La Danse Corps et Graphies - La Source, "Carnet d'un voyage en Orient" - Acte II

Œuvre chorégraphique d'importance présentée à Paris depuis plusieurs années, La Source - ballet fantastique en trois actes et quatre tableaux - est créé le 12 novembre 1866 au Théâtre de l’Opéra de la rue Le Peltier. Librettiste avec Charles Nuitter, archiviste de L’Opéra et amateur de théâtre - qui organisera la Bibliothèque Musée dans le futur Opéra Garnier -, Arthur Saint-Léon signe la chorégraphie, sur une musique "à quatre mains" de Ludwig Minkus, pour les premier et quatrième tableaux, et Léo Delibes, jeune compositeur, mélodiste brillant qui convient admirablement à la danse, pour les second et troisième tableaux. Le trio "de" Coppélia

… Acerbe ou séduit, le style acéré, comme la pointe assurée : de la répétition générale affleure l'impression, et comme d'une fleur de papier, découlent les flots des représentations revues… Voici le printemps des feuilletonistes qu'on presse !

Affiche
Affiche du ballet de La Source en 1866

Flots encrés entre-filets

Faut-il pourtant que le flot de la pantomime soit limpide ? Comment le public accueillera-t-il les ballets en trois actes ?

…Au détour d'une revue prolixe des manifestations musicales, en préambule à une critique rédigée après la répétition générale ouverte à la presse, La Source roule les écrits de Wagner : "Le ballet est le très digne frère de l'opéra."

Théâtre de L'Opéra : La Source, ballet- pantomime en trois actes et quatre tableaux, de MM. Nuitter et Saint-Léon, musique de MM. Minkus et Léo Delibes. - Opéra-comique : Mignon, opéra-comique en trois actes et quatre tableaux, paroles de MM. J. Barbier et M. Carré, musique de M. A. Thomas. - Bouffes-Parisiennes : Les Chevaliers de la Table-Ronde, opéra-bouffe en trois acte, de MM. Chivot et Duru, musique de M. Hervé. - Concepts : Inauguration de l'Athénée : M. Joachim. -Société des concerts du Conservatoire de Strasbourg. - Compositions nouvelles de M. Emile Jonas pour fanfares. - Publications diverses.

En réfléchissant sur le ballet La Source, il m'est revenu en mémoire la fameuse Lettre de M. R. Wagner, sur la musique(1), et dont j'aurai à reparler; car on annonce comme certain que Lohengrin sera monté pour la fin de l'hiver au Théâtre-Lyrique, et que le succès de la Marche de Tannhauser a décidé la Société du Conservatoire à exécuter d'autres œuvres du maître allemand, -tant discuté, tant bafoué, tant sifflé, et qui ne s'en porte pas plus mal, ni sa musique non plus. Ce qu'il appelle mélodie de danse, sans nulle acception mauvaise, n'est rien autre que la mélodie rythmique. De déduction en déduction, il arrive à appeler l'action dramatique la forme idéale de la danse.

"Déjà la danse populaire originelle, dit- il, exprime une action, presque toujours la péripétie d'une histoire d'amour ; cette danse simple, conçue dans son plus riche développement, et portée jusqu'à la manifestation des mouvements de l'âme les plus intimes, n'est autre chose que l'action dramatique. Que cette action ne soit pas représentée dans notre ballet d'une façon satisfaisante, c'est ce que vous me dispenserez de démontrer. Le ballet est le très digne frère de l'opéra."

Tout cela n'est peut-être pas très clair pour tout le monde ; mais il y a beaucoup de vrai. Il s'en faut énormément que l'opéra, et surtout l'opéra-comique offrent toujours une union intime des paroles, de la musique et de l'action; mais souvent aussi, dans un ballet, on danse un pas, comme dans un opéra on chante une chanson, une ballade, un air à roulades; d'autres fois, la pantomime la plus simple exprime seule l'action, comme, par exemple, dans tout le troisième tableau de La Source ; d'autres fois seulement, l'art mimique, poussé à sa dernière puissance à l'aide de la danse proprement dite, est intimement lié à l'action scénique.

Il ne suffit pas non plus que la mesure des pas soit marquée par l'orchestre; les mouvements mimiques ont leur mélodie comme les mouvements les sons, et cette mélodie doit s'accorder parfaitement avec la mélodie musicale. On remarquera que chaque fois que cette concordance est bien établie, le plaisir qu'on prend à la danse, et la sympathie qu'excite l'expression mimique sont pour le moins doublés. Mais enfin, M. R. Wagner lui-même n'a pas encore réussi à réaliser l'œuvre lyrique idéale : ne nous étonnons donc point si le public n'est pas plus exigeant pour les ballets qu'il ne l'est pour l'opéra, et surtout pour l'opéra-comique.

L'action de La Source est assez facile à suivre; quelques détails - seulement peuvent échapper aux spectateurs, à moins d'une attention minutieuse sur la pantomime, ou d'une intelligence parfaite de certains signes conventionnels. Si vous observez bien les mouvements de la magicienne à son entrée en scène, vous devinerez peut-être qu'elle cueille des mauvaises herbes, et se dispose à les jeter dans la source pour quelque tour de sorcellerie. Djémil l'en empêche, et excite par là son ressentiment. Mais voici qui est plus difficile. Lorsque la toile se lève, des nymphes, des sylphes, des lutins, des papillons de nuit, des insectes aux ailes diaprées voltigent, c'est-à-dire dansent et courent à plaisir.

Au milieu de la scène, entre des feuilles gigantesques, est couchée, endormie, une femme en robe blanche. Elle finit par s'éveiller, se lève et danse un pas ; puis Zaël, le lutin familier de la source, vient l'embrasser au front : aussitôt elle se recouche et se rendort. "C'est, direz-vous, quelque nymphe que la danse fatigue vite, et à qui un baiser suffit à donner des rêves agréables." Vous n'y êtes pas : c'est un éphémère !

Je ne sais si un entomologiste de première force devinerait l'énigme sans le secours du texte explicatif; au surplus, je crains que les entomologistes de première force ne soient pas très nombreux parmi les amateurs de ballets.

Il est fort heureux que dans un ballet- pantomime, tout ne soit pas d'une extrême lucidité, et que les charmes de la danse et le talent des danseuses rendent le spectateur indulgent pour la logique de l'action. Jamais, dans un opéra ou dans un drame, on ne tolérerait le dénouement de La Source. Au premier acte, Nouredda ne met nulle opposition à ce qu'on attache Djémil afin de le laisser périr dans le désert ; quoiqu'un lieu où coule une source aussi limpide, où croissent des plantes aussi riches, des fleurs aussi merveilleuses, soit un désert trop attrayant pour que l'imprudent chasseur n'ait pas la chance d'être délivré par quelque voyageur.

C'est Naïla qui lui rend la liberté, et le venge, de la manière dont j'ai déjà raconté, en décidant le Khan à renvoyer Nouredda. Lorsque Djémil est assailli dans la tente de Morgab par les compagnons de Nouredda, celle-ci ne fait encore rien pour le sauver d'une mort certaine, malgré ses protestations d'amour ; c'est toujours la fée de la source qui est la déesse protectrice de l'ingrat. Non seulement elle renonce à se venger elle-même, mais elle fait comprendre à Djémil que Nouredda ne l'aime pas ; elle en fait faire l'aveu à la jeune fille. Et quand elle offre d'attacher à la ceinture de la froide statue la fleur magique, à la possession de laquelle est liée sa vie, et qui seule peut faire passer son ardent amour dans le cœur de Nouredda, Djémil hésite, il laisse Naïla accomplir le sacrifice. Pendant qu'elle tombe expirante, il s'éloigne avec Nouredda, en "lui murmurant à l'oreille de douces paroles." C'est faire le rôle trop beau à la nymphe pour en donner un bien laid à Djémil.

Les chorégraphes comme les musiciens ne sauraient toujours avoir la main heureuse en cherchant, à faire du nouveau ; ils tombent dans un réalisme malentendu, et méconnaissent les conditions fondamentales du beau plastique.

Dans le premier tableau de la Source, on voit de petits lutins, ou plutôt des insectes anthropomorphisés s'accroupir, se frotter les mains et se les passer derrière les oreilles, à la manière des chats faisant leur toilette. La danse avec la guzla m'a rappelé le tambour de Mlle Mourawieff; le mouchoir tortillé a probablement un sens mystérieux que je ne veux pas chercher à deviner. Dans le Pas des Voiles, les danseuses, préoccupées de gouverner les mouvements incertains et lourds de leurs voiles, ne peuvent donner assez d'attention à leurs propres mouvements, de sorte que le tout a un air embarrassé et peu gracieux. On commence aussi à mettre les berceuses partout.

Parmi les meilleures scènes, je citerai l'introduction avec le pas de l'Ephémère la scène dansée par Naïla et Djémil, le final du second acte, où l'on a redemandé un pas de Mlle Salvioni et le dernier tableau.

La musique du premier et du dernier tableau est de M. Minkus, qui nous avait déjà donné celle de Néméa. Sa prédilection pour les mazurkas trahit trop son origine russe. Une valse ou un galop, même médiocre, reste toujours assez dansant, mais le rythme de la mazurka étant moins animé, il est plus difficile de faire une mazurka qui plaise, surtout si on l'écrit en mode mineur. Au reste, la musique de M. Minkus est, comme toujours, facile et coulante sans rien de bien saillant. Le tableau de la sorcellerie est échu à M. Léo Delibes. La musique fantastique n'est pas trop du ressort des compositeurs de ballet. J'aime mieux le second acte, surtout le final qui ne manque pas de chaleur et de verve.

Je ne puis que répéter ce que j'ai déjà dit du remarquable talent mimique de Mlle Salvioni et de la souplesse, en même temps que de la fermeté, de la correction et de l'ampleur de sa danse. La rare qualité de joindre la grâce virile à un jeu vif, précis, sobre, autant que vrai, fait de Mérante l'artiste indispensable à l'Opéra.

Mlle Beaugrand n'exécute qu'un pas qui suffit à lui mériter les applaudissements unanimes du public.

Le rôle de Nouredda est, comme on le voit, par le sujet même du ballet, d'une grande importance; mais Mlle E. Fiocre se démène trop; elle ressemble à ces cantatrices manquées, qui poussent de la voix et roucoulent avec audace, faute d'une adresse suffisante et d'un goût assez cultivé. Inutile de parler encore des magnificences de la mise en scène. Mais reste à savoir si un ballet en trois actes n'est pas trop long pour le public.

L'administration avait fait, pour la répétition générale de La Source, le service de la presse, comme elle l'avait déjà fait dans quelques circonstances très exceptionnelles. D'après la forme des billets d'invitation, elle paraît disposée à en agir désormais de même pour tout ouvrage de quelque importance. Ce sera une excellente habitude, qui profitera à tout le monde, en permettant à la critique de mieux asseoir son jugement. Je recommande le même usage tout particulièrement à la direction de l'Opéra Comique, à moins que M. le secrétaire n'éprouve quelque satisfaction d'être importuné toute la journée de demandes de billets, qu'il a la courtoisie de ne point refuser.[…]

Le samedi 17 novembre 1866, après la répétition générale, Cler Ort chronique La Source en quelques traits dans sa Revue générale des théâtres : une réussite…

Opéra - La Source - Ballet en trois actes et quatre tableaux, Scénario de MM. Nuitter et Saint-Léon, musique de MM. Minkus et Delibes.

Le ballet est entièrement du domaine de la fantaisie il n'est donc pas possible de raconter, un scénario que le jeu scénique des artistes interprète d'une façon plus ou moins imaginaire.

En voyant les diverses évolutions des personnages, si les pas et les ensembles sont réglés avec art, si les danseuses sont jolies, la mise en scène et les décors splendides, la musique agréable, l'imagination du spectateur est guidée par de douces sensations à travers un monde tout poétique.

Le ballet ne peut aspirer, je crois, à un plus heureux résultat, le scénario en est le prétexte, prétexte plus ou moins réussi et qui devrait toujours être fourni par un poète.

L'amour et ses manifestations éloquentes, passionnées, d'autres fois rêveuses, tragiques même, forme le principal mobile de toute scène de ballet. L'amour et la poésie ne peuvent enfanter que de gracieuses créations.

La Source commence par une introduction fantastique. Un défilé au milieu des montagnes ; au fond des flancs d'un rocher, s'échappe le filet argentin d'une source, autour de la source, des plantes verdoyantes fleurissent, des lianes grimpantes s'enroulent aux branches des arbres, d'où elles laissent retomber des grappes de fleurs.

