La Danse Corps et Graphies - La Fille du Danube : [in]oubliés pas -acte II

Acte II
Décor pour l'acte II de La Fille du Danube - 1836

Un encart, dans La France Musicale nota, au lendemain de la première représentation du ballet, [le 21 septembre 1836] :
"- La Fille du Danube a obtenu, grâce à la danse ravissante de Mlle Taglioni, l'un des plus beaux succès dont l'Opéra puisse se glorifier.

Troisième tableau : "c’est tout ce qui [nous] reste de tant de grâce, de tant de beauté"…

La Revue de Paris, en un feuilleton vif signé par Castil-Blaze, conte la naissance de La Fille du Danube et raconte le ballet, l'"Ondine" ; ses pas et la musique…

LA FILLE DU DANUBE,
Ballet en deux actes de M. Taglioni, musique de M. Adam, décors de Messieurs Cicéri, Dieterle, Séchan, Feuchère et Despléchin.

Le fleuve Scamandre confisquait les jeunes filles à son profit ; le Danube produit des jeunes filles ; elles poussent près de ses bords parmi les joncs et les plantes aquatiques. Les galants du voisinage n’ont qu’à se baisser pour en prendre, et l’histoire ne dit pas que parmi ces champignons au teint de neige, à la tige élégante, il y en ait aucun de malfaisant, aucun de ceux qui recèlent un poison mortel sous le satin de leur écorce. Il paraît que les nymphes ont dégénéré comme les champignons depuis que le Danube a cessé de les faire éclore. Ce Danube fertile ou fécond, ce Danube laissant des bachelettes sur son rivage, comme la mer Rouge laisse de jolis escargots vêtus de rubis, comme la mer du Nord laisse des cachalots sur sa grève donnait-il des œuvres nouvelles, ou bien se bornait-il à restituer à l’humaine espèce les individus que son confrère Scamandre lui avait escamotés ? C’est une question que je ne puis résoudre à l'instant, faute d’objets de comparaison. Peut-être un jour quelque bloc de glace nous amènera des groupes de nymphes du Scamandre en chair et en os ; on a bien trouvé des tapirs et des mastodontes qui n’avaient pas même perdu le poil de leurs moustaches. Nous délivrerons ces nymphes de leur prison de cristal ; et si, par fortune, leurs paroles se sont gelées aussi, Rabelais nous donnera le moyen de réchauffer ces discours, ces propos, ces caquets, ces cancans engourdis, et nous ne manquerons pas d’interprètes pour nous les expliquer. .

Jusqu’à ce que l’on ait fait cette heureuse trouvaille, je me vois forcé de recourir au livret de La Fille du Danube pour vous expliquer le mystère de sa naissance et vous faire connaître sa généalogie, qui se perd dans les brouillards, les ondes et l’écume du fleuve. Je serai donc aussi naïf, aussi simple, j’allais dire aussi bête, qu’un livret de ballet ; mais ce sont de ces choses qu’on se dit à soi-même, témoin Bridoison. Il ne faut pas promettre plus qu’on ne peut tenir.

Une jeune enfant de quatre ou cinq mois, née viable, puisqu’elle barbotait dans les joncs avec les canards, jolie comme tous les amours qui folâtraient jadis sur les bords du Scamandre, bien plus gracieuse que Romulus et Rémus, ces louveteaux enfants du Tibre, fut trouvée, non par une princesse fille de Pharaon, mais par une vieille femme ayant nom Irmingarde. Cette bonne vieille la prit en affection, l’éleva, lui apprit tout ce qu’elle savait ; non, je me trompe, Irmingarde était bavarde à l’excès, ses gestes multipliés me l’annoncent, et pourtant elle ne put apprendre à parler à sa jeune pupille. La jeune fille était de la nature des carpes, des saumons ; muette comme un turbot à la sauce aux câpres ; et vous savez que l’on apprend à hurler avec les loups. La jeune fille avait poussé parmi les joncs, les glaïeuls; on lui donna le nom de Feldblume (fleur des champs). Je ne vous dirai rien des histoires merveilleuses que Feldblume contait, des ballades qu’elle chantait ; la pauvre fille était muette, vous le savez. Mais notre joli poisson féminin avait des ouïes très bien organisées, et quand elle eut seize ans, elle écouta les propos galants de Rudolph gentil écuyer du baron Wilisbad.

Vous pourriez fort bien ne pas faire connaissance avec les ancêtres de ce baron ; ces braves gens n’ont rien à démêler avec les rivaux qui se disputent la main de Feldblume. Mais le livret remonte le cours du fleuve de la vie, et prend l'histoire à sa source. Je ne dois pas me montrer moins érudit et moins libéral. Le baron de Wilisbad, frère du baron régnant, était seigneur de Meringen, pays d’où nous sont venues les meringues, comte de Neyding, Doneschingen, Balding, Patathingk et autres lieux. Il périt sous les remparts de Prague, à côté de l’empereur Sigismond, au siège de cette ville, si vaillamment défendue par le fameux Ziska, général des Hussites. Ziska signifie borgne, comme Feldblume, fleur des champs ! Ce borgne se battait comme un enragé ; ses ennemis crurent qu’il était aisé de le mettre hors de combat en lui crevant son œil. Cet œil fût le point de mire de tous les archers ; ils visèrent si souvent et si bien, qu’ils finirent par le toucher, et Ziska devint aveugle. Son courage ne se ralentit pas, il se fit guider au milieu des batailles ; l’aveugle frappait comme un sourd, et dispersait la troupe des vrais croyants. Il s’exposait à tant de périls, qu’à la fin il perdit ses bras, et fut blessé mortellement.

