La Danse Corps et Graphies - Invitation[s] au[x] Festin[s] de L'Araignée -Page 1

"Ce nouveau spectacle de musique continuera une série qui fera époque dans l'histoire du Théâtre, et à réaliser de façon éclatante l'ambition généreuse de M. Jacques Rouché. Le nombreux et délicat public qui suit ces représentations avec un plaisir chaque fois renouvelé trouvera ce soir la plus rare occasion de se réjouir et d'admirer.
[...]
Enfin, la merveille de la soirée : un ballet de M. Albert Roussel dont les Evocations ont été si largement applaudies au dernier concert Lamoureux. Ce ballet, L'Araignée, composé sur un livret de M. Gilbert de Voisins, est un ballet d'insectes. L’Omer du petit peuple, notre grand Jean-Henri Fabre se fût reposé à ce spectacle qu'il a certainement inspiré.
Le Figaro, 3 avril 1913

Des toiles tissées de la "petite" scène du Théâtre des Arts aux fils des reprises, de 1922 à l'Opéra-Comique et à l'Opéra de Paris en 1939... Scène d'Etoiles... Le Festin de L'Araignée...

Ballet-pantomime

Curiosités Naturelles...
Planche extraite du Cabinet des Curiosités naturelles d’Albertus Seba (1665-1736)

Le Festin de L'Araignée

Ballet-pantomime en un acte composé par Albert Roussel

DÉDICATAIRE :
Jacques Rouché

PERSONNAGES :
L’araignée, l’éphémère, le papillon, 2 mantes religieuses, 2 bousiers, 2 vers de fruit, les fourmis.

ARGUMENT :
Par le Comte Gilbert de Voisins
d’après les Souvenirs Entomologiques de Joseph Henri Fabre en dix volumes, publiés de 1879 à 1907.

Un jardin. L’araignée est dans sa toile et surveille les alentours.
D’industrieuses fourmis envahissent la scène. Elles découvrent un pétale de rose tombé et l’emportent avec de grands efforts.
L’araignée, restée seule, rêve et regarde le paysage ; puis, revenue à des pensées plus pratiques, elle essaie la résistance de ses fils et répare sa toile en quelques endroits. Puis elle attend, tandis que deux bousiers traversent le jardin.
Les fourmis toujours affairées s’apprêtent à emporter un autre pétale de rose, lorsque survient un papillon. L’araignée insidieuse, l’invite à s’approcher de sa toile. Le malheureux y est bientôt pris. Il se débat quelques instants, puis il meurt. L’araignée, prévoyante, l’enlève de sa toile et le roule dans un grand linceul gris et exprime par sa danse la joie de cette capture.

Mais soudain un fruit se détache d’un arbre et tombe avec fracas. L’araignée s’est réfugiée à nouveau dans son repaire. Deux vers gloutons rampent en hâte vers la pomme qui vient de choir. Entre l’objet de leur convoitise et eux-mêmes se dressent alors deux mantes religieuses armées de redoutables glaives. Elles défendent à quiconque d’approcher. Cependant les vers, par une habile stratégie, se glissent entre les deux guerriers et pénètrent rapidement dans le fruit.
Les fourmis dansent une ronde autour de la pomme, tandis que les mantes se reprochent aigrement de s’être laissé tromper par les vers.
Leur querelle devient plus vive et elles se défient en combat singulier. L’araignée les excite, les dirige vers sa toile et les deux combattants se voient prisonniers de la vorace tégénaire.

A ce moment, un éphémère se débarrasse de ses bandelettes et valse avec tant de charme et de hardiesse que tous les insectes le complimentent. L’éphémère reste insensible à leurs propos.
Tandis que les fourmis se retirent, sans cesser de s’occuper à quelque besogne profitable, les vers sortent de la pomme, devenus considérablement plus gras.
L’éphémère danse quelques instants avec les vers, mais hélas sa fin est proche et il meurt à son tour.
L’araignée s’apprête à commencer son festin : elle retire le papillon de son garde-manger, lorsqu’une des mantes, délivrée par les bousiers, se glisse derrière elle, et la tue.

Les insectes, rassurés, organisent alors les funérailles de l’éphémère, et leur cortège s’éloigne.
La nuit tombe sur le jardin solitaire.