Au deuxième acte, les Jardins du Palais du Khan de Grandjeh.

Au premier tableau du troisième acte, la Tente de la Bohémienne, un rayon de lune pénètre par le haut de cette hourte tartare. Au fond une idole, éclairée par les dernières lueurs du foyer qui s'éteint. Çà et là des instruments magiques.

Au dernier tableau, le Défilé des Montagnes. Les fleurs sont fanées, l'eau est tarie, le feuillage est desséché. Des vapeurs sinistres planent sur la vallée.

Sur les quatre tableaux dont se compose La Source, le premier et le quatrième ont été écrits par M. Minkus ; la musique du second et du quatrième est due à M. Léo Delibes.

M. Minkus, auteur de Néméa, sait toujours éviter la banalité ; il a de la distinction, quelquefois de l'originalité.

M. Delibes a recherché avant tout la couleur locale ; les effets sont étudiés avec soin, les harmonies pleines de fraîcheur, l'orchestration souvent originale et hardie.

Mlle Salvioni, la fée de la source, a eu un succès d'enthousiasme. Ses attitudes et ses jeux de physionomie, peignant tour à tour la naïveté, le sentiment, la crainte ou la fougue, la passion, ont enlevé le public. La grâce divine avec laquelle elle exécute toutes les évolutions chorégraphiques de son rôle est vraiment remarquable.

Mlle Fiocre, quoique ayant peu à danser, a été très applaudie ; Nouredda, la fiancée du Khan tartare, est une ravissante ballerine.

Mlle Sanlaville est un joli lutin, et Mérante mime avec beaucoup de chaleur Djémil, le principal personnage.

Cler Ort : Journal L’indépendance Dramatique et le Libre Journal Réunis numéro 33 - samedi 17 novembre 1866

Interprète
Guglielmina Salvioni

Dans Le Globe Artiste du dimanche 18 novembre 1866 pourtant, Jean Chrysostome, en épistolier, dit sévèrement la "fortune médiocre" d'un ballet pâle héritier des chefs-d’œuvre romantiques…

Interprète
Marie Sanlaville

Les vérités de Saint-Jean Bouche-d’Or

A M. le Rédacteur en chef du Globe Artiste,

Le nouveau ballet de l'Opéra. - Mlle Salvioni, danseuse. - La Source, La Péri, La Sylphide, Giselle. -La mémoire venant au secours de l'imagination. - Le Pas du Hamac. - Le Pas de la Guzla. - Le Pas des Favorites. - Le Pas des Voiles ; vieilles manœuvres chorégraphiques réglées sur de la musique nouvelle. - Papillons, insectes et farfadets.

Monsieur, Vous abusez de mon inexpérience, vous usez de mon penchant à la curiosité ; mais, je vous avertis que je ne suis nullement dupe de vos ruses de rédacteur en chef. - Vous vous êtes dit :
Voilà un homme qui n'est pas du bâtiment, et qui ne sachant ni les coteries, ni les franc-maçonneries parisiennes, n'étant encore affilié à aucune congrégation dramatique, artistique ou littéraire, doit évidemment me rapporter de partout où je l'enverrai, des impressions fraîches et dégagées de toute influence intéressée. Et vous m'envoyez tantôt à l'Odéon, tantôt au Théâtre Français, hier, au Théâtre Lyrique, aujourd'hui, à l'Opéra ; vous me donnerez demain, peut-être, un ticket pour le Théâtre de la Villette, sans autrement vous préoccuper des contrastes et des distances. - Eh bien, je vous déclare que ce métier de journaliste errant ne me déplaît en aucune façon, que même j'y prends un certain goût, et que s'il vous passe un soir par la tête de m'envoyer à Grenelle, pour constater les Rachel ou les Frédéric qui poussent dans la serre froide de M. Larochelle, j'irai tout de même. Si vous trouvez beaucoup de collaborateurs d'aussi facile composition, je vous conseille d'en former une compagnie d'élite, et de sortir quelquefois avec eux sur les boulevards pour que les passants les admirent.

Absolument comme si je remplissais un sacerdoce, j'ai vu et entendu deux fois le ballet La Source, à l’Opéra, avant de mettre au net les notes critiques, prises sur mon carnet, concernant le poème de M. Nuitter, la chorégraphie de M. Saint-Léon et la musique de Messieurs Minkus et Delibes. - Soyez sans inquiétude, je ne couperai point dans la pâte ferme du livret pour vous en offrir une tranche. En trois phrases et quatre alinéas, je m'en vais vous mettre au courant :

En ce temps-là une source, nommée Naïla, coulait des eaux tranquilles dans une forêt indienne, s'il faut en juger par le nom des voyageurs qui la traversent. Un jeune et gracieux chasseur, Djémil, étant venu se désaltérer dans son sein, ne s'est pas permis cette privauté sans que la source en ait éprouvé une certaine émotion. Puis, tandis qu'il faisait une coupe de ses deux mains pour la remplir d'une onde bienfaisante, voilà qu'une Bohémienne, Mademoiselle Marquet-Morgab, poussée par ses mauvais instincts, avait tenté d'empoisonner la source au moyen d'un bouquet de plantes vénéneuses ; le beau chasseur prévient cette méchante action, ce qui augmente le sentiment de la reconnaissance, les dispositions tendres que Naïla ressentait déjà pour lui.

Survient une caravane, Mlle Eugénie Fiocre et M. Coralli montés sur des haquenées viennent camper près de la source : Ils sont suivis d'une escorte nombreuse composée de circassiens et de circassiennes qui étant venus dans ce site sauvage uniquement pour prendre du repos, témoignent de leur intention en se livrant à des danses nombreuses. C'est de la logique de ballet, et dans toute la salle, moi seul peut-être, avait, comme villageois, le droit d'en paraître surpris. Toutefois, je ne l'ai point fait voir.

Tout au haut d'une pointe de rocher, Mlle Fiocre-Nouredda aperçoit une fleur brillante d'une forme inconnue. Dans les ballets, les fleurs ne sont pas aussi naïves que de ressembler à celles de la terre, autrement les princesses voyageuses ne se prendraient pas pour elles d’un désir immodéré de possession immédiate. – Vainement la charmante enfant demande-t-elle, parmi les gens de sa suite, tous gaillards robustes et d'un courage à toute épreuve, un homme de bonne volonté qui consente à se rompre le cou pour gravir la montagne et cueillir la fleur qu'elle convoite. – Pas un ne bouge, et Djémil seul s'offre à risquer l'aventure, il grimpe, il cueille, il tombe dans l'abîme, et reparaît bientôt porteur de la plante rare, et pour se payer de sa belle action, il porte une main téméraire sur le voile qui couvre le visage de Nouredda, - outrage immédiatement puni par les gens de la suite de la vindicative jeune fille qui fait attacher le trop curieux chasseur aux flancs du rocher, et ordonne qu'il soit abandonné dans ce lieu désert pour servir de pâture aux bêtes dévorantes, qui doivent naturellement peupler ces deux déserts. - On n'est pas plus charmante que cette aristocrate étrangère.

Djémil se trouve donc en passe de courir les plus grands dangers, mais la source qui lui doit, ainsi que je l'ai dit plus haut, de ne pas avoir été empoisonnée, veut à son tour lui rendre service, elle l'aide à dégager ses liens, elle exécute en avant et en arrière, à droite et à gauche différents pas dont le sens indique clairement qu'elle a de l'amour dans les jambes, et ramassant la fleur aux formes inconnues et délaissée par Nouredda,- "prends, dit-elle avec une pointe, ce talisman auquel ma vie est attachée ; va rejoindre l'orgueilleuse, venge-toi, et songe que sous ces mystérieux ombrages, reste une source qui ne coule que pour toi."

Et muni de son talisman, accompagné de Zaël, un lutin que Naïla lui a donné pour petit domestique, Djémil s'en va tout droit au palais du Khan de Ghendjeh. -Remarquez, en passant, l'euphonie des noms choisis par le librettiste : Morgab la Bohémienne, Dadjé favorite du Khan, Sindjar, un serviteur, Mozdock, frère de la princesse ; cela fait bien sur un programme. On s'imagine avant le lever du rideau que tous ces personnages aux dénominations étranges vont faire avant la rampe des choses plus étranges encore, - et quand on reconnaît, au contraire, qu'ils ne font que des simplicités, on n'ose pas encore s'avouer à soi-même qu'on s'est laissé montrer des vessies pour des lanternes, et que l'on a cru aux lanternes.

Or, le Khan attend précisément ce jour-là Nouredda, la nouvelle favorite. Ses femmes habituelles lui font, mais en vain, cent et une agaceries pour tromper son impatience ; - elle vient enfin, et son futur seigneur et maître lui fait une réception digne de son rang et de sa personne. - La trompe retentit de nouveau, ce qui est une façon de sonner à la porte du palais dans les ballets circassiens. - Entre un brillant gentilhomme tout de soie et d'or habillé. C'est lui-même, le Djémil de la source. Parmi les présents qu'il apporte, se trouve le bouquet enchanté. Djémil, qui ne veut pas l'abandonner à Nouredda, dans la crainte sans doute qu'elle n'en fasse un mauvais usage, le jette dans un massif de verdure qui n'a pas poussé là par hasard, mais qui s'anime tout aussitôt, déploie son feuillage, et laisse passage à une nappe d'eau d'où s'échappe Naïla bondissante. - Les vieux n'ont jamais laissé aux jeunes gens le monopole de l'inconstance. - Tout à l'heure le Khan n'avait de passion que pour Nouredda ; à peine la source a-t-elle jailli que le voilà tout trempé à son endroit des désirs les plus vifs. - Humiliation de Nouredda, offre de vengeance faite par la Bohémienne, acceptation du pacte, cuisine infernale dans la tente de Morgab et succès de ses maléfices qui font tomber Djémil amoureux de Nouredda tandis que la source se dessèche.

Il faut avouer que ce jeune chasseur se conduit comme un pas grand-chose, et s'il n'avait point le talent de M. Mérante pour faire excuser ses façons d'agir, il est certain que toutes les sources de Circassie feraient très bien de se changer contre lui en torrents d'infortunes.

Il sait, cet ingrat buveur d'eau, que la vie de Naïla, son amoureuse humide est attachée à la possession de la fleur magique et, froidement, sans hésiter pour ainsi dire, Mlle Nouredda étant tombée en syncope, il demande à la source de se sacrifier pour sa rivale qui n'est pas plus jolie, qui n'a pas autant de cœur et qui danse beaucoup moins bien à coup sûr. Il y a des jeunes chasseurs étranges dans les coulisses de l'Opéra et des jalousies sublimes et comme on n'en saurait rencontrer que dans les arguments chorégraphiques.

Lorsque le sacrifice est accompli, et qu'il ne lui reste rien de plus à faire qu'à se tarir, la source meurt, et tout autour d'elle jonchent la terre, les lutins, les papillons, les insectes et les farfadets, qui naguères s'il faut en croire M. Nuitter que je n'ai nulle raison de contredire : "Venaient, sylphes bondissants, mêler leurs lèvres à son onde, ou lutins, gardiens des mines de rubis et d'émeraudes, s'égayaient à son murmure dans les entrailles de la terre."

Hélas ! Quand on voit les petites allumettes qui servent de jambes aux sylphes bondissants, et les papiers peints et ornés de paillons qui représentent les rubis gardés par les lutins vigilants, je vous déclare qu'il faut avoir un grand trésor de poésie dans l'âme pour ne pas être à tout jamais désillusionné par cette réalité de cartons peints et de mollets factices.

Feringhea-Nuitter(2) ayant parlé, - je demande la parole à mon tour, et je dis :
Ce ballet de La Source est faible, comme invention, faible comme chorégraphie, faible comme exécution… - Si, de ces trois faiblesses on peut former une force suffisante pour lutter contre l'indifférence du public, je n'y fais aucunement obstacle, me réservant néanmoins de douter du succès de cette tentative.

L'auteur s'est évidemment souvenu de Giselle, de La Sylphide, de La Péri. - À défaut d'une imagination tirant ses effets de son propre fonds il a fait appel à sa mémoire qui lui a fourni les éléments de l'arlequin chorégraphique qualifié de ballet nouveau sur l'affiche.

Le premier a été d'une complète nullité comme action scénique et intentions scénographiques. - Le second est de beaucoup mieux réussi. - Le troisième est un amalgame des compositions en quelque sorte, classiques dont plus haut je rappelle les titres. - Somme toute, s'il y a eu réussite, elle n'est point telle que les auteurs puissent craindre de garder leur chapeau en passant sous l'Arc de Triomphe. Les musiciens, MM. Minkus, et Delibes, au contraire, ont grandi de plusieurs coudées.