"Camarades, emportez-moi, dit-il à ses guides, il me reste mon ventre ; jurez que vous l’écorcherez après ma mort, que de sa peau vous ferez un tambour : cet instrument sonore battra la charge à coups précipités, ses roulements seront encore mon cri de guerre ; je serai toujours parmi vous, et l'ennemi ne perdra point la coutume de fuir devant Ziska." Ces dernières volontés du général mourant furent exécutées avec un soin religieux, et le magique tambour, orné d’un tablier magnifique, produisit tout l’effet qu’avait prédit Ziska. C’est depuis lors que l’on a décoré si galamment les timbales de la cavalerie; c’est depuis le tambour du chef hussite que l’on s’est attaché à s'emparer, à défendre les timbales d’un régiment, comme son étendard.

Le livret nous parle du célèbre Ziska sans dire un mot des causes de sa haute renommée ; je m’empresse de réparer cette omission. Le comte de Meringen, frère aîné du baron de Wilisbad, avait épousé, successivement, trois femmes qui toutes les trois étaient mortes subitement. Les nobles dames des environs redoutaient un semblable lot, elles craignaient que le diable ne vînt leur tordre le cou au moment où elles franchiraient le seuil du château de Doneschingen , la couronne de mariée en tête. Voilà donc cet infortuné Wilisbad condamné au célibat pour toute sa vie, avec tant de principautés ; il ne saurait trouver une princesse, pas une seule châtelaine pour tant de châteaux. Aussi jure-t-il une haine éternelle à toutes les damoiselles qui s’occupent à broder des armoiries sur une robe de velours. Le sort en est jeté, Wilisbad épousera une fille de rien, une vilaine, une fille tombée des nues, et Wilisbad jette les yeux sur Feldblume. Il donne un bal tout exprès pour elle, bal dans lequel les extrêmes se touchent, où l’on ne rencontre aucun moyen terme, aucun juste-milieu qui réunisse la paysanne à la grande dame. Pour être admis chez le baron, il faut être vêtu de brocard ou de bure, chaussée en pantoufles d’or ou porter des sabots ; encore n’est-on pas obligé de les laisser à la porte.

On se promène, on danse, et l’on danse à ravir. Le galop inventé par le baron pour mêler ses deux sociétés, les brouiller de toutes les manières pour les séparer ensuite, est d’un effet charmant. Quand on a bien cabriolé, caracolé, manœuvré par colonne et à tiroirs, formé le grand moulinet et resserré le peloton, Wilisbad s’explique à hauts et intelligibles gestes, et déclare à Feldblume qu’il l’a choisie pour la compagne de sa gloire et la châtelaine de son cœur. Les dames, qui ne voulaient pas du baron, n’en frémissent pas moins de colère en voyant que le rusé célibataire a trouvé le moyen de se choisir une épousée ; Feldblume frissonne à son tour d’avoir donné fort innocemment dans le piège. Mais on ne l’y prendra pas, elle refuse Wilisbad ; le baron veut lui faire entendre raison, elle se bouche les oreilles; il s’approche, elle s’éloigne ; il veut l’arrêter, elle saute sur l’appui d’une grande croisée, au moyen de trois gradins qui, depuis un quart d’heure annonçaient que l’on grimperait par-là , jette son bouquet bleu à Rudolph, son danseur favori, lui dit avec la main : Souviens-toi de moi, et saute dans le Danube. Tout le inonde est grandement désappointé, moi tout le premier qui prêtais l’oreille pour entendre la mélodie de Grétry, Dans le sein d’un père, ton cœur va voler. Le Danube est père puisqu’il a une fille, il a un sein ; un sein plus grand encore que celui de tous les pères nobles de ma connaissance. C'est voler dans ce sein que d’y arriver en sautant par la fenêtre ; donc Monsieur Adam doit être critiqué, censuré, blâmé : pour avoir manqué trois fois à la vérité dramatique, à la sagesse des nations, qui récolte les proverbes musicaux avec un soin particulier.

Mais comment se fait-il que la gentille Feldblume se lance dans le fleuve de gaieté de cœur, elle qui ignore sa naissance ? N’avons-nous pas vu, tous tant que nous sommes, une jeune femme se lever du lit conjugal pour aller attraper des souris. Cette femme ignorait pourtant qu’elle avait été chatte. Feldblume vole dans le sein d’un père, c’est la force du sang qui la guide, elle donne de grandes brassées au papa, fait le saut de carpe en entrant dans son cabinet, descend l’escalier, de cristal et se réjouit dans ce nouveau manoir comme le poisson dans l’eau. Il est juste de dire qu’elle Avait été initiée en songe à des mystères aquatiques. La nymphe du Danube était Sortie des ondes pendant la nuit, pour mettre une bague au doigt de Rudolph et de Feldblume qui dormaient très innocemment ensemble, au son d’une musique de tritons fort agréable.

Ces tritons m’ont charmé, leur habileté m’a fait rêver, un de leurs instruments m’apparut fantastique. Cette conque marine donnait des sons graves et pleins que le cor refuse, elle exécutait, des coulés interdits au trombone. Musique de triton, me disais-je, cela n’est ni chair ni poisson. J’ai serré de plus près mon virtuose aquatique ; j’ai suivi son dessin de basse ; à la troisième ondulation, j’ai pensé qu’il avait emprunté le grand cor à piston que Monsieur Meifred a perfectionné. A la quatrième, j’étais certain que Monsieur Meifred gouvernait lui-même son précieux instrument. Ce morceau, qui revient ensuite, a fait le plus grand plaisir, il est parfaitement rendu ; suavité, justesse, élégance, bonne disposition de l’harmonie et des instruments de cuivré, rien n’y manque ; et j’en fais mon compliment au musicien comme aux exécutants.

