La Danse Corps et Graphies - Le Dieu Bleu qu’on sacre -Page 2

  • [Mes]moires chromatiques d’une "palette magique"
  • Adoré des fidèles [aux] quotidien
  • Interprète
    Vaslav Nijinsky en Dieu Bleu - 1912

    Depuis 1909, la compagnie de Serge Diaghilev a bâti son succès, au Théâtre du Châtelet notamment, de pièces nouvelles en reprises, en grâce et virtuosité. Lorsque trois musiciens français "rejoignent" les artistes russes, la presse parisienne s'en fait écho, comme des trois coups, en des clameurs que Jean Cocteau ne songeait pas - près de soixante années plus tard - pour lui…

    Adoré des fidèles [aux] quotidiens

    Au lendemain de la première du Dieu Bleu, Louis Schneider écrivait ses applaudissements à un "fort joli programme" et au "ballet nouveau" dans Le Gaulois

    Les Premières

    CHÂTELET (Grande saison de Paris). – les Ballets russes – Le Dieu Bleu, ballet de MM. Jean Cocteau et Frédéric de Madrazo, musique de M. Reynaldo Hahn.

    C’est un fort joli programme que celui de la première soirée des ballets russes. M. Serge Diaghilew, le directeur artistique, et M. Gabriel Astruc, l’habile organisateur, l’ont fort bien composé avec des œuvres qui avaient obtenu un gros succès l’an dernier et avec un ballet nouveau de M. Reynaldo Hahn qui est une féerie pour les yeux comme pour l’oreille.

    Nous avons été transportés une fois de plus en plein romantisme avec Le Spectre de la Rose, où le danseur Nijinsky et Mlle Karsinawa ont la légèreté de songes gracieux ; nous avons revu et réentendu l’éblouissante fantasmagorie de L’Oiseau de Feu ; nous avons été emportés dans le tourbillon des Danses Polovtsiennes du Prince Igor. A côté des ces ballets consacrés et pour ainsi dire devenus classiques, la fantaisie chorégraphique de M. Reynaldo Hahn, Le Dieu Bleu vient avec des rimes berceurs, ses mélodies langoureuses, apporter une vision curieuse, poétique au possible.

    Le sujet du Dieu Bleu, imaginé par MM. Jean Cocteau et de Madrazo, présente l’originalité diaprée des arabesques d’un cachemire des Indes. Il nous conduit dans un Orient fabuleux, où miroitent les couleurs les plus éclatantes que le peintre Léon Bakst a pu extraire de sa palette magique.

    Un jeune homme va revêtir la robe sacrée des brahmanes ; mais au moment où la cérémonie commence, une jeune fille qu’il a aimée lui apparaît. Elle cherche à le ressaisir par des danses et des incantations ; il la suit à nouveau. Pour punir le sacrilège, les prêtres hindous la laissent seule en face des montres qui lancent sur elle des regards de feu et l’enferment dans leur ronde terrifiante. Mais la jeune fille aperçoit le lotus sacré ; elle est dans le sanctuaire de la divinité. Et voici que le lotus s’anime et livre passage à une déesse ; la déesse fait sortir du sein des eaux le Dieu Bleu, qui charme les monstres, fait éclore les fleurs merveilleuses. Cette vision de miracle montre aux brahmanes que la jeune fille est sacrée puisque Le Dieu Bleu la protège ; et le Dieu, sa mission terminée, remonte au séjour éternel, pendant que le jeune homme et la jeune fille chantent la joie de l’indissoluble amour.

    La musique de M. Reynaldo Hahn traduit avec un art très raffiné ces diverses images. Un thème puissant, massif, d’une floraison sauvage, nous introduit dans le temple taillé dans le roc ; de ce thème transformé jaillit la première variation chorégraphique des femmes dansant avec des paons sur la tête. Les danses des prêtres du lotus sacré, les danses des yoghis, avec de curieux rythmes de clochettes, sont tout à fait trouvées. Puis voici la scène de la jeune fille qui veut reconquérir celui qu’elle aime ; le thème de la supplication est issu du motif initial. Le ballet de M. Reynaldo Hahn prend par là une unité artistique ; il est conçu comme un grand poème chorégraphique. Le musicien a accumulé les harmonies les plus évocatrices pour chanter la nuit limpide qui descend sur le décor. La scène des monstres dansants, bondissants, rampants, voletants, a un mouvement frénétique ; mais la page la plus remarquable de l’œuvre c’est la scène de l’apparition du Dieu bleu, avec ses rythmes sinueux, ondoyants. La péroraison s’épanouit lumineuse et pure, en des harmonies qui semblent se perdre comme un escalier d’or dans l’azur des nuages. Cette partition a été très applaudie ; elle fait honneur à l’auteur exquis de La Fête de Thérèse.