On a mis, m'a-t-on dit, près de six mois à étudier ce ballet ; il devait être créé par une danseuse qui appartient à la Russie et s'en est retournée, par ordre, dans la patrie des glaces(3). M. Saint-Léon, un maître habile, qui avait commencé les répétitions de l'ouvrage et le modifiait intelligemment suivant le personnel qu'il avait à sa disposition, a dû laisser la besogne inachevée pour se rendre de son côté à Saint-Pétersbourg où le rappelaient, à jour déterminé, ses fonctions de maître de ballets.

La Source est donc restée à ceux qui restaient : à Mlle Salvioni comme protagoniste, à M. Petipas comme chorégraphe, et l’on comprend que, répété loin du maître et confié à l'interprétation d'une artiste pour laquelle il n'avait pas été réglé, l'ouvrage n'ait pu rencontrer qu'une fortune quelconque, suffisante peut-être pour les besoins du moment, mais en-dessous des espérances que tout d'abord on en avait conçu.

Mlle Salvioni est une Milanaise dont la figure, paraît-il, a plus d'un point de ressemblance avec celle de la reine de Naples. - Elle a de mauvais genoux, danse avec vigueur, est remarquable quant aux pointes dont elle fait abus, et n'a point, dans les mouvements, cette morbidesse nécessaire qui fait contraste et met en relief les qualités de force quand arrive le moment de prouver qu'on les a. - Mlle Salvioni serait pour l'Opéra une très estimable seconde-première danseuse ; quant à la qualification d'Etoile, elle ne paraît point la mériter encore.

Si Mlle Salvioni est trop raide, Mlle Eugénie Fiocre est trop molle ; cette danseuse a la taille bien faite, elle est d'une bonne grandeur, et si elle occupe un des premiers rangs dans le répertoire actuel, c'est que l'on peut s'emparer de ceux-ci par des considérations où Terpsichore n’a point à fourrer son orteil.

La grande Mlle Louise Marquet se ressouvient d'un glorieux passé et, pour le présent, elle s'en contente. Mlle Sanlaville, qui personnifie le groom fantastique du chasseur Djémil, a presque failli obtenir un semblant de rôlet de la bienveillance du librettiste. Mlle Baratte négligerait, dit-on, la danse pour la vénerie, et l'on parle beaucoup, au foyer de ces dames, de ses diamants en dents de chevreuil ; c'est une ballerine énergétique.

Mlle Aline a passé l'âge des prétentions féminines et joue derrière les portants le rôle d’une mère camarade. On m'affirme qu'après chaque première représentation, elle embrasse régulièrement chaque première danseuse, ce qui témoigne d'un bon cœur, accessible aux épanchements affectueux.

Au premier acte, Mmes Stoïkoff, Volfer première, Montaubry, Laurent, Firmin, Josset, Malot, Alexandre, exécutèrent d'une façon lente un pas endormant qui va bien à leur nature paresseuse.

Quant à la Guzla, dansée ensuite par Mlle E. Fiocre, il m'est impossible de ne pas supposer que cette danseuse se soit inspirée de Mlle Clarisse Miroy(4) qui, au bal du roi Hurluberlu, termine, comme l'on sait, une romance enguirlandée par un refrain de café chantant.

Au début de ladite Guzla, Mlle Fiocre est d'un orientalisme de la plus grande distinction ; puis tout à coup, piquée sans doute par un des insectes familiers de la source, elle se livre à un rigodon qui ne serait point déplacé sur le tremplin de l'Eldorado. Evidemment, cette intéressante princesse aura voulu appliquer à la chorégraphie la turlutaine lyrique de la haute et puissante dame de la Houspignolle.

Le Pas des Favorites, du début du second acte, n’à aucun caractère d'originalité ; le Pas des Voiles, par contre a un cachet de vieillerie qui ne saurait être méconnu.

Comme ni l’un ni l’autre de ces exercices ne captivait mon attention, j'en ai saisi l'occasion d'importuner mon voisin de droite qui, entre autres révélations sur lesquelles il convient d'étendre le voile du mystère, m'a appris que Mlle Cârabin, lorsqu'elle rentre dans la coulisse, après avoir accompli sa fonction, retrouve invariablement l’éternel et primordial caraco qu'elle n'a jamais quitté depuis qu'elle gigote ;
Que Mlle Morando, rava avis, rentre philosophiquement dans son petit ménage, après le spectacle terminé, et s'endort du sommeil de l'artiste juste, et sans remords ;
Que Mlle Bossi, aussitôt qu'elle referme sur elle la porte de son logis privé, s'arme d'un plumeau vigilant et se paie l'indescriptible distraction d'épousseter ses étagères ;
Que Mlle Pillate s'empresse de se rendre chez Mme Taglioni pour continuer à lui apprendre le rôle de Fenella de La Muette, afin que cette ancienne célébrité dansante, incrustée dans le professorat, puisse elle-même instruire ses élèves quand son éducation mimique sera complète ;
Que le fils d'un imprésario, dont le nom ne fait rien à l'affaire, ne serait pas indifférent à l'une des plus recherchées coryphées se rendrait, et que si il n'a pas encore vu ses vœux exaucés, ce n'est certainement point la faute de Voltaire.

Si j'avais laissé plus longtemps mon voisin lâcher le robinet de ses indiscrétions, au lieu d'une lettre, c'est un volume que je vous enverrais aujourd'hui.

M. Mérante, joli cavalier, mime intelligent, tient, de façon à faire croire qu'il signifie quelque chose, le rôle du chasseur placé entre deux femmes charmantes, et l'on ne comprend guère pourquoi, étant en Circassie où la foi ne saurait être pendable, il ne garde pas à la fois et Naïla et Nouredda. Si cette dernière l'eût un jour fatigué, il lui fût resté la ressource de lui faire piquer une tête dans l'autre.

M. Danty, habituellement trop enclin à l'exagération comique, s'est montré, cette fois, moins cascadeur et conséquemment plus digne d'une scène impériale et tentée par l'État. - On m'a demandé une mention honorable pour Mlle Rust, première coryphée, et M. Cornet. - C’est fait parce que c'est juste.

Quant aux honneurs de la danse, ils reviennent de droit, sans conteste, à Mlle Beaugrand, qui sous le rapport de l'école et du fini de l'exécution, tient en ce moment la place laissée vacante par Mme Zina Mérante qui viendra certainement la reprendre avant peu.

Jean Chrysostome Le Globe Artiste numéro 6 - dimanche 18 novembre 1866

Interprète
Léontine Beaugrand

Interprète
Eugénie Fiocre

Bien qu'il déplore qu'un ballet long dût signifier le sacrifice d'un opéra court, Hipp. Prévost, dans le Feuilleton du Journal La France du 18 novembre 1866, où il présente sa revue musicale des spectacles, est charmé par La Source, et plus par les danseuses…

- Opéra : La Source, ballet en trois actes et quatre tableaux, de MM. Nuitter et Saint-Léon, musique de MM. Minkus et Léo Delibes. Mlles Salvioni, Fiocre et Beaugrand. – Opéra-comique : Mignon, opéra comique en 3 actes, de MM, Carré… et Ambroise Thomas. -Un mot sur la répétition générale, -Mme Galli-Marié.

Le ballet en trois actes a fait son temps; je ne sais à qui l'on aspire à plaire en persistant dans des errements qui n'ont plus leur raison, leur prétexte d'être dans nos goûts et nos habitudes.

Une pièce chorégraphique de cette coupe et de cette mesure exige, comme lever de rideau, l'adjonction d'un opéra court et nécessairement sacrifié. Malgré les protestations multipliées depuis vingt ans, on continue à mutiler, à cet effet, des chefs-d’œuvre pour en tirer pied ou aile pour la composition de ces sortes de spectacles. C'est aujourd'hui un acte du Comte Ory, demain de Guillaume Tell, avant-hier et ce soir deux actes d'Alceste. Pour échapper à la responsabilité de cette profanation, on aurait pu maintenir au répertoire Le Dieu et La Bayadère, y remettre Le Philtre, remonter le Zacarilla, etc., etc., ou mieux, s’'il y a des difficultés d'adaptation des chanteurs actuels à des opéras d'un style vieilli, pourquoi, après quelques malencontres, se rebuter et ne pas provoquer les jeunes compositeurs à la création d'œuvres nouvelles, pouvant emboîter le pas avec deux (jamais trois) actes de ballet ?

On formerait ainsi un spectacle mi-parti de chant et de danse, d'une absorption facile, d'une digestion légère et sans aigreurs.

La Sylphide et Giselle, -ces deux chefs- d'œuvre derrière lesquels se retranchent volontiers les tenants de la chorégraphie, que je soupçonne aimer, dans la danse surtout, la fille à Nicolas, -ne sont d'ailleurs qu'en deux actes. Et vraiment, deux heures de ballonnés, de jetés-battus, de poses gracieuses ou osées, de pirouettes, d'entrechats, de grands écarts et autres variétés des séductions du même art, me semblent suffisants à remplir la coupe; or, après l'avoir une fois épuisée, il n'est pas donné à tous les tempéraments de s'exposer à en redoubler la dose quelque peu excitante. La modération en tout prévient la satiété.

Avant-hier, notre chronique disait avec une discrétion mal dissimulée que le caissier seul des Italiens pouvait apprécier à sa juste valeur l'effet du spectacle bariolé, tenté sur le goût d'un public du dimanche. Je pourrais, avec la même réserve, faire semblable appel à l'endroit de la valeur effective, intrinsèque, d'une soirée exclusivement chorégraphique. Mais, comme il y a toujours eu à l'Opéra, entre les amateurs de la musique et ceux de la danse, un certain antagonisme, et que, malgré, le côte à côte auquel ils sont condamnés à vivre, ils ne cessent de se regarder en chiens de faïence et de médire à l'envie, les uns les autres, de leurs préférences, je dirai aux premiers qu'ils peuvent se montrer généreux ; la générosité sied aux vainqueurs. La Source, que, nouveau Moïse, le directeur de l’Opéra, de sa baguette magique, fait jaillir du rocher, ne menace pas de devenir torrent et d’inonder le domaine voisin : celui de l'art musical. Il n'y a pas péril dans notre camp, car il va sans dire que je suis de tout cœur, de toute conviction avec les mélomanes. Je n'ai, en effet, jamais bien compris, - même il y a vingt ans - le fanatisme de certains hommes d'esprit et de goût pour la danse. Le culte des desservantes m'a toujours paru n'être pas,-à l'insu des fidèles, bien entendu,-sans quelque influence sur leur dévotion à l'art lui-même.

Tout ceci soit dit sans application spéciale à La Source ; car, comme l'a constaté La France dès le lendemain de la première représentation, la fable qui, dans le ballet nouveau, sert de canevas aux broderies de la danse, aux magnificences des costumes et des décorations, aux caprices de la mimique et aux tricotages des jolies jambes, est pleine de pureté et de poésie. La nymphe de la source est la sœur puînée, elle en a tous les traits de famille, des êtres féeriques qui l'ont précédée sur la scène de l'Opéra; et comme si, dans la conception et les procédés de l'œuvre, cette poursuite à la ressemblance n'était pas assez marquée de la part des auteurs, le choix de Mlle Salvioni les eût dispensés de plus d'efforts pour atteindre le but désiré. Mlle Salvioni, par la perfection de ses pointes, ces cocotes de la danse, qu'elle fait comme Patti et Nilsson dans leur genre et le tour ingénieux et parfois original de ses échos, exécutés dans les styles les plus divers, est digne d'occuper à l'Opéra la place si enviée d'étoile principale du firmament chorégraphique. On ne la conquiert pas seulement par le talent, je dirais volontiers technique, si ce mot malsonnant convenait à la langue de l'art des Vestris et des Taglio, mais aussi, et non moins sûrement par la beauté, ou ce qui revient au même par la grâce qui est aussi une manière de beauté, et la plus réelle et la plus irrésistible.

