La Danse Corps et Graphies - Invitation[s] au[x] Festin[s] de L'Araignée -- Page 2

[Reprise] à l'Opéra-Comique

LE FESTIN DE L'ARAIGNEE

Musique : Albert Roussel, sur un livret de Gilbert de Voisin
Chorégraphie : Mme [Louise] Stichel
Décor : Lucien Jusseaume
Costumes : Marcel Mültzer
Interprètes :
Mado Minty : l'Araignée
Frédérique Soulé : le Papillon
Olga Bugny et Germaine Dugué : deux Fourmi
Irène Collin : un vers de fruit
Gina Luparia et Pernot : les Mante Religieuses
Simone Rosne : le Bourdon

Mlle Mado Minty
Mlle Mado Minty, interprète du rôle titre in Le Festin de L'Araignée à l'Opéra-Comique - 1922

"Les fourmis toujours affairées s’apprêtent à emporter un autre pétale de rose,
lorsque survient un papillon."

Du Festin de L'Araignée, dont "L'idée est singulière, poétique [...]", le compositeur et chroniqueur Reynaldo Hahn avait regretté,, au lendemain de la création, dans Le Journal du 4 avril [1913] : "l'illusion ne saurait exister dans un cadre aussi exigu que celui du Théâtre des Arts, où ces toutes petites bêtes apparaissent énormes et rappellent, en leurs évolutions tragiques ou plaisantes, les films de cinématographe qui montrent des combats de microbes dans une goutte d'eau."

En décembre 1922, Albert Carré monta à son tour Le Festin de L'Araigné à l'Opéra-Comique, dont il était Directeur. La scène était deux fois plus grande que celle sur laquelle L'Araignée avait tissé sa première toile...

"L’araignée insidieuse l’invite à s’approcher de sa toile.
Le malheureux y est bientôt pris.
[... L’araignée ...] exprime par sa danse la joie de cette capture."

Dès après la "Première André Messager in Le Figaro [Théâtre] du 6 décembre [1922], se repès au Festin de L'Araignée qui "fut un des grands succès du Théâtre des Arts", et dont la partition "a conservé à l'Opéra-Comique toutes ses qualités". Il exprime pourtant "quelques restrictions au sujet de la présentation scénique"…

FIGARO THEATRE
Les premières

OPÉRA-COMIQUE
Le Festin de L'Araignée, ballet en un acte, de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Albert Roussel.

Le Festin de L'Araignée fut un des grands succès du Théâtre des Arts et, depuis lors, la partition de M. Albert Roussel a été, maintes fois, sous la forme de Suite Symphonique, jouée dans les concerts dominicaux. C'est dire que cette partition est suffisamment connue pour qu'il soit inutile d'en faire une analyse détaillée. Je tiens cependant à constater qu'elle a conservé à l'Opéra-Comique toutes ses qualités de délicatesse, de pittoresque, de parfaite adaptation aux situations scéniques, ainsi que sa chatoyante couleur orchestrale. L'exécution en a été, du reste, excellente. Mais je me permettrai de faire quelques restrictions au sujet de la présentation scénique.

Au Théâtre des Arts, ce ballet se jouait dans un décor assez imprécis, tendant plutôt à créer une atmosphère qu'à réaliser dans la forme une fantaisie poétique et musicale. A l'Opéra-Comique, on nous présente une décoration qui tend à se rapprocher le plus possible de la vérité et pour cela, étant donné que les personnages sont des insectes, nous voyons un jardin gigantesque, dont les fleurs, les fruits et tous les accessoires sont peints "à l'échelle" des petits animaux qui s'agitent sous nos yeux. Des deux partis, quel est le meilleur ? Quel est le cadre le mieux approprié à la donnée poétique et musicale, celui qui en fera le mieux ressortir la fantaisie et la délicatesse ? Je ne crois pas que ce soit le second. Il y a dans cette réalisation quelque chose de brutal qui ne cadre pas avec la musique si raffinée et toute de nuances qu'a écrite Albert Roussel de plus, il est un élément qui ne participe pas à la transformation opérée arbitrairement sur la scène, c'est le spectateur qui a simplement l'impression de regarder le spectacle à travers une loupe gigantesque et se trouve un peu dans la situation de Gulliver à Brobdingnac. Je suis fermement convaincu que les limites de la réalité obtenue par le décor sont vite atteintes et que, bien souvent et surtout quand il s'agit d'œuvres où la fantaisie et la poésie tiennent la place principale, il y a tout intérêt à ne pas préciser d'une façon exagérée en cherchant à copier exactement la nature. La convention est fonction du théâtre et tant qu'on pourra se rendre compte, comme dans le cas présent, que fourmis, araignée, papillons sont en réalité des femmes enveloppées de maillots, il faudra composer avec la vérité et se conformer surtout à l'esprit de la pièce et de la musique. C'est à cela que, manifestement, tend l'art du décorateur actuellement. Il n'en est pas moins vrai que M. Jusseaume a peint un très beau décor, d'une couleur et d'une lumière admirables, ajoutant encore à la magnifique série de décorations qu'il a prodiguées à l'Opéra-Comique.

Mlle Mado Minty, dans le rôle de l'Araignée, montre des qualités de souplesse, je dirai même de dislocation tout à fait remarquables. Elle devient même émotion lorsque l'Araignée mourante n'est plus, sur le sol, qu'une pauvre petite boule noire et qui tient si peu de place. Auprès d'elle, Mlle Monna Païva, dans le rôle de l'Ephémère, Mlle Soulé, tout particulièrement charmante dans celui du Papillon, et Mlle Rosne, dans celui du Bourdon, forment un trio tout à fait remarquable. Tout l'ensemble, parfaitement réglé, s'adapte à merveille à la musique. Le ballet est présenté avec ce soin et ce fini qu'on est toujours sûr de trouver à l'Opéra-Comique.

André Messager : Le Figaro - 6 décembre 1922


In Comœdia, le 7 décembre [1922] alors que Raymond Charpentier sélèbre la musique, la chorégraphie déplaît à André Levinson…

Mlle Mado Minty

A l'Opéra-Comique
"Le Festin de L'Araignée"
Ballet-Pantomime en un acte de M. Gilbert de Voisins. - Musique de M. Albert Roussel

Le Festin de L'Araignée, que l'Opéra-Comique ajoute si heureusement à son répertoire, nul de ceux qui suivent le cours de la musique contemporaine ne saurait en avoir oublié la suave, la délicate et poétique fantaisie. Cette œuvre, qui figure en bonne place parmi les plus caractéristiques de notre temps et dont le concert utilise d'ailleurs souvent d'importants fragments, n'a pas vieilli depuis sa création. Le sillon des rides peut-il appesantir sa griffe sur un Sourire ?