Un Jardin
au Théâtre des Arts

LE FESTIN DE L'ARAIGNEE

Musique : Albert Roussel, sur un livret de Gilbert de Voisins
Chorégraphe : Léo Staats
Décor et costumes : Maxime Dethomas
Interprètes :
Mlle Henriette Sahary Djely (L'Araignée)
Mlle Ariane Hugon (le Papillon)
Mlle Dimitria, (l'Ephémère)
MM. Tommy et Georges Footit (Deux Mantes Religieuses)
...

Portrait
Jean-Henri Fabre
(Photographie : Nadar)

"L’araignée est dans sa toile et surveille les alentours."

Dans le Paris de 1913, les spectacles les plus novateurs ne se trouvent pas dans les grands Théâtres publics, mais bien sur les scènes indépendantes.

Ainsi, le Théâtre des Arts, dirigé par Jacques Rouché, est l'une des scènes qui créent tout l'intérêt de la saison théâtrale, chorégraphique et musicale.

Son Directeur, Jacques Rouché, arrivé tard dans ce métier, est reconnu pour son goût sûr, et l'art de composer des "Soirées Musicales", régales du public : il sait sortir de l'oubli des oeuvres anciennes ou reprendre des oeuvres de la génération précédente ; il "ose" passer commande aux nouveaux talents.

En janvier 1912, il avait proposé un ballet commandé à Maurice Ravel, Ma Mère L'Oye. Après le beau succès obtenu, et au cours de sa troisième saison il a cette fois-ci demandé un ballet à Albert Roussel - autre représentant de la jeune école -...

Ce ballet, Le Festin de L'Araignée, sera créé le 3 avril 1913, lors de la cinquième "Soirée Musicale", entre les entrées de ballets de Pygmalion de Jean-Philippe Rameau, et Mesdames de la Halle de Jacques Offenbach.

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"D’industrieuses fourmis envahissent la scène.
Elles découvrent un pétale de rose tombé et l’emportent avec de grands efforts."

Portrait
Albert Roussel, 1913
© D R

Quand Jacques Rouché lui propose la composition d'une partition "pour la danse", Albert Roussel note un opéra, et il n'est pas prêt à s'en détacher, quand bien même on lui propose un livret de Gilbert de Voisins, d'après Jean-Henri Fabre... C'est sa femme qui parvient à le convaincre... Et le compositeur commence par se plonger - à l'automne [1912] - dans les Souvenirs Entomologiques de Jean-Henri Fabre. Il demande à son librettiste de modifier quelque peu le scénario... Le 27 novembre 1912, il écrit à Jacques Rouché :

"Cher Monsieur, Je reçois ce matin de M. Gilbert de Voisins le livret du Festin de l'araignée. Il me semble un peu plus long, mais plus amusant que le projet primitif. Je vais m'y mettre de suite et j'espère bien être prêt pour la fin de février."

Albert Roussel, pressé par le temps sans doute, réutilisera, pour le nouveau ballet, quelques pages d'une partition d'un ballet qui ne s'est pas réalisé... En plein travail il écrit à nouveau à son commanditaire ; il lui envoie quelques indications pour la réalisation scénique :

"Vous verrez que la scène 4 est presque entièrement supprimée. Je crois que l'idée de la chanteuse accompagnant les danses dans une pantomime de se genre ne serait pas heureuse. Il en résulte que le personnage de la cigale pourrait également être supprimé. Mais si Dethomas [le décorateur] y tient, à cause du costume qui peut être joli, il sera facile de lui trouver quelques gestes qui justifieront sa présence dans les scènes où elle devrait paraître."

Dans l'élaboration du Festin de L'Araignée, Albert Roussel a lui-même choisi à quels insects il consacrait les danses principales. Il distingue ainsi les rôles dansés ou mimés, et présente ses "personnages" à Jacques Rouché :

"En dehors de l'araignée, qui est à la fois un rôle de mime et un rôle de danseur (ou de danseuse), il y a deux sujets principaux : l'éphémère et le papillon dont les danses sont assez développées. Les vers de fruit s'accommoderaient parfaitement de clowns dans le genre des fils Footit. Les mantes sont des rôles de mimes ; les bousiers et les fourmis ne demandent pas des qualités bien spéciales."

Il connaît les artistes et se fait "maître de ballet"...