Il restera comme trace du passage de cette danseuse et mime très distinguée, à travers cette création éthérée, entre autres souvenirs, celui d'une valse charmante qu'au milieu du ballabile et du 2e acte, elle danse à ravir, et celui de la scène finale qu'elle joue en comédienne intelligente, scène de passion, de désespoir : la nymphe, avec une touchante générosité, consent à mourir afin de rendre la vie et de donner l'amour à une rivale qu'elle se sent impuissante à effacer du cœur de celui dont avant tout elle veut réaliser le bonheur sur la terre. La source se tarit et les deux amants, ingrats comme tous les heureux, s'éloignent enlacés "en se murmurant à l'oreille de douces paroles." Rien ne laisse à désirer dans le ballet nouveau; les décorations sont d'une composition merveilleuse. La scène (pays des sylphes, des êtres ailés), dans le 1e et le 3e acte, se passe au milieu d'une vaporeuse atmosphère qui fait rêver d'une autre patrie ; on n'est plus de ce monde ; la nature y apparaît comme à travers un prisme d'une couleur vague, indécise, innomée, qui sans rien lui enlever de sa fraîcheur, de sa verdure aux mille et chatoyantes nuances, des richesses infinies de sa végétation, de l'éclat de sa lumière, en tempère et poétise les effets, les impressions. L'imagination ainsi préparée suit mieux le conteur dans ses voyages aux régions si explorées et toujours si nouvelles de la fantaisie.

La musique, d'un maître du genre, M. Minkus, est agréable à l'oreille des spectateurs, et, avant tout, facile aux pas des danseuses qu’elle soutient et suit en esclave soumise dans leurs gracieuses, nobles ou rapides évolutions. M. Léo Delibes, un de ces jeunes compositeurs que l'on laisse languir sans assez d'encouragements, et qui répondra brillamment, je l'atteste, à toutes les avances, a débuté à l'Opéra, mêlant, sans crainte comme sans ambition démesurée, ses fraîches inspirations à celles de son collaborateur. Ce musicien commence comme d'autres finissent, et, pour être un jeune savant, il n'a gardé d'oublier jamais que pour réussir dans sa partition d'un ballet, il faut avant tout faire preuve d'esprit, de grâce et d'amabilité.

On m'assure que si le succès du ballet nouveau ne coule pas… de source, comme on devait l'espérer des pentes si habilement ménagées et des lits si délicieusement préparés, c'est qu'il y a conspiration secrète au sein même de la place, en plein harem du Khan, et avec affiliations extérieures très dévouées et convaincues. Les pantalons à l’orientale dissimulent, on le suppose du moins, de nombreuses beautés… artistiques du goût de nos orientalistes d’Occident et l’Opéra en compte plusieurs parmi ses abonnés. De là, murmure de la part de ces derniers, désappointés de ne pouvoir déchiffrer sans peine le poème nouveau soumis à leur admiration, et, d'un autre côté; rumeurs sourdes et contenues dans les rangs des possesseurs eux-mêmes des manuscrits précieux, au cadenas peu complaisant; ces dames seraient moins jalouses de ces trésors et feraient moins de résistance à les livrer à la curiosité de leurs savants admirateurs. Or, on prétend qu'ils sont nombreux, ces coureurs de palimpsestes, de ces parchemins précieux où les écritures nouvelles s'accumulent sur les écritures anciennes incessamment grattées et remplacées par des caractères inédits, de toutes les langues, de tous les styles; tracés, non d'une plume d'oiseau ou d'acier, mais à l'aide d'une pointé d'or et de diamant.

Gare donc à l'assaut qu'avec les intelligences qu'ils en retiennent dans la place ils peuvent livrer à la direction la mieux intentionnée ! Et savez-vous qui se trouve placé à la tête de l'escadron féminin largement pantalonné ? La belle Mlle E. Fiocre, l'Amour de Néméa :"Fi de la prétendue vérité tant d'autres ravissantes vérités ! " Tel est le cri des malcontents.

A côté des deux premiers rôles, tenus par Mlle Salvioni (la fée des eaux) et Mlle E. Fiocre (la fiancée du Khan), une petite personne, que le public aime aussi et gâte volontiers, Mlle Beaugrand, placée presque hors rang, à côté de la source, s'est avisée, sans permission et dans un simple divertissement, de danser, sur une musique des mieux réussies, des plus spirituellement rythmées, des plus harmonieusement cadencées, des variations qui ont été bissées par acclamation; à ce petit pas revient peut-être le plus sûr des honneurs de la soirée. Mais que dis-je ? J'ai parlé tout bas, et je compte sur la discrétion de mes lecteurs. Dieu me garde de la vengeance d'une femme doublée de comédienne ou de danseuse ! Je tiens à mes deux yeux.

[…]

Hipp. Prévost : La France numéro 322 – feuilleton du 18 novembre 1866

C’est un tableau "toile d'avant [-]scène", dont Théophile Gautier retient l’inspiration dans sa critique du ballet, dans Le Moniteur Universel

Opéra : La Source

La Source, ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Nuitter, chorégraphie de Saint-Léon, musique de Minkus et Delibes, première le 12 Novembre 1866.

Ce titre, la Source, fait invinciblement penser au délicieux tableau de M. Ingres(5) ; l'imagination se représente aussitôt cette jeune et virginale figure dans toute la fleur de sa beauté adolescente, dont le corps de marbre, légèrement rosé, se détachait, si pur, si frais, si délicat, d'un rocher grisâtre, épanchant au milieu du clair bassin, où se reflétaient ses pieds comme en un miroir, le ruban argenté de son urne inclinée sur l'épaule. Cependant il ne faut qu'un instant de réflexion pour se convaincre qu'un tel sujet, dans sa chaste nudité, était impossible à l'Opéra avec nos mœurs modernes. Les Grecs étaient seuls capables d'admettre un pareil spectacle, eux qui applaudissaient Phryné sortant de la mer en costume de Vénus Anadyomène, et le jeune Sophocle conduisant nu le chœur de danse des éphèbes. Il faut donc oublier le chef-d’œuvre de notre grand peintre et accepter le ballet de MM. Charles Nuitter et Saint-Léon comme ils nous le donnent.

Quand le rideau s'est replié sous le manteau d'Arlequin, les lueurs vermeilles de l'aurore, éclairant à travers les brumes qui se dissipent un site dont la végétation exotiquement luxuriante indique un pays oriental, font envoler toute cette charmante petite population ailée et fantastique que le jour renvoie aux calices des fleurs, aux fentes des rochers, aux hamacs brodés de perles des toiles d'araignée. Parmi les herbes une source fraîche et cristalline se glisse, murmure et brille. Cette source a naturellement une nymphe, qui s'appelle Naïla et que représente Mlle Salvioni. Djemil, un chasseur de montagne, jeune, hardi et beau, arrive, le carquois au dos, l'arc en main, poursuivant quelque fauve, et il empêche Morgab, une grande belle fille, moitié tsigane, moitié sorcière, sorte, de Canidie asiatique, de faire macérer dans l'eau de source les plantes vénéneuses qu'elle a cueillies au clair de lune pour en composer un philtre. Cette action touche Naïla, qui s'éprend du beau chasseur et lui fait les yeux doux à travers son cristal.

Tout à coup, une sorte de marche rythmée d'instruments bizarres, nacaires, flûtes de derviche, rebebs et timbales, se fait entendre dans le silence du paysage solitaire ; une caravane débouche avec ses cavaliers, ses péons, ses esclaves, ses palanquins et ses atatiches, espèces de cages recouvertes de soieries bariolées ayant pour oiseaux des femmes. Il n'y manque que deux ou trois maharis ou dromadaires de course pour que la couleur locale soit complète.

Le site est propice à une halte. Il y a de l'ombre, de la fraicheur, de l'eau ; aussi la caravane s'arrête. Les rideaux de palanquins s'entrouvent, les voiles des atatiches s'écartent, et comme les pierreries d'un écrin qui se renverse, s'éparpillent sur la scène les mystérieuses beautés du sérail. Ce cortège conduit au khan de Gengeh Nouredda, la Perle de l'Orient, sous la protection de son frère Mozdok.

Morgab, irrité d'avoir été troublée dans ses maléfices, a prédit au chasseur Djemil qu'elle serait bientôt vengée par une passion fatale dont il allait se prendre pour un objet impossible. La prédiction ne tarde pas à se réaliser.

Djemil entrevoit, nonchalamment couchée dans un hamac, Nouredda, dont la radieuse beauté, comme une lumière dans une lampe d'albâtre, brille à travers les voiles transparents qui la recouvrent, et il sent un inéluctable amour s'emparer de son cœur. Tout en se berçant, Nouredda aperçoit une fleur merveilleuse au calice de pourpre, aux pistils d'or, plus éclatante que les rubis de Giamschid(6), qui scintille au bout d'une branche, sur le bord d'un précipice. Elle tend la main vers la fleur, elle la désire, il la lui faut, et Nouredda est une de ces femmes pour qui l'on décrocherait du ciel le soleil, la lune et les étoiles, si elles les demandaient. Cependant personne ne bouge parmi cette suite nombreuse. Djemil, qui s'était tenu caché jusque-là, s'élance et en trois bonds il atteint la fleur ; mais la branche casse, et l'imprudent disparaît dans le gouffre. Après quelques minutes d'anxiété, on le voit reparaître, tenant en main la fleur qu'il n'a pas lâchée dans sa chute, et qu'il offre à Nouredda. Pour sa récompense, il demande à contempler les traits de celle pour qui il vient d'exposer sa vie, et d'une main frémissante il relève le voile de la jeune fille. En Europe ce serait une impertinence, mais en Asie c'est un crime.

A cette énormité, sur un signe de Mozdok, le frère farouche, les esclaves se jettent dur Djemil, et, malgré sa résistance, l'attachent avec des lianes les bras derrière le dos, et le renversent, incapable de faire un mouvement, sur un banc de rocher. Il mourra de faim et de soif, près de la source, dans cette solitude où le passage d'un voyageur est un rare hasard ; puis la caravane s'éloigne, et Nouredda ne peut que lancer un regard de pitié mélancolique sur le pauvre Djemil.

A force de se tortiller dans ses liens, Djemil, qui semble avoir pris des leçons des frères Davenport(7), parvient à se dégager les bras ; il voudrait apaiser aux flots clairs de la Source la soif qui le dévore. Comme si elle comprenait son désir, l'eau gonfle, bouillonne, s'élargit, coule de son côté, et Naïla, apparaissant, fait tomber les dernières entraves qui le retiennent. Elle le remercie d'avoir empêché qu'on troublât la pureté de ses eaux, et le gronde de s'être exposé, sur un caprice de femme, à cueillir cette fleur, talisman de la vallée. Si Djemil n'était épris d'une autre, il comprendrait que la Source l'aime, et Naïla vaut mieux que Nouredda, simple mortelle destinée au sérail d'un mamamouchi(8) ridicule. Aux avances de la nymphe, il ne répond que par des cris de vengeance ; il veut tuer Mozdok, enlever Nouredda, et la bonne Naïla met, avec un soupir, son pouvoir à la disposition du beau chasseur qui la dédaigne. Elle lui donne même pour guide Zaël, son lutin familier, le Puck de cette Titania aquatique.

Le second acte nous transporte chez le khan de Gengeh, qui attend sa fiancée. A peine Nouredda a-t-elle paru que le vieux khan se livre à d'extravagantes manifestations de joie et d'amour. Mais ce beau feu ne dure guère, car Naïla, parée de tous ses charmes, illuminée d'un éclat magique, vient pour faire diversion, et le khan de Gengeh ne veut plus entendre parler de Nouredda, qu'il chasse honteusement avec son frère. Les murs du sérail ne peuvent enfermer Naïla qui s'évanouit, lorsque par un effort de passion elle est parvenue à garder libre sa rivale à l'amour de Djemil.

Mozdok, Morgab et Nouredda, que la tsigane a conduits sous sa tente, machinent ensemble quelque diabolique vengeance à la lueur de feux rouges, bleus et verts, et Djemil, qui survient, reproche à Nouredda sa froideur. Mozdok lui ferait encore un mauvais parti si la trop indulgente Naïla ne sauvait une seconde fois l'ingrat chasseur. Elle va même jusqu'à lui donner la fleur qu'elle porte à sa ceinture, une fleur, où est concentrée son âme et qui peut échauffer le sein sur lequel on la posera. Djemil en fait l'expérience.

Nouredda s'attendrit et les feux dont brûlait Naïla passent dans sa poitrine. Mais s'il lui vient une âme, c'est au dépens de la pauvre nymphe, et quand Djemil traverse avec sa conquête la vallée où il a rencontré la caravane, quel changement s'est opéré dans ce paysage si riant naguère ! La brillante végétation où les fleurs étincelaient comme des papillons de lumière s'est misérablement flétrie. Les lianes séchées pendent sur le roc et ressemblent à des serpents morts. La source presque tarie se glisse dans son lit ensablé, ayant à peine la force de remuer un caillou.