Cette reprise évoque pourtant des souvenirs - hélas ! déjà lointains - d'avant la guerre ! On repense à l'époque où le Théâtre des Arts, cellule mononucléaire de l'Opéra d'aujourd'hui, procédait à la renaissance de ce genre charmant, si français, qui fait intervenir, à côté d'une musique descriptive, expressive" dans la distinction, mousseuse et pétillante comme certains de nos crus, la danse, la pantomime et l'imagerie en d'ingénieuses combinaisons.

Lorsqu'il livra ce ballet à M. Jacque Rouché et aux aides qui constituèrent par la suite son état-major : MM. Louis Laloy, Gabriel Grovlez, Maxime Dethomas et Staats, entre autres, tous attentifs, alors, en leur laboratoire des Bâtignolles aux cornues de l'alchimie lyrique, M. Albert Roussel n'eut certes pas la sotte et vaine prétention de bouleverser les notions acquises. Par extraordinaire, sa musique n'a pas, que je sache, fait hérisser les cheveux des classiques à tous crins, ni grincer les dents jaunies des romantiques attardés. Non, pas même ! Etait-ce donc qu'il manquât de hardiesse ? Bien au contraire ! Mais l'audace, Roussel la porta toujours ingénument en lui. Son originalité est tellement naturelle qu'elle revêt des apparences de sagesse et produit l'effet que d'autres n'obtiendraient qu'au moyen d'une pudique et discrète modération.

Comme à peu près tout ce qui porte l'empreinte d'une franche personnalité, cette originalité demeure sans doute inconsciente. L'auteur du Festin de L'Araignée ne s'essouffle pas à courir après elle. Il ne s'époumone pas à capter les papillons souvent inconsistants ou trompeurs de la singularité.

Au milieu d'une génération trop pressée d'affirmer coûte que coûte une individualité quelconque et d'exprimer, fût-ce au prix de n'importe quelle bizarrerie, des choses définitives et rares, il possède un tel fond de sincérité, de loyauté, de probité morales et artistiques, une telle honnêteté et de tels scrupules, que son art respire un air aromatisé de vertus. Aussi le jardin idéal dans lequel il enferme un petit drame naturaliste de Gilbert de Voisins dégage-t-il un parfum exquisément subtil.

C'est le cadre rêvé de l'entomologie d'un Fabre ou d'un Maeterlinck.

Mlle Mona Païva

L'éphémère, les mantes religieuses, aussi bien que fourmis, vers de fruits et bousiers, qui gravitent autour de l'araignée, traîtresse dans sa toile, parlent un langage dont la matérialisation musicale et la perspective sont charmantes. La syntaxe et les mots en sont modernes, parfois même très modernes, mais d'un modernisme qui n'est nullement agressif. La ligne étant nette, souple, bien dégagée, et les nuances estompées, les heurts de notes voisines et d'accords antagoniques ne choquent pas inutilement l'oreille.

D'autres ont traité des sujets analogues qui, certes, sont de nature à tenter poètes et compositeurs. Le Festin de L'Araignée n'en reste pas moins le modèle du genre. Tout ce peuple minuscule, grandi pour le spectateur comme par un microscope géant - la toile de l'araignée occupant, verticale, la largeur et la hauteur entières de la scène - tout ce petit monde s'exprime avec une apparence de vérité qui pourrait bien être la vérité même. Il est peu d'ouvrages qui évoquent avec autant d'harmonieuse exactitude ce qu'ils sont censés devoir représenter.

De son côté, M. Jusseaume a illustré cette charmante La Fontainerie avec ce goût que nous avons depuis longtemps accoutumé de reconnaître. C'est un spectacle que chacun voudra voir, surtout lorsqu'il composera l'affiche avec La Lépreuse, de M. Sylvio La'zzari, dont nous sommes heureux, de constater le succès sans cesse' croissant. Il nous est particulièrement agréable de consigner ici qu'avec ces deux œuvres françaises absolument dignes, sans vulgaires concessions, et auxquelles MM. Rohlmânn et Catherine prêtent tous leurs soins, le maximum absolu des recettes fut atteint mardi soir.

A. mon ami André Levinson de vous dire maintenant ce qu'il pense des évolutions animalesques du corps de ballet de la salle Favart.

Raymond Charpentier

La Chorégraphie

Le Festin de L'Araignée n'a pas été imaginé par un maître de ballet. Un musicien spontané et subtil l'a composé en s'inspirant de la pensée d'un poète. La chorégraphie est ajoutée après coup. Ceci, pour la critique, détermine le point de départ. La partition de danse adhère-t-elle au texte musical, augmente-t-elle la portée de l'œuvre? Celle-ci ne s'en trouve-t-elle pas endolorie, amoindrie ? Le spectateur ne se sent-il pas frustré, par la réalisation scénique, d'un peu de cette rêverie délectable qu'il a éprouvée au concert ?

A l'intelligent courage d'un grand directeur comme celui de l'Opéra-Comique, nous croyons devoir la plus intransigeante franchise. La chorégraphie simpliste et usée ainsi que l'ensemble de la mise en scène ont fait songer au Châtelet et aux frères Cognard. Voilà bien des éléments dont s'accommoderait la "Reine des Carottes" mais qui ne s'amalgament point avec la matière musicale de l'œuvre. La tâche, d'ailleurs, est loin d'être aisée.

Il y a, dans la toile d'araignée de M. Roussel, des mailles si fines que la plus menue pointe de danseuse s'y prendrait. Le corps humain, instrument superbe, est d'un emploi limité. Il y a des allures irréalisables pour lui, les "rubati", brusques changements de temps, le déconcertent, les coupes trop diverses d'un rythme syncopé lui échappent.

Aussi se plaît-il, cet instrument, aux rythmes francs, marqués et symétriques, aux cantilènes distinctement phrasées. C'est pourquoi l'exécution de certaines œuvres modernes par des danseurs n'est, pour le musicien, qu'un aimable leurre.