    Les costumes dessinés par M. Léon Bakst sont un véritable émerveillement et "chantent" à l’unisson du décor. M. Nijinsky (Le Dieu Bleu), captivant et menaçant tour à tour ; glisse, danse, sautille, subtil, léger, flexible, surhumainement ; il est vraiment l’enchanteur qui charme les monstres et aussi les spectateurs. Mlle Karsinawa (la jeune fille) en ses attitudes douces, suppliantes, joue une impressionnante tragédie de gestes.

    Mlle Lydie Nelidoff réalise à souhait l’expression hiératique de la déesse ; MM. Max Frohman, Férodow, ainsi que tout le corps de ballet discipliné flexible à souhait, ont contribué à la victoire du Dieu Bleu.

    Louis Schneider : Le Gaulois - 14 mai 1912

    Interprètes
    Tamara Karsavina et Michel Fokine dans Le Dieu Bleu - 1912

    Le Temps salue, le 15 mai, la "première nouveauté" : feuillets du livret et mention [aux] compositeurs et interprètes…

    Théâtres :

    Châtelet : Les ballets russes.

    Avec le même plaisir, et avec la même joie nous voyons chaque année le retour des ballets russes : ils ont pour quelques semaines, réintégré le théâtre du Châtelet, où ils ont connu déjà de superbes triomphes.

    Le premier spectacle comprend d’abord Le Spectre de La Rose, L’Oiseau de feu et les fameuses Danses Polovtsiennes du Prince Igor, de Borodine, toutes les choses déjà connues et applaudies.

    La première nouveauté, cette année, est Le Dieu bleu, légende hindoue en un acte, de MM. Jean Cocteau et de Madrazo pour le livret, de M. Reynaldo Hahn pour la musique.

    Dans un temple antique de l’Inde, une jeune femme trouble la cérémonie d’ordination en rappelant son amour au jeune prêtre que l’on consacre. Pour la punir, on l’enferme seule dans le temple. En cherchant à s’évader, elle ouvre une porte qui livre passage à tous les monstres du temple, bêtes rampantes et visqueuses dont elle va devenir la proie. Mais elle se réfugie vers l’étang sacré où dort la fleur de lotus, et une déesse sort du fond des eaux, bientôt suivie du "Dieu bleu". Le Dieu bleu dompte les monstres. Le temple se remplit, d’une félicité bouddhique et la jeune femme, préservée par les dieux, est unie à l’homme qu’elle aime. Sur ce livret poétique M. Reynaldo Hahn a écrit une partition colorée où on a retrouvé le talent souple et varié du compositeur.

    L’ouvrage donne au public l’occasion d’acclamer le célèbre Nijinsky (le Dieu bleu), M. Max Frohmann (le jeune prêtre), Mlle Karsinava et Mlle Lydie Nelidof, qui a vraiment le port d’une déesse : incessu potuit dea.

    Le Temps – 15 mai 1912

    Interprète
    Vaslav Nijinsky en Dieu Bleu - 1912

    En revue des Théâtres, et de cette "jolie fable" du Dieu Bleu sous la plume de Robert Brussel dans les colonnes du Figaro, les talents des librettistes et compositeurs français associés à ceux des artistes décorateurs, chorégraphe et interprètes russes…

    Les théâtres
    Au Châtelet : Grande Saison de Paris. (Ballets Russes) : première représentation du Dieu Bleu, Ballet de MM. Jean Cocteau et Frédéric Madrazo, musique de Reynaldo Hahn.

    Le Dieu Bleu est un délicieux prétexte à danser. Dire que son sujet manque de profondeur c’est en même temps faire l’éloge de sa principale qualité. Ses auteurs – j’entends les librettistes – n’ont eu d’autre dessein.