Plus de mousse verte, plus de fontinales. L'oasis s'efface ; elle est éteinte la vie mystérieuse qui animait ces herbes, ces fleurs, ces arbres. Naïla gît morte, entourée des petits génies et des gentilles fées dont se composait sa cour. Djemil, entourant de son bras la taille de Nouredda, passe sans même voir celle qui meurt pour lui.

Mlle Salvioni danse et mime le rôle de la Source avec beaucoup de talent ; elle est pure, correcte et noble. On pourrait, vu la nature du personnage, désirer dans son allure et dans ses poses quelque chose de plus moelleux, de plus fluide, de plus ondoyant. Cela tient à son genre de beauté, qui est plutôt d'une Diane que d'une naïade. Mlle E. Fiocre est bien la plus jolie houri blonde qui ait jamais porté le bonnet et le corset de perles dans le paradis de Mahomet. Son corps charmant, qu'estompent des gazes légères mouchetées d'or, se dessine avec une grâce exquise dans le pas de Guzla, un des plus jolis du ballet. Mlle Beaugrand devient une danseuse de première force, et l'on va emprunter à des cieux lointains des étoiles qui ne la valent pas. Mlle Louise Marquet est une belle et fière tsigane, dont la scène de sorcellerie fait admirablement ressortir le caractère pittoresque.

La musique est due à deux compositeurs, MM. Minkus et Léo Delibes. Le premier, dans le ballet de Néméa, avait fait preuve d'une certaine originalité exotique ; le second, pour être français, n'en a pas moins de talent et s'est très bien acquitté de la tâche qui lui revenait. Il nous a semblé, à travers la partition, reconnaître des souvenirs trop peu déguisés peut-être du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn. Ils s'y encadrent d'ailleurs très bien : le ballet n'est t-il pas une symphonie mimée ?

Théophile Gautier : Le Moniteur Universel - 19 novembre 1866

Gustave Chadeuil, dans son feuilleton hebdomadaire du Siècle du 20 novembre 1866, propose un compte rendu de La Source teinté de cynisme quant à la pantomime, avant d'être musical et adresse un salut à Léo Delibes…

- Opéra : La Source, ballet-pantomime en trois actes et quatre tableaux, livret de MM. Ch. Nuitter et Saint-Léon, musique de MM. Minkus et Léo Delibes. - Un mot sur Mignon, - Les mélodies de M. Paul Soulies.

A propos de pantomime j'ai consulté les anciens du pays, comme pour les quêtes, quand on veut savoir l'impression générale d'un autre temps. Ils m'ont dit que la pantomime les ennuyait. J'avais l'opinion des vieillards; il me restait à prendre celle des enfants, j'aurais ainsi ce jugement de ceux qui s’en vont et de ceux qui viennent. Les seconds m'ont répondu comme les premiers. Je me suis tourné vers les gens entre deux âges, la catégorie du milieu, des deux sexes, en me disant que peut être ceux-là penseraient différemment. Même réplique, ne varietur.

Pourquoi donc alors des pantomimes, me demandai-je, puisque tout le monde est d'accord pour les condamner ? Serait-ce parce qu’elles furent en honneur chez les Romains?

Mais, les Romains pour légitimer la pantomime, avaient d'immenses arènes en plein air, pouvant contenir jusqu'à cent mille spectateurs. À une grande distance de l'estrade, les voix se seraient perdues.

Faute d'un ancien Romain à questionner, j'eus recours aux livres spéciaux sur la matière, et j'y vis toutes sortes de choses contradictoires.

Celles-ci, par exemple :

Tibère détestait la pantomime ; c'eût été une raison pour l’aimer.

Néron l'aimait ; c'eût été une raison pour la détester.

On avait alors si peu de respect pour ceux qui la jouaient qu'on en fut bientôt réduit à chercher des interprètes parmi les esclaves étrangers condamnés aux plus durs travaux. Le motif de cette répulsion était des plus simples : après chaque représentation, on amenait les mimes sur la scène, et ils recevaient publiquement des récompenses ou des punitions, selon qu'ils s'en étaient bien ou mal tirés.

La récompense consistait en une mesure de vin qu'il fallait boire d'un seul trait.

La punition était d'être sifflé, souffleté, fouetté.

Il y avait des fouetteurs en titre, comme le machiniste et le souffleur.

Heureusement, sous Auguste, on supprima la peine des verges; si elle se fût perpétuée avec le genre qui provoquait, plus d'un interprète de nos jours aurait à subir cet odieux outrage pour n'avoir pas été compris.

Qui comprend en effet, un pantomime ?

Vous voyez que, même chez les Romains, où la pantomime naquit (les Grecs en avaient horreur), on ne faisait pas grand cas des promoteurs de cette langue muette.

Consultons maintenant la logique pour savoir à quoi nous en tenir sur la pantomime.

On prétend que l'homme est supérieur aux animaux par l'intelligence, et que surtout il se distingue d'eux par la parole.

Laissons l'intelligence de côté, car il ne m'est pas encore démontré que, sous ce rapport, nous soyons toujours les mieux doués.

Quant à la parole, c'est une autre affaire. Elle est à nous, rien qu'à nous. Il est vrai d'ajouter qu'elle nous sert le plus souvent à déguiser notre pensée ; mais enfin c'est toujours ça. Elle nous appartient en propre.

Or, dans les pantomimes, que fait-on ? On se passe précisément de cette faculté dite souveraine. On la supprime comme inutile. Il ne s'agit plus que de s'expliquer, entre amis, par signes, comme des singes, tout bêtement.

Il en résulte que, pour ces sortes de récréations au moins étranges, nous avons une classe spéciale d'artistes, espèces de muets volontaires, avec des gesticulations exagérées.

A-t-on à dire qu'on va manger ? Vite on ouvre la bouche toute grande, en rond, et on a l'air de jeter quelque chose dedans, comme les sauvages, avec ses doigts. S'agit-il de boire ? On lève le coude comme au cabaret, en plaçant son pouce entre, ses lèvres écartées. Pour exprimer qu'on aime, on appuie fortement ses deux mains à l'endroit du cœur, et on secoue le haut du corps. On roule de gros yeux quand on est en colère ou montre ses trente deux dents quand on s'amuse, et qu’on les a ; on court, on bondit, on se crispe, on ne tient plus en place : c'est un delirium tremens.

Notez que je n'ai parlé jusqu'à présent des impressions qu’on peut traduire au moyen de grimaces et de contorsions.

Mais les autres ? Celles qui concernent les faits extérieurs, la durée du temps, les choses vues, tout le récit, comment s'y prendre ?

Imaginons qu'on ait à dire qu'un pauvre veuf a fait chanter une messe, il y a trois jours, pour le repos de la défunte, ou qu'un gladiateur quelconque a remporté le grand prix aux dernières courses de Longchamp, ce que vous voudrez de moins compliqué dans le courant ordinaire des conversations. Vous croyez que les interprètes recommanderont aux librettistes d'effacer cela ? Pas le moins du monde. Ils rechercheront au contraire ces impossibilités afin d'essayer d'en triompher. Pour eux, contrairement à la formule, qui peut le moins peut le plus. Rien ne les embarrasse.

D'ailleurs, si vous avez peur de ne pas saisir le sens des phrases mimées, vous- achèterez le livret pour vingt sous. Et vous pourrez suivre le scénario.

Franchement, je ne vois pas pourquoi nous n'aurions pas les aveugles, les boiteux, les manchots, les paralytiques, après les muets ; tous les estropiés à quelque titre que ce fût. Imperfection pour imperfection ils se valent bien.

Le motif de cette préférence m'échappe. Il est injuste.

Les paralytiques, les manchots, les boiteux, les aveugles devraient réclamer car ils sauraient devenir épileptiques à la scène, aussi bien que les muets.

Les simples ballets, à la bonne heure ! Un divertissement chorégraphique, ingénieusement introduit dans un opéra, repose l'esprit et ragaillardit les yeux. Il représente la grâce, la poésie, tout ce qui plaît, tout ce qui s’impose. On l’applaudit, on est charmé.

Rien n’empêche de lui faire un cadre splendide, si c'est à cause du cadre qu'on a recours à la pantomime.

J'avoue que la pantomime me pèse.

Pendant qu'on s'évertue à en suivre les incompréhensibles péripéties, l'orchestre s'efforce en vain d'attirer votre attention. On entend du bruit, voilà tout, l'attention est ailleurs.

Aussi vais-je avoir mon quart d'heure de Rabelais, dans un instant, quand il me faut juger la musique de La Source ballet pantomime de MM. Ch. Nuitter, Saint-Léon, Minkus et Léo Delibes. Deux librettistes, cela s'est vu, cela se voit souvent, s'ils ne sont pas trois ou quatre ; deux compositeurs pour la même œuvre, cela s'est vu aussi, mais le fait vaut la peine d'être signalé.

Entre nous, il était temps que cet ouvrage fût donné. Depuis je ne sais combien de semaines, on l'annonçait comme devant passer incessamment. Tout à coup, au dernier moment, on en changeait la distribution pour cause d'insuffisance d'emploi. Puis un artiste tombait malade, et il était question de le remplacer. Le lendemain, le malade allait mieux et les répétitions reprenaient leur cours. À force de promesses faites et retirées, on serait arrivé certainement à lasser d'avance la curiosité, pour peu que ces atermoiements eussent duré quelques jours de plus.

Enfin nous avons eu le retour imprévu des papillons, des fleurs, des farfadets, des insectes, des esclaves, des hommes d'armes, toute la kyrielle des surprises qui, depuis qu’elle et la Sylphide font le plus bel ornement de notre académie de musique. Pour varier, c'étaient des pas de deux, des pas de trois et des scènes dansées avec des écharpes, des effets nouveaux comme les vieilles lunes. Il va sans dire que les comparses ne manquaient pas, ni les coryphées, ni le pacha turc obligé, ni ceci, ni cela, tous les ingrédients de ces amusettes surannées.

On me trouvera peut-être sévère ; mais que voulez-vous ? Je ne saurais oublier que, pour lever de rideau à ces sortes de contes bleus récités avec les jambes, on sacrifie des chefs-d’œuvre comme le Comte Ory, chantés en dépit du bon sens par des artistes racolés au hasard dans le personnel. N'est-ce pas fait pour rendre impitoyable ?

Vous vous doutez bien un peu, j'imagine que l'action ne se passe pas de nos jours, en pleine vie réelle, sur le boulevard. Nous sommes dans le pays des chimères, au milieu des nymphes et des farfadets. Une source chante sa cantilène entre les rochers qui lui font un bel encadrement. Mais quel est donc ce mystère, ce mortel altéré qui s'approche, qui boit…, lui qui s'avance ? C'est Djémil, un adroit chasseur. Il n'y a que les chasseurs pour avoir de ces soifs qu'on assouvit dans le creux de sa main.

A peine a-t-il bu, lui qui s’avance, qu’une sorcière se présente à lui.

Méfions-nous, elle doit avoir des intentions mauvaises. Je crois même, si j’ai bien vu, qu’elle cherche à jeter des plantes vénéneuses dans l’eau pour empoisonner la source où tout à l'heure il buvait, lui qui s'avance.

Comme Djémil a pénétré ses criminels desseins, elle lui lance un regard haineux. Dieu, quel regard ! Il n'y a que les mimes pour avoir de ces expressions terrifiantes.

Et la Bohémienne, qui porte de beaux haillons pailletés, prédit à Djémil toutes sortes d'accidents funestes. Entre autres choses, elle lui dit qu'il aimera Nouredda, la jeune fille voilée qu'on aperçoit au fond sur sa haquenée ; et elle ajoute que cet amour fera son malheur.

Eh ! Tenez, justement le malheur commence.

- Je voudrais bien cette jolie fleur ! Télégraphie Nouredda qui met pied à terre.

Elle montre une fleur épanouie là-haut, au bout d'un arbre, sur un pic.

Un bouvreuil, il s'élance au faîte de l'arbre et cueille la fleur. Ô épouvante! La branche casse, et le malheureux est précipité dans un torrent. Des cris… pardon, des gestes de terreur s'échappent de toutes les poitrines… je me trompe, de tous les bras levés. Il doit être mort. Non, il reparaît près de la source où il a bu, lui qui s'avance, et il offre la fleur magique à Nouredda.

Ô inanité des choses humaines ! Nouredda veut le payer en argent.

Pour prouver qu'un sourire serait mieux son affaire, il soulève le voile de la jeune fille, comme s'il ignorait les lois du pays.

