La Danse Corps et Graphies - Parade [au ballet moderne] -Deuxième numéro

"[Les] réclames grosses comme l'affiche KUB"

Il faudra se souvenir des 11 et 14, 21 et 23 mai 1917 : c'est comme des dates dans l'histoire de l'Art de ce pays.

Ainsi, au temps "incompris" de la Création, le chroniqueur théâtral du Canard enchaîné prophétisait sur Parade.

Pablo Picasso

Alors que "les traiteaux" sont montés au Théâtre du Châtelet pour les répétitions des Ballets Russes, c'est d'abord la presse qui parade : elle "fait la réclame" d'une "splendide manifestation d'art et de charité au profit des œuvres de guerre"(1), "appelé[e] à faire sensation"(2), ou, dans le registre du scandale promis, "une énorme galéjade de plaisantin à l'imagination cubiste"(3).

Le 3 mai, Guillot de Saix attend « aux feux de La Rampe, la saison parisienne des Ballets Russes…

Les Ballets Russes

Le joli Mai va nous rendre les Ballets Russes avec leur flore vivante et multicolore. Ils viennent de faire l'enchantement du printemps romain. Leurs premières représentations transalpines ont été données au bénéfice de la Croix Rouge italienne avec un succès considérable. Michel-Georges-Michel est allé, fringant ambassadeur parisien dans la Ville Eternelle et voici qu'il nous en ramène la troupe incomparable de Serge de Diaghilew dont s'enchantèrent nos beaux soirs d'avant la guerre…

C'est au cours d'une matinée en faveur de quatre oeuvres de guerre : les Réfugiés des Ardennes, le Soldat du Front, les Polonais et les Prisonniers russes que sera donné le premier spectacle. Le programme du 11 mai, au Châtelet, comprendra : L’Oiseau de Feu, Les Femmes de Bonne Humeur, la Parade et les Danses du Prince Igor dont nous avons gardé un éblouissant souvenir. Ce gala sera donné sous le patronage d'un comité présidé par la comtesse de Chabrillan, secondée par le distingué chroniqueur Albert Flament.

[…]

La Parade unit à un fantaisiste argument de Jean Cocteau une partition humoristique d'Erik Satie, avec un décor et des costumes du cubiste Picasso. Parmi les artistes, nous applaudirons Léonide Massine, metteur en scène et chorégraphe étonnant, l'étoile Lubowa Tchernichowa, d'une rare et fine beauté, Mlle Lopokowa et M. Izikowski.

Guillot de Saix : La Rampe - 3 mai 1917

[paroles rapportées par la] Petite Fille Américaine

Dans son numéro du 8 avril 1917, Le Cri de Paris transcrit une interview d'Erik Satie ; il évoque sa musique et quelques "instruments" [quotidien], et le rédacteur semble entendre les premiers "accords" de la Parade annoncée…

Passez la souris sur le texte, pour écouter quelque "musicien" pianoter sur des machines à écrire.



L'interview La réputation du délicat compositeur de musique Erik Satie a passé l'Océan.

Récemment, une journaliste américaine lui rendit visite pour l'interroger sur son esthétique.

-Cher Maître, fit-elle, votre miousique est thrès inthéressante.

- Elle est sublime, mademoiselle.

- Yes. Y a-t-il d'autres compositheurs de votre école ?

- Non, mademoiselle, je suis seul, seul.
- Yes. Quels instruments préférez-vous ?

- La machine à écrire et la machine à coudre. Leur tic-tic-tic et leur tac-tac-tac me jettent dans le ravissement. J'ai aussi inventé un instrument de musique qui imite à s'y méprendre l'écroulement des maisons.

- Yes. Prodigieusement curieux !

Et la journaliste américaine griffonna éperdument des notes sur son calepin.
Puis elle salua. Elle tenait son article.

Si les lecteurs de la revue dont elle est la correspondante aiment l'humour, ils seront servis à souhait.

Ajoutons que M. Erik Satie vient de terminer la musique d'une parade de foire dont le texte est de M. Jean Cocteau et qui sera prochainement jouée à Rome par la troupe de M. Diaghilev.
Les décors fort réussis, paraît-il, sont du peintre cubiste Picasso. Nos amis d'Italie pourront se convaincre que la vieille gaité française n'est pas morte.