Rudolph s’échappe du château de Meringen, il méprise les douceurs de ce manoir antique, son bonheur est tombé dans l’eau ; s’il se promène comme fou sur le bord du fleuve, c’est qu’il a réellement perdu la tête. L’orchestre nous l’a dit avant le lever du rideau, l’orchestre nous a redit les quintes de l’ouverture du Délire. Ceux qui n’ont pas été avertis par ce premier signal, ont du moins reconnu le second, la romance de la Folle. Rudolph va chercher sa belle dans le fond de la rivière, Orphée prit autrefois un autre chemin. Au moment où il va se jeter dans le sein de son beau-père le Danube, une ombre légère et voilée s’offre à ses yeux. C’est Feldblume ou son fantôme qui danse, qui voltige et qu’il ne peut saisir. Wilisbad et sa suite arrivent, Rudolph tourne la tête, c’en est fait, le fantôme a disparu. Le baron imagine alors de donner un autre fantôme à son page. Une jeune fille se voile, et vient prendre la place de Feldblume. Rudolph s'y trompe un instant, mais le voile tombe, le page malheureux reconnaît son erreur, et se précipite dans le fleuve.

Nous le suivons au milieu du Danube. Il se noie comme de plus habiles pourraient faire. La nymphe a recours à sa boîte pour les asphyxiés, sa main habile et bienfaisante lui rend la vie et la raison. Rudolph a oublié qu’il avait été fou, mais le vieux Danube, qui dans sa jeunesse a eu le prix de mémoire au collège de Vienne, se rappelle que Rudolph s’est laissé tromper par une jeune fille voilée, et veut que le page soit soumis à la même épreuve. Pour la rendre plus difficile, il ordonne que toutes ses nymphes se voilent, que Feldblume paraîtra au milieu d’elles. Rudolph n’obtiendra sa maîtresse qu’après l’avoir reconnue ou devinée. Voilà donc le bal masqué organisé dans la rivière. Toutes les nymphes entourent Rudolph, l’agacent, l’intriguent en lui offrant les coquillages les plus rares. Le page ne sait trop s’il se décide pour l’huître, l’oursin ou la clovisse ; il parait que la coquille présentée par Feldblume est la plus précieuse, Rudolph se précipite sur le bijou, reconnaît celle qui le porte, il est dans les bras de sa bien-aimée. J’emprunte de temps en temps quelques mots au livret ; je chercherais en vain des expressions plus propres et plus claires que celles de La Fille du Danube.

La voilà fiancée, mariée même si vous voulez ; le père Danube et sa grande vestale consacrent cette union. Le feu sacré ne brille pourtant pas sur l’autel. A peine a-t-on fini cette cérémonie, que le père Danube met ses enfants à la porte, dans la crainte qu’un rhumatisme aigu ne vienne les saisir. Wilisbad se comporte comme le meilleur fils du monde ; c’est un rival comme on n’en voit plus, il dote richement le ménage amphibie, lui donne la seigneurie de Doneschingen sise sur le bord du fleuve ; et pour terminer saintement une vie dont les commencements avaient été fort orageux, il se choisit une retraite à Bologne dans le couvent des Àugustins. C’est là qu’il mourut le 21 décembre 1452.

Le ballet ne finit point par les funérailles de Wilisbad comme vous pourriez l’imaginer, c’est toujours le livret qui parle, bien que la toile soit baissée depuis que Rudolph et Feldblume se sont heureusement tirés de l’eau. Est-il causeur ce livret ? Tandis que Monsieur Trévaux nomme les auteurs ; tandis que l’on applaudit le chorégraphe, le musicien, les décorateurs ; tandis que l’on appelle Mademoiselle Taglioni et qu’un tonnerre d’applaudissements, une grêle de bouquets éclatent et tombent sur la scène, le livret suit toujours le fil de sa période ; rien ne saurait l’arrêter, il nous conte encore que "le seigneur Rudolph éleva à la mémoire de son bienfaiteur la chapelle dont on voit encore les ruines à la mi-côte du Truenfels, sur la route qui conduit de Doneschingen à Ferenbach."

Mademoiselle Taglioni s’est montrée merveilleuse de charme et de variété d’expression. Quelle brillante cour lui servait de cortège ! Un pas de cinq dansé par Mabille et par Mesdames Noblet, Dupont, Julia, Duvernay, a été couvert d’applaudissements. Un autre pas exécuté par Mazillier, Mademoiselle Taglioni, Blangy, Maria, a fait éprouver de vives jouissances aux amateurs. Le galop est d’un effet pittoresque, enchanteur ; Mazillier s'est montré mime excellent.

La musique de Monsieur Adam est légère, vive, adroitement combinée, traitée avec plus de soin que ne l’exige le ballet. Les décors des premier, deuxième et quatrième tableaux sont charmants. Les costumes d’une élégance parfaite, d’une fraîcheur digne des tailleurs du père Danube ; les pages du baron de Doneschingen sont très galamment harnachées.

La Fille du Danube est une sœur de La Sylphide, Mademoiselle Taglioni lui promet la même destinée. Succès brillant.

Castil-Blaze : Revue de Paris - septembre 1836

Dans Le Monde Dramatique, Roger de Beauvoir présentait "une banalité villageoise" dansée pourtant par "un sujet précieux" : Mlle Taglioni dans La Fille du Danube

LA FILLE DU DANUBE
Musique de M. Adam, poème de M. Taglioni, décors de MM. Cicéri, Séchan et Feuchères.

Nous nous élevions il y a peu de temps contre les compositeurs exclusifs, nous demandions la liberté du ballet, au lieu du monopole ; nous voulions que tous les auteurs fussent appelés à écrire pour Mademoiselle Taglioni. Nous ne voyons pas en effet comment le gracieux talent de Mademoiselle Taglioni ne serait pas le point de mire des fantaisies ingénieuses de nos poètes, comment un maître de ballets aurait seul le droit de soumettre à son idée et à sa baguette les pas merveilleux de la Sylphide, quand tout ce qui se meut et vit à Paris dans un cercle inspiré, ardent, poétique, tout ce qui pense, écrit et chante en vers ou en prose, est cent fois plus apte à produire Mademoiselle Taglioni sous un jour nouveau qu'à la faire marcher perpétuellement dans le vieux cercle des vieux rôles.