"Je ne sais si le talent de Mme Sahary-Djely pourra trouver à s'employer dans ce ballet. Peut-être l'araignée ou l'éphémère lui conviendraient-ils ? Ce serait à voir avec elle et Dethomas qui a probablement ses idées très arrêtées au point de vue costumes. Si je ne me trompe, la plastique de Mme Sahary-Djely s'accommoderait assez bien du rôle de l'éphémère qui doit, d'après les indications du livret, danser dans un costume assez sommaire."

Le 2 février [1913], Albert Roussel a mis la dernière note à la partition de son ballet. C'est Léo Staats, Maître de ballet à l'Opéra, et directeur artistique du Théâtre des Arts, qui doit le chorégraphier... Les rôles ne sont pas encore distribués, ; le musicien participe à la discussion. Il écrit à nouveau à Jacques Rouché :

"Je reçois à l'instant un mot du librettiste, qui me dit à propos de Sahary Djely : si elle consentait à se rendre laide, ridicule et un peu effrayante, pourquoi ne danserait-elle pas l'araignée ? Sa taille serait plutôt un avantage.
L'idée me paraît bonne, et je tiens à vous en faire part. Mais il est douteux qu'une jolie femme consente à s'enlaidir. Il faudrait en tout cas qu'elle puisse voir Dethomas et causer avec lui de son costume."

"L’araignée, restée seule, rêve et regarde le paysage [...]"

Mlle Sahary-Djely
Quelques pauses... Mlle Sahary Djely
Feuillet d'un article extrait de la revue Comœdia Illustré - 1912

© Gallica BNF

La danseuse Henriette Sahary-Djely - qui incarnera finalement l'Araignée - est qualifiée par certains critiques de "danseuse tragique", ce qui est dû sans doute à sa grande expressivité... Son physique les "charme" tous... In Comœdia, par exemple, on avait pu lire, à son propos :

"Il n'est pas un de ceux qui ont vu Sahary Djely qui ne garde d'elle une impression ineffaçable et cependant difficile à analyser.
[...]
La femme est d'une beauté étrange, tour à tour impassible et ardente, câline et sauvage. La souplesse de son corps aux formes pures est déconcertante. Ce qui stupéfie surtout, ce sont ses bras. On croirait voir une série de vagues venant de l'épaule pour se mourir le long des doigts au bout desquels elles semblent se prolonger."

Croquis
Henriette Sahary-Djely dans Le Festin de L'Araignée - croquis de scène de Paul Charles Delaroche
© Gallica BNF

Croquis
Henriette Sahary-Djely dans Le Festin de L'Araignée - croquis de scène de Paul Charles Delaroche
© Gallica BNF

"[...] elle essaie la résistance de ses fils et répare sa toile en quelques endroits.
Puis elle attend, tandis que deux bousiers traversent le jardin."

Que les chroniqueurs s'en régalent et en "grossissent" en éloges ; que les saveurs en soient "disputées" ; chaque met du Festin nourrit les feuillets de la presse...

Le 4 avril [1913], au lendemain de la première, feuilletons "le programme" de la critique…

Plus encore que le ballet de L'Araignée, c'est le spectacle, et avant tout le Directeur du Théâtre des Arts [Jacques Rouché] qu'applaudit Georges Pioch in Gil Blas

THEATRE DES ARTS
"Pigmalion", "L'Araignée" et "Mesdames de la Halle"

[…] Au Théâtre des Arts, cependant, M. Jacques Rouché persévère dans une curiosité musicale également dévouée au passé de la musique, à son présent, à son avenir même ; et cette curiosité, c'est justement celle dont certains directeurs, subventionnés par l'Etat pour en témoigner, font fi le plus imperturbablement.

L'obstination de M. Rouché à faire la leçon à ses confrères mieux pourvus est admirable. Que ces derniers n'entendent guère, cela n'est, hélas ! que trop évident. Et nous nous étonnerons longtemps encore, sans doute, que M. Albert Carré, qui a l'honneur et le bonheur d'avoir comme collaboratrice une chorégraphe de La valeur de Mme Mariquita(1), ait laissé à Mme Trouhanova la gloire (le mot n'est pas trop gros) de nous révéler La Péri de Paul Dukas ; et au petit Théâtre des Arts celle d'avoir, le premier, représenté ce menu chef-d'œuvre : L'Araignée d'Albert Roussel, et ressuscité dans le ballet Lalande et Destouches, Rameau, Monsigny, etc.

