La Danse Corps et Graphies - Paquita : "Chanter, danser aux castagnettes" -Acte II

  • "La petite fleur rose"
  • "Sur la guitare encor vibre une séguidille"
  • Scène
    Paquita, acte II, scène... Illustration de presse - 1846
    Source : Gallica, Bibliothèque Nationale de France

    "Sur la guitare encor vibre une séguidille"(1)
    Et les plumes grattent le papier des revues du nouveau ballet

    Léon Pillet, Administrateur de l’Opéra de Paris en 1838, écrivait dans L’Etoile, au début de mars 1846 : "Le ballet de Paquita est à l’étude ; on en dit merveille." Il insistait, comme au fil du journal [de la création] : "L’Opéra loin d’avoir fermé ses portes, poursuit avec rapidité les répétitions de Paquita, ballet délicieux sous tous les rapports, dit-on.

    Discrète modestie, l'Echo de La Littérature et des Beaux-arts en France et à L’Etranger Salua la Paquita de Paul Foucher, l'un des collaborateurs du journal…

    REVUE DES THEATRES.

    […]

    — Nous nous trouvons fort embarrassé pour rendre compte de Paquita, ballet en deux actes de Monsieur Mazillier et notre collaborateur M. P. Foucher ; on comprend pourquoi. Nous nous bornerons à dire qu’il a complètement réussi, ce qui n’a rien d’extraordinaire, l’auteur étant habitué à voir chacune de ses œuvres, opéras, vaudevilles, comédies, drames, tragédies, etc., couronnée de succès. En écrivant ceci, nous n’avons à craindre d’être démenti par personne, nous sommes d’accord avec l’opinion publique.

    Nous nous contenterons d’ajouter que le succès de cet ouvrage, se soutient. La musique de Monsieur Deldevez est parfois trop bruyante ; on pourrait lui reprocher d’avoir, sans nécessité, multiplié les instruments à vent ; malgré cela, on découvre dans sa façon de faire un homme de talent. L’administration de l’Académie Royale de Musique s’est mise en frais pour monter cet ouvrage ; elle a prodigué le luxe dans les décors et les costumes qui sont très brillants ; les danses, parfaitement réglées par l’habile chorégraphe, produisent un effet merveilleux. Mademoiselle Carlotta Grisi, qui déploie un grand talent dans son rôle, a été ravissante, et rappelée à la première représentation.

    Echo de La Littérature et des Beaux-arts en France et à L’Etranger - … avril 1846

    La dissonance résonne sous les sifflets de la plume vive du rédacteur en chef de La Sylphide ; il n'accorde grâce qu'aux danseurs…

    THÉÂTRES.
    ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE. - Paquita, ballet-pantomime en deux actes, par MM. Paul Foucher et Mazillier, musique de M. Deldevez.
    […]

    Vous avez vu La Gipsy ; une jeune fille ravie par des gitanos, et élevée par eux, retrouvée ensuite par ses parents ? Voilà l’histoire toute neuve remise en ballet ces jours- ci ; ajoutez à cela qu’il fut joué jadis à la Gaîté ou à l’Ambigu un mélodrame d’où l’on a tiré geste pour mot Paquita tout entière, et vous n’aurez plus qu’à vous incliner comme nous devant la fertile imagination de M. Paul Foucher.

    Nous sommes en plein empire ; la scène est en Espagne, quelque part du côté de Saragosse ; l’armée française est triomphante, comme dit M. de Beauplan, et le fils du général comte d’Hervilly, Lucien, va s’unir à dona Seraphina, fille de don Lopez de Mendoza, gouverneur espagnol de la province, le traître de l’histoire. Le décor représente la vallée des taureaux, ainsi nommée de pierres grossièrement sculptées qui frangent les collines ; ce décor est magnifique : du sommet des rochers, au fond de la scène, on voit descendre une foule de villageois et de gitanos qui accourent à une fête. Inigo, le chef de la bande des gitanos, traite assez rudement Paquita, son élève, ce qui ne l’empêche pas de l’aimer ; "mais la jeune fille le contient d’un regard où l’indignation fait luire toute sa noblesse native", - dit le livret ; M. Paul Foucher veut sans doute qu’on traduise cela avec des ronds de jambe. - Le jeune Lucien n’a pu voir sans l’aimer la jolie Paquita, il lui offre "un portefeuille bien garni", - c’est encore le livret qui parle, - et Paquita refuse en une couple de pointes. Au milieu de la confusion des danses et de la fête, le bouquet de Paquita, remis traîtreusement, à Lucien, amène celui-ci au second acte dans la chaumière de la gitana. Inigo, jaloux du jeune Français, s’unit aux projets de mort du général espagnol, coquin de général qui a juré, je ne sais trop pourquoi, que sa fille n’épouserait pas Lucien. Celui-ci arrive, des assassins sont cachés dans la maison, deux entre autres dans une cheminée dont l’âtre tourne sur pivot et communique avec le dehors, et l’on va endormir le Français au moyen d’un narcotique, afin de l’assassiner plus commodément. Mais Paquita a tout vu, elle change les verres de Lucien et d’Inigo, et c’est celui-ci qui s’endort ; Paquita et Lucien se mettent dans la cheminée, l’âtre fait un tour sur son pivot, et nos deux tourtereaux sont envolés.