Vous ne manquerez pas de gens qui prétendent garder au ballet sa fraîcheur native de bêtise, son parfum de stupidité. Mais pensent-ils qu’en 1836, et avec un sujet aussi précieux que Mademoiselle Taglioni, on puisse imposer au public une banalité villageoise pareille à celle que l’Opéra nous a donnée l’autre soir ? Nous en faisons juges ceux qui liront notre analyse.

PREMIER ACTE.

- Un baron des bords du Danube veut s'unir à une jolie fille qui en vaille la peine : pour cela il ne lui faut ni une villageoise, ni une marquise ; la villageoise ne le comprendrait pas, et la marquise, tout en le comprenant, le tromperait. Voyez pourtant ce que c’est que la baronnie allemande, et combien, depuis Goethe elle est lettrée et fantastique ! Ce digne baron, qui a un château fort comme tous les barons allemands de l’Opéra, n’en donne pas moins chez lui des fêtes tout-à-fait galantes. Tous les airs de danse que choisit le baron sont heureux, cela ne surprend pas ceux qui connaissent M. Adam, et c’est M. Adam qui a fait le programme et la musique de cette belle fête. Donc, voici le baron allemand qui se passionne pour la Fille du Danube, laquelle n’est autre, on le pressent bien, que Mademoiselle Taglioni. Le signalement de la fille du Danube est celui-ci : diadème en carton argenté, fleurs au tablier comme les Babet, souliers de satin blanc, bas de soie d’or, et beaucoup de "ne m'oubliez pas" au corset. Ainsi amenée chez le baron, ainsi vue, ainsi admirée, la Fille du Danube (dédaigneuse fille !) refuse positivement la main de M. le baron, lequel fait défiler inutilement devant elle les merveilleuses splendeurs de son château, pages, valets, écuyers et tout ce qui peut s’en suivre avec un ordonnateur aussi entendu que M. Duponchel, que ce malin baron s’est attaché avec M. Adam. Pourquoi donc a-t-il eu la malheureuse idée d’inviter Mademoiselle Taglioni à cette fête, ce baron trop délicat et trop peu tyran ? "Voyez plutôt : dès qu’il lui présente sa main pour l’autel, la fille du Danube se jette dans les bras de son père, c’est-à-dire à l’eau.

DEUXIEME ACTE.

- Mais le Danube est bon père : le Danube reçoit sa fille sur un édredon de coquillages, ce qui doit être bien dur. Il lui donne des coraux pour bracelets et des plantes marines pour couronne. Le Danube, pendant ce second acte sous-marin est véritablement un excellent homme, on dirait le père Goriot ingénieux à contenter Madame de Nucingen sa fille.

Cependant l’inondation a eu lieu : M. Perceval-Grandmaison n’a pas vu l’inondation de l’Opéra, flebilis occidit ! Mais M. Delrieu est Là pour vous citer Virgile :

…. Et deplorata coloni
Vota jaçent…

On pense bien que l’amant de la fille du Danube (puis-je avoir passé sous silence l’écuyer Rudolphe, son amant ?) voyant les eaux se gonfler, et ne retrouvant plus sa jolie maîtresse, son idéal, son rêve, son illusion, se jette aussi à l’eau. Et de deux. Dans cet acte, le baron arrive pour voir seulement l’inondation et constater la crue des eaux.

L’écuyer Rudolphe, l'amoureux de la fille du Danube (pourquoi ne pas l’avoir appelé Rodolphe, cela était si facile !), l’écuyer Rudolphe, une fois dans le Danube, est recueilli par une barque sous-marine, un paquebot de nymphes qui l’amènent dans leur grotte comme Ulysse, et l'agacent de mille manières et sous tous les voiles du monde jusqu’à ce qu'il ait reconnu sa fiancée.

La composition de ce ballet renferme, vous le voyez, toutes les qualités du vieux genre, le Triton s’y nomme Néréide, Vénus est fille du Danube, etc.

Mademoiselle Taglioni a soutenu seule une pareille œuvre, ses pas du premier acte, flottants, aériens, gracieux, étaient un appel aux mains du parterre, son jeu plein de finesse dans L'Allemande ; sa scène des voiles, et l’art ingénieux que Mademoiselle Taglioni a mis dans le Pas de cette scène, ont fait plus d’une fois lever la salle tout entière sur ses banquettes. Les fleurs et les bravos l’ont accueillie, et embaumée comme à l’ordinaire ; décidément les serres chaudes seront dépeuplées cet hiver pour ces démonstrations publiques d’Opéra.

Nous reviendrons la semaine prochaine sur ce ballet et sur la musique de M. Adam, qui est infiniment vive, spirituelle et gracieuse(1).

Le décor du deuxième acte (le château) est charmant. Il est impossible de ne pas songer aux merveilleuses eaux fortes de Prout et à son voyage sur les bords du Rhin, publié en belles planches, en voyant ses habiles dégradations de pierre, d’ardoise et de crénelures. MM. Cicéri Séchan et Feuchères partagent ici la couronne de M. Adam, le compositeur.

Les costumes allemands imités du triomphe de Maximilien sont d’une exactitude et d’une élégance parfaite. Nous citerons entre autres ceux des petits pages du baron qui font le plus grand honneur au crayon de M. Henri d’Orschwiller.