Ce qui manque le plus dans nos théâtres lyriques - on ne le répétera jamais trop, - c'est la curiosité, qui, dans ses bonheurs, est l'art comme elle est la science ; c'est la curiosiité, un peu de confiance, et cette conviction : qu'il y a un public assidu à la musique véritable. A persévérer dans cette curiosité, M. Rouché aura peut-être reculé luimême son jour de justice, son jour de succès ; mais il s'en approche avec certitude. Un respect affectueux l'accompagne. Et il en a déjà ce réconfort : que nous espérons toujours de lui le mieux, - alors que notre espérance, à l'endroit de ses confrères mieux pourvus, se réduit à ceci : "ce sera peut-être moins médiocre la prochaine fois ?".

Je crois, sincèrement, que, cette foisci, M. Jacques Rouché et le succès vont sceller leur accord. On imagine difficilement plus joli-, plus émouvant et, à la fois, plus amusant, plus fou spectacle que celui qui nous fut offert hier ; on imagine difficilement aussi, plus d'art dans le décor, le costume et la danse, uni à plus authentique musique. Un théâtre, enfin, n'usurpe pas son nom : le Théâtre des Arts.

[…]

Je vous conterais mal l'aventure de L'Araignée qui, tour à tour droite ou crispée sur sa toile, éprouve toute la fatalité qui donne la faim aux êtres et la férocité à la nature. Elle espère, souffre, guette, lutte, trompe, se fourvoie, se rassasie, convoite encore, - et elle meurt, tuée elle aussi. Il ne faut pas plus - pas moins, hélas ! - pour composer une vie d'homme. Et M. Gilbert de Voisins, qui est l'auteur du livret de L'Araignée, écrirait mieux que moi le conte philosophique où se développerait aisément l'affabulation qui fut, pour M. Roussel, un excellent prétexte à la musique. Vous devinez ce que l'on peut réaliser littérairement d'humanité, de foi ou de scepticisme, d'amour ou d'ironie, avec ceci : des fourmis qui passent portant un pétale de rose ; deux gros bousiers roulant une lourde boule noire ; un papillon vain de soit-même et qui se prend au piège de l'araignée ; une énorme pomme qui s'abat et manque d'écraser la dévoratrice ; deux vers qui s'introduisent dans la pomme, puis qui en sortent accrus en embonpoint ; un éphémère, indifférent à l'araignée comme aux fourmis, mais qui admire fort les deux petits vers. C'est là toute une société humaine, en vérité !. Et qui ne serait tenté de retrouver à la fois. dans deux mantes religieuses et guerrières - et, pour le surplus, parfaitement grotesques et cruelles - , le militarisme et le cléricalisme dont le bouffon réveil nous est, en ce temps, sonné chaque matin ?. Vous le voyez : nous sommes chez nous dans le royaume de ces insectes : On dirait d'une adaptation au Théâtre des très poétiques œuvres de l'entomologiste Fabre.

Et c'est fort émouvant : comme tout ce qui, comblant l'ouie et la vue, induit à penser ; c'est fort émouvant, surtout, par le fait de M. Albert Roussel qui a composé, pour la plus neuve gloire de l'Insecte, un véritable petit chef-d'œuvre. On s'est émerveillé, à bon droit, d'une invention harmonique si nombreuse, si souple, où, tout étant imprévu, rien n'est inutilement singulier. On peut dire que l'orchestre est, ici, tissé comme la toile de l'araignée même ; mais, comme elle, il cède à la lumière, la reçoit, l'assimile : et voici une œuvre d'une étonnante clarté. Une inspiration généreuse, mais sobre, s'y est doucement attendrie ; et c'est là, souvent, comme un aveu de bonté - écoutez l'orchestre quand les fourmis composent le cortège funèbre de l'éphémère - ; d'une bonté très consciente et, partant, douloureuse, laquelle ne s'avilit pas à l'ordinaire pitié.

Le décor de M. Maxime Dethomas, les costumes qu'il a dessinés, sont les plus pittoresques et les plus beaux du monde ; lui aussi a fait œuvre de poète.