    La scène change et représente "une magnifique salle de bal chez le commandant français à Saragosse ;" à ne consulter que le décor, on pourrait croire que l’on danse dans une église. Le livret prétend que c’est de l’architecture mauresque, avec des ornements du temps de l’empire ; aimable livret, comme il se fait illusion ! Pourquoi ne pas dire tout simplement que cette fameuse salle est une œuvre sortie tout entière du cerveau des décorateurs ? Il n’y a rien du style mauresque, rien de l’époque impériale dans cette toile assez médiocrement peinte, mais qui éblouit la foule par l’éclat de ses lumières et par une perspective, après tout, fort commune et fort banale. C’est un pêle-mêle de tous les styles, et les statues qui portent les candélabres semblent se tordre dans les angoisses d’une terrible colique.

    Au beau milieu des gavottes et de ce bariolage, affreux d’uniformes impériaux et de ces disgracieux costumes de femmes, portant la taille au-dessous des bras, arrivent Lucien et Paquita ; celle-ci reconnaît le traître dans la personne du général espagnol, et son père dans un portrait qui décore la salle ; un médaillon prouve au besoin l’identité, et sert, comme toujours, d’acte de naissance. Ce portrait est celui de d’Hervilly frère, mort assassiné en Espagne, en 1795 ; le général français s’écrie, avec ses bras : "C'est ma nièce !" la nièce répond, avec ses jambes : "C’est mon oncle !" Puis le général embrasse Paquita en l’adoptant avec amour ;" - c’est toujours le livret qui parle ;-cette adoption avec amour se traduit en une foule de jetés-battus au milieu d’un divertissement général. Le comte ordonne que le bal recommence, et c’est ainsi que cela finit. On s’est sans doute marié dans la coulisse.

    Ce ballet ne fait pas honneur à M. Paul Foucher, il ne fait guère honneur à M. Deldevez, et il fait assez peu d’honneur à M. Mazillier. Comme dans tous les ballets d’action, comme dans tous les mimodrames, il y a bon nombre de scènes ennuyeuses, insignifiantes et impossibles à comprendre. Le style du livret est d’une bouffonnerie incroyable, et si l’on venait le débiter sur la scène, il amuserait plus que le ballet lui-même.

    La musique est fade, incolore et pauvrement orchestrée ; à part un motif de danse, au premier acte, le reste ne vaut pas qu’on l’écoute. La partie chorégraphique est la meilleure ; le pas des manteaux, et le pas de trois, au premier acte, sont charmants et pleins d’originalité ; quant au second acte, il se résume presque en entier en Carlotta ; jamais la jolie danseuse ne s’était montrée plus légère, plus vive, que dans le rôle de Paquita ; au second acte, elle fait merveille, elle court à travers la scène sur la même pointe et sans poser à terre l’autre pied ni le talon, il semble qu'elle ait des ailes qui la soutiennent dans les airs. A elle seule appartient tout le succès de ce pauvre ballet. Mlle Adèle Dumilâtre, qui faisait sa rentrée, a été vivement applaudie dans son pas de deux avec Mlle Plumkett, et Mlle Robert, dans le premier acte, a aussi mérité de chaleureux encouragements ; cette jeune fille ira loin… avec ses jambes.

    Elie, à qui reviennent de droit à l’Opéra tous les rôles de bandits, est excellent dans celui d’Inigo. Nous n’avons rien à dire de Petipas (Lucien) ; dans le ballet nouveau, ce danseur ne danse pas. Monsieur Toussaint, fort gracieux dans le premier acte, sous le costume des gitanos, trouve au second le moyen de donner du charme à cette horrible danse qu'on appelle la gavotte.

    Avouons ici que c’est une bien malheureuse idée que celle de mettre en ballet l’époque impériale ; si jamais le costume des femmes a été disgracieux, c’est bien alors en habillant si mal les groupes empruntés au Diable à Quatre, ou plutôt aux danseuses Viennoises, on leur ôtait tout leur charme et l’on devait s'attendre à une chute. Le premier acte avait plu, parce que les costumes de l’empire n’étaient là que comme accessoires, mais le bal du second acte a fait oublier tout ce qu’il pouvait y avoir de bon dans le premier.