    Ils en ont fait une œuvre de poète, plutôt que dans l’invention ou la conduite de leur intrigue dans la manière dont ils l’ont disposée au mieux des intérêts artistiques de leurs collaborateurs : musicien, décorateur, chorégraphe ou interprètes. Ils ont "prévu" comme le devaient faire des poètes, l’atmosphère, les situations les plus convenables au talent d’un Bakst, d’un Fokine, d’une Karsinava ou d’un Nijinsky, et quiconque a pénétré quelque peu le caractère distinctif des uns et des autres ne manquera pas de trouver l’affabulation du Dieu Bleu parfaitement appropriée à son objet.

    L’Inde fabuleuse lui sert de cadre. Aux portes d’un temple taillé dans un cirque rocheux, et dont on aperçoit les entrées à droite et à gauche, le peuple et les prêtres sont réunis pour célébrer le culte de leur divinité : foule ardente et tumultueuse, yoghis solennels, bayadères voluptueuses, porteuses d’offrandes qui apportent en hommage aux dieux, les unes des fruits merveilleux, les autres des fleurs irréelles, les autres la noblesse nonchalante de paons indifférents. Tous les rites des sectes de l’hindouisme se mêlent, passifs avec les bayadères, frénétiques avec les yoghis tourneurs. Au milieu du groupe des prêtres un jeune homme se tient, revêtu de la robe safran qui le consacre à la divinité.

    Mais soudain, quand les danses ont cessé de tourbillonner, une jeune fille se précipite aux genoux du néophyte. Suppliante, elle l’exhorte à renoncer à ses nouveaux devoirs. Les prêtres s’indignent qu’on trouble les mystères. La jeune fille insiste, ses plaintes deviennent vaines. Mais la voici qui danse et qui évoque, dans les pas légers, leurs communs souvenirs, et les bords du Gange où naquirent leurs amours. Le jeune homme se trouble, il va céder à la volupté qui danse ; les prêtres s’interposent ; on entraîne la jeune fille ; la foule se retire. Crépuscule, puis nuit baignée de lune. Du temple, où la prisonnière pensait pouvoir s’échapper bondirent de toute part des animaux monstrueux. Terreur ; mais la divinité entend la prière qui monte vers elle.

    Lentement, du Lotus qui émerge du grand bassin, inondée de clarté lunaire, la déesse apparaît, pâle, grave, avec ses lèvres et ses ongles d’or.

    L’index de la main droite est infléchi vers l’eau du bassin ; l’effleurant presque, une autre main dirigée vers le ciel, suit sa lente ascension et bientôt le corps du dieu est visible : c’est Krishna, c’est le Dieu Bleu, l’époux de Sita, l’Hercule de la mythologie hindoue. Il est entièrement bleu, avec des lèvres et des ongles d’argent. Et le dieu bondissant, sur l’ordre de la déesse, charme et dompte les animaux monstrueux. Et quand les prêtres reviennent au petit jour pour jouir de leur vengeance, ils ne peuvent plus être que les dévots de leurs dieux : la jeune fille est rendue à la liberté, le jeune homme à l’amour. Danse de félicité.

    La partition de M. Reynaldo Hahn commente avec un rare bonheur l’expression de cette jolie fable. Comme cette dernière elle est entièrement conçue en vue de cette réalisation particulière que lui donnent "Les Ballets Russes". Mais elle a d’autres mérites plus éminents, que sa parfaite conformité avec la chorégraphie de M. Fokine.

    M. Reynaldo Hahn, que sa connaissance de Mozart a rendu particulièrement compétent en la matière, tend de plus en plus à l’extrême pureté de l’écriture ; il vise également à la plus grande simplicité de l’expression. Ce sont les deux qualités qui distinguent précisément Le Dieu Bleu.

    Certes, elle est pittoresque, mais de la même manière que le décor, l’Inde que le musicien a évoquée n’est point celle qu’on imagine plus volontiers : haute en couleurs et frénétique ; celle que dépeignent certains voyageurs, et où l’implacable soleil donne la douceur aux tons les plus éclatants et de l’indolence aux plus violents appétits. Cette nonchalance est fort bien traduite par les larges unissons du début qu’ébauchent ensuite de gracieuses arabesques ; et mieux encore par la danse des porteuses d’offrandes d’un rythme précieusement alangui et d’une mise en œuvre si délicate. Mais les pages les plus significatives du Dieu Bleu sont sans doute la danse des Souvenirs par laquelle la jeune fille charme son amant ; la danse du dieu, douce et frénétique, variée de coupe et de sentiment, d’une ligne mélodique très particulière, et la danse finale où la jeune fille exprime sa félicité. Un orchestre délicat et habile qu’a fort bien conduit M. Inghelbrecht met en valeurs les nuances subtiles de la partition.