Une vive louange doit être donnée à M. Grovlez-qui, avec une égale autorité et un égal bonheur dans Pigmalion, L'Araignée et Mesdames de la Halle, a dirigé un orchestre vraiment excellent. Mlle Dimitria, MM. Footit, Baron et Fraissé ont mimé ou dansé ce gentil chef-d'œuvre avec beaucoup de drôlerie et d'esprit. Et la nature est un grand poète qui s'est plue à composer, ;avec le corps souple et vigoureux de Mlle Sahary-Djely, la fête de formes et de rythmes la plus parfaitement épanouie que l'on puisse rêver. Cette artiste - une véritable artiste - est un prodigieux spectacle. C'est une danseuse, une mime et une contorsionniste ; mais si proche qu'elle puisse être, par certains de ses mouvements, de l'Araignée qu'elle figure, elle demeure conforme à la beauté. La vie physique a en elle des façons de miracle. Et on découvre vite que Mlle Sahary-Djely est intelligente et volontaire. Et ses yeux éclatent d'une énergique lucidité.

Il n'est que charitable de souhaiter aux Pellisson du présent ou de l'avenir la pitié assidue d'une telle araignée.

[…]

Georges Pioch :Gil Blas - 4 avril 1913


[au] Matin des "Théâtres et Concerts", Alfred Bruneau, Après avoir évoqué les ouvrages de Rameau et d'Offenbach , "de telles résurrections [qui] offrent tantôt un vif intérêt, tantôt un extrême amusement", ovationne Le Festin de L'Araignée, "Ce ballet si original, si émouvant, si beau"…

Théâtres et Concerts

[…]

Certes, de telles résurrections offrent tantôt un vif intérêt, tantôt un extrême amusement. Mais combien me semble plus importante, plus captivante la représentation d'un ouvrage nouveau. Celui d'hier est infiniment curieux et remarquable. Dans un jardin, embusquée derrière sa toile, une araignée guette les insectes et les tue. A peine un éphémère a-t-il vu le jour qu'il meurt. La loi de destruction n'épargne personne. L'araignée elle-même, au moment où elle s'apprête à dévorer le papillon, est massacrée par une mante religieuse. Et la nuit tombe sur le jardin maintenant solitaire. C'est l'éternelle bataille humaine qui se livre là et que l'ingénieux livret de M. Gilbert de Voisins symbolise heureusement, M Albert Roussel a enveloppé de poésie son commentaire musical il a voulu qu'aucun trait exagérément imitatif ne l'affaiblît, et il a ainsi élargi davantage encore le sujet, la liberté de la forme est complète, mais le plan tonal reste d'une rigoureuse logique. La diversité des rythmes et des couleurs n'empêche point la clarté de l'instrumentation. Le succès fut d'ailleurs immense. Ce ballet si original, si émouvant, si beau, est chorégraphiquement, très difficile à réaliser. M. Léo Staats s'y est employé de son mieux. Mme Sahary Djely, féroce, sensuelle, attendrie, ne nous cache rien et comme elle a raison des dangereuses et vivantes séductions de l'araignée-femme. A la vérité, elle mérite de toutes manières, l'admiration. Mlle Hugon est un tendre papillon Mlle Dimitria, un touchant éphémère, et les Foottit sont deux terribles mantes religieuses. M. Maxime Dethomas, en imaginant leur parure, en les mettant dans un cadre merveilleux, ne les a pas matérialisés. Son art puissant s'est étroitement uni à la pensée allégorique des auteurs. J'ajoute que le sûr talent de Grovlez valut aux trois œuvres une excellente exécution.

Alfred Bruneau : Le Matin - 4 avril 1913


Henri Quittard in Le Figaro, loue "l'artistique ingéniosité" du ballet de L'Araignée

LES THÉÂTRES

Théâtre des Arts : Pygmalion, opéra de Rameau - L'Araignée, ballet de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Albert Roussel - Mesdames de la Halle, opérette de M. E. Lapointe, musique de Jacques Offenbach.

Le cinquième spectacle du Théâtre des Arts, dont ce fut hier la première représentation, est à coup sûr un des plus réussis et des plus séduisants qui aient paru cette année sur cette charmante petite scène.

La variété des trois pièces qui le composent, la simple et noble élégance de l'une, l'artistique ingéniosité de l'autre, la verve bouffonne si savoureuse de la troisième se font réciproquement valoir. Et s'il est assurément permis, suivant les préférences de chacun, de mettre celle-ci au-dessus de "celle-là, il est juste de reconnaître que chacune en son genre mérite une place d'honneur.