Le Cri de Paris - 8 avril 1917

- Acrobates [qui "firent l'article"]

Jean Cocteau invite Guillaume Apollinaire à écrire une présentation pour le programme, d'abord publiée, le 11 mai, dans L'Excelsior

LES SPECTACLES DES BALLETS RUSSES -PARADE ET L'ESPRIT NOUVEAU

Les définitions de Parade fleurissent de toutes parts comme les branches de lilas en ce printemps tardif…

C'est un poème scénique que le musicien novateur Erik Satie a transposé en une musique étonnamment expressive, si nette et si simple que l'on y reconnaîtra l'esprit merveilleusement lucide de la France même.

Le peintre cubiste Picasso et le plus audacieux des chorégraphes, Léonide Massine, l'ont réalisé en consommant pour la première fois, cette alliance de la peinture et de la danse, de la plastique et de la mimique qui est le signe évident de l'avènement d'un art plus complet.

Qu'on ne crie pas au paradoxe ! Les Anciens, dans la vie desquels la musique tenait une si grande place, ont absolument ignoré l'harmonie qui est presque toute la musique moderne.

De cette alliance nouvelle, car jusqu'ici les décors et les costumes d'une part, la chorégraphie d'autre part, n'avaient entre eux qu'un lien factice, il est résulté, dans Parade, une sorte de sur-réalisme où je vois le point de départ d'une série de manifestations de cet Esprit nouveau qui, trouvant aujourd'hui l'occasion de se montrer, ne manquera pas de séduire l'élite et se promet de modifier de fond en comble les arts et les moeurs dans l'allégresse universelle car le bon sens veut qu'ils soient au moins à la hauteur des progrès scientifiques et industriels.

Rompant avec la tradition chère à ceux que, naguère en Russie, on appelait bizarrement les balletomanes, Massine s'est gardé de tomber dans la pantomime…Il a réalisé cette chose entièrement ,nouvelle, merveilleusement séduisante, d'une vérité si lyrique, si humaine, si joyeuse qu'elle serait bien capable d'illuminer, s'il en valait la peine, l'effroyable soleil noir de la Adrianeholia de Dürer et que Jean Cocteau appelle un ballet réaliste. Les décors et les costumes cubistes de Picasso témoignent du réalisme de son art.

Ce réalisme, ou ce cubisme, comme on voudra, est ce qui a le plus profondément agité les Arts durant les dix dernières années.

Les décors et les costumes de Parade montrent clairement sa préoccupation de tirer d'un objet tout ce qu'il peut donner d'émotion esthétique. Bien souvent on a cherché à ramener la peinture à ses stricts éléments. Il n'y a guère que de la peinture chez la plupart des Hollandais, chez Chardin, chez les impressionnistes.

Picasso va bien plus loin qu'eux tous. On le verra dans Parade, avec un étonnement qui deviendra vite de l'admiration. Il s'agit avant tout de traduire la réalité. Toutefois le motif n'est plus reproduit mais seulement représenté et plutôt que représenté, il voudrait être suggéré par une sorte d'analyse-synthèse embrassant tous ses éléments visibles et quelque chose de plus, si possible, une schématisation intégrale qui chercherait à concilier les contradictions en renonçant parfois délibérément à rendre l'aspect immédiat de l'objet. Massine s'est plié d'une façon surprenante à la discipline picassienne. Il s'est identifié avec elle et l'art s'est enrichi d'inventions adorables comme le pas réaliste du cheval de Parade dont un danseur forme les pieds de devant et un autre danseur les pieds de derrière.

Les constructions fantastiques qui figurent ces personnages gigantesques et inattendus : les Managers, loin d'être un obstacle à la fantaisie de Massine lui ont donné, si on peut dire, plus de désinvolture.

En somme, Parade renversera les idées de pas mal de spectateurs. Ils seront surpris certes, mais de la plus agréable façon et, charmés, ils apprendront à connaître toute la grâce des mouvements modernes dont ils ne s'étaient jamais doutés.

Un magnifique Chinois de music-hall donnera l'essor à leur libre fantaisie, et tournant la manivelle d'une auto imaginaire, la Jeune Fille Américaine exprimera la magie de leur vie quotidienne, dont l'acrobate en maillot blanc et bleu célèbre les rites muets avec une agilité exquise et Surprenante.