Ceci admis, avouons que mainte suggestion rythmique de M. Roussel a été méconnue ou bien pauvrement traduite par la danse, que mainte autre n'a pas été utilisée du tout.

Distinctement, nous entendions danser, mais nous n'apercevions rien sur la scène.

Les acteurs de cette fiction entomologique sont des insectes ou des lépidoptères. La ressource indiquée au maître de ballet c'est donc le mouvement imitatif. Ressource aucunement négligeable: Aristophane n'en a-t-il pas, dans les Oiseaux ou dans les Guêpes, usé magistralement ? Et je songe à ces danses des oiseaux et des cerfs filmées en Afrique occidentale et qui sont des merveilles de mouvement stylisé et d'une utilisation caractéristique de 'l'accessoire. Routiniers parisiens, que trop d'insouciance paralyse, méfiez-vous des Siki de la danse !

Car vous avez préféré le moindre effort, l'à-peu-près négligent. Tout ce petit monde aérien qui bat, sous la baguette du chef d'orchestre, de ses ailes diaprées, exigeait sur la scène de grandes envolées de temps sautés. Le plateau serait trop petit ? Mais faites usage du saut vertical, du jeu étincelant des entrechats. Organisez la danse en hauteur par des enlèvements inédits. Il est vrai qu'il n'y a pas de danseurs à l'Opéra-Comique. Ces danseurs doivent chercher ailleurs.

Le décor, les costumes sont signés par un maître. Ce qui n'empêche que ce sont des choses qui n'ont rien à voir avec le théâtre.

Les accoutrements des mantes religieuses sont des camisoles de force qui entravent le mouvement. Le décor est une vignette agrandie et coloriée avec goût. Mais la scène n'est pas la page d'un bouquin, elle n'est pas une surface: c'est un espace où des danseurs évoluent.

Somme toute, c'est un spectacle à base d'une partition admirable, comportant certaines trouvailles heureuses, mais combien incohérent, illogique et confus. Il manque une conception, une direction voulue et maintenue dans le moindre détail, une volonté unique capable de coordonner, d'intégrer les éléments de l'œuvre. Telle quelle, elle n'est qu'un argument pour ceux qui fouinent le dos au théâtre lyrique pour mieux goûter une partition au piano, en tête à tête avec la pensée du musicien.

Même incohérence dans la distribution.

Mlle Mado Minty n'est ni une danseuse, ni une mime. C'est une acrobate: beau et périlleux métier. Elle semble réellement habiter sa toile, elle circule de maille en maille, s'accroche, se suspend, guette les victimes ; mais elle est surtout préoccupée de sa gymnastique. On dirait un mousse qui grimpe dans les cordages tandis que la musique, sur le pont, joue pour les autres. Mlle Minty se désintéresse absolument des rythmes et des mètres chers à M. Roussel: elle a autre chose à faire.

Très souple avec cela; la mort de l'araignée est remarquablement exécutée. Mlle Monna Païva danse l'Ephémère. Il y a des chanteurs dont on dit: ils ont un filet de voix. Par leur manière d'émettre et de nuancer le son, par la justesse de l'intonation ils nous procurent un agrément très réel. Mais l'ampleur, le volume leur manquent. C'est un peu le cas de Mlle Païva, danseuse ; c'est même tout à fait son cas.

Mais elle exécute avec une élégance discrète, avec une correction qui s'enrichit à vue d'œil de nuances nouvelles : on reconnaît l'élève assidue de l'admirable professeur qu'est Mme Allessandri. Un peu de ballon, s'il vous plaît, ô gracieuse mademoiselle Soulé ! Vous êtes un papillon. Justifiez vos ailes !

André Levinson

Comœdia - 7 décembre 1922


Le même jour, Le Temps revient sur "le gracieux ballet" et "La représentation [feuilletée] du Festin de L'Araignée [qui] fait grand honneur au goût de l'Opéra-Comique"…

Opéra-Comique: Le Festin de L'Araignée

Le Festin de L'Araignée, le gracieux ballet que M. Albert Roussel a écrit sur un livret de M. Gilbert de Voisins, a été donné hier pour la première fois à l'Opéra-Comique, dans un décor très artistique de M. Jusseaume. On connaît l'œuvre de M. Albert Roussel. Elle a été maintes fois interprétée par nos grands concerts dominicaux depuis l'époque assez lointaine déjà de sa création au Théâtre des Arts. Tout imprégnée d'une atmosphère de féerie, elle est infiniment ingénieuse à exprimer le petit monde de la forêt. Il y règne ce quelque chose de spirituel et d'aérien qui en fait une des œuvres les plus exquises de la musique française contemporaine.

C'est Mlle Mado Minty qui a évoqué l'Araignée. Elle a montré les plus rares qualités d'élégance, de souplesse et de grâce. Elle a même provoqué un vif mouvement d'émotion au moment où, pauvre petite créature toute noire et toute frêle, elle s'écrase sur le sol. Mlle Monna Païva, dans le rôle de l'Ephémère, Mlle Soulé, la nouvelle étoile, transfuge de l'Opéra, dans celui du Papillon, et Mlle Rosne dans celui du Bourdon, ont formé autour d'elle un remarquable trio.

La représentation du Festin de L'Araignée fait grand honneur au goût de l'Opéra-Comique et à son scrupule artistique. Le ballet avait été réglé par Mme Stichel. Les costumes sont de M. Multzer.

Le Temps - 7 décembre 1922


Le 9 décembre [1922], in Le Gaulois, Gérard d'Houville, émue par la poésie qu'il suggère, promet : "ce ravissant petit ballet, accueilli avec le plus grand succès, est certainement inscrit pour toujours au répertoire."…

Les Spectacles - Opéra-Comique. Le Festin de L'Araignée, ballet-pantomime de Gilbert de Voisins, musique d'Albert Roussel, Alexandre et Clotilde Sakharoff.

Encore une fois, il est une araignée. Elle est noire, belle, agile et terrible, et elle tisse sa toile étoilée entre un chou, une rose, un plant de tomates, un pommier. C'est l'été. Tout est bleu est vert. L'araignée joyeuse gambade et travaille et ressemble à un diable noir qui jouerait avec tout son corps d'une harpe d'argent. Elle a l'air méchant et redoutable. C'est qu'elle est en effet une vorace, une féroce petite bestiole son rôle est de dévorer les êtres ailés après les avoir fait tomber dans son piège aux dangereux entrelacs. Seulement elle ne le sait pas elle sait seulement qu'elle a faim et qu'il faut dévorer pour vivre et détruire ce qui vit. Aujourd'hui, quel sera son festin ?