N'essayons donc point un classement qui resterait contestable toujours et voyons d'abord ce qui ne saurait choquer personne le plus récent des trois ouvrages. C'est un ballet de M. Gilbert de Voisins, L'Araignée, ballet d'une "fantaisie qu'on jugerait -par trop excessive si la réalisation en était moins ingénieuse et moins parfaite. Mais tel que le Théâtre des Arts nous le présente, les plus sévères classiques, les esthéticiens les moins enclins à laisser fléchir les principes ne sauraient y demeurer insensibles.

La scène se passe en un coin de jardin. Une araignée, au centre de sa toile, guette quelque proie probable. Voici que successivement entrent en scène d'agiles fourmis, des bousiers grotesques, des mantes aux glaives barbelés, à l'armure redoutable, un papillon que son imprudence fait choir dans les rets de l'araignée sanguinaire, un éphémère heureux de danser dans l'allégresse de sa vie d'une heure et jusqu'à deux petits vers, empressés à loger leur avidité rongeuse au cœur d'un fruit tombé.

Ils pourront paraître, certes, d'un fantastique assez puéril, les menus drames dont ces bestioles vont être les acteurs Sans doute. Mais ce spectacle est réglé avec un goût si délicat et si sûr, la minutieuse ingéniosité de chaque petit épisode est d'une fantaisie si charmante, les costumes enfin que dessina M. Maxime Dethomas sont stylisés avec tant d'art, qu'il est impossible de n'être point séduit. Le succès de ce délicieux petit ballet fut considérable.

Il n'est que juste de dire que M. Albert Roussel avait écrit pour L'Araignée une partition exquise, d'une souplesse, d'une variété et d'une fluidité merveilleuses. J'ai eu tout dernièrement l'occasion de louer, de cet excellent musicien, une partition infiniment plus importante assurément que celle-ci. Si le plus haut mérite de l'art consiste à s'adapter aux circonstances et à faire, chaque fois, précisément ce qu'il faut, ce court ballet ne mérite pas moins de louanges. Sa finesse originale, la vivacité amusante et singulière de ses rythmes, la pointe de sensibilité discrète et touchante qui, à l'occasion, s'y révèle par exemple la scène si joliment émue des funérailles de l'éphémère, toutes ces qualités sont en vérité du plus haut prix.

L'étonnante souplesse de Mlle Sahary Djely et l'intelligence expressive de sa mimique en font une araignée très séduisante. Mlle Ariane Hugon prête sa grâce légère à l'élégant papillon ; MM. Tommy et Georges Footit leur comique fantaisiste aux redoutables mantes. Et je regrette ne pouvoir citer tous les autres interprètes dont il n'est aucun qui n'ait incarné son personnage avec la vivacité la plus sûre et la plus amusante.

[…]

Henri Quittard : Le Figaro - 4 avril 1913


In Comœdia, des "Spectacles de Musique du Théâtre des Arts", le chroniqueur retient "cette fois encore, un plaisir charmant et varié". Il affirme : "il faut faire grand cas du nouveau ballet"…

Les Spectacles de Musique
du Théâtre des Arts

Photographie supprimée d'une scène de Mesdames de La Halle

Pigmalion, opéra ballet de Rameau - L'Araignée, ballet de M. G. de Voisins, musique de M. Roussel - et Mesdames de La Halle, opérette en un acte de M E. Lapointe, musique de Jacques Offenbach

Continuant la série de ses "spectacles de musique", M. Jacques Rouché nous a procuré, cette fois encore, un plaisir charmant et varié. Trois ouvrages caractéristiques, suivant la louable coutume, du Théâtre des Arts, de trois époques différentes, ont tour-à-tour, évoqué et la pure élégance de l'art classique français, et la subtilité ingénieuse de l'art moderne, et, pour joyeusement terminer, la folle exubérance d'une sorte d'art aussi, l'opérette du troisième empire.

[…]

Il faut faire grand cas du nouveau ballet : Le Festin de L'Araignée. L'argument en est original.

