La Danse Corps et Graphies - Les Indes Galantes, fleuron de l'opéra-ballet

"Vous chantez dès que l'aurore
Eclaire ce beau séjour
Vous commencez avec le jour
Les jeux brillants de Terpsichore"

Louis Fuzelier : Les Indes Galantes, Prologue, sur la musique de Jean-Philippe Rameau - 1735

Dans ses pages de juillet 1761, Le Mercure de France annonçait : "L’ACADÉMIE Royale de Musique a préparé pour le Mardi 14 de ce mois, la première Représentation de la Reprise des Indes Galantes, Ballet dont les Paroles sont de feu M. Fuzelier, et la Musique de M. Rameau. Ce Ballet fut donné pour la première fois en 1735, repris en 1743 et en 1751."
Quatre "entrées" des "ballets perçant" - persans -préludent, dans l'Histoire de la musique - et de la danse -, les coloris [à] l'opéra, et les Derniers Souvenirs d'Un Musiciens d'Adolphe Adam qui célèbre en Rameau les exotiques fleurs de l'opéra-ballet.

Entrées… - in Le Mercure de France

…De la création en août 1735

LES INDES GALANTES, Ballet Héroïque, dont les paroles sont de M. Fuzelier, et la Musique de M. Rameau, avait déjà été annoncé dans notre Journal sous un autre titre ; il fut représenté le 23 de ce mois et favorablement reçu du Public. Nous n’en donnerons l’Extrait que le mois prochain. Les Auteurs attentifs à saisir le goût du Public, ont fait dans cet Ouvrage des changements qui prouvent leur zèle et leur activité. Dans les Représentations suivantes, ces corrections ont eu le sort de bien des endroits de la Pièce ; elles ont été fort applaudies.

Le Mercure de France, août 1735

…Des [nouvelles] Indes Galantes où entrèrent Les Sauvages en mars 1736

LE Samedi 10 de ce mois, l’Académie Royale de Musique remit au théâtre pour la Capitation des Acteurs et avec un concours prodigieux, le Ballet des Indes Galantes ; on y a ajouté une nouvelle Entrée, intitulée Les Sauvages. Les Paroles sont de M. Fuzelier et la Musique de M. Rameau. Cette nouvelle Entrée, à la suite des trois premières, est généralement applaudie. La Scène est en Amérique. Le théâtre y représente un Bosquet, voisin des Colonies Françaises et Espagnoles, où doit se célébrer la cérémonie du grand Calumet de la Paix.

Adario, Commandant des Guerriers de la Nation Sauvage, amoureux de Zima, craint qu’elle ne se laisse attendrir par Damon ou par Don Alvar, Officiers des Colonies françaises et espagnoles ; et les apercevant, il s’exprime ainsi.

Rivaux de mes Exploits, Rivaux de mes amours,
Hélas ! Dois-je toujours
Vous céder la victoire ?
Ne paraissez-vous dans nos Bois
Que pour triompher à la fois
De ma tendresse et de ma gloire ?

Dans la seconde Scène, Alvar se promet de triompher du cœur de Zima par sa constance. Damon répond à ses reproches sur la légèreté française par ces Vers :

Un cœur qui change chaque jour,
Chaque jour fait pour lui (l’Amour) des conquêtes nouvelles ;
Les fidèles Amans font la gloire des Belles,
Et les Amans légers font celle de l’Amour.

Zima, fille du Chef de la Nation Sauvage, paraît. Elle s’exprime ainsi à ces deux Amans :

Nous suivons sur nos bords l’innocente Nature ;
Et nous n’aimons que d’un amour sans art.
Notre bouche et nos yeux ignorent l’imposture.
Sous cette riante verdure,
S’il éclate un soupir, s’il échappe un regard,
C’est du cœur qu’il part.

A cela l’Espagnol fait valoir sa constance, et le Français ajoute, après bien d’autres raisons, que l’inconstance n’est pas un crime, à quoi Zima répond :

Non, mais vous oubliez, ou vous ne savez pas
Dans quel temps l’inconstance est pour nous légitime.
Le cœur change à son gré dans cet heureux séjour ;
Parmi nos Amans c’est l’usage
De ne pas contraindre l’Amour :
Mais dès que l’Hymen nous engage,
Le cœur ne change plus dans cet heureux séjour.

La scène finit par la décision de Zima qui dit à l’Espagnol et au Français, vous aimés trop, et vous, vous n’aimés pas assez. Ce qui sert de réponse à leurs instances.

Dans la quatrième scène, Zima se déclare en faveur d’Adario, et lui donne la main. Cette Entrée est terminée par une Fête très-brillante.