    […]

    H. de Villemessant :> La Sylphide - … avril 1846

    Interprètes Interprètes
    Mlle Pierson, Dona Serafina, et Mlle Dimier, Danseuse Espagnole in Paquita - 1846

    Quelques jours après la création du ballet, La France Théâtrale "siffle" le livret et la partition, mais lance des bouquets aux interprètes et au chorégraphe…

    PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS.
    ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE,
    Paquita, ballet pantomime en deux actes, de MM. PAUL FOUCHER et MAZILLIER, musique de M. DELDEVEZ, décors de MM. PHILAS¬TRE, CAMBON, DIETERLE, SECHAN et DESPLECHIN représenté le 1er avril.
    Personnages et acteurs : Lucien d’Hervilly-Petipa, Inigo-Elie, don Lopez Coralli, le général Monet, Paquita-Carlotta Grisi, dona Séraphina Pierson, la comtesse Delaquie.

    Paquita est une jeune fille qui se trouve enrôlée, on ne sait d’abord comment, dans une troupe de gitanos, espèces de bohémiens des Pyrénées et dont le chef Inigo exploite le talent, en attendant qu'il parvienne à s'en faire aimer, chose à laquelle il vise en la brutalisant sans cesse. Nous nous promettons de demander à M. Hippolyte Lucas si c'est ainsi qu’on pratique l'amour en Espagne ?

    La scène se passe à Saragosse au temps de l'empire et à l’époque de l’invasion de l'armée française. Au lever du rideau, nous sommes dans la vallée des Taureaux, site très pittoresque; des paysans espagnols, étendus çà et là nonchalamment, font leur sieste. Le général français arrive, il est accompagné du gouverneur don Lopez, de son fils Lucien, colonel de hussards, et d’une foule de militaires, bourgeois, paysans, etc. Tout le monde paraît disposé à danser, la gaîté règne partout et cette joyeuse ivresse s’explique d'autant moins qu'elle a lieu devant une table de marbre blanc, sur laquelle on peut lire l'inscription suivante :

    A la mémoire de mon frère Charles d'Hervilly, assassiné avec sa femme et sa fille, le 25 mai 1795.

    Cette table est probablement la pierre tumulaire qui doit recouvrir le tombeau de la victime, quoi qu’il en soit, ce sont des fiançailles qui se préparent, la sœur du gouverneur doit épouser Lucien, c’est un Mariage Politique qui déplaît à Don Lopez. Inigo, dans l’espoir de gagner quelques piécettes, offre le concours de sa troupe, qui est accepté par le général. Les grâces, la gentillesse, le talent de Paquita, font une impression profonde sur le cœur du jeune colonel de hussards; il ne songe déjà plus à sa fiancée, mais Don Lopez, pour être plus certain que sa sœur ne se mésalliera pas avec un Français, profite du moment où tout le monde quitte la vallée pour faire au gitano la proposition suivante : - Mon ami, veux-tu me rendre un service ? - Pourquoi pas, si j’en suis capable. - Oh! c'est peu de chose, il s’agit de tuer ce petit jeune homme qui a la prétention d’épouser ma sœur. - Ce n'est que cela ? Bagatelle, je me charge de son affaire, d’autant plus qu’il a l’air de faire des yeux à Paquita, ce qui ne me va pas du tout… Ces deux braves Espagnols dressent leurs batteries, et le gouverneur accepte un rendez-vous chez le gitano.

    Nous voici arrivés au second acte, Paquita est dans la cabane de son maître et de son tyran ; elle entend du bruit, se cache derrière un buffet, Inigo et Lopez entrent, la jeune fille apprend tous les détails du complot qui se trame contre son amant : un rendez-vous sensé donné par elle doit amener Lucien dans le repaire, le gitano doit faire boire au jeune officier une liqueur qui l'endormira profondément, et le passage du sommeil à la mort aura lieu sans le moindre danger! Don Lopez trouve la chose très ingénieuse, donne la récompense promise et s’éloigne; n'oublions pas de dire que l’heure de minuit est convenue pour le moment du crime entre Inigo et cinq ou six de ses acolytes.