Ce mouvement va lui coûter cher. On l'enchaîne au rocher, comme Prométhée, pour l'abandonner aux vautours affamés. Puis on le laisse seul avec ses frayeurs et son désespoir. Cette fois, il n'en réchappera pas. Si fait ! Car nous sommes dans la fantaisie.

Voilà Naïla, la divinité de la source, un peu plus vêtue que celle d'Ingres. Joies du ciel ! Elle le délivre, pour le récompenser d'avoir empêché la sorcière de troubler son eau. Quant à la fleur, si promptement dédaignée par Nouredda, c'est un talisman auquel est lié le sort de la nymphe. Avec cette fleur, on peut tout.

Armé de la fleur qu'il a conquise, Djémil s'éloigne, à la recherche de Nouredda.

Au deuxième acte, il l'a retrouvée chez un certain Khan, ridicule et bête à manger du foin. Ce Khan s'amuse à contempler alternativement toutes les favorites qu'il s'est choisies, ne sachant laquelle aimer, tantôt une Géorgienne, tantôt une Abyssinienne, sautillant comme un sapajou. Pour le moment, il offre la palme à Nouredda.

Djémil paraît, porteur de riches présents qu'il offre au Khan émerveillé. Dans un grand coffre, il a mis la fleur, vous savez, celle de la fontaine où il a bu, lui qui s'avance.

Nouredda tente d’y mettre la main. Tout beau, ma chère ! On n'y touche pas ; vous avez déjà refusé de la recevoir. Ah ! Vous en aurez bientôt regret, quand on vous aura montré ce qu’elle sait faire. En voulez-vous un échantillon ? Djémil jette la fleur dans un massif de verdure, et toutes les plantes s'agitent, et de leur feuillage retombe une nappe d'eau, derrière laquelle apparaît Naïla.

L'inflammable Khan tombe en extase devant Naïla. Qu'elle dise un mot, et il renverra toutes ses femmes pour la garder seule dans son grand harem.

- Je me vengerai ! s’écrie… ou pour mieux dire gesticule la vindicative Nouredda.

Au troisième acte, chez la sorcière, nous la retrouvons demandant conseil. De quel moyen se servira-t-elle pour exterminer ses ennemis ? Il faut qu'elle les extermine, elle les exterminera.

- Par qui commencerons-nous ? Exprime la Bohémienne enchantée de faire le mal.

- Par Djémil, dont le principal tort est de m'aimer, riposte Nouredda montrant du doigt le condamné.

- Cela suffit. Amène-le-moi. J'aurai des hommes apostés pour l'assassiner, reprend la sorcière.

Notez que la gentille Nouredda se frotte les mains à cette réjouissante promesse.

Survient Djémil, que sa mauvaise étoile conduit dans cet antre où l'on respire des odeurs malsaines. Par précaution, il est armé jusqu'aux dents. On ne sait pas ce qui peut arriver.

En le flattant, Nouredda lui retire le revolver américain qu'il porte dans sa ceinture de contrebandier, et elle lui prend son poignard, tous ses moyens de défense, avec de trompeuses câlineries. Attention ! Quelque funeste trappe va s'ouvrir, et des sbires cachés en sortiront pour accomplir le meurtre annoncé. Les bras sont levés pour frapper. J’en ai le frisson ! Tout à coup la divinité de la source apparaît, et les stylets restent suspendus au bout des bras.

Vous croyez peut-être que Djémil reconnaissant s'agenouillera devant la fée protectrice pour la remercier de l'avoir sauvé ? Point ! Il lui tourne le dos, saisit Nouredda par la taille, et l'entraîne bien loin dans la montagne, on ne sait où.

Le dernier tableau nous montre les fugitifs enveloppés de vapeurs sinistres.

- Je t'aime ! Fait Djémil, en plaçant ses mains en croix sur son cœur, selon le sens indiqué plus haut.

- Moi, je t'abhorre ! Répond Nouredda, qui roule des yeux dont on n'aperçoit que le blanc.

La situation est tendue.

Toute la salle frémit comme un seul homme ; les cheveux se dressent sur les têtes ; car voici des êtres fantastiques accourus à l'appel de la divinité de la source.

- Faut-il les mettre à mort ? Interrogent les esprits de l'air.

La divinité de la source fait un signe, qui signifie qu'on a bien le temps.

Et elle s'adresse à Djémil, à qui elle reproche avec véhémence de l'abandonner pour une fille de rien.

- Ah ! Répond Djémil, si tu le voulais, Naïla, cette âme endormie se réveillerait. Avec le secours de ton talisman, elle s'éprendrait d'amour pour moi. Je n'ignore pas que notre tendresse partagée te ferait souffrir; mais ça m'est bien égal. Prête-moi donc ton talisman.

- Écoute, insiste la divinité de la source, ce talisman est toute ma vie. Si je t'obéis… je meurs…

- Prête toujours !

Et elle lui laisse la fleur magique qu'il avait cueillie au-dessus de la source où il a bu, lui qui s'avance. Et Djémil a la suprême joie de s'apercevoir que Nouredda se prend à l'aimer quand il l'a touchée du bout de la fleur, et Naïla tombe à la renverse en entraînant dans sa chute, comme des capucins de cartes, tous les lutins qui l'escortaient.

Hosannah ! L’ingratitude et le vice triomphent.

Je sais bien que, dans le monde des rêves, la logique n'est pas la même que chez nous, et qu'on peut pardonner quelque chose à la morale des farfadets; mais cela n'empêche pas cette conclusion de jeter du froid dans l'admiration des spectateurs. Là où le code n'est pas content, on ne saurait être satisfait. Nous détestons les apothéoses de ceux qui ne les méritent pas ; la victoire des criminels impunis n'est pas faite pour amuser.

En somme, le genre étant admis, La Source n'est pas plus mal agencée que beaucoup d'autres pantomimes. Le livret est bien écrit, dans tous les cas, et on peut le lire comme un conte bleu.

C'est ici que se manifesterait mon embarras, si je n'avais pris mes mesures pour analyser la partition. Je vous le disais, quand on regarde avec attention le geste excessif des mimes, on oublie d'écouter la musique, chargée d'en accompagner l'expression. J’y suis donc allé deux fois. La première, j'ai braqué mes yeux comme deux canons sur la scène, en fermant mes oreilles à l'orchestre ; la seconde, j'ai fait le contraire.

La partition est de MM. Minkus et Léo Delibes. M. Minkus a composé les premier et quatrième tableaux, M. Delibes a composé ceux du milieu.

Naturellement on doit établir un parallèle entre la part de chaque collaborateur. Laquelle est la préférable ? Est-ce celle de M. Delibes ou celle de Minkus ?

J'avoue mon faible pour mes compatriotes. On est chauvin ou on ne l'est pas.

Or, M. Delibes est de ceux qui sont fiers de contempler la colonne Vendôme.

- Vous en concluez, n'est-ce pas? Que je me sens porté de préférence vers M. Delibes, sans dédaigner M. Minkus, faute de quoi M. Delibes n'aurait pas grand mérite à surpasser M. Minkus.

Toutefois, comme je me méfiais de cette tendance, qui peut rendre injuste sans le savoir, je me suis adressé à des gens de goût, et je leur ai dit :

- Quelle part préférez-vous, le lot Delibes ou le lot Minkus ?

Entre nous, je n'ai pas choisi mes interlocuteurs parmi les chauvins; c'eût été tricher. J'en ai pris de tous les pays, des italiens, des allemands, même des russes. Tous ont été d'accord pour déclarer que M. Delibes s'était montré supérieur à M. Minkus.

Je ne le leur ai pas fait dire.

Donc, c'est acquis à l'histoire, et je puis maintenant, sans crainte d'injustice, vous donner la raison du triomphe remporté par M. Delibes sur M. Minkus.

M. Minkus a des mélodies qui manquent de vigueur et de netteté. Au premier acte, par exemple rien ne s'élève dans les régions du fantastique ; on remarque à peine le Pas du Hamac et le défilé de la caravane. Le tout est sans couleur ; cela pourrait aussi bien se jouer pour une noce, pour un baptême, pour un enterrement, à la ville ou à la campagne. Le compositeur moscovite s'est relevé dans le finale du dernier tableau ; sa touche y est plus ferme et son dessin plus hardi. Ce morceau n'est pas l'œuvre d'un premier venu.

La musique de M. Delibes est traitée franchement facilement. Sa qualité distinctive est la clarté ; il y a de la jeunesse, de l'esprit, de la distinction. Une introduction très bien réussie, avec accompagnement de cloches, annonce la brillante entrée de Nouredda ; le Pas des Favorites, le Pas des Voiles, le divertissement, l'andante avec solo de cor ; le chant exécuté par les instruments à corde, à l'unisson, que les harpes soutiennent de leurs accords et toute la scène finale du troisième tableau, très mouvementée.

Pour ces motifs, je décerne la couronne de chêne à M. Delibes, et celle de lierre à M. Minkus.

La principale interprète, Mlle Salvioni, s'est particulièrement fait applaudir au dénouement par son allure tragique et ses poses parfois sculpturales.

Oh ! Le vilain costume que porte Mlle Eugénie Fiocre, emprisonnée du haut en bas dans un fourreau de satin cerise. Et son bonnet carré ! Que vous en dirai-je ? Elle s’est enlaidie comme à plaisir.

Les autres rôles sont bien tenus par Mlle L. Marquet, et MM. Mérante et Coralli.

Je ne saurais oublier Mlle Beaugrand qui, tout simplement, accomplit de petits prodiges dans le divertissement du deuxième acte. On n'a pas plus de légèreté, verve et d'éclat. Les décorations sont des fournisseurs habituels, MM. Despléchin , Lavastre, Chaperon et Rubé. Elles se bornent à des paysages qui ne seraient pas primés au Salon.

Cette source a débordé jusqu'à couvrir tout ce feuilleton. La place me manque pour ébaucher le prochain compte rendu de Mignon, d'Ambroise Thomas, que l'Opéra Comique vient de donner à la dernière heure. A mardi prochain les détails. Par la même occasion, je vous parlerai de charmantes mélodies dues à la plume de M. Paul Soulies, peintre compositeur de talent ; mais j'aime mieux les renvoyer à huitaine que d'en parler trop sommairement.

Gustave Chadeuil : Feuilleton du siècle, Revue Musicale - 20 novembre 1866

Dans une chronique musicale des spectacles mêlés, E. Bella Rocca dit aussi, quant à lui, au travers de La Source attendue, le Ballet qui se tari, mais remarque que jaillit le talent de Léo Delibes…

Chronique Musicale.

- Académie Impériale de Musique : La Source, ballet en trois actes et quatre tableaux de MM. Nuitter et Saint-Léon. Musique de MM. Minkus et Delibes. - Théâtre-Italien : Reprise de la Traviata, représentation à prix réduits. - Mademoiselle Carlotta Patti. - Nouvelles.

Enfin, l'Opéra nous l'a présentée, cette Source dont il a tant été parlé et depuis si longtemps! Nous n'avons pas à revenir sur les causes, russes et autres, qui ont retardé la première représentation. Contentons-nous de rendre compte de nos impressions à la répétition générale et à la première représentation de cette nouvelle œuvre du genre chéri des abonnés de l'Opéra.

Les derniers directeurs de l'Académie Impériale de Musique, M. Perrin surtout, ont inauguré un système de répétition générale (avec décors, costumes, orchestre, etc.) dont, moins que personne, la presse parisienne, qui y est conviée, doit avoir à se plaindre.

Samedi soir, en dehors des abonnés bien entendu, tout ce qui porte un nom sinon illustre, au moins connu, remplissait presque entièrement la vaste salle de l'Opéra et l'on se montrait entre autres la charmante Mademoiselle Marguerite Joly, que Paris n'a pas encore applaudie et dont on attend les débuts sur l'un de nos théâtres lyriques, Mademoiselle Battu, Madame Sass, Mademoiselle Mauduit, Mademoiselle Hamackers, Mademoiselle Fiocre aînée, etc. Tous les regards s'arrêtaient aux premières loges sur M. Ingres, l'auteur de La Source qui, comme on le disait autour de nous, allait devenir celle des péripéties du libretto de M. Nuitter. N'oublions pas non plus Mademoiselle Camille Duvernay (Fanfan Benoîton) ; applaudissons avec enthousiasme le petit ballet enfantin du premier acte, etc., etc.