Les jolies fourmis mordorées qui trottinent en luisante troupe et s'efforcent d'emporter un pétale de rose, ces fourmis sont hors de son atteinte et elle fait fi, l'araignée, d'un si mièvre repas. Sera-ce ce bourdon imprudent et affairé, si beau, si sombre, avec sa bande de peluche claire et veloutée, cerclant son abdomen important ? Non. Voilà le gibier de choix, le régal de rêve un papillon bleu un papillon naïf, frais et dentelé comme si un petit enfant divin venait de le découper dans un coin de ciel, et puis ayant orné ses ailes de régulières et fantaisistes petites peinturlures avait soufflé sur lui Envole-toi, beau papillon ! Amuse-toi ! la vie est brève ! Comme il danse comme il est heureux de vivre, le charmant papillon à l'essor azuré ! O douce journée, fleurs vermeilles, fruits et feuillages, rayons clairs et chauds où si voluptueusement les ailes se déplient, lumière aérée, pure brise de toutes vos délices une musique naît et circule et s'éploie, rythme bleu de l'univers estival, harmonie poudroyante d'un tout petit monde, tournoiement de pollens légers, de poussières impalpables, d'atomes imperceptibles et d'ailes brillamment frivoles, musique des instants ignorants et joyeux, comme le charmant papillon s'enivre de vous et se laisse enlever sur vos ondes! Car il ne sait pas qu'on le guette et qu'on le convoite il ne sait pas qu'il est une proie et que sa beauté le marque pour un destin plus bref il ne sait pas que toutes les choses belles, allègres, chatoyantes, légères, qui semblent venir du ciel pour, nous faire croire au bonheur, il ne sait pas qu'elles sont promises à la détresse et à la mort il ne comprend pas, l'aérien, qu'un petit esprit du mal, implacable et sombre, guette derrière la rosace transparente sa grâce, son élan et sa félicité et que l'hymne à la vie que célèbrent ses ailes diaprées le désigne à un trépas plus prompt. L'araignée l'admire et le convoite, elle l'attire il s'approche, l'imprudent il frôle la toile perfide, il s'échappe, il revient, il palpite, il est pris ! O noire araignée, délectez-vous de cette beauté qui défaille et de ce bonheur qui s'éteint !

Avec une joie affreuse, l'araignée se jette sur la victime déchirée elle l'enroule dans un linceul gris, où l'insecte, avant de disparaitre tout à fait, semble redevenir chrysalide; et elle danse, l'araignée affamée, une danse naturelle et barbare autour de cette poésie morte. Mais avant qu'elle ne puisse commencer son repas, une pomme tombe du pommier à grand fracas, roule et s'installe enfin, rebondie, joufflue, paisible et fardée. L'araignée, épouvantée par cette catastrophe, regagne sa toile à grandes enjambées, grimpe, s'embusque et attend les nouveaux événements. Deux petits vers de fruit, annelés et blancs, coiffés de petites cornes noires, s'avancent en rampant vers cette belle pomme. Mais deux grandes mantes religieuses, redoutables guerriers couleur d'aigue-marine, prétendent empêcher ces bébés avides de se précipiter sur le sein rose et dur de la belle pomme. En vain les mantes fulminent et menacent les petits vers astucieux se glissent dans le fruit; eux aussi sont faits pour dévorer et veulent se repaître. Les mantes se battent au cours de ce combat de guerrières et armures japonaise, l'une d'elles est, prise, aussi dans la toile." L'araignée fera décidément un bon dîner ce soir. Indifférentes à ces événements, les fourmis dansent, le bourdon s'affaire et s'effare l'araignée n'ose pas encore se mettre à table elle attend peut-être que le hasard, après l'entrée et le rôti, lui fournira un entremets savoureux. Une rose s'entrouvre et, de son cœur, éclot tout à coup l'éphémère. Toute blanche, toute frêle, virginale et ravissante, l'éphémère rejette doucement, ses voiles, frissonne, se déplie, se défripe dans un rayon et, enfin toute; neuve et à son tour tout enivrée par la vie, elle danse, elle danse, elle qui doit périr dès qu'elle est née; elle se hâte, de manifester son allégresse, sa, joie mystérieuse' d'avoir connu la beauté du jour, la chaleur, la lumière et puis elle, s'arrête, et s'abat, déjà morte, petite' chose blanche qui ne saura jamais pourquoi elle a, une seconde, existé. L'araignée va-t-elle enfin souper ? Non La mante restée libre la tue alors qu'elle s'apprête, imprudemment" descendue de sa toile, à festoyer. Elle agonise terriblement; et elle' meurt, force méchante qui s'ignore elle-même, et expire après avoir tué les fourmis reviennent est, sur un pétale de rose, emportent l'éphémère trépassée. Tout le monde est mort, comme dans les tragédies. "C'est la vie", me dirait peut-être un des vers de fruit que l'on a vus reparaître au cours de ces événements, tout grands et très gros, et tout gonflés, bourrelés, ivoirins, semblant les enfants de quelque Pierrette et d'un pneu Le soir est venu un ver luisant s'allume et brille, tout s'apaise et s'assombrit. Et bientôt la nuit cachera dans son ombre d'autres drames de vie, et de mort parmi le repos, les ténèbres, les parfums et le vent obscur!

Ce petit ballet est un des plus charmants spectacles qu'on puisse voir l'on comprend bien vite qu'il a été imaginé par un poète, celui des délicieuses poésies de Fantasques et des poèmes en prose de John Shagg mais ce Festin de l'Araignée, sous ses apparences frivoles et gracieuses, ne contient-il pas des épisodes farouches et cruels ainsi que dans ce Bar de la Fourche par lequel Gilbert de Voisins remit en faveur le roman dit d'aventures, si à la mode aujourd'hui ? Imaginer un ballet, c'est un délassement et un divertissement pour l'auteur de tant de livres que nous admirons et aimons, romans singuliers et beaux qui joignent à la perfection du style l'attrait pathétique et profond des âmes secrètes et les mystérieux tourments de l'esprit, et qui vont de L'Amour du Laurier à La Conscience dans le Mal en passant par Le Démon secret, L'Esprit impur, L'Entant qui, prit peur, etc.