    Le colonel de hussards arrive tout joyeux au rendez-vous qu’il croit offert par la jeune fille; à peine est-il entré que Paquita emploie tous les moyens que lui suggère son adresse pour l'avertir du danger qu’il court ; Inigo exécute toutes les conditions de son programme ; mais Paquita les fait tourner contre lui. Nous faisons grâce à nos lecteurs des ruses qu’elle emploie, et dont aucune n’a le mérite de la nouveauté ; Inigo succombe au piège qu’il a tendu, et les assassins qui entrent par une cheminée qui permet aux deux amants de sortir, le réveillent et ne trouvent plus l’occasion de gagner l'argent qu’ils avaient exigé d’avance. La toile se baisse et le deuxième tableau du second acte nous fait voir une magnifique salle de bal. Nous sommes chez le général, une contredanse du temps de l’Empire est exécutée, elle n’a rien d’échevelé comme les contredanses du jour, et ce genre ne convient plus à notre jeunesse actuelle, parce que pour la pratiquer il faudrait apprendre à danser, ce qui est aujourd’hui parfaitement inutile.

    Le bal est interrompu par l'arrivée de Lucien et de Paquita ; il raconte sa mésaventure, le danger qu'il a couru, il nomme et présente celle qui l’a sauvé et veut lui donner sa main; refus du père Don Lopez rappelle au général sa parole; pendant ce temps Paquita l’examine, le reconnaît pour le traître qui a voulu faire assassiner le jeune colonel ; Don Lopez rend son épée, et quitte le salon; la libératrice de Lucien aperçoit un tableau dont un médaillon qu’elle possède est la copie fidèle, elle témoigne son étonnement, montre son bijou, et, immédiatement reconnue pour la fille du frère du général, celui-ci l’embrasse et la marie avec son fils. Une valse, toujours du temps de l’Empire, exprime la joie générale et le triomphe de l'innocence.

    Cet ouvrage, comme on le voit, n’a pas coûté à l'auteur du Libretto grands frais d’imagination. La Gipsy, Minuit, vieil opéra de Daleyrac, Alibaba, Le Tyran peu Délicat, ont chacun fourni leur contingent. L'auteur qui a déjà à se reprocher Le Vaisseau Fantôme, est dit-on un très proche parent de Victor Hugo, Ceci nous rappelle le frère de Piron qui n'avait point fait la Métromanie. Heureusement M. Mazillier était là pour rajeunir toutes ces vieilles idées, et l’administration a monté le ballet de M. Paul Foucher avec beaucoup de luxe et de soins : de beaux décors, de brillants costumes, des danses charmantes et parfaitement réglées par l’habile chorégraphe, et par-dessus tout le talent de CARLOTTA GRISI ont assuré le succès de Paquita. La musique de M. Deldevez est l’œuvre d’un compositeur de talent; mais, soit la faute du sujet, soit toute autre cause, elle ne nous paraît pas assez colorée, et nous trouvons que les instruments à vent occupent dans la partition une place beaucoup trop importante ; c’est assez le défaut des jeunes gens ; dans la peur de paraître avares ou pauvres, ils se montrent prodigues et semblent ne pas se douter que la cause du peu d’effet de leur musique est presque toujours dans l'abus des moyens qu'ils emploient pour en produire.

    Mlle Carlotta Grisi, toujours ravissante, a été rappelée ; la même ovation a eu lieu pour Mazillier qui de tous les métaux tire des veines d'or !

    La France Théâtrale - Jeudi 5 avril 1846

    Amant de [Paquita] Carlotta Grisi, Théophile Gautier applaudit, avec plus de ferveur intime sans doute, la gitana ; il mêle, dans La Presse récit de l'action et de la danse, rigoureux dans le "déroulement" de son "feuilleton" au "final" musical…

    Paquita, ballet-pantomime en deux actes et trois tableaux, livret de Foucher, chorégraphie de Mazillier, musique de Deldevez, première le premier avril 1846.

    La représentation du fameux ballet - Empire, c’est ainsi qu’on le désignait, a enfin eu lieu sous le titre définitif de Paquita. Ce nom vous dit tout de suite que l’action se passe en Espagne ; aussi la toile se lève- t-elle sur une décoration pittoresque, la vallée des Taureaux, aux environs de Saragosse ; cette vallée est appelée ainsi des grands taureaux de pierre grossièrement sculptés qui jalonnent les collines. D’immenses rochers à pic où serpentent les zigzags d’un escalier creusé dans le roc, dressent vers le ciel leurs parois presque verticales ; à leur pied est installé un camp de gitanos. L’endroit est merveilleusement sauvage et propre aux tragédies de grand chemin. C’est un de ces passages bordés de croix avec les inscriptions sacramentelles : Aqui mataron a un hombre- Aqui muriô de mano airada , si fréquents dans la Péninsule, et que le voyageur le plus intrépide ne franchit pas sans un certain sentiment de malaise.