Ce Ballet fut représenté encore le Samedi 17 pour la Clôture du Théâtre, au profit des Acteurs. La Dlle. Sallé y dansa sur un air intitulé Les Caprices de L’Amour, et elle fut très applaudie. Elle avait déjà dansé cette Entrée sur le théâtre de Londres.

Le Mercure de France, mars 1736

…De la reprise de juillet 1751

L’Académie Royale de Musique continue les représentations des Indes galantes. On loue dans le Poème une versification très-aisée à mettre en chant, mérite plus rare qu’on ne pense ; des scènes coupées avec art, des divertissements bien amenés, et des détails agréables. L’idée du Ballet des Fleurs, qui est du Poète, est une des plus heureuses qui soient au Théâtre de l’Opéra. On reconnaît dans cet ouvrage l’Auteur des Amours des Dieux, des Amours Déguisés, des Fêtes Grecques et Romaines, etc.

La Musique est très digne de M. Rameau. Tous les airs du Prologue, à commencer par l’ouverture, ont été parodiés, ce qui est toujours la preuve la plus incontestable du succès. On admire sur tout la légèreté et le brillant de l’Ariette, Amans Sûrs de Plaire, la fierté et l’harmonie de la Polonoise, la douceur et le chant de la Musette, et du chœur qui l’annonce.

On remarque dans le premier Acte une tempête, où les flûtes, entre autres instruments, font un très-bel effet pour exprimer le sifflement des vents. Les tambourins de la Fête des Matelots, sont d’une extrême gaité, et l’Ariette, Régnez Amours, est une des plus belles de M. Rameau.

Tout le monde regarde la Fête du Soleil dans l’Acte des Incas, comme un des plus beaux morceaux qui soient au Théâtre Lyrique.

Le divertissement du troisième Acte, connu sous le nom d’Acte des Fleurs, est une très-belle chose. On a surtout goûté la Sarabande de La Rose ; l’air qui précède celui de Borée, et celui de Zéphire.

M. de Chassé réussit beaucoup dans le rôle d’Huascar-Inca par la noblesse de son jeu et le goût du chant. Mlle Coupée met des grâces et de la légèreté dans les rôles d’Hébé et de Fatima. Mlle Romainville chante fort bien le Monologue de l’Acte des Incas, Viens, Hymen. On est fâché que le rôle de Valère, que fait M. Jeliotte dans le premier Acte, soit peu de chose.

Nous ne craignons pas de dire qu’on n’avait pas vu depuis fort longtemps à l’Opéra des Ballets aussi bien dessinés que ceux des Indes Galantes. Ils sont de M. Lany, qui a du goût et du talent. La Polonoise a été exécutée à ravir, dans le Prologue, par M. et Mlle Lyonnois. Le Pas de cinq a bien réussi dans le premier Acte. Mlle Lany a dansé une loure dans le second Acte avec beaucoup de goût, de force et de précision. Cette grande danseuse n’avait pas été encore aussi applaudie dans la danse noble. Mlle Puvignée a déployé toutes ses grâces dans La Rose, et M. Vestris, toute sa force et sa noblesse dans Borée.

Nous oublions presque de dire que Mlle Vestris dansa avec beaucoup de volupté dans le Prologue, M. Dupré avec la perfection qui lui est ordinaire dans les Incas, et qu’on a été bien aise de voir Mlle Reix faire Zéphire à la place de M. Teissier.

Le Mercure de France, juillet 1751

…Des représentations où revinrent Les Sauvages en septembre 1751

L’Académie Royale de Musique continue avec beaucoup de succès les représentations du Ballet des Indes Galantes ; le Mardi 3 Août, on supprima l’Acte du Turc Généreux, que le Public, et surtout les connaisseurs auraient fort regretté, si on ne lui avait pas substitué l’Acte des Sauvages, dont la réputation est si justement établie, et qui a été reçu avec l’accueil universel, si ordinaire aux ouvrages de son célèbre Auteur. Cet Acte est rempli de chants agréables, variés, et d’un tour heureux, quoique peu commun. M. Jeliotte fait admirer dans les morceaux qu’il chante la précision, la facilité, les grâces, la force et la beauté de son chant. Le divertissement ne le cède en rien à la Musique vocale. Tout le monde connaît la charmante Pièce de Clavecin, à qui on a donné le nom des Sauvages, et dont M. Rameau a relevé encore le mérite par le duo et le chœur à qui elle sert d’accompagnement. Ce morceau est dansé avec beaucoup de précision, de force et de légèreté par Mlle Lyonnois, et par Messieurs Lyonnois et Vestris. L’Acte est terminé par une très belle Chaconne, dansée par M. Dupré, et l’une de celles où ce fameux Danseur brille le plus. On admire dans cette Chaconne la belle harmonie : le beau chant, la noblesse, qui y règnent d’un bout à l’autre, et surtout beaucoup de variété. Ce dernier mérite est fort rare dans les pièces de ce genre.