Il y a aussi dans ce ballet le Papillon, qui prit peur et nous l'avons applaudi ce papillon représenté par Mlle Soute autant que le bourdon, les fourmis et tout ce petit monde que le fantôme du vieux Fabre est peut-être venu féliciter Mlle Païva, l'éphémère, est particulièrement délicieuse, et l'acrobatique araignée est excellemment mimée par Mlle Mado Minty. En 1913, M. Rouché nous avait déjà donné le plaisir de ce ballet au Théâtre des Arts et nous en avons gardé un souvenir charmé. J'ai entendu l'autre jour préférer l'ancien dieu, purement fantaisiste de ce temps-là, exécuté par M. Maxime Dethomas, à celui de Jusseaûme jugé un peu puéril, et dans la crudité enluminée des couleurs et dans son intention de mettre les arbres, fleurs, objets, "à l'échelle" des insectes. Ce qui n'est guère possible. Rien qu'au moment de la chute de la pomme quand fuit Mlle Minty, elle semble bien plus, auprès de cette pomme, avoir la taille d'un singe que celle d'une araignée.

La musique d'Albert Roussel est une joie, un enchantement et l'orchestre, où les violons et violoncelles ressemblent à certains gros hannetons et scarabées, est excellent. En quittant l'Opéra-Comique, j'ai, malgré moi, regardé si, dans une de ses loges, je n'apercevais pas les invités de la princesse Quintilia. La princesse Quintilia est l'héroïne d'un roman très amusant de George Sand Le Secrétaire Intime ; et la dite Quintilia donne un jour dans son palais un grand bal entomologique. Je pensais que les élégants de ce bal, attirés par Le Festin de L'Araignée, seraient venus l'applaudir, et que nous aurions ainsi pu apercevoir "Le bon abbé Scipione métamorphosé en sauterelle… le pimpant Lucioni emprisonné dans une écaille bombé de satin marron et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc… Julien déguisé en Antiope avec des ailes de velour noir frangées d'or… La Ginetta, mince dans son corsage étroit, sous ses transparentes ailes de crêpe bleues, en aigrillon mademoiselle… la grande et mince Marchella Lucioli avec sa longue face pâle, les déchiquelures de ses ailes et sa démarche péniblement folatre, on l'eût prise pour ce grand papillon nommé Podalyre qui est si embarrassé de sa longue stature, que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et dentelées du sycomore…" Quelle jolie phrase ! je n'ai pas résisté au plaisir de la citer… Hélas ! tous ces gens cocasses et charmants n'étaient pas venus à l'Opéra-comique : ni Quintilia en blanc phalène de la nuit coiffée d'antennes en marabout blanc, ni le beau page Galeotto en Argus ni les abbés en fourmis ni le majordome en araignée…

Relisez Le Secrétaire Intime et invitez ces beaux masques à une prochaine représentation du Festin ; on a le temps ; car ce ravissant petit ballet, accueilli avec le plus grand succès, est certainement inscrit pour toujours au répertoire.

Gérard d'Houville : Le Gaulois - 9 décembre 1922


Le même jour, filée de quelque autre allusion "du Petit Parisien, Adolphe Aderer apprécie le "Festin"…

Opéra-Comique Le Festin de L'araignée

Le Théâtre de l'Opéra-Comique évoque peu à peu le souvenir de l'arche de Noé. Il y a quelque temps, il nous offrait un ballet, La Libellule, où évoluaient avec elle un crapaud, des papillons, un lézard, etc. Voici qu'il nous montre une araignée et quelques autres bestioles heureusement, il nous épargne un insecte, qu'on rencontre sur la tête des personnes peu soignées, et qui, dans une chanson célèbre au Quartier latin, donnait la réplique à la dite araignée(1) :

Un jour (cet insecte) dans la rue
Rencontra, chemin faisant,
Une araignée bon enfant.

Quoi qu'il en soit, l'Opéra-Comique nous invite au "Festin de L'araignée". Nous y avions assisté déjà. En l'année où Jacques Rouché, qui présidait alors aux destinées du Théâtre des Arts, nous y convia le même soir, on donnait un ballet de Rameau, Pygmalion et Mesdames de la Halle, une opérette d'Offenbach spectacle éclectique.

On est dans un jardin fleuri et ensoleillé. Les fourmis qui ne sont pas prêteuses travaillent. Un fruit velouté et succulent est tombé d'un arbre des vers, qui ont faim, se précipitent et se gavent. Un papillon léger vole de-ci, de-là, étourdi, imprudent. L'araignée, cachée, perfide, tisse sa toile. Elle surveille l'éphémère; elle attend qu'il tombe dans ses rets. Mais il y a une mante, la mante religieuse, autre insecte non moins féroce. Celle-ci, aux pattes crochues, égorge l'araignée, qui meurt; les fourmis ensevelissent dans un pétale de rose l'éphémère qui s'est éteint avec la fin du jour et l'approche de la nuit.

Ce gracieux livret est dû à M. Gilbert de Voisins, romancier et petit-fils de la célèbre Taglioni. La musique qui souligne ce drame entomologique et eût enchanté Toussenel ou M. Fabre est de M. Albert Roussel. Depuis elle a été jouée dans tous les concerts dominicaux. Elle y est, chaque fois, acclamée. Elle est exquise, pittoresque, moderne sans fracas c'est un petit bijou finement ciselé. Les interprètes Mlle Mado Minty (l'Araignée) déploie une extraordinaire virtuosité chorégraphique Mlle Mona Païva est un gracieux Ephémère; on remarque aussi Mlle Rosne (le Bourdon), Mlle Soulé (le Papillon) et l'on ne peut que rendre justice à l'activité de la fourmilière. Un agréable décor de M. Jusseaume encadre l'action et M. Catherine conduit l'orchestre à la satisfaction du public et du compositeur.

Adolphe Aderer : Le Petit Parisien - 9 décembre 1922


In la "Revue Musicale" du Journal des débats [politiques et littéraires] du 10 décembre [1922], Adolphe Julien [se] rappelle "un des plus curieux ouvrages qui aient été représentés sur le petit Théâtre des Arts", dont "Cette remise à la scène, habilement préparée par M. Albert Carré, ne peut que valoir un beau regain de succès à cet épisode à la fois comique et cruel"…

REVUE MUSICALE

A l'Opéra : Reprise de "Griselidis", de Massenet.
A l'Opéra-Comique : Reprise de "Le Festin de l'Araignée", de M. Albert Roussel.