Roger de Beauvoir : Le Monde Dramatique - septembre 1836

"applaudir vaut cent fois mieux que critiquer."
Ainsi, le 24 septembre, d’autres compliments à La Fille du Danube paraissent dans La Mode [Revue du monde élégant]. Ils sont adressés à Mlle Taglioni et à son père, "choréauteur"…

LA FILLE DU DANUBE

Il y a des livres qui réussissent par leur mérite, par le talent et le savoir de leurs auteurs ; quelques-uns par les illustrations qui enrichissent leurs pages ; d’autres par la magnificence de leur reliure. Le succès des œuvres de M. Taglioni est tout entier dans sa fille ; c'est elle qui est la vie et la réussite de ses ouvrages.

Cependant M. Taglioni est un auteur de ballets fort consciencieux, et qui, pour appuyer les pas de sa fille, va chercher un pape, un empereur, un général des Hussites et le siège de Prague. Tous ceux qui étaient lundi dernier à l’Opéra ont pu se convaincre de ce que nous avançons ici, en achetant la Ballade du Baron de Willibade, comte de Moringen.

Cette ballade, écrite par M. Taglioni, est annexée au programme du ballet, comme pour prouver que non seulement les pas de La Fille du Danube sont légers, gracieux, ravissants, aériens, mais encore historiques.

Oui, M. Taglioni démontre que dans la baronnie de Willibade, que dans le comté de Doneschingen, que dans la principauté de Firenbach, on dansait ainsi en l'année 1414…, Malgré l'autorité du chroniqueur chorégraphique de l’Opéra, nous avons peine à croire que l’on dansait alors comme aujourd'hui, et nous doutons que l'origine donnée au nom de la jolie petite fleur bleue : Ne m'oubliez pas, soit exacte. Cependant nous voulons bien regarder comme certain ce que M. Taglioni avance, et détournant les yeux de sa ballade, nous les porterons sur sa fille ; la regarder, c'est applaudir, et applaudir vaut cent fois mieux que critiquer.

Or donc, une belle nuit, sous un ciel tout pailleté d'étoiles, une petite fille blanche comme l'ivoire, aux cheveux noirs, aux yeux bleus, est trouvée endormie sur le bord des eaux, parmi les roses du Nénuphar aux larges feuilles. Les hommes ignorent la demeure de son père et le nom de sa mère, ils ne savent qu'une chose, c'est que jamais créature si gracieuse n'avait foulé l'herbe des prairies. Nous avons tort de dire foulé, car elle était trop légère pour courber la pointe des hautes herbes ou la tige des fleurs.

Une merveille si rare, comme on doit le penser, devait être aimée, comme on aime en Allemagne, sérieusement et jusqu'à la mort : elle, de son côté, devait avoir une âme aussi belle que sa beauté, et les belles âmes n'aiment bien qu’une fois. Or, ayant été fiancée par une inconnue au page Rodolphe, elle dédaigna l'amour, les richesses et la personne du très haut et très puissant baron Willibade comte de Moringen, et pour se délivrer de ses instances et de ses obsessions, elle prit un grand parti (un parti de notre époque et de notre siècle), celui de se jeter à l'eau.

Bien des Parisiennes malheureusement en ont fait de même ; mais la Seine, a ce qu'il paraît, n’a pas, pour recevoir les jeunes filles qui vont chercher l’oubli de leur amour sous ses vagues, des grottes de corail, de coquillages, de sable d'or et de mousses verdoyantes, comme il s'en trouve dans le Danube.

Fleur des Champs, car c'est ainsi que la jolie fille se nomme, en se précipitant dans le fleuve, a jeté à Rodolphe un bouquet de petites fleurs bleues, en lui criant ne m'oubliez pas.

Oh non ! il ne l'oubliera pas, il perdra la raison, mais pas le souvenir d'elle ; et quand toutes les naïades qui se couronnent de perles, qui se coiffent de roseaux, qui jouent avec les coquillages, et qui dorment sur la mousse, dansent autour de lui, il reconnaît, au milieu d’elles, la jeune beauté qui lui a crié ne m'oubliez pas.

Voilà la fable ou l'histoire du ballet de M. Taglioni ; ajoutons cependant que tout ne se passe pas au fond du Danube, et qu'avant la fin du ballet Rodolphe et sa fiancée reviennent sur l'eau, et se mettent de nouveau à danser sur la terre.

Voilà ce qu'il y a d’heureux pour nous, car, en vérité, il eût été bien dommage que la légèreté, les grâces et les charmes de Mademoiselle Taglioni n'eussent eu pour témoins que les carpes du Danube, qui n’ont pas la réputation des carpes du Rhin.

La Mode - 24 septembre 1836

Le dimanche 25 septembre 1836, "un vieillard stupide, qui n'a presque plus de dents" -si souriant pourtant -, rend compte - conte… !- du ballet de M. Taglioni,, dans La Revue et Gazette musicale de Paris. Il avait assisté à la première représentation…

Académie royale de musique :
LA FILLE DU DANUBE,
Ballet-pantomime en 2 actes et en 4 tableaux de M. Taglioni, musique de M. A. Adam, décors de M. Cicéri, Dieterle, Feuchère, Despléchin et Séchan
(Première représentation).