M. le Page a chanté le rôle d’Huascar dans l’Acte des Incas. Le Public a témoigné par ses applaudissements la joie qu’il avait de le revoir, et paraît toujours très satisfait de la beauté de sa voix et de la netteté de son chant. Mlle le Miere continue d’être fort applaudie dans les rôles d’Hébé et de Fatima.

Le Mercure de France, septembre 1751

Le théâtre représente… - [de] Louis-René Boquet

Maquette
Maquette de costume [de] Prêtresse, Mlle Guimard "tout blanc et argent ; perles et diamants" in Les Indes Galantes par Louis-René Boquet - 1761

Maquette
Maquette de costume [de] Mlle Dubois Phany Palla in Les Indes Galantes par Louis-René Boquet - 1761

Maquette
Maquette de costume, Aoust 1766, Les Indes Galantes, par Louis-René Boquet – 1766

Maquette…
Maquette de costume [de] Bellonne in Les Indes Galantes, [Fragmens] du Prologue, par Louis-René Boquet - juillet 1773

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Maquette de costume d'Incas in Les Indes Galantes par Louis-René Boquet - 1770

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Maquette de costume [de] Pollonois in Les Indes Galantes, [Fragmens], par Louis-René Boquet - juillet 1773

Maquette
Maquette de costume [de] Pollonoise in Les Indes Galantes, [Fragmens], par Louis-René Boquet - juillet 1773

Acte des Fleurs

Adolphe Adam, Compositeur d'opéra et de ballets, note[s] amant, se souvint de ces Maîtres du temp[s] ô, tempo passé dans deux ouvrages publiés après sa mort.
C'est dans ses Derniers Souvenir d'Un Musicien qu'il chante les "Fleurs mélodiques" [au] Rameau - [Si J'Etais] Roi - des Indes Galantes.

[...]malgré la beauté des chœurs et des autres parties de l'ouvrage, Hippolyte et Aricie n'obtint qu'un médiocre succès.

Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau. Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus habile des compositeurs depuis Lulli, qu'à cette première représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'œuvre et l'auteur ; "Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous éclipsera tous." La prédiction devait s'accomplir ; mais l'opinion publique avait besoin de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la résolution de renoncer au théâtre. "J'avais cru que mon goût plairait au public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de persévérer." Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il entreprit une œuvre nouvelle ; celle-ci était d'un genre tout différent. C'était un ballet intitulé Les Indes Galantes.

Ce que l’on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà, mais non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre inventa ou introduisit en France le ballet pantomime.

En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme Les Indes Galantes, les Eléments, les Grâces, etc., chaque acte formait une action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre générique.

Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir voulu faire autrement que Lulli; aussi eut-il grand soin, dans son nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait les scènes, c'est-à-dire la partie déclamée.

Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu : le public trouva très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la manière de Lulli, et il applaudit avec transport les morceaux où il s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la préface dont Rameau fit précéder-la publication de sa nouvelle partition : "Le public ayant paru moins satisfait des scènes des Indes Galantes que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de son jugement ; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs mesurés, duos, trios, quatuors et chœurs, tant du prologue que des trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons : les symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n’y a qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le violoncelle pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a point encore entendu la nouvelle entrée des Sauvages, que j'ajoute ici aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux si le succès répond à mes soins ! Toujours occupé de la belle déclamation et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du grand Lulli, je tâche de limiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme lui, la belle et simple nature pour modèle."

On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lulli lui valut beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès : ce succès augmenta, lorsque l’on y ajouta la quatrième entrée, celle des Sauvages.

Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce intitulée Les Sauvages. Elle avait été très remarquée et méritait de l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire l'accompagnement du duo : Forêts paisibles. Le duo fit de l'effet au théâtre ; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que l'accompagnement ; le véritable chant était celui de l'orchestre exécutant l'air, et cette mélodie devenue populaire, est connue de tout le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre, rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent une vigueur et une énergie très-prononcées. Dans l'accompagnement du duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire, un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d’Azemia ; mais lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme ; tandis qu'il aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le bel air des Scythes, par exemple, dans l’Iphigénie en Tauride de Gluck.

Les Indes Galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de Rameau ; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après Hippolyte et Aricie. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet opéra devait être son chef-d'œuvre : c'était Castor et Pollux, joué pour la première fois en 1747.

Derniers souvenirs d'Un Musicien par Adolphe Adam membre de l'Institut.
Paris, Michel Lévy frères - 1859

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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