    M. Léon Bakst nous a donné une marque nouvelle et précieuse de son talent. On a indiqué ici même la tonalité de son décor et la manière dont il en a disposé l’harmonie colorée.

    Il est impressionnant d’une toute autre façon que celui du 1er Acte d’Hélène de Sparte. Il n’a aucune de ses violences ; il étonne peut-être moins, mais il séduit d’avantage : il participe à l’animation du tableau, il ne demeure pas immobile, on ne se lasse point d’en admirer les proportions et la couleur : c’est le comble de l’art décoratif.

    Il n’est plus à faire l’éloge de M. Fokine : la mise en scène qu’il a réalisée pour Le Dieu Bleu est digne de celle de L’Oiseau de Feu et des Danses d’Igor : ces danses jouissent de ce privilège de donner l’illusion de la spontanéité du geste, de la liberté de l’interprète, dans l’ordre, le système, la discipline la plus rigoureuse.

    La façon dont il a réglé la scène – cent fois essayée et manquée – du Dieu et des monstres est un prodige d’invention. Cette troupe d’ailleurs, si familières que nous soient ses qualités, nous surprend chaque année comme si elle nous était inconnue. On sent chez les moindres de ses sujets le talent et l’observance d’un principe : une petite porteuse d’offrande – c’est je crois Mlle Biber – qui n’a que quatre gestes à faire, est exquise ; les femmes aux paons sont surprenantes ; la bayadère enivrée – c’est Mlle Nijinska qui est en passe de devenir une étoile – est prodigieuse de rythme et d’élasticité ; la déesse, c’était Mlle Nélidow qui faisait ses débuts – très heureux- a révélé une personnalité extrêmement marquée. Quant aux protagonistes c’étaient Mme Karsavina et M. Nijinsky.

    Chaque année Mme Karsinava nous surprend d’avantage ; chaque année, quelque chose de son âme d’artiste suscite une nouvelle admiration. Celle qui fut l’inoubliable Oiseau de Feu à fait de la jeune fille du Dieu Bleu une adorable création. Sa danse n’est pas qu’une évocation spirituelle ou charmante : elle émane non d’un métier, mais d’un art ; elle est surtout l’expression infiniment volubile d’une âme exquise, elle est l’image d’un cœur sensible à toute beauté.

    Nijinsky a dans le Dieu Bleu un rôle à sa taille : la scène où il charme les animaux monstrueux lui donne l’avantage de produire ce que son talent recèle de plus extraordinaire : l’élévation et le sentiment du geste stylisé.

    Nous l’avons admiré dans bien des rôles : jamais il n’a été aussi prodigieux que dans celui-ci.

    Robert Brussel : Le Figaro - 15 mai 1912

    interprète
    Tamara Karsavina dans Le Dieu Bleu - 1912

    Dans la "semaine théâtrale" du Ménestrel du 18 mai, Arthur Pougin rapporte ses impressions de la soirée passée au Théâtre du Châtelet le 14 mai, et de la création du Dieu Bleu "joyau" parmi d’autres "splendeurs" revues…

    Semaine théâtrale
    Châtelet. Ballets russes. - L’Oiseau de Feu. – Le Dieu Bleu, scénario de MM. Jean Cocteau et Frédéric Madrazo, musique de Reynaldo Hahn. (première représentation 14 mai). – Le Spectre de La Rose. - Danses du Prince Igor.

    Les voici à nouveau, nos ballets russes, les voici de retour parmi nous, pour la cinquième ou sixième fois, je ne sais plus… Nous allons retrouver ceux que nous connaissons déjà, L’Oiseau de Feu, Shéhérazade, Narcisse, et ce délicieux Spectre de La Rose, qui est un véritable enchantement. Mais ils nous font cette fois la galanterie de nous apporter du nouveau, des petits poèmes chorégraphiques tout à fait inédits, et, qui plus est, dansés sur des musiques françaises. Sachons leur gré de cette attention délicate, à laquelle nous devons déjà Le Dieu bleu de M. Reynaldo Hahn, dont je vais avoir à parler, et qui nous donnera successivement L’Après-midi d’Un Faune, de M. Claude Debussy, et Daphnis et Chloé, de M. Maurice Ravel. L’alliance franco-russe est définitivement scellée aujourd’hui, grâce à l’entente cordiale qui s’établit entre les musiques de France et les danses de Russie.