Un ballet en un acte m’a constamment paru quelque chose de mortellement ennuyeux ; un ballet en trois actes est pour moi un somnifère d'une efficacité certaine ; de ceux en cinq actes je n'en dirai rien, le sommeil profond où j’ai toujours été plongé dès le troisième, ne m’ayant pas permis d’apprécier le mérite des développements ultérieurs. Ce que je dis là n’a point trait au nouvel ouvrage de M. Taglioni, puisque la Fille du Danube est en deux actes, ni plus ni moins ; ce qui suffit évidemment pour mettre ce ballet tout-à-fait hors de la ligne de ceux dont je viens de parler. Pourrait-on supposer d'ailleurs que les compositions de l’auteur de Brésilia, cette admirable épopée sauvage et brésilienne, pussent jamais être rangées dans la catégorie des œuvres ennuyeuses !… je ne le crois pas. Pour mon compte, la simple annonce d’un ballet de M. Taglioni me rajeunit de trente ans ; et si je puis à l’heure qu'il est, voir sans cornet acoustique, entendre sans lunettes et écrire sans béquilles, je le dois bien certainement à l’effet prodigieux que produisit sur moi la représentation de Brésilia, effet si vif, si net, si réjouissant, si rajeunissant, que je crus un instant que mes dents allaient m’être rendues et mes cheveux recroître. Mais hélas ! C'était un effet de l’enthousiasme, et je demeure stupide en songeant à quelles espérances folles il avait pu m’entraîner. Le génie chorégraphique peut bien aller jusqu’à rendre la vue aux sourds, la parole aux aveugles, l’usage des mains aux boiteux, comme Brésilia l'a bien prouvé ; mais ma confiance au pouvoir de cet enchanteur n’est pas assez grande pour le supposer, de sang-froid, capable de me rendre seulement mes dents incisives ou la moindre apparence de chevelure, grise ou non. Dieu veuille que je me trompe.

Quoi qu’il en soit, il n’en est pas moins certain que si le nouveau ballet en deux actes de M. Taglioni n’a pas exercé sur mon cerveau l’influence assoupissante dont la plupart des œuvres de ses confrères sont doués, je dois en conclure nécessairement que la puissance de la Fille du Danube n’égale pas à beaucoup près celle de la ravissante Brésilia. La raison en est sans doute dans le sujet même ; sujet féerique, fantastique, germanique, aquatique, qui manque essentiellement de naturel et de vraisemblance, et demeure par conséquent bien loin sous ce double rapport de l’intrigue simple et claire de Brésilia, comme aussi de la naïveté de ces amans sauvages qui portaient de si jolies robes bleues, et s’écrivaient des lettres si tendres sur des feuilles de chou. Voici le fait. Une jeune fille, muette (pour cela il était facile de s’en apercevoir, les autres qui figurent dans la pièce, ne cessant de parler tout en dansant leur rôle), une jeune fille muette, donc, a été trouvée à l’entrée d’une grotte où le Danube prend sa source. Une vieille femme l’a recueillie, adoptée, et de plus baptisée du nom poétique de Fleur des champs. Un écuyer du baron de Willibald l'a vue, l’a aimée et s’en est fait aimer (c’est de la jeune fille que je parle et non de la vieille). Mais ces amours, pures comme l’eau du Danube, ne pouvaient manquer d’être traversées. J’ai déjà observé que M. Taglioni est grand partisan des émotions violentés ; ainsi dans Brésilia, la reine des Amazones n’a pas plutôt aperçu le jeune téméraire auquel Brésilia a donné son cœur, qu’ordonnant à ses sujettes de s’armer de leurs flèches meurtrières, le condamne sans pitié à être fusillé. C’est le baron de Willibald qui vient troubler une flamme si belle. Quoique seigneur et environné de belles dames qui seraient fières de l’honneur de sa couche, il a décidé par esprit de contradiction, que la femme qu'il doit honorer de son corps sera précisément la muette sans naissance aimée de Rudolphe l’écuyer. Celle-ci au désespoir, et dans l’impossibilité de se soustraire autrement au sort qui la menace, se précipite dans le Danube, laissant à l'écuyer pour dernier gage d’amour, un bouquet de petites fleurs, appelées de : ne m’oubliez pas. A la suite de cette effroyable scène Rodolphe est fou. Comme il allait à son tour se jeter dans le fleuve, il voit s’élever sur les eaux une grande coquille d’huitre, au centre de laquelle se trouvent la nymphe du Danube, quelques légères ondines et la bien-aimée Fleur des champs. Les deux amans folâtrent ensemble un instant, quand la voix du Danube en colère rappelant sa fille, celle-ci rentre précipitamment dans son huître et disparaît. Bref, l’écuyer plus décidé que jamais à en finir, presse sur son cœur le bouquet de ne m’oubliez pas et s'élance dans les ondes. Soudain les eaux s’agitent, le tonnerre gronde, le fleuve bondit sur ses rives et s’élève peu à peu jusqu’à la hauteur des troisièmes loges. Un grand mystère vient de s’accomplir, le Danube vient de recevoir dans ses bras l’époux de sa fille ; telle est la raison qui le fait se gonfler ainsi d’orgueil et de joie. Nous sommes au fond du fleuve ; mais son lit aussi pur que ses ondes est parfaitement exempt de cet ignoble limon qui souille trop souvent le fond des autres fleuves : en conséquence notre heureux couple peut folâtrer encore sans endommager sa chaussure, jusqu’au moment où la nymphe du Danube rassemblant toute la cour des ondines, entre avec les nouveaux époux dans une huître encore plus grande que la première, et remontant à la surface du fleuve, vient rendre les amans au monde qui ne peut plus désormais les désunir. Voilà ce que j’ai compris. A part le tableau final dont l’ensemble est magnifique, le reste des décorations n’offre rien que d’assez ordinaire. Un galop brillant a été fort applaudi et méritait de l’être. Marinier a fort bien joué le rôle de Rodolphe. Quant à mademoiselle Taglioni, le vocabulaire admiratif a été depuis longtemps usé pour ses louanges, et je ne dirai pas ce que sa danse indéfinissable m’a fait éprouver ; je suis trop vieux pour qu’on veuille le croire, et mes lecteurs se riraient de moi.