    Le lieu justifie son apparence sinistre, car c’est là que furent assassinés, le 5 mai 1795, le comte d’Hervilly, sa femme et sa fille. Un sculpteur est occupé à graver, sur une tablette de marbre, une inscription commémorative de ce lugubre événement, d’après les ordres du général d’Hervilly, frère du mort, et commandant d’une division française.

    Le général d’Hervilly veut - et les victoires de notre armée lui en donnent le droit - que la tablette funèbre soit incrustée à la place même où son frère tomba sous les coups des bandits, et il vient s’assurer que tout se fait comme il l’a dit, accompagné de don Luis de Mendoza, gouverneur espagnol de la province, de dona Serafina, sœur de don Luis, de Lucien d’Hervilly, son fils, et de la grand-mère du jeune homme.

    Pour les distraire de ces sinistres pensées, le gouverneur convie ses hôtes à une grande fête villageoise qui doit avoir lieu, ce jour même - à cette place, dit le livret.

    Nous savons, pour en avoir fait, qu’on ne doit pas exiger d’un ballet un bon sens rigoureux, une logique bien serrée. Mais il nous semble un peu étrange, même dans le monde chorégraphique, de faire exécuter des cachuchas sur une terre teinte de sang et cela en présence même de la grand-mère et du neveu de la victime ; circonstance rendue plus choquante encore par le détail de la tablette. Que le gouverneur espagnol, mu d’une secrète haine contre les Français, propose au général cette fête impie, cela se conçoit ; mais que le général accepte, voilà qui n’est guère probable. Qu’importe après tout ! Voici les tambours de basque, les panderos traditionnels qui font frissonner leurs plaques de cuivre et ronflent sous le pouce des gitanos, les castagnettes claquent et babillent, la fête commence… Arrière tout fâcheux souvenir ! Mais quelle est cette jolie créature au teint délicat, aux yeux d’azur, à la chevelure dorée - rose blanche dans ce bouquet de roses rouges. Le sang more ne doit pas couler dans ces petites veines bleues. Il doit y avoir là-dessous quelque histoire d’enfant perdu ou cru mort. Ce n’est pas là une fille de cette race au teint de cuivre, au profil busqué, aux yeux obliques ; et vous savez que les bohémiens sont de grands voleurs d’enfants, surtout au théâtre. Il ne faut pas être bien fin, ma belle petite, pour deviner que tu as dans le creux de ton corset une miniature, une croix destinée à te faire reconnaître de tes parents.

    Les danses espagnoles sont charmantes, surtout exécutées par des danseuses d’opéra. Lucien d’Hervilly regarde Paquita - c’est le nom de la jeune fille - d’un œil bien ardent pour un fiancé de dona Serafina. Il est vrai que jamais plus petit pied ne porta un corps plus souple, et que jamais castagnettes ne caquetèrent plus vivement au bout de doigts plus agiles. Comme elle bondit légèrement et se dérobe avec prestesse aux agaceries des deux gitanos ses partenaires ; les pauvres diables, qui croyaient pouvoir lui pincer la taille ou lui baiser la main. Elle leur échappe comme une couleuvre, en leur jetant un malicieux sourire, et la poursuite de recommencer de plus belle ! Sa danse achevée, tout émue et toute palpitante, elle va tendre son tambour de basque à la pluie de monnaie qui tombe de toutes les mains.

    La recette est belle, et cependant Inigo, le maître et le cornac de la pauvre petite n’est pas content ; il veut l’obliger à faire une autre tourné ( : Paquita, dont le cœur noble répugne à ce métier de mendiante, refuse ; alors le brutal veut la frapper ; Lucien est trop français et trop officier de hussards pour permettre qu’on malmène une jolie fille en sa présence. Il s’interpose et menace Inigo de sa colère, s’il ne traite pas désormais Paquita avec plus de douceur.

    Si Paquita voulait, elle ne serait pas battue. Ce grand drôle basané a pour elle une espèce d’amour farouche et jaloux, que la résistance tourne en haine ; mais une certaine fierté secrète, une hauteur native lui fait mépriser Inigo. Elle aime mieux être l’esclave de cet homme que sa femme. A la vue de Lucien, son aversion pour lui redouble.

    Le jeune officier interroge Paquita ; il ne peut croire qu’elle soit née dans cette horde de vagabonds. La jeune fille veut lui montrer le médaillon qu’elle conserve avec tant de soin, mais elle ne l’a plus. Inigo, voyant que la conversation prenait une tournure dangereuse, a escamoté la miniature avec une adresse qui fait peu d’honneur à sa moralité.