    Et ils sont toujours étonnants, ces danseurs russes, et elles sont plus que jamais charmantes, leurs danseuses, et leurs décors sont rutilants, et les costumes sont somptueux, et l’exécution générale est merveilleuse, et l’ensemble produit un spectacle curieux, étrange, d’une note d’art vraiment originale et nouvelle pour nous, un spectacle en quelque sorte fascinateur et qui nous séduit d’autant plus qu’il nous sort de nos traditions coutumières et nous montre qu’on peut faire autre chose que ce que nous faisons tous les jours. Il y a là, pour nous autres Occidentaux, une certaine volupté de l’œil qui nous procure des sensations imprévues et neuves.

    Nous avons donc revu L’Oiseau de Feu, avec ses machines, ses trucs et ses "vols", comme on disait au dix-septième siècle, au temps de Lully et de Quinault, avec son grouillement prodigieux et ce qu’on pourrait appeler son fouillis organisé ; car on se demande comment tous ces gens-là peuvent se reconnaître au milieu de ce mouvement endiablé, de ce croisement perpétuel, de ce tournoiement vertigineux, dans lesquels pourtant tout est réglé et exécuté avec une précision merveilleuse. Le sujet de ce ballet, dame, le diable m’emporte si je vois goutte et si j’y comprends quelque chose, et sans doute ne suis-je pas le seul à penser de la sorte. Mais y a-t-il même un sujet ? Qu’il n’importe après tout. Le vrai est qu’on est saisi, emporté et comme grisé par cette furie de mouvement diabolique, les yeux en sont éblouis, ahuris, si l’on peut dire, et l’esprit ne cherche pas à comprendre.

    Et nous voici en présence du Dieu Bleu, qui est la divinité bienveillante d’une Inde fantastique, fabuleuse et chimérique. Au milieu d’un brillant paysage, nous sommes dans la cour d’un temple sacré que le décorateur, M. Bakst, a interprété, dit-on, d’après les ruines d’Angkor. N’ayant jamais eu le loisir d’aller aussi loin, je ne saurais garantir la ressemblance. Toujours est-il que nous voyons tout d’abord un cortège – ou une procession, composée de prêtres, de yoghis(??), de bayadères, etc…, accompagnant un jeune homme qui va se consacrer aux dieux (comme qui dirait chez nous un séminariste). On le conduit devant la source sacrée, on le couvre de la robe sacerdotale, et il se prépare à l’adoration. Mais tout d’un coup une jeune femme se présente ; c’est sa fiancée, qu’il a délaissée. Elle veut l’empêcher d’accomplir le sacrifice qu’il prétend faire, le regarde, le supplie, lui parle passionnément. Lui résiste d’abord, se défend, mais bientôt se rend aux souvenirs, aux supplications de l’aimée, et rejetant au loin la robe dont on l’avait revêtu, attire la jeune femme dans ses bras et l’embrasse avec délire.

    Scandale général comme on pense. Les prêtres indignés séparent brutalement les amoureux, et pendant qu’on emmène le néophyte, la jeune femme est enfermée, seule, prisonnière dans la cour du temple. La nuit est venue, profonde, elle aperçoit, sous une porte comme des jets de lumière. Elle réussit à ouvrir cette porte. Hélas ! ce n’est pas une issue pour la fuite ; c’est un antre peuplé de véritables monstres : lézards gigantesques, dragons hideux et grotesques à face presque humaine, horribles, visqueux et repoussants. Oh ! les vilaines bêtes.

    Ces monstres s’approchent en rampant de la malheureuse. l’entourent peu à peu et forment autour d’elle un cercle qui va se rétrécissant toujours. Effrayée, affolée, elle invoque à son secours les puissances célestes, qui répondent à son appel.