Nous avons assisté à la répétition générale et à la première représentation de La Source, eh bien ! Nous nous demandons vraiment comment il sera possible, sans avoir le libretto sous les yeux, de comprendre l'histoire inventée par M. Nuitter. Nous ne chercherons pas dans cette obscurité à promener un flambeau malhabile pour éclairer des situations assez incohérentes ; d'ailleurs, tous les ballets, ou à peu près, ne se ressemblent-ils pas?

C'est toujours, une nymphe, une dryade, ou une hamadryade; ici c'est une source (Mademoiselle Salvioni), qui aime le chasseur Djémil (Mérante). Malheureusement pour la jolie source, le chasseur devient amoureux de Nouredda (Mademoiselle E. Fiocre). Pendant quatre tableaux, on assiste à la lutte amoureuse du chasseur et de la source ; mais enfin celle-ci est vaincue : elle donne à Djémil la fleur magique qui le fera aimé de Nouredda, et meurt aux pieds des deux amants.

Nous passons, bien entendu, des scènes de Bohémienne fort bien mimée par Mademoiselle Marquet et tous les Pas de Hamac, de Guzla, de Favorites, de Voiles (fort usés, il est vrai), de fleurs, et de toutes sortes de choses aussi intéressantes les unes que les autres, pour en arriver à la musique de MM. Minkus et Delibes.

Pourquoi avoir ainsi partagé entre deux auteurs si dissemblables la partition de La Source ? La musique un peu terne et grise de M. Minkus (premier et quatrième tableau) jure à côté de celle de M. Delibes, aux allures plus vives, aux rythmes plus accentués.

Avec Néméa, M. Minkus s'était fait connaître comme compositeur de ballet : sa mélodie, qui ne brille pas par le relief, a de l'élégance et de la finesse ; mais dans ces deux tableaux de La Source, quel motif original neuf pourrait-on citer ? M. Minkus, dans sa première partition, nous avait offert, disait-on, de la musique hongroise ; nous doutons qu'on essaye, dans la Source, d'y chercher une imitation de la musique circassienne, et nous n'en voulons pour preuve que cette au moins singulière marche de la caravane au premier tableau.

Mais voici M. Delibes : dès les premières mesures, on s'aperçoit que M. Minkus a cédé sa place à l'accompagnateur de l'Opéra. C'est la première fois que le jeune auteur compose de la musique de ballet, et déjà on y trouve cette verve, cet entrain, qui ont fait la gloire de son maître, Adolphe Adam. Tout l'acte chez la sorcière est très réussi et fort bien orchestré : ce premier essai de M. Delibes vient à l'appui de ce que nous avons dit tant de fois, à savoir qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher à l'étranger des compositeurs de musique de ballet, quand nous en avons plusieurs en France que l'on dédaigne, bien à tort, au profit de Messieurs tels et tels qui ne les valent pas.

Le beau temps des Taglioni, des Essler, des Cerito, des Rosati, des Ferraris, est bien décidément passé à l'Opéra de Paris, et il faut nous contenter des danseuses di tecondo car- tello que nous offre M. Perrin. Mademoiselle Salvioni mime remarquablement le dernier tableau, ses pointes sont très hardies et très réussies, mais est-ce bien là une première danseuse de l'Académie Impériale de Paris ? On l'a bissée, applaudie, acclamée, mais quel succès n'eût-on pas fait à la Ferraris, par exemple, dans ce même rôle de La Source ? Mademoiselle E. Fiocre est une Nouredda fort agréable à voir, quoique son costume soit loin de la faire valoir. On a beaucoup applaudi Mesdemoiselles Beaugrand, Sanlaville et Marquet, ainsi que Mérante, un chasseur très convaincu de son importance. Les décors et la mise en scène de La Source sont fort beaux ; il nous semble seulement qu'on a un peu abusé de la lumière électrique, dont les éclats deviennent fastidieux à la longue. Enfin, dussions-nous être honnis, conspués par les amateurs de ballet, et malgré l'enthousiasme assourdissant de la claque, nous oserons avouer que La Source nous a paru longue, trop longue, et que la moindre ariette nous eût infiniment plus charmés.

[…]

E. Bella Rocca

Interprète
Louis Mérante dans le rôle de Djémil

Interprète
La Source… Guglielmina Salvioni dans le rôle de Naïla

Une autre "feuille", note d’un amateur des pas, rend compte de La Source comme d’un ballet " convenable, satisfaisant", une "tentative heureuse et une adroite concession faite au goût du public"…

- Opéra. La Source. Ballet en trois actes et quatre tableaux, de MM. Nuitter et Saint-Léon, musique de MM. Minkus et Léo Delibes. - Opéra Comique. Mignon. Opéra comique en trois actes, de MM. Carré et Barbier, musique de M. Ambroise Thomas. - Bouffes Parisiens. Les Chevaliers de la Table-Ronde. Opéra-bouffe en trois actes, de MM. Chivot et Duru, musique de M. Hervé. - Théâtre Italien. Les représentations du dimanche. - Concert des Champs Élysées.

Autant j'ai la sainte horreur du cancan, autant je tiens en grande estime le ballet, sa mise en scène luxueuse, ses sottises adorablement charmantes de poésie et son action folle comme un rêve que l'on transporterait à la scène. Le ballet est un charme incessant; que je le veuille ou non, je me laisse entraîner par lui et je vis plusieurs heures de cette existence factice, voltigeant sur le dos des papillons, me blottissant dans le calice des fleurs, et amoureux de tous les éphémères.

Les nymphes, les sylphes, les farfadets, les lutins, tous ces hôtes fantastiques des eaux et de l'air, me paraissent une réalité, et il me semble, quand je détourne les yeux de ces splendeurs féeriques, que la comédie est dans la salle et que la vérité s'est retirée sur la scène, faisant des ronds de jambe, des pirouettes, battant des entrechats et se livrant à l'exercice des pointes.

Un ballet nouveau à l'Opéra est une fête pour les yeux, une débauche au vin de Champagne pour l'intelligence. Quand le ballet est réussi, quand le poète, le musicien, le décorateur et le costumier se sont réunis pour un chef-d'œuvre, je ne sache pas de plaisir plus vif.

Même quand il n'est point un chef-d'œuvre, quand il est simplement convenable, satisfaisant - tel est le cas pour La Source dont j'ai à parler aujourd'hui, - le ballet est encore une joie, et le théâtre qui l'a mis en scène mérite une interminable série de salles combles.

Si je n'avais eu sur les genoux le pauvre et défunt Evénement(9), je me serais souvent trouvé fort embarrassé pour comprendre ou même pour deviner les trois actes de MM. Nuitter et Saint Léon. Jamais ballet ne fut plus inintelligible; ce n'est pas un reproche que je lui adresse, remarquez bien. Quand on se plonge dans la fantaisie, peu importe de s'y noyer.

Je renvoie donc à L'Evénement du 13 novembre toute personne qui tiendra à s'effiler sur la fable mise en musique par MM. Minkus et Léo Delibes.

Qu'il suffise de savoir que la source, représentée par Mademoiselle Salvioni avec infiniment de charme, prend sous sa protection un pauvre et vaillant chasseur, Djémil. Morgab, une vieille sorcière à ce que prétend le livret, une fort jolie femme à ce que soutiennent les lorgnettes, ennemie jurée de la source, se met par esprit de contradiction à détester Djémil et à le traverser dans ses amours.

Djémil a jeté les yeux sur Nouredda, dont le Khan prétend faire sa sultane favorite. Vous voyez d'ici la mise en scène : des lianes, des grappes de fleurs, des esclaves, des circassiennes, des parfums, des pierres, des éblouissements de toute sorte et de toute nature. Djémil, qui ne peut résister à ces splendeurs orientales qu'il aperçoit pour la première fois, poursuit Nouredda jusque dans le palais du Khan, enrichi, aidé et protégé par le pouvoir de la source. Il oublie, l'ingrat ! à quel prix est attachée pour lui la possession de sa bien-aimée, et il laisse mourir la source, qui emploie la dernière minute de son existence à pousser Nouredda dans ses bras.

Minkus, l'auteur de la partition pour les premier et quatrième tableaux, a prouvé qu'il sait écrire de la musique, mais il n'a pas démontré qu'il sache en composer.

J'ai entendu une marche, une valse, une polka-mazurka, un andante et bien d'autres choses encore, mais je n'ai rien remarqué que je n'aie entendu ailleurs. De mélodies neuves, de motifs originaux, point. On se dit c'est joli, c'est bien fait, c'est facile, ingénieux. Mais on éprouve quelque chose de ce sentiment qui vous fait comprendre, sans même que vous soyez habile connaisseur, qu'un tableau est une copie et non pas un original.

La musique des deuxième et troisième tableaux est due à M. Léo Delibes et fait un singulier contraste avec celle de M. Minkus. Autant celui-ci est correct et un peu terne, autant celui-là est brillant et audacieux. Pour exprimer ma pensée, je comparerai M. Léo Delibes à un jeune fou qui jetterait les louis par la fenêtre sans extirper grand profit, tandis que son voisin, moins ridicule mais plus adroit, se fait honneur de quelques piécettes d'argent.

M. Delibes gaspille souvent en pure perte et n'exprime pas sa pensée d'une façon assez nette assez saisissante. Il y a du décousu, de l'inachevé; pour rendre cependant justice à son œuvre, il faut dire qu'elle fourmille de bonnes intentions dont quelques unes ont été mises à exécution. Je citerai, par exemple, dans le 2ème tableau, une polka dont le motif est souvent répété et un joli andante. Le tableau de la gente a permis au compositeur de déployer ses facultés dramatiques.

Mademoiselle Salvioni, qui représente Naïla, est bonne dans tout le cours du ballet, mais elle se montre véritablement grande danseuse dans la scène finale. L'amour, la passion la plus ardente, le désespoir et le dévouement sont rendus par elle avec un sentiment parfait. Elle se montre, dans le ballet nouveau, telle que nous l'avons connue en Italie, c'est-à-dire très supérieure à la Salvioni de l'Opéra.

Il me faut vraiment citer tout le monde, si je veux être juste. Je ne puis passer sous silence Mademoiselle Fiocre, si charmante que l'art n'a que faire de lui être enseigné; Mademoiselle Marquet, qui prête à la Bohémienne Morgab sa beauté et son sentiment dramatique ; Mademoiselle Beaugrand, qui a été l'un des éléments principaux du succès, et qui a dansé avec le talent et l'acquit d'un habile premier sujet; Mademoiselle Sanlaville enfin, qui, toute gracieuse dans le rôle du lutin Zaël, dont elle a su faire une création mutine et charmante, voit chaque jour son succès augmenter avec son talent, L'ensemble a été bien complété par un corps de ballet épuré et soigneusement mis en scène, et par de bons danseurs ; l'orchestre a donné de son mieux; les pas sont bien réglés; en somme, pour finir comme j'ai commencé, je répéterai que La Source, sans être le chef-d'œuvre du genre, est une tentative heureuse et une adroite concession faite au goût du public.

La semaine dramatique, dans le Feuilleton du Moniteur du Soir, sous la plume de Xavier Aubryet, dit La Source "jaillie" dans le "désert" chorégraphique que devient l'Opéra, même si, encore une fois, il déplore la longue pantomime…

- La Source, ballet en trois actes et quatre tableaux, de MM. Nuitter, Saint-Léon, musique de MM Minkus, et Léo Delibes. - Opéra Comique : Mignon, opéra-comique en trois actes et cinq tableaux, de MM. Michel Carré et Jules Barbier, musique de M. Ambroise Thomas.

Jamais ballet ne fut mieux nommé que La Source. Il y avait sécheresse à l'Opéra dans la production dansée; les plus puissantes lorgnettes se fatiguaient à voir venir de nouveaux sylphes ; un divertissement inédit était peut-être plus impatiemment attendu que le Don Carlos de Verdi ou que la Jeanne d’Arc de Mermet ; on se demandait avec terreur si par hasard les ressources de l'art chorégraphique n'étaient pas épuisées ; si le tac- quêté, le ballonné et les pointes n'avaient pas dit leur dernier mot; si ce malheureux corps féminin pouvait encore trouver quelque forme inconnue de télégraphie gracieuse ; pour les hommes, il n'avait aucune inquiétude : une rotation désespérée avec une jambe à demi-repliée comme une branche de compas qui tourne autour de l'autre, voilà le programme dont il sera défendu de sortir, même aux Mérante de l'avenir.