On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Au moment même où notre grand, notre très grand Opéra empruntait Grisélidis à l'Opéra-Comique, l'Opéra-Comique, à son tour, s'appropriait un des plus curieux ouvrages qui aient été représentés sur le petit Théâtre des Arts, lorsque M. Jacques Rouché y organisait des "spectacles de musique". Il s'agit du Festin de L'Araignée, un ballet mimé des plus singuliers, mais aussi des plus frappants, qui forma spectacle, un beau jour de 1913, avec le Pygmalion de Rameau et les désopilantes Mesdames de la Halle, d'Offenbach. Faut-il donc rappeler le sujet de ce drame qui se déroule entre bestioles ? Une araignée a tissé sa toile, une toile de grandeur exceptionnelle, où elle guette avidement quelque légère proie, où un joli papillon s'en vient mourir, où une éphémère risque aussi de se laisser prendre et s'éteint de sa mort naturelle, tandis que d'industrieux ses fourmis n'arrêtent pas de travailler, que de noirs bousiers fouillent dans les immondices, que de petits vers s'introduisent dans un fruit gâté tombé de l'arbre, puis en ressortent, terriblement grossis, et que deux mantes aux pinces crochues, après avoir failli succomber, frappent l'araignée et lui font expier toutes les souffrances endurées par ses victimes. Sur cet ingénieux scénario de M. Gilbert de Voisins, M. Albert Roussel a écrit une musique si richement travaillée, si variée, si légère, quoique reposant toujours sur un fond très solide et d'un dessin nettement déterminé, qu'elle n'a pas seulement charmé les spectateurs du premier soir, mais qu'elle a pris pied très vite dans les grands concerts, même sans aucune mise en scène (ne se jouait-elle pas encore dernièrement aux Concerts du Conservatoire ?) et qu'elle a contribué à établir le renom de M. Roussel plus qu'aucune autre de ses œuvres, fût-ce ses Evocations, d'un si beau caractère, ou sa toute récente Fête de Printemps.

Cette remise à la scène, habilement préparée par M. Albert Carré, ne peut que valoir un beau regain de succès à cet épisode à la fois comique et cruel, d'autant mieux que Mlle Mado Minty, s'accrochant à son énorme toile, représente excellemment l'Araignée, avec une mimique très expressive, que Mlles Monna Païva et Soulé sont aussi gracieuses, aussi légères l'une que l'autre en Ephémère, en Papillon, enfin que toute la troupe dansante ou plutôt mimante de l'Opéra-Comique se distingue là d'une façon très particulière, Bravos pour toutes ces petites bêtes !

Adolphe Julien : Journal des Débats [politiques et littéraires] - 10 décembre 1922


Le 11 décembre [1922], Emile Vuillermoz, in L'Excelsior tisse une critique un peu amère : "Ce ballet aurait dû, depuis longtemps, entrer au répertoire […] de la salle Favart." - malgré "un décor dont les couleurs de chromo ont une familiarité et un prosaïsme de catalogue de jouets."… Et "La chorégraphie [… qui] n'a pas découvert davantage son point d'équilibre entre la danse, la pantomime, la stylisation des mouvements d'insectes et l'imitation de la nature."… Il reste "certain que la clientèle de l'Opéra-Comique se déclara aussi satisfaite de ce joli petit spectacle"…

LA MUSIQUE

OPERA-COMIQUE. - "Le Festin de l'araignée", ballet en un acte de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Albert Roussel.

En voyant installée à l'Opéra-Comique cette œuvre charmante dont M. Jacques Rouché avait donné au Théâtre des Arts une réalisation parfaite et dont tous les habitués des concerts symphoniques connaissent la partition par cœur, on s'est demandé pourquoi la direction avait eu besoin de si longues années de réflexion pour procéder à une annexion qui s'imposait. Ce ballet aurait dû, depuis longtemps, entrer au répertoire. Saluons donc avec satisfaction son apparition officielle sur le plateau de la salle Favart.

Musicalement, l'ouvrage ne m'a pas paru être parfaitement au point. Quelques répétitions d'orchestre supplémentaires auraient été nécessaires pour donner à cette partition, qui analyse les passions des vermisseaux et des fourmis, toute la grâce incisive de ses traits aigus et de ses fines arabesques pointillées. Un Rhené-Baton, par exemple, en a donné trop souvent des réalisations sans défaut pour que nous n'apercevions pas immédiatement les imperfections de détail de l'exécution de l'Opéra-Comique. Mais quelques représentations permettront, sans doute, à M. Catherine de terminer le fignolage souhaitable.

Je suis surpris que M. Jusseaume ait conçu cette fantaisie entomologique dans le style "bon enfant" du Châtelet. L'arrosoir, les tomates, les roses et les choux sont traités avec une précision un peu gênante. C'est un décor dont les couleurs de chromo ont une familiarité et un prosaïsme de catalogue de jouets. Au début, cette conception joviale n'est pas insoutenable lorsqu'il ne s'agit que de faire défiler militairement une patrouille de fourmis ou gambiller deux joyeux vers de fruits, mais, lorsque - le compositeur nous ouvre les portes du rêve en nous montrant l'agonie de l'araignée, l'évanouissement de l'éphémère et la naissance de la féerie nocturne dans le jardin endormi, la distance entre le style de la musique et celui de la toile peinte est vraiment trop décourageante. Il aurait été prudent de commencer cette décoration en songeant à la façon dont elle aurait à se terminer ! L'œuvre se trouve fâcheusement rapetissée par le réalisme imprudent de son peintre, réalisme d'autant plus dangereux qu'il est voué d'avance à d'inévitables erreurs. Il était vraiment bien inutile, lorsqu'on voit à quelle incohérence de proportions on aboutit, en rapprochant une danseuse fourmi de ces roses, de cette pomme ou de cette paire de sabots, il était bien inutile de sacrifier si délibérément la poésie à la vraisemblance.