GUILLAUME APOLLINAIRE. : L'Excelsior - 11 mai 1917
Texte repris dans le programme des Ballets Russes de Diaghilev au Théâtre du Châtelet le 18 mai 1917

Au jour même de la première, Jean Cocteau lui-même vient à l'avant-scène : il publie, dans L'Excelsior un article dans lequel il dévoile le sens qu'il a voulu donner à son œuvre…

AVANT PARADE

C'est aujourd'hui, à 3 heures 45, que sera donné, sur la scène du théâtre du Châtelet, la seconde des deux grandes matinées de bienfaisance en faveur des Œuvres de guerre. Elle sera composée du nouveau spectacle des Ballets russes et, notamment, du plus attendu, Parade, dont nous avons déjà parlé. L'auteur de l'argument, M. Jean Cocteau, a bien voulu nous expliquer le mouvement et l'idée pour les lecteurs d'Excelsior.

En même temps que Firmin Gémier s'efforce de secouer le théâtre endormi dans de vieilles routines, M. Serge de Diaghilev n'hésite pas à soutenir ce que Guillaume Apollinaire appelait ici même "l'esprit nouveau". La force de la France éclate de toute part sous le tonnerre d'avril. Impossible d'interrompre ce besoin de créer, ce jaillissement, cette écume de verdure irrésistible qui s'oppose au lourd esthétisme germain. Nous souhaitons que le public considère Parade comme une œuvre qui cache des poésies sous la grosse enveloppe du Guignol. Le rire est de chez nous ; il importe qu'on s'en souvienne et qu'on le ressuscite même aux heures les plus graves. C'est une arme trop latine pour qu'on la néglige.

Parade groupe le premier orchestre d'Erik Satie, le premier décor de Pablo Picasso, les premières chorégraphies cubistes de Léonide Massine et le premier essai pour un poète de s'exprimer sans parole.

La collaboration a été si étroite que le rôle de chacun épouse celui de l'autre sans empiéter sur lui. J'aurais aimé que le public ne se trouvât pas brutalement en contact avec nous, mais qu'il eût pu suivre le travail de mes collaborateurs : Satie, composant l'étrange Orphéon chargé de rêves que sera son orchestre ; Massine, transposant et prolongeant ma pensée avec le rythme d'une machine pensante. Ceux qui ont vu Picasso dans un atelier des Buttes-Chaumont peindre seul le rideau qui représente une halte de funambules, en demeurent émerveillés. Il se promenait sur l'immense toile, faisant fleurir sous sa brosse des figures géantes, fraiches comme des bouquets.

Parade, c'est l'histoire du public qui n'entre pas voir le spectacle intérieur malgré la réclame et sans doute à cause de la réclame qu'on organise à la porte.

Trois managers, dont un à cheval (ce cheval sort des haras de Médrano), représentent les divinités vulgaires de la réclame. Ils étonneront peut-être par leur taille géante. Tumulte des villes, maisons qui bougent autour de notre marche, affiches arrogantes, machines, autant de thèmes qui nous ont servi à établir les mœurs de ces personnages inhumains.

Il convenait non seulement de rendre sa place au réalisme, mais encore de lui attribuer pour la première fois son véritable sens théâtral. Ce qu'on baptise jusqu'ici "art réaliste" est en quelque sorte un art de pléonasme, et surtout au théâtre où le réalisme consiste à mettre en scène les objets réels qui perdent leur réalité du moment même qu'on les introduit dans un milieu factice.

Les trompe-l’œil et les trompe-l'oreille de Parade suscitent la réalité qui, seule, même bien recouverte, possède la vertu d'émouvoir.

Jean Cocteau : L'Excelsior - 18 mai 1917

1. Dans un article anonyme,[sur] "Les Ballets russes", in L'Excelsior du 9 mai 1917.

2. G. Frilley, dans un article sobrement intitulé "Ballets russes", in Le Canard Enchaîné du 16 mai 1917.

3. G. Davin de Champclos, dans sa chronique "Théâtres: échos et nouvelles", in Le Vêtit Bleu du 3 mai 1917.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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