    Lucien, de plus en plus charmé de Paquita, lui offre un portefeuille bien garni et lui propose de l’enlever. La pauvre fille serait toute disposée à le suivre ; mais son bon sens lui dit qu’une gitana ramassée sur le grand chemin ne peut être la femme d’un officier français. - Donnez- moi au moins ce bouquet comme souvenir, dit Lucien. Paquita, qui sait la signification du bouquet donné, dans la langue hiéroglyphique du ballet, refuse cette faveur innocente en apparence, et Lucien s’éloigne, vivement contrarié.

    Il faut vous dire qu’à travers tout cela le gouverneur espagnol, peu content de marier dona Serafina à un Français, a vu avec plaisir l’amour naissant de Lucien et la jalousie d’Inigo. Il bâtit là-dessus un stratagème pour se défaire du jeune officier. Paquita sera l’appeau qui attirera Lucien dans le piège, et le gitano ne demandera pas mieux que de servir les projets du gouverneur et de se débarrasser d’un rival.

    Inigo, qui a entendu, ou, pour parler plus exactement, vu la fin de la conversation, car c’est la seule manière d’écouter des gestes, trouve un moyen d’escamoter le bouquet de Paquita, et l’envoie par une bohémienne à Lucien, que ce don perfide transporte de joie. La bohémienne indique à l’amoureux officier la cabane où loge Paquita. Celui- ci croit l’heure du berger arrivée, presse les fleurs sur ses lèvres, et laisse partir le reste de la caravane sous un prétexte quelconque, après avoir toutefois promis de se trouver le lendemain à Saragosse, où doit se donner un grand bal en l’honneur de son prochain mariage.

    Au second acte, nous sommes sous le toit du gitano, un bouge suspect, moitié taudis, moitié caverne, meublé de quatre murs - et quels murs ! Le plus grand luxe de l’endroit est une cheminée à fond tournant, qualifiée par le livret de machinisme infernal, et qui communique avec le dehors.

    Le gouverneur masqué arrive à pas de loup et remet au gitano un narcotique qui livrera sans défense Lucien aux poignards des assassins. Paquita, inquiète, soupçonnant quelque perfidie, s’est blottie derrière un coffre et a tout entendu ; elle se promet de sauver Lucien ou de périr avec lui.

    Le galant officier ne tarde pas à paraître. Inigo l’entoure de prévenances obséquieuses. Il le débarrasse de son manteau, de son sabre, et l’engage à se mettre à table. Lucien papillonne autour de Paquita et ne s’aperçoit pas d’abord des signes d’intelligence qu’elle lui fait. Inigo d’ailleurs les surveille de près et donne coup sur coup plusieurs ordres à la gitana pour l’éloigner de Lucien. Heureusement, Paquita va, vient, se multiplie avec la légèreté d’un oiseau et la prestesse d’un écureuil ; elle met le couvert, se défend des baisers de Lucien, désarme Inigo, laisse tomber des piles d’assiettes, et pendant qu’Inigo se baisse pour les ramasser, change les verres de place, en sorte que le bandit boit le vin empoisonné et le jeune homme le vin sans préparation. Lucien, mis sur ses gardes, a tout compris, et pendant le pas que danse Paquita, sur l’ordre d’Inigo, il s’accoude à la table et feint de s’endormir. Le bandit se lève, croyant l’instant venu ; mais le narcotique appesantit déjà ses paupières et relâche ses muscles ; il retombe affaissé sur son siège en faisant un vain effort pour secouer ce sommeil de plomb, il ne peut y réussir. Le gouverneur, à ce qu’il paraît, avait bien fait les choses. Il entrouvre sa veste pour respirer, car il étouffe, et dans ce mouvement, le médaillon ravi à Paquita roule sur la table ; la jeune fille le reprend, et profitant du passage secret de la cheminée, dont elle a surpris le mystère, elle se place contre le mur avec Lucien, et à minuit, heure fixée pour l’assassinat, le mécanisme tournant sur lui- même amène deux bandits dans la chambre et met les deux amants dans la rue.

    La scène change. Du repaire d’Inigo nous sautons au palais du gouverneur français à Saragosse. La fête est commencée. Aux feux de mille bougies étincellent les splendides uniformes de l’Empire, les costumes français des dames de la cour, les costumes pittoresques et nationaux des dames espagnoles ; la contredanse et la gavotte sont exécutées avec une vigueur et une précision classiques. Cependant une certaine inquiétude règne dans le bal. Lucien d’Hervilly n’est pas encore arrivé ; tout à coup, il entre, les habits en désordre, suivi de Paquita ; il raconte son aventure et déclare qu’il doit sa vie au dévouement de la jeune gitana.