La chorégraphie de ce divertissement n'a pas découvert davantage son point d'équilibre entre la danse, la pantomime, la stylisation des mouvements d'insectes et l'imitation de la nature. On pouvait trouver mieux et la partition de Roussel en valait la peine. Mais il -serait injuste de ne pas louer la grâce de Mona Païva, la merveilleuse souplesse de Mado Minty et la prestesse de tout le petit peuple voletant et trottinant qui s'agite autour d'elles. Et je suis bien certain que la clientèle de l'Opéra-Comique se déclara aussi satisfaite de ce joli petit spectacle qu'elle le fut jadis de Dame Libellule. Que désirez-vous donc de plus ?…

Emile Vuillermoz : L'Excelsior - 11 décembre 1922


Le 12 décembre [1922], André Blocïl, in Le Radical, s'interoge quant à lui sur la reprise chorégraphique de "La Musique" du Festin de L'Araignée : "La forme symphonique ne permet-elle pas davantage la rêverie ?"…

LA MUSIQUE

OPERA-COMIQUE. - Le Festin de l'Araignée, ballet-pantomime en un acte de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Albert Roussel.

C'était autrefois, dans des temps lointains et quasi préhistoriques, c'est-à-dire bien avant la guerre. En cette époque fabuleuse, la vie était facile et l'audace des initiatives artistiques ne connaissait point de bornes. M. Rouché, l'actuel directeur de l'Opéra, montait alors, au Théâtre des Arts, des spectacles d'avant-garde dont chacun se souvient, et parmi lesquels trouva place la délicieuse fantaisie musicale de M. Albert Roussel. A la suite du grand succès qui l'accueillit, le compositeur en détacha des fragments qu'il fit exécuter au concert, et j'avoue que c'est ainsi que je préfère son œuvre. La forme symphonique ne permet-elle pas davantage la rêverie ?

L'imagination de l'auditeur, en présence d'une musique aussi évocatrice, ne vagabonde-t-elle pas plus librement au pays de la chimère, tandis que, seuls, les flots d'harmonie la bercent et que son attention n'est pas détournée par un spectacle qu'elle ne comprend pas toujours ? Il faut bien l'avouer : si agréable que soit la mise en scène et malgré l'habileté des interprètes, on est obligé de faire, par moments, de réels efforts pour saisir une action assez confuse où des insectes variés évoluent et faisant une note pittoresque. Par instants alors on se souvient que la musique est tissée de main de maître - comme cette gigantesque toile d'araignée qui occupe la hauteur et la largeur de la scène - et l'on en vient à regretter la légère distraction qui vous a fait perdre quelques-unes des mailles sonores de l'aérienne et subtile trame.

La musique de M. Roussel est d'une remarquable sincérité. Sans recherches excessives, elle est claire et simple. Si, parfois, le compositeur s'amuse à glaner quelques harmonies risquées, il le fait toujours avec un tact et une modération dont il convient de lui savoir gré. Il en est de même de l'orchestre qui, sous des apparences discrètes, contient plus d'un détail savoureux.

C'est, en somme, l'œuvre d'un excellent musicien, d'un cerveau d'artiste et de poète.

M. Catherine se hausse au rang de nos meilleurs chefs et met en relief les moindres intentions du musicien. Quant à Mlles Mado Minty et Monna Païva, elles exécutent de leur mieux l'incohérente chorégraphie que signale le début de ce compte rendu.

André Blocïl : Le Radical - 12 décembre 1922


Paul Bertrand écrit la même impression dans Le Ménestrel du 15 décembre : "la réalisation scénique, d'ailleurs extrêmement soignée et brillante, que l'Opéra-Comique vient de lui assurer semble ne rien pouvoir ajouter à l'exquise suavité, à la délicate, originale et poétique fantaisie de cette musique, qui, avec Évocations, représente peut-être jusqu'ici l'œuvre maîtresse de l'artiste remarquable qu'est M. Albert Roussel." et il souligne : "La vérité est que toute matérialisation de cette musique subtile restera toujours très inférieure à ce que l'imagination est seule susceptible de suggérer."…

Opéra-Comique. - Le Festin de l'Araignée, ballet pantomime en un acte de M. Gilbert de VOISINS, musique de M. Albert ROUSSEL.

Créé avant la guerre au Théâtre des Arts, Le Festin de L'Araignée a, depuis, figuré au répertoire courant de nos grands concerts dominicaux, où il semble avoir trouvé sa place définitive. La réalisation scénique, d'ailleurs extrêmement soignée et brillante, que l'Opéra-Comique vient de lui assurer semble ne rien pouvoir ajouter à l'exquise suavité, à la délicate, originale et poétique fantaisie de cette musique, qui, avec Évocations, représente peut-être jusqu'ici l'œuvre maîtresse de l'artiste remarquable qu'est M. Albert Roussel.

On a reproché à la mise en scène si ingénieuse, si brillamment illustrée par Jusseaume (et dont, récemment, il nous fut donné un avant-goût avec Dame Libellule), une précision excessive, et on lui a préféré la présentation plus vague que M. Jacques Rouché avait imaginée autrefois.

La vérité est que toute matérialisation de cette musique subtile restera toujours très inférieure à ce que l'imagination est seule susceptible de suggérer. Et ici s'affirme une fois de plus le caractère très particulier, très incomplet d'un genre qui, en essayant de priver de parti pris le théâtre musical de son élément essentiel : la parole, le condamne à une réalisation toujours vague, incertaine, et ne se révèle susceptible que de manifestations extrêmement limitées, qui ne peuvent aller très loin ni s'élever très haut. Pendant quelque temps, ces tentatives flattèrent certaines impuissances; elles comblèrent d'aise ceux qui tournaient pudiquement le dos au drame lyrique, en trouvant les raisins trop verts. Elles apparaissent mieux, aujourd'hui, sous leur jour véritable, ce qui n'en exclut d'ailleurs aucunement le charme occasionnel.

Jamais la difficulté d'une adaptation chorégraphique concrète n'est mieux apparue qu'à l'occasion de cette fiction entomologique où les insectes doivent être inévitablement représentés par des personnages humains. Les nuances si souples, les rythmes si délicats de l'exquise partition s'évanouissent dès que des gestes précis tentent de les exprimer, et le spectacle détourne de la musique plutôt que d'en renforcer l'impression. Nous aurons heureusement l'occasion de la retrouver tout entière au concert.

L'interprétation est intéressante, avec Mlles Mado Minty, acrobate émérite, et Monna Païva, danseuse d'une élégance discrète. C'est M. Catherine qui conduit l'orchestre, excellemment.