    Du fond de la source sacrée surgit une déesse d’or brandissant un glaive de flamme, tandis qu’apparaît un dieu bleu aux lèvres d’argents, le Dieu bleu. Celui-ci dompte les monstres et les mets en fuite, et prend l’enfant sous sa protection. Et quand les prêtres reparaissent et constatent le miracle, ils ne peuvent s’opposer à la volonté divine. Les fiancés alors sont réunis par eux, et l’on voit au loin le Dieu bleu remonter triomphalement au ciel. Tel est le sujet que M. Reynaldo Hahn s’est chargé d’accompagner musicalement. Nous connaissons déjà, par la délicieuse partition de La Fête chez Thérèse à l’Opéra, les aptitudes du compositeur pour le genre du ballet. Il les a prouvées ici de nouveau. Elle est fort aimable, cette musique du Dieu Bleu, à la fois élégante et fine, d’une recherche harmonique qui ne va pas jusqu’à la subtilité, d’un heureux jet mélodique, avec un orchestre chatoyant et discret (on dirait volontiers trop discret parfois pour le cadre) qui nous reposait des brutalités banales entendues dans L’Oiseau de feu, enfin brillant par la franchise et la distinction du rythme. C’est une vraie musique de ballet écrite par un vrai musicien, à la plume alerte et tout ensemble étoffée. L’entendre est véritable plaisir pour une oreille trop souvent accoutumée aux teintes criardes et aux orgies sonores de certains.

    Quelques mots des interprètes. Mme Thamar Karsavina, qui représente la jeune fille, est tout à fait délicieuse. Elle a la grâce, le charme et la souplesse, et elle est encore une mime fort intelligente et très émouvante, c’est une artiste. M. Nijinsky, le Dieu bleu, nous est suffisamment connu comme un danseur de premier ordre. Il est parfait dans sa scène avec les monstres. A signaler aussi M. Max Frohman dans le rôle du jeune homme, Mlle Lydie Nelidow qui représente la Déesse, et surtout Mlle Bronislawa-Nijinska dans le personnage de la bayadère enivrée.

    Et nous avons revu ce petit chef-d’œuvre qui a nom Le Spectre de La Rose, petite composition exquise imaginée sur la musique de l’Invitation à la Valse, de Weber, qui est jouée, dansée et mimée avec une perfection invraisemblable et une véritable poésie par Mlle Karsavina et M. Nijinsky. C’est un rêve et un enchantement que ce petit tableau exquis interprété de façon purement idéale.

    Quant aux Danses du Prince Igor, comme il se faisait minuit et demi, qu’elles n’étaient pas commencées… je ne cache pas que je leur ai brûlé la politesse.

    Arthur Pougin : Le Ménestrel - 18 mai 1912

    Interprète
    Vaslav Nijinsky en Dieu Bleu - 1912

    Dans les Anales Théâtre et Musique de 1912, une page consacré à la première soirée des Ballets Russes pour la "saison de Paris", reproduira, presque mot pour mot, comme pas pour pas, les lignes publiées dans Le Monde Artiste du 18 mai 1912 et signées Charles Azkar.

    Musique.

    La "Season de Paris" bat en ce moment son plein au Châtelet. Ce mouvement artistique, cosmopolite, nous le devons à un Parisien averti, sceptique et homme d’esprit à la fois ; en effet, M. Gabriel Astruc n’est-il pas le promoteur, que dis-je le promoteur, le fondateur heureux de la "Season de Paris".

    Hélène de Sparte a cédé la place aux Ballets Russes et, au programme des premières soirées de gala, se trouve une œuvre inédite : Le Dieu Bleu de MM. Jean Cocteau et F. de Madrazo, musique de M. Reynaldo Hahn ; cette fois, la musique française prend une large part à ces soirée russes.

    Le scénario du Dieu Bleu est emprunté à l’histoire asiatique, car le Dieu Bleu n’est autre que Krisna, le Christ d’Asie.

    Une jeune fille hindoue arrache son amant des mains des prêtres qui veulent le consacrer à la divinité, la déesse et le dieu apparaissent en sauveurs providentiels, les animaux monstrueux –crocodiles et serpents gigantesques – menacent la jeune amoureuse, mais celle-ci offre toutes les séductions de ses pas, toute la tendresse chaste de son jeu, au Dieu Bleu et à la déesse.

    La salle, très endiamantée, fit une ovation aux principaux interprètes : M. Nijinsky, Mmes Tamar Karsavina et Nélidow et, dans cet ouvrage, M. Michel Fokine donna libre cours à sa fantaisie, à son génie même de metteur en scène. Tâche qui fait deviner, chez son auteur, une âme très éprise des belles choses d’art.

    Charles Azkar : Le Monde Artiste - 18 mai 1912

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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