    Pendant cette scène, les yeux de Paquita ont rencontré un portrait suspendu au mur - le portrait du comte d’Hervilly. Grand Dieu ! ce sont les mêmes traits que ceux du médaillon ! Paquita est la nièce du général et la cousine de Lucien !

    Pour célébrer cette heureuse reconnaissance, Paquita va mettre une robe de tarlatane blanche et danse un pas ravissant.

    Ce ballet, dont l’action est peut-être un peu trop mélodramatique, a parfaitement réussi. La richesse et la singularité des costumes de l’Empire, la beauté des décorations, et surtout la perfection de la danse de Carlotta, ont enlevé le succès. Son dernier pas est d’une hardiesse, d’une difficulté inimaginables : ce sont des espèces de sauts à cloche- pied sur la pointe de l’orteil, avec un mouvement d’une vivacité éblouissante, qui causent un plaisir mêlé d’effroi ; car leur exécution paraît impossible, bien «qu’elle se répète huit ou dix fois. Des tonnerres d’applaudissements ont salué la danseuse, rappelée à deux reprises après la chute du rideau.

    La scène dans la cabane du gitano a été jouée par Carlotta avec une intelligence et une finesse dramatiques surprenantes ; elle sera bientôt aussi bonne mime qu’elle est danseuse accomplie. Petipa, charmant dans son uniforme de hussard, Elie admirablement grimé et costumé, l’ont secondée à merveille .

    Au premier acte, on a fort applaudi un pas de manteaux très gracieux, et au second un pas de deux par Mlles Adèle Dumilâtre et Plumkett, qui ont fait assaut de grâce et de légèreté. Etre applaudie près de Carlotta, c’est difficile et flatteur.

    La musique de M. Deldevez est bien rythmée, pas trop bruyante, abondante en motifs, et prouve un talent frais et gracieux. Elle a contribué pour sa part au succès de l’ouvrage.

    Théophile Gautier : La Presse - 6 avril 1846

    Interprètes Interprètes
    Carlotta Grisi, Paquita, et Lucien Petipa, Lucien d'Hervilly in Paquita - 1846

    C'est encore le succès qui éclate en note[s] dans la France Musicale…

    OPÉRA. - Paquita, le nouveau ballet, est destiné à continuer la vogue du Diable à Quatre. Le succès de ce charmant ouvrage n'a fait que grandir depuis la troisième représentation. Tout le monde voudra voir cette magnifique mise en scène, la plus riche qu'il y ait eue depuis longtemps à l'Opéra ; tout le monde voudra admirer la Carlotta Grisi, qui fait des prodiges dans le rôle de Paquita. Quant à la musique, elle a, dès le premier jour, obtenu les suffrages des connaisseurs, qui entraînent toujours ceux du public. Un ballet dans lequel on compte au moins dix morceaux délicieux, comme la valse de scène, la bohémienne , l'allemande , le pas des manteaux, le bolero de Carlotta Grisi et le galop final au premier acte ; la cachucha, le jaleo, la valse de Carlotta et Petipa , le jaleo de Carlotta, au deuxième acte, peut être mis au rang des meilleurs qui aient été composés pour l'Opéra. La musique de Paquita sera bientôt dans toutes les oreilles et sur tous les pianos.

    Léon et Marie Escudier : La France Musicale - …1846

    Un feuillet en demi-ton parut dans L'Album de Sainte-Cécile

    ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
    Première représentation de Paquita, ballet-pantomime en deux actes, par MM. Paul Foucher et Mazillier, musique de M. Deldevez, décoration de MM. Philastre, Gambon, Dieterie, Séchan et Despléchin.

    Don Lopez, gouverneur de province en Espagne, donne une fête brillante pour célébrer le mariage de sa fille Seraphina avec Lucien d’Hervilly, fils d’un général français. Il va unir ces deux jeunes gens, mais il n’en conserve pas moins une haine féroce contre les ennemis de son pays. La comtesse, mère du général, interroge son petit-fils. Elle lui demande s’il aime sa jeune fiancée. — Non, répond celui-ci, mais mon cœur est libre. - L’amour viendra plus tard, semble ajouter la comtesse. Cependant, une danse de gitanos a lieu, et la bohémienne Paquita, jeune et belle, est remarquée par Lucien d’Hervilly, qui s’informe de la gitana. Paquita porte sur elle un portrait que, tout enfant, elle avait reçu, et qu’elle a conservé. C’est le portrait d’un officier français à qui elle doit la vie. Elle se prépare à le montrer à Lucien, lorsqu’elle s’aperçoit qu’Inigo, chef de la bande des gitanos, lui a dérobé le médaillon par jalousie.