Paul Bertrand : Le Ménestrel - 15 décembre 1922


Dans sa "Chronique Musicale" in L'action Française du 19 décembre [1922], Marcel Azaïs ne goûte guère au Festin où "on ne balle pas, ou si peu. Il s'agit, en somme, d'une pantomime dont les péripéties nous font oublier la musique, quand elles veulent bien ne pas la contrarier."…

Chronique Musicale

A l'Opéra-Comique : Le Festin de L'Araignée

L'Opéra-comique a repris Le Festin de L'Araignée de M. Roussel. Cette sorte de ballet fut créé, il y a quelque dix ans, au Théâtre des Arts. Depuis la Suite d'orchestre qui en fut tirée, est devenue une des plus populaires pièces de grands Concerts; tout le monde la connaît.

M. Roussel est un disciple de Debussy et l'époque où il écrivît cette œuvre, vers 1912, était celle de la grande ferveur. il est facile au moins clairvoyant d'apercevoir la filiation. Les premières mesures destinés à dépeindre la nuit sur le jardin semblent extraites du Prélude à L'Après-midi d'un Faune. Par la suite, ce sont les mêmes touches légères et nuancées cet éparpillement de la sensibilité, ces grâces papillotantes ces chutes de perles dans une vasque de cristal qui constituent, quoi qu'on en ait le charme permanent de cette musique. En même temps un esprit enjoué dont les feux se voilent quand il convient, circule dans la partition. L'entrée des fourmis, l'enterrement de l'éphémère, la danse du bourdon sont dans toutes les mémoires. Il y a dans la description du soir une modulation dont le charme fait défaillir, (Ah ! comme on devrait pouvoir faire des citations musicales).

Mais il est superflu de parler de cette musique. Demandons-nous plutôt si l'Opéra-Comique a bien fait de remettre à La scène une œuvre depuis longtemps inscrite au concert. Il semblerait qu'une telle question soit saugrenue, un ballet étant fait pour être ballé. Oui, mais justement, on ne balle pas, ou si peu. Il s'agit, en somme, d'une pantomime dont les péripéties nous font oublier la musique, quand elles veulent bien ne pas la contrarier. La scène représente un coin de jardin. On nous a dit que les décors seraient à l'échelle ; ils n'y sont pas et, d'ailleurs, ne pourraient pas y être. Les fourmis sont donc aussi grosses que les choux ; les pommes, les tomates, moins amples que les insectes. Seule, la toile de l'araignée est tendue décemment. Cela ne choque guère, nous sommes habitués à l'optique du théâtre, nous aurions même supporté qu'on ne fît pas un tel effort vers l'exactitude. - L'araignée est dans le fond. C'est une acrobate qui circule sur ses fils avec des gestes gracieux. Vous pensez bien qu'une araignée a autre chose à faire que de s'occuper de la musique de M. Roussel. Elle monte, elle descend, elle étend les bras et les jambes, elle agrippe ses proies et se fait tuer par une mante religieuse. Tout cela, de sa propre autorité, sans que le musicien y soit pour la moindre des choses. Sur le point de mourir, pourtant; elle se souvient qu'elle est à l'Opéra-Comique, qu'elle doit rendre l'âme en musique et, auparavant, se tordre et trembler suivant le rythme de l'orchestre. Elle s'en acquitte alors avec conscience, et une souplesse infime. Mlle Mado Minty tient ce rôle avec beaucoup d'agilité qui la ferait fort apprécier dans un cirque.

Somme toute, la direction de l'Opéra-Comique a bien fait de monter ce Festin. Il fera connaître à son innombrable clientèle une musique pleine de qualité (au fait; cette clientèle y fera-t-elle attention ?) et le talent de M. Roussel pourra arriver à dorer quelques pilules comme La Tosca.

Marcel Azaïs : L'Action Française - 19 décembre 1922


Au c[h]œur d'une revue de trois spectacles donnés pour la saison d'hiver de l'Opéra Comique, Maurice Bex, in La Revue Hebdomadaire du 27 janvier [1923], entre Polyphème et La Lépreuse, se délecte de la partition du Festin : "qu'elle reste ballet, suivant sa nature, ou soit métamorphosée en poème symphonique par la baguette d'un chef d'orchestre, elle demeure une des pages les plus heureusement inspirées, les mieux équilibrées et les plus sensibles que la musique française ait produites en ces dernières années."…

LA MUSIQUE

A l'Opéra-Comique : Polyphème, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux, pour le poème d'Albert SAMAIN, musique de M. Jean CRAS - Le Festin de L'Araignée, ballet en un acte de M. Gilbert DE VOISINS, musique de M. Albert ROUSSEL. - Reprise de La Lépreuse de M. Sylvio LAZZARI.

Peu de temps avant de nous faire connaître cette réplique musicale du groupe sculptural qui orne la fontaine de Médicis, les directeurs de la salle Favart ont remis à la scène le Festin de l'Araignée, ce ballet dont M. Gilbert de Voisins conçut l'argument, et pour lequel M. Albert Roussel composa une partition dont le succès ne s'est jamais démenti depuis le jour où elle fut révélée au Théâtre des Arts sous le règne de M. Rouché.

Le livret appartient à la série entomologique si chère, semble-t-il, aux décorateurs, costumiers et chorégraphes. Jadis, je veux dire au temps où les Folies-Bergère seules organisaient ces sortes de divertissements, la vérité scientifique n'était pas en question. Aujourd'hui que les Théâtres plus officiels s'en préoccupent à leur tour, alors que les travaux de Fabre sont, d'autre part, fort répandus, une certaine préoccupation d'exactitude se glisse dans ces spectacles, mais la disproportion entre le souci d'être vrai et les incohérences inévitables de la réalisation n'en est que plus sensible et apparaît aux yeux les moins sévères. Nous ne ferons donc pas le procès trop facile d'une mise en scène, nous vanterons simplement l'acrobatique virtuosité de Mlle Mado Minty, la grâce délicieuse de Mlle Mona Païva et l'harmonieux ensemble de leurs camarades.

Quant à la partition de M. Albert Roussel, qu'elle revienne au théâtre ou se laisse adopter par le concert, qu'elle reste ballet, suivant sa nature, ou soit métamorphosée en poème symphonique par la baguette d'un chef d'orchestre, elle demeure une des pages les plus heureusement inspirées, les mieux équilibrées et les plus sensibles que la musique française ait produites en ces dernières années.

[…]

Maurice Bex : La Revue Hebdomadaire - 27 janvier 1923

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1. "Le Pou et L'Araignée", une chanson grivoise célèbre alors.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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