La musique de M. Adam a été fort goûtée. Elle est pleine de fraîcheur et de grâce. Les mélodies n’en sont pas toutes bien nouvelles, mais elles ont en général cette élégante simplicité que les Français prisent au moins autant que l’originalité. L’intention dramatique en est presque toujours bonne, et l'instrumentation bien choisie. Une seule scène ne m’a pas paru traitée convenablement ; c’est celle de l’apparition de l’ombre de Fleur des champs sortant du Danube pour consoler son amant. Tout ce que l’art possède de ressources devait être employé là, ce me semble, pour produire une musique vaporeuse et suave le compositeur ne pouvait y parvenir en se servant, comme il l'a fait, des seuls instruments de cuivre ! On a beau adoucir les sons dans l'exécution, ces instruments n’en conservent pas moins toujours un caractère plus ou moins lugubre, rauque et étrange, essentiellement différent de celui que réclamait la situation. En somme, on peut dire que M. Adam a beaucoup trop usé du cuivre et surtout des cornets à pistons qu’il est si difficile de mettre longtemps en évidence sans vulgariser plus ou moins la physionomie de l’orchestre. Ce qui n’empêche pas que le succès de sa partition ne soit assuré, et que l’éditeur qui l’a achetée n’ait fait une bonne affaire. Dieu sait le nombre de quadrilles, de valses et de galops qu’il en pourra tirer. Parmi les morceaux qui nous ont plu davantage, je citerai un pas à la fin du dernier acte. Le chant plein de douceur qui lui sert de thème est placé dans les violoncelles, pendant qu’un accompagnement en double croches martelées dans les flûtes et hautbois, suit dans la région haute de l’harmonie, les contours de la mélodie en la faisant scintiller d’une façon toute particulière. Cet effet est très heureux, et on n’en rencontre pas tous les jours d'aussi distingués. Du moins c’est là mon opinion : permis à nos jeunes musiciens de l’école frénétique d’en avoir une autre ; il est tout simple que la manière de voir et les goûts d’un homme de mon âge ne s’accordent guère avec les leurs, et je ne m’en étonnerai nullement.

Un vieillard stupide qui n’a presque plus de dents in La Revue et Gazette musicale de Paris - 25 septembre 1836

Dans la "Gazette du mois" - d'octobre [?] 1836 -, S. Henry Berthoud, rédacteur en chef du Mercure de France, met en regard la pièce Kean - d’Alexandre Dumas, et qui fut créée au Théâtre des Variétés le 31 août 1836 - et le ballet de M. Taglioni, La Fille du Danube, dans un "bulletin" des Théâtres…

THÉÂTRES

Keant a obtenu un grand succès aux Variétés ; il n'en pouvait être autrement d’une œuvre de Dumas jouée par Frédérick ; car s’il est un acteur fait pour un écrivain dramatique, c’est assurément Frédérick pour Alexandre Dumas. Même chaleur, même hardiesse, même dévergondage hâbleur, même aplomb pour risquer ou pour jeter des choses devant lesquelles reculerait tout autre. Il en résulte parfois des anachronismes fort plaisants ; et en fait d’histoire et de couleur du temps, ni l’un ni l’autre ne montre guère de scrupule : les mœurs, le langage, et les personnages qu’ils mettent en scène ne sont pas plus anglais que chinois ou russes. Mais je vous le répète, la pièce de Kean ressemble à un tourbillon sauvage, qui marche avec impétuosité, tantôt chargé de poussière, tantôt doré par le soleil, tantôt terrible, tantôt sublime, tantôt lourd et presque affaissé.

Ce sont là des éloges et des reproches que l'on n'adressera point, je vous l’assure, à La Fille du Danube, de M. Taglioni ; encore moins à Léonie, de M. Delrieu. Ce sont deux pièces si classiques et si limpides qu’on n’y voit rien.

La Fille du Danube repose sur une idée sœur de la Sylphide, et, heureusement pour elle, un ballet où danse mademoiselle Taglioni peut se passer d’intérêt d’action : aussi, à la pièce près, La Fille du Danube est-elle une chose charmante.

[…]

S. Henry Berthoud : Le Mercure de France - octobre [ ?] 1836

Un "article choisi" in la Revue Étrangère [de la Littérature, des Sciences et des Arts] fit bientôt connaître La Fille du Danube à Saint-Pétersbourg.

Bulletin théâtral

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA FILLE DU DANUBE

On connaît déjà le sujet de ce ballet, on sait que l'idée et le titre en ont été empruntés à une chronique fort répandue en Allemagne ; cette chronique même, dont M. Taglioni a fait son programme, bien qu'elle n'eût pas encore obtenue les honneurs de la traduction, était assez connue par les œuvres des poètes allemands qui l'ont brodée avec plus ou moins de richesse.

Il est impossible de rendre les émotions que Mademoiselle Taglioni a fait éprouver à la salle entière.

Dans tout ce qui est drame et pantomime, elle a mis une âme, une expression vraiment sans égales ; elle a rendu avec une malice toute pleine de naïveté la scène où, faisant semblant de prendre le jeune écuyer pour le seigneur, elle simule la tournure gauche et les façons niaises qu'elle prendra devant le seigneur lui-même afin qu'il ne la choisisse pas pour sa femme ; dans le final du premier acte, elle a arraché des larmes au moment où elle se précipite dans le Danube après avoir jeté son bouquet de ne m'oubliez pas à son amant. A la rigueur, tout cela était prévu, ce n'est pas le premier rôle créé par Mademoiselle Taglioni ; La Bayadère et La Sylphide nous ont appris tout ce qu'elle peut apporter de charme pathétique et d'expression dramatique dans les scènes où l'âme et le cœur sont intéressés : ce qu’on n’avait pu prévoir, malgré le talent incomparable, vraiment merveilleux de mademoiselle Taglioni, ce sont ses prodiges de danse.

Jamais mademoiselle Taglioni n'a mieux mérité toutes les comparaisons aériennes avec lesquelles l'enthousiasme l'a faite reine, déesse de la danse, fille de l'air, sylphide ; jamais elle ne s’est élevée si haut, jamais cette perfection n'avait pu être atteinte, pas même par elle-même.