    Cette jalousie d’Inigo va servir les projets du gouverneur Mendoza, qui propose bientôt au bohémien d’assassiner Lucien d’Hervilly. Le marché est conclu : Inigo profite de l’occasion, et il est prêt à inventer des stratagèmes contre son rival. En effet, celui-ci n’a rien obtenu de Paquita, rien, pas même un modeste bouquet. Inigo, sans être vu, a assisté à la fin de la scène entre Paquita et Lucien ; il fait remettre des fleurs à ce dernier de la part de la gitana. Aussi, le jeune homme commettra-t-il l’imprudence de suivra Paquita dans sa demeure.

    Ici finit le premier acte.

    Au premier tableau du deuxième, le théâtre représente une habitation de gitano. Un entretien a lieu entre Inigo et le gouverneur Mendoza. Inigo fait serment de poursuivre impitoyablement Lucien. Par bonheur, Paquita sait tout, et, lorsque Lucien arrive, elle s’efforce de l’avertir du danger qui le menace. Celui-ci n’en tient compte : son amour l’emporte sur sa prudence. Alors, Inigo, faisant servir un souper, mêle un narcotique aux vins. Mais Paquita est la providence de Lucien ; après avoir habilement désarmé le farouche Inigo, elle change les verres de place, si bien que le gitano boit le narcotique réservé par lui pour le fils du général. Il s’endort. Quatre bandits vont arriver. Que faire alors ? dit le livret… Minuit sonne… Le fond de la cheminée commence à tourner sur lui-même, une idée luit à Paquita ! Peut-être Dieu permettra encore que les pièges des bandits servent au salut des victimes ; elle se range avec Lucien le long du mur, qui, en effet, dans sa rotation, entraîne au dehors les deux amants, en même temps qu’il permet à deux gitanos de pénétrer dans la chambre… Deux autres ont paru, l’un par la fenêtre, l’autre par la porte… Inigo, réveillé par eux, entre dans une fureur désespérée.

    Au second tableau, nous sommes dans une magnifique salle de bal, chez le commandant français à Saragosse. On danse. On s’étonne de ne point voir Lucien, qui paraît bientôt, amenant Paquita, et apprenant à tous qu’il a été sauvé d’un grand danger par l’amour de Paquita. A ce mot, — ou plutôt à ce geste, — l’assemblée est stupéfaite. Lucien déclare qu’il aime sa libératrice, et qu’il l’épousera…

    Cependant Paquita refuse elle-même ce mariage. Puis, après avoir jeté les regards sur Mendoza, qu’elle n’avait point encore aperçu, elle le désigne du doigt. « C’est lui, exprime-t-elle, lui seul, qui, déguisé, masqué, a commandé, qui a payé l’assassinat.» On entraîne l’Espagnol et sa fille Seraphina. Ce n’est pas tout : Paquita aperçoit encore un portrait dans la salle de bal ; elle le compare au médaillon qu’elle porte à son cou. Elle est la nièce de M. d’Hervilly ! Le général embrasse Paquita… Et un mariage termine le ballet.

    Tel est le canevas de la nouvelle œuvre chorégraphique. L’imagination du poète ne s’est pas fatiguée en grands efforts. Les invraisemblances et les naïvetés s’y trouvent fréquemment. Heureusement, les artistes de la danse ont joué de façon à faire oublier la pauvreté du livret. Mme Carlotta Grisi a été, comme toujours, vive et poétique. Les applaudissements ne lui ont pas manqué. Elle ferait réussir les plus tristes ballets, et nulle plus qu’elle ne saurait leur donner de l’intérêt. Dans le pas de sept et dans le pas qui termine le ballet, elle a été admirable. Melle A. Dumilâtre a dansé avec sa perfection ordinaire, et Melle Plunkett a montré qu’elle pouvait figurer au premier rang parmi nos danseuses. Mlles Robert et Célestine Emarrot ont remarquablement exécuté leur pas du premier acte. Somme toute, le corps de ballet fait de grands progrès, comme le prouve la manière dont a été dansé le pas des Manteaux et celui des Éventails.

    M. Deldevez, auteur de la musique, a généralement réussi. Peut-être se laisse-t-il trop aller aux détails. L’intercalation de la valse de la Reine de Prusse a produit un très bon effet.

    L’album de Sainte-Cécile, revue des Théâtres lyriques - 20 avril 1846

    Interprètes Interprètes
    Georges Elie, Inigo, et Caroline Lassia, un toréador in Paquita - 1846

    1. Le titre de cet "acte" est un vers tiré du poème "Deux tableaux de Valdès Léal", in España, par Théophile Gautier, paru en 1845.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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