Le danger vient encore d'être conjuré pour cette fois grâce à MM. Nuitter et Saint- Léon d'une part, et à MM. Minkus et Léo Delibes de l'autre. Il est de mode, et entre nous l'on n'a pas tout à fait tort, de pleurer depuis Giselle, la décadence du ballet; l'œuvre des auteurs que nous venons de nommer n'a pas la prétention de nous rendre la grandeur du pas de trois; mais La Source (qui jaillit seulement un peu trop dans les ténèbres; ne pourrait-on éclairer davantage la scène ?) ne ment pas à son titre; elle n'éblouit pas, mais elle rafraîchit les yeux.

Déplorerai-je, en l'analysant, le sujet de ce poème muet ? Un ballet n'est en effet qu'une immense romance sans paroles et dont il ne devrait être permis que de mimer le compte rendu. Qu'il suffise aux indiscrets de savoir que l'attentionné Djémil, un Nemrod de la région caucasienne, empêche une Bohémienne de troubler par ses maléfices l'eau d'une source qui n'a jamais failli à sa pureté. Or, ce chevalier de l'onde bien filtrée est épris de la belle Nouredda, une jeune fiancée que sa famille conduit à un royal époux. Comment le pauvre chasseur Djémil peut-il espérer de se rapprocher de cette grande dame ? Ne vient-il pas de rendre un service signalé à la nature?

Or, s'il est sage de toujours compter sur l'ingratitude des hommes, pourquoi serait-il insensé de faire fond, une fois par hasard, sur la reconnaissance des sources?

Le ballet a, comme on sait, des privilèges extraordinaires ; c'est ce fait imprévu qui se produit en effet. Naïla, la fée du limpide cristal si courtoisement protégé par Djémil, s'éprend d'une passion toute flatteuse pour son sauveur qui se transforme en personnage de distinction. Et après des péripéties circassiennes que nous renonçons à décrire, elle consent à donner sa vie pour lui, c'est- à-dire à se tarir, car son favori n'a toujours d'yeux que pour Nouredda. Si l'indifférence du brillant chasseur a la propriété de dessécher les eaux, il est bien à regretter que l'année 1866 n'ait pas rencontré Djémil.

Sur cette donnée galante, MM. Minkus et Léo Delibes ont jeté une musique élégante à laquelle nous ne ferons le reproche que de se répéter comme la situation. M. Minkus est plus languissant; M. Léo Delibes est plus vif : mais les deux collaborateurs ont trop bien fondu leurs défauts pour que nous songions à séparer leurs qualités. Ce qui manque à leur ballet, il faut le dire avec franchise, ce n'est ni le caprice mélodique, ni les harmonies fines et travaillées, ni l'intérêt du thème, c'est une étoile de la danse qui illumine tout cela.

Mlle Salvioni déploie dans le rôle de Naïla des qualités de vigueur tout à fait remarquables : elle a dansé très éloquemment le Pas du Talisman. Mlle Beaugrand est charmante de précision coquette dans le divertissement du deuxième acte. Mais Eugénie Fiocre a beaucoup de mérite à faire valoir ses perfections sous sa surcharge de gaze. Mais la vraie fée de la source, une Carlotta Grisi ou une Rosati, est encore à trouver.

La Source, surtout si on accélère un peu l'action, je voudrais pour ma part que, dans les ballets, la partie mimique fût réduite au dernier plan ; rien n'est insupportable comme ce dialogue par signes : on dirait des voyageurs qui ne comprennent pas la langue du pays. La Source n'en fera pas moins patienter très agréablement pour la venue d'un astre supérieur dans le firmament de la danse. Mais je suis de l'avis de Scribe. Je dirai, avant comme après : faites des coupures. Qu'il connaissait bien le cœur humain cet arbitre auquel on demandait : Que pensez-vous de ce distique?

Xavier Aubryet : Le Moniteur du Soir, La Semaine Dramatique

Dans le Feuilleton de L'Avenir du lundi 26 novembre, Etienne Arago [désaltère] le public français avide de la musique qui fait du pays un orchestre, de "ce conte bleu des mille et un ennuis" qui malgré un argument sans intérêt brille de décors, de musiques et de danses…

Théâtres
La musique envahit tout.

- Opéra : La Source, ballet, paroles de M. Nuitter, musique de MM Minkus et Delibes. - Théâtre Italien : Mlle Adelina Patti est la vogue. - Opéra Comique : Mignon, paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique de M. Ambroise Thomas. - Concerts Pasdeloup et Besselièvre. - Correspondance secrète recueillie à Saint-Pétersbourg sur Louis XVI, Marie-Antoinette et la ville de 1717 à 1792. - Anecdotes dramatiques. - Petite réponse à l'Union.

Gloire à la musique ! Jamais en France, jamais l'Anglais ne régnera, -je l'espère, - mais la musique l'a envahie, l'a conquise; elle y règne et elle gouverne constitutionnellement. En aucun temps, la musique n'y a joué un plus grand rôle qu'aujourd'hui, même quand Gluck et Piccinni(10) se regardaient à l'Opéra, comme chiens de faïence, au coin du roi et au coin de la reine. Dieu nous préserve à l'heure présente de deux compositeurs de génie - fussent-ils français ! La guerre civile s'allumerait parmi nous.

Que d'arsenaux, que de champs de bataille ils auraient à Paris seulement! Le grand Opéra, l'Opéra Comique, les Italiens, le Théâtre Lyrique, les Bouffes Parisiens, les Fantaisies Parisiennes, les théâtres et vaudevilles envahis par M. Offenbach. Concerts Pasdelièvre, concerts Besseloup –je me trompe, c'est Pasdeloup et Besselièvre,-concerts du Nouvel Athénée. Orchestre dans toutes les salles de spectacle; orchestre dans trente cafés chantants, hurlants et beuglants, orchestre dans les églises où il n'y a plus de serpents, comme chacun sait; musiques militaires dans les jardins publics, à la porte des autorités à grosses épaulettes, Est-ce là tout ? Ah! bien oui! Violons par-ci, clarinettes par-là, orgues de barbarie dans les rues pianos dans les maisons; au premier étage, au deuxième, aux mansardes, dans la loge du concierge. - J'en entends un en ce moment qui fait grincer ma plume et me fait écrire à contre-mesure. - Et les orphéons que j'oubliais et qui se multiplient à l'infini. Dites-moi si mon pays n'est pas un orchestre-monstre ? Encore si ce grand développement musical provenait d'un besoin général d'harmonie !

Puisque partout où il y a musique à entendre vous voyez la foule s'empresser, se pousser,-désaltérons une seconde fois nos lecteurs(11) à La Source de l'Opéra, dont les échos voisins répètent les mélodies de MM. Minkus et Delibes.

Djémil le chasseur circassien protège les eaux pures et salutaires de cette source contre les projets empestés de la magicienne Morgab qui allait y jeter des plantes malfaisantes. Pour remercier Djémil, Naïla, la divinité de ce filet cristallin, brise le rocher qui la cache et lui apparaît au milieu de ses farfadets et des éphémères qui voltigent sur son onde limpide. Contrairement aux usages reçus, c'est l'homme qui est insensible aux charmes de la divinité et la divinité mourra d'amour pour le bel indifférent. Que dis-je? Naïla poussera le dévouement jusqu'aux plus extrêmes limites : elle se sacrifiera à une rivale qui a repoussé longtemps Djémil. Nouredda, cette rivale au cœur froid étant morte, Naïla, usant de son pouvoir surhumain, la ressuscite et fait passer son âme aimante dans le corps de celle pour qui brûlait inutilement le jeune chasseur. Mais elle doit payer de son immortalité ce dernier sacrifice ; elle meure et au même instant la source se tarit.

Ce conte bleu des mille et un ennuis, inventé par M. Nuitter, est heureusement avivé par la musique de MM. Minkus et Delibes, par une mise en scène splendide et par des danses qui en sont, comme de raison, le principal attrait.

Le premier tableau écrit par le compositeur russe a des beautés musicales qui manquent cependant de netteté et de vigueur. On y a toutefois remarqué le défilé de la caravane et une berceuse. Les deuxième et troisième tableaux dont M. Delibes a été chargé sont mieux réussis ; les motifs y sont clairs autant qu'élégants. La marche des femmes du harem, l'apparition de Naïla au milieu de la fête, les contrastes amenés par les mouvements haineux de la sorcière sont bien compris, et constituent autant de morceaux pittoresques, spirituels, distingués. Au quatrième tableau, M. Minkus s'est relevé : la scène finale est traitée avec autant d'âme que d'habileté.

Mlle Marquet représente fièrement la sorcière ; Mlle Fiocre embellit son peu gracieux costume de Nouredda et elle a eu de la morbidezza en dansant du haut du corps le Pas de la Guzla. Mlle Salvioni, la Source, a des pointes d'acier sur lesquelles elle se tiendrait une heure sans fléchir; mais ce n'est point là tout son talent ; sa danse est de la bonne école; elle s'élève, tient, ses battements ne bredouillent pas, et quand arrive l'action elle déploie une âme et une science de la mimique fort rares" aujourd'hui. N'oublions pas Mlle Beaugrand, dont les jambes ne sont pas irréprochables, mais qui saute avec la légèreté du cabri et tourne comme si elle voulait faire adopter de nouveau les tourbillons de Descartes.

Etienne Arago : L’Avenir, Feuilleton du lundi 26 novembre 1866

Traits…
La Source

1. Cette "Lettre sur la musique" était adressée à M. Frédéric Villot en 1861.

2. Le nom du librettiste est ici associé à celui du chef d'une secte qui sévit en Indes jusqu'au XIXème siècle, les Thugs. Il s'agit sans doute, de la part du chroniqueur, d'une allusion à la cruauté sans morale qu'on peut lire dans son personnage de Djémil…. Jules Verne, dans Le Tour du Monde en Quatre-vingt Jours évoque le chef de la secte au détour de l'étape indienne de son héros :
"C’était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en l’honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre."
On songe également, dans la formule même, à une "anecdote de papier" : Moïse Millaud avait en effet publié, dans Le Petit Journal, Le Procès des Thugs de René de Pont-Jest - publiciste fécond qi collabora à un grand nombre de journaux : Le Moniteur, La France, La Revue contemporaine, etc., avec des nouvelles et des romans -. Millaud avait alors imaginé une campagne d’affiches "Ferringhéa parlera-t-il ? Il hésite. Il parlera dans quelques jours. Il va parler. Ferringhéa a parlé.".

3. Adèle Grantzov aurait dû créer le rôle de Naïla, mais fut contrainte de rentrer en Russie avant la fin des répétitions et des représentations de novembre 1866.

4. Comédienne(1820-1870), elle fut, pendant 13 ans, la maîtresse de Frédéric Lemaître.

5. La Source d'Ingres, huile sur toile, commencé en 1820 et achevé en 1856, et maintenant conservé au musée du Louvre, représente un nu allégorique. Il fut le sujet d'un article de Théophile Gautier, dans L'Artiste, le 1er Février 1857.

6. - Roi de Perse légendaire dans le Shâh-Nâmeb de Firdûsî, possesseur d'un grand trésor.

7. - Ira et William Davenport, nés en 1839 et 1841, virtuoses de l'évasion américains, s'étaient produits à la salle Hertz le 12 Septembre 1865, précédés d'une publicité monstre. Le public parisien ne fut pas très impressionné, on leur reconnut une certaine agilité à se débarrasser de leurs liens, mais le coté "spiritualiste" de l'affaire fut dénoncé comme une fraude.

8. Du Bourgeois Gentilhomme, de Molière.

9. Plusieurs publications de presse portèrent ce titre ; il s'agit ici du quotidien fondé par H. de Villemissant - il en était également rédacteur en chef -, et dirigé par A. Dumont, qui paru du 5 novembre 1865 au 15 novembre 1866.

10. Niccolo Vito Piccinni (1728-1800), compositeur rival de Christoph Willibad von Glück (1714-1787).
On songe à la querelle des "gluckistes", partisans d'un opéra plus simple, plus naturel, éloigné des formes et formules italiennes, et des "piccinnistes"tenants de la virtuosité et de la langue italienne dans l’opéra.

11. Dans le Feuilleton de L’Avenir National du lundi 19 novembre 1866, Etienne Arago écrivait, en post scriptum :
Nous nous sommes laissé entraîner par une question selon nous fort importante. L'espace nous manque pour donner aux nouveautés de la semaine et au début de M. Febvre, au Théâtre-Français, l'étendue qui leur revient de droit. Voici cependant des notes brèves, mais exactes, pour satisfaire la curiosité première de nos lecteurs.
La Source, par nous visitée déjà, nous reverra, et nous aurons à montrer ses eaux limpides, à peine ridées par les pointes miraculeuses de Mlle Salvioni.