Une araignée, des replis de sa toile, guette les menus animaux qui s'avancent. Elle les capture. Elle les mangera. Malheureusement de redoutables bestioles surgissent qui assassinent l'araignée. Vous pensez bien que tout ce petit monde velu, ailé ou poilu, danse le mieux du monde. Le public s'est vivement intéressé à ce divertissement d'où la poésie n'est pas absente. Il a écouté surtout, avec délices, la partition Importante de M. Albert Roussel. Elle est pleine de musique. Vive, claire et rythmée, pittoresque aussi, elle favorise les plus chorégraphiques ébats. Elle nous apprendrait, si nous ne le savons pas encore, les défis et le talent de M. Albert Roussel.

Artiste plein de mesure et de tact, il n'a point quémandé le succès. Il l'a cependant obtenu.

Photographie supprimée d'une scène de Pigmalion

L'interprétation

[…]

Le délicieux et émouvant ballet de MM. Gilbert de Voisins et Roussel, qui est tout près d'être un petit chef-d'œuvre, bénéficie d'une interprétation en tous points remarquable. C'est à peine si je reproche à l'un des frères Footit quelque exagération et une certaine vulgarité de gestes qui a porté, je dois le dire, sur le public - lorsqu'à la fin, avant de quitter la scène, il souligne la mort de l'araignée.

Mme Sahary-Djely, dont on connaît les mérites de mime et de danseuse, s'est montrée remarquable dans le personnage de l'Araignée. On ne peut qu'admirer la souplesse et l'eurythmie de ses mouvements, l'art de ses poses plastiques, la vérité, et la force d'expression de sa physionomie , notamment lorsqu'elle guette le papillon et qu'avant de se jeter sur sa proie, elle traduit l'impatience de son appétit cruel et la jouissance gourmande qu'elle attend du festin qui s'apprête lorsqu'elle meurt, frappée par l'une des mantes, ses gestes, ses soubresauts, ses convulsions dernières sont, à mon sens, d'une belle sincérité et d'un art émouvant. Enfin, chose importante ici, car la musique occupe dans ce ballet la première place, son interprétation reste, essentiellement liée au commentaire et aux développements symphoniques.

Mme Sahary-Djely
Mme Sahary-Djely (L'Araignée)
(photo : Bert, Paris.)

A ses côtés, Mlle Ariane Hugon est un papillon joliment expressif et bien dansant, Mlle Dimitria une gracieuse Ephémère, MM. Baron et Eraissé deux bousiers amusants ; MM. Footit frères, à part la critique légère, que j'adressai à l'un d'eux en débutant, personnifient, avec adresse les deux mantes, religieuses. J'ignore le nom des deux enfants chargés de tenir le rôles des vers de fruit : ils sont, à vrai dire, surprenants.

[…]

Comœdia - 4 avril 1913


Dans Le Journal , "La Musique" est "composée" par Reynaldo Hahn…

MUSIQUE

THEATRE DES ARTS. -Pygmalion, opéra-ballet de Rameau. L'Araignée, divertissement, scénario de M. Gilbert de Voisins, musique de Roussel, Mesdames de La Halle, opérette d'Offenbach.

[…] L'Araignée, on a dû le dire, ou bien on le dira, fait penser à un chapitre des Souvenirs entomologiques. Dans un curieux décor de M. Dethomas, on assiste à tout un petit drame qui a pour héros des insectes, une araignée féroce, une éphémère insouciante, deux bousiers, un papillon, des- fourmis. Il est censé se passer dans un espace minuscule, à l'abri de deux roses et de quelques branches de pommier.

L'idée est singulière, poétique, la réalisation ingénieuse ; mais l'illusion ne saurait exister dans un cadre aussi exigu que celui du Théâtre des Arts, où ces toutes petites bêtes apparaissent énormes et rappellent, en leurs évolutions tragiques ou plaisantes, les films de cinématographe qui montrent des combats de microbes dans une goutte d'eau. Pour la même raison, les costumes, malgré leur raffinement et leur souci d'exactitude, font penser à ceux qui défilent dans tel ballet des Libellules, au Châtelet. Mlle Sahary Djely sinueuse, onduleuse et ardente, Mlle Hugon, svelte et diaphane, Mlle Dimitria, élégante et légère, les deux fils Footit et le corps de ballet, fort bien stylé par M. Staats, ont été très applaudis. La musique de M. Roussel procède à la fois (et je sais bien qu'on m'accusera de dire là une grosse bêtise, mais qu'importe !) du Prélude à L'Après-midi d'un Faune, de M. Ravel en général et de M. Stravinsky en particulier. Elle témoigne d'un rare instinct orchestral, d'une science très sûre, de beaucoup de malice inventive, d'un indéniable esprit, d'une aptitude exceptionnelle à imiter les bruits indistincts, et aussi d'une stérilité peu commune. L'orchestre, dirigé par son jeune et remarquable chef, M. Greviez, en a fait valoir la sonorité toujours intéressante et souvent exquise.