Et d’abord à chacun des quatre tableaux, on la voit bondir, redescendre, et bondir encore. Jamais la danseuse ne se trahit, jamais on n'aperçoit sur ses traits la trace d’un effort ou d'une fatigue.

L’admiration générale a surtout signalé par des applaudissements L'Allemande, qui termine le premier acte, et le Pas qui se trouve à la fin du second.

La musique d’Adolphe Adam répand beaucoup de charmes sur ce gracieux ouvrage, plein de motifs heureux; elle est cependant d’un genre plus élevé que ne l’est ordinairement la musique de ballet, tant par le choix des idées que par l'instrumentation .

A part une seule citation, L'Air de La Folle, qui sert à merveille l'intension d’une fort jolie scène, tout y est nouveau ; plusieurs passages sont remplis de vigueur, et auraient été appréciés dans un opéra.

Revue Étrangère - […] 1936

Quatrième tableau : "[Deux] ans après, le [22 octobre 1838]"…

Le ballet fut repris notamment, sur la scène de l’Opéra, à l’automne 1838. C’est alors Fanny Elssler qui interpréta le rôle titre. Théophile Gautier rapporta ses impressions de spectateur, farouche partisan de Fanny Elssler - "danseuse païenne", qu'il se plaisait à opposer à Taglioni, "danseuse chrétienne" - dans La Presse… Bouquets jetés - "ne [l]’oubliez pas" -ces deux Fille[s] du Danube sur les rives, alises…

OPERA : REPRISE DE LA FILLE DU DANUBE

La Fille du Danube, ballet-pantomime en deux actes et quatre tableaux, livret de Desmares (anonyme), chorégraphie de F. Taglioni, musique d’Adam, première le 21 septembre 1836. Reprise avec Elssler le 22 octobre 1838.

Il s’est passé, à la reprise de La Fille du Danube, quelque chose d’inouï dans les fastes de l’Opéra qui n’applaudit ordinairement que du bout des doigts et ne siffle que du bout des lèvres. Il y a eu tumulte, émeute, bacchanale, bataille à coup de poing, bravos frénétiques, sifflets endiablés, comme au temps des plus belles exaspérations classiques et romantiques ; on se serait cru à une représentation du More de Venise ou d’Hernani. Il est glorieux, pour Melle Elssler, d’exciter de si vifs enthousiasmes et des répulsions aussi violentes.

Nous ne comprenons pas, pour notre part, que l’admiration, bien juste d’ailleurs, de certaines personnes pour Melle Taglioni, les empêche d’être sensibles au mérite de Melle Elssler, qu’elles réduisent à la Cachucha et au Diable Boiteux.

Melle Elssler ne veut, en aucune façon, empiéter sur le terrain de Melle Taglioni, elle est assez riche par elle-même pour n’avoir pas besoin des dépouilles d’une autre ; mais ce n’est pas une raison, parce que Melle Taglioni ne danse que pour des empereurs et des princes russes, d’abandonner à tout jamais les ballets amusants et gracieux qui varieraient le répertoire et feraient patiemment attendre les nouveautés toujours si lentes à venir.

Il nous semble, cependant, que Melle Elssler peut reprendre un rôle de Melle Taglioni, sans commettre de sacrilège – un ballet n’est pas une arche sainte.

Melle Elssler, à notre goût, vaut bien Melle Taglioni ; d’abord, avantage immense, elle est beaucoup plus belle et plus jeune. Son profil pur et noble, la coupe élégante de sa tête, la manière délicate dont son col est attaché lui donnent un air de camée antique on ne saurait plus charmant ; deux yeux pleins de lumière, de malice et de volupté ; un sourire naïf et moqueur à la fois éclairent et vivifient cette heureuse physionomie. Ajoutez à ces dons précieux, des bras ronds et potelés, qualité rare chez une danseuse, une taille souple et bien assise sur ses hanches, des jambes de Diane chasseresse que l’on croirait sculptées dans le marbre du Pentélique par quelque statuaire grec du temps de Phidias, si elles n’étaient plus mobiles, plus vives et plus inquiètes que des ailes d’oiseaux, et sur tout cela, l’attrait, le charme, les Vénus et les Cupidons, Veneres Cupidinesque, comme disaient les anciens, tout ce qui ne s’acquiert pas et qu’on ne peut expliquer.

Comme danseuse, Melle Elssler possède la force, la précision, la netteté du geste, la vigueur des pointes, une hardiesse pétulante et cambrée tout à fait espagnole, une facilité heureuse et sereine dans tout ce qu’elle fait, qui rendent sa danse une des choses les plus douces du monde à regarder ; et ce que n’avait pas Melle Taglioni, un sentiment profond du drame : elle danse aussi bien et joue mieux que sa rivale. Par un sentiment de modestie qu’on ne saurait trop louer, Melle Elssler a changé tous les pas que dansait Melle Taglioni ; ainsi donc, la profanation n’a pas lieu, et l’ancienne Sylphide reviendrait qu’elle trouverait tout son bagage intact. Melle Elssler, dans l’intérêt de l’administration, a bien voulu se charger de rôles qui n’ont pas été créés par elle, mais qu’elle a su rajeunir et s’approprier ; les sifflets étaient donc souverainement injustes et absurdes ; le public a protesté en masse, toutes les loges, depuis les baignoires jusqu’au cintre, se sont levées, et des tonnerres d’applaudissements ont prouvé à la charmante danseuse que les vrais spectateurs n’étaient pour rien dans ces marques intempestives de désapprobation. Melle Elssler a été rappelée frénétiquement à la chute du rideau, et une pluie parfumée de bouquets a dû la consoler amplement des sifflets de la cabale.

Théophile Gautier : La Presse, - 2-3 novembre 1838

1. La suite annoncée ne semble pas avoir été publiée. Peut-être est-ce dû à la mort de la Malibran - le 23 septembre [1836] -, qui occupe une partie de la livraison suivante.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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