séduire plus d'efforts qu'aux secrets d'Etat. Le financier ne croyait à sa fortune que si le premier sujet l'avait distingué… Notez, d'ailleurs, que ces charmantes filles, objet d'un culte universel, demeuraient parfois chastes comme des Vestales. Si elles illustraient la vie d'un grand seigneur ou d'un personnage célèbre, c'était sans rien céder, ou presque, de ces formes charmantes dont elles se sentaient redevables à l'art… Ainsi continuaient-elles la tradition qui assimilait, dans l'antiquité, la danseuse à la prêtresse : elles donnaient aux foules l'exemple et la loi d'un culte rationnel de la beauté féminine. Un maintien si scrupuleux de traditions anciennes s'accordait parfaitement avec des moeurs aristocratiques : une démocratie moderne ne saurait s'y soumettre. Aussi n'y a-t-il plus guère qu'en Autriche et en Russie que "le corps de ballet" conserve son importance séculaire et demeure comme le conservatoire impérial des belles formes et des beaux gestes. L'école des ballerines, à Pétersbourg est, si je ne me trompe, une institution impériale. Les jeunes filles qui la composent reçoivent une instruction quasi aristocratique (en dehors de leur art spécial). Et il n'est pas rare, m'a-t-on dit, qu'elles finissent, grâce à un brillant mariage, par s'annexer définitivement à l'aristocratie… Pour une foule démocratique, le ballet traditionnel est inadaptable. Vieil amateur, mon ami, ne versez donc pas de pieuses larmes de joie sur la renaissance de votre art favori : cet art est défunt chez nous… Contentons-nous d'y applaudir et d'en jouir quand il est de passage. Plaisir de cour, plaisir royal, réservons à la danse l'accueil que Paris fait aux reines. MARCEL PRÉVOST, de l'Académie française.

La cour de Pétrograd a vécu. L'avenir; nous dira si le Ballet russe peut prospérer sous une démocratie…

Les Annales Politiques et Littéraires - 3 juin 1917

La Guerre Mondiale, "Bulletin quotidien illustré", rendit compte d'[une] Parade [à] "La guerre et "L'art pour l'art."… Comme à un [ultime] "rappel", se mêlent, émaux la vie [culturelle] applaudie, et les mots sifflés au "ballet cubiste".

La guerre et "l'art pour l'art"

Voici quelques manifestations artistiques qui démontrent d'une façon péremptoire que ceux-là se sont trompés qui affirmaient que l'art serait entièrement régénéré par la guerre.

Déjà on avait pu constater qu'à peine passées les premières semaines de bouleversement provoqué par les formidables événements actuels, la vie des cafés, des brasseries, des cénacles et des groupes littéraires avait repris à Paris aussi bien qu'à Berlin.

Les cubistes, ces prétendus novateurs, qui en réalité sont dépourvus de tout tempérament artistique et se complaisent dans la métaphysique et dans l'abstraction et nient la couleur, ont préparé une offensive de grand style. Le véritable fondateur du cubisme, M. Guillaume Apollinaire, qui s'était engagé et qui, blessé a été réformé, est le «Hindenburg» de ces manœuvres stratégiques.

Tout récemment, sous son inspiration, on a représenté au théâtre du Châtelet un ballet cubiste : Parade. L'auteur du poème est Monsieur Jean Cocteau, littérateur cubico-fantaisiste, qui ne manque pas de talent mais qui n'a aucune personnalité ; la musique est due au musicien cubico-futuriste, Monsieur Erick Satie, connu seulement d'une demi-douzaine d'esthètes, ce qui a suffi à quelques plumitifs pour le proclamer le plus grand musicien qui ait jamais existé. Les décors et les costumes ont été établis par Monsieur Picasso, peintre espagnol de grand talent, mais qui adore mystifier ses contemporains ; c'est lui qui avec l'aide de Monsieur Apollinaire, fonda le cubisme et précipita dans les ténèbres quelques dizaines d'apprentis-peintres affamés de gloire, et dont quelques-uns seraient parfaitement capables de tuer leur père et leur mère, afin que le Matin et le Petit Parisien publiassent leur portrait en première page.

L'exécution de ce ballet fut un événement bien parisien, et les journaux, malgré la guerre, malgré la révolution russe, malgré les conférences de Stockholm , malgré la nouvelle orientation du parti socialiste français n'ont pas négligé de donner à leurs lecteurs des renseignements aussi abondants que précis. Les auteurs n'ont pas récolté que les applaudissements de leurs amis ; des protestations et des coups de sifflet se sont ajoutés au rythme cubiste, enrichissant ainsi les inventions musicales de Monsieur Satie. Bien entendu, les auteurs, tirant les conséquences de cette manifestation hostile, une fois de plus, ont démontré qu'ils étaient des novateurs, puisqu'une pareille opposition accueillait leur œuvre.

[…]

La Guerre Mondiale - 12 juin 1917

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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