[…]

Reynaldo Hahn : Le Journal - 4 avril 1913


Le 5 avril [1913], in Comœdia Illustré, Jacques Debrey salue les spectacle "Au Théâtre des Arts" et particulièrement la "réalisation scénique" du Festin de L'Araignée

AU THÉÂTRE DES ARTS
"PYGMALION" opéra-ballet de Rameau. - "LE FESTIN DE L'ARAIGNÉE", ballet de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Roussel. - "MESDAMES DE LA HALLE", opérette en un acte de E. Lapointe, musique de Jacques Offenbach.

Un choix heureux d'œuvres originales, de bons artistes bien dirigés, de bonne musique, de beaux décors hardis, harmonieux et variés, une atmosphère de bon goût, font du Théâtre des Arts, malgré son cadre relativement restreint, un centre d'études où toute tentative, toute intention dramatique intéressante trouve une réalisation scénique judicieuse que pourraient lui envier maintes entreprises théâtrales plus importantes.

La collaboration régulière de peintres de talent, et non-spécialistes, pour les décors et les costumes, a nettement indiqué une tendance nouvelle en France, que M. Jacques Rouché encourage et soutient avec succès les spectacles de musique, en révélant des œuvres inédites ou en ressuscitant d'anciennes pièces oubliées, ont prouvé que, quelque diversité que présentent les éléments d'une représentation, le charme naît si tout est mis en valeur selon le caractère qu'il faut, et réglé par un goût sûr.

En ce qui concerne le dernier spectacle, ceci est surtout vrai pour deux œuvres bien différentes : un ballet : Le Festin de L'Araignée, de MM. De Voisins et Roussel, et une opérette : Mesdames de la Halle, de Jacques Offenbach.

Pour Pygmalion, opéra-ballet de Rameau, nous ferons plus loin quelques réserves.

Le ballet de M. Gilbert de Voisins, L'Araignée, pour lequel M. Roussel a écrit une partition intéressante, expressive et colorée, nous a à la fois émus et amusés. Nous avons vécu quelques instants sous les brins d'herbe d'un verger, au pied d'un pommier, à l'ombre d'un rosier, où tout un monde s'agite, danse au soleil, souffre de faim, lutte pour la vie ; nous avons vu l'araignée à l'affût sur sa toile, le papillon pris à ce piège, la mort du gracieux éphémère enterré par les six fourmis dans un pétale de rose, les vers de fruit gloutons dévorant une pomme, les mantes religieuses aux pinces menaçantes et les bousiers roulant leur boule.

Mlle Sahary-Djely

La parole donnerait à cette fantaisie une invraisemblance que la pantomime atténue heureusement : ce sont des insectes grandis qui agissent devant nous ; la physionomie mobile des acteurs suffit avec leurs gestes pour nous faire connaître le moindre de leurs sentiments : une phrase au contraire détonnerait, même dans ce milieu fabuleux, sortant de la bouche d'un de ces animaux dont jamais nous n'avons ouï le langage.

La distribution amusante permit à M. Staats de régler un ballet héroï-comique où les talents réunis d'artistes de genres différents se firent heureusement valoir sans se nuire. Mme Sahary-Djely, moulée dans un maillot de soie bleutée, fut une araignée singulièrement belle, fort intéressante comme mime et comme danseuse, sachant éviter avec tact l'acrobatie et la désarticulation où pourrait l'entraîner son exceptionnelle souplesse. Mlle Hugon, en papillon dont la danse insouciante finit par une pitoyable capture ; Mlle Dimitria, gracieux éphémère, et les fourmis, ses croquemorts, forment le clan des insectes qui se meuvent selon les lois de la chorégraphie classique. Bien loin de cet art, mais désopilants sont Tommy et Georges Foottit (les deux mantes religieuses) qui brandissent à bout de bras leurs terribles pinces comme des cannes de hockey, et semblent avoir constamment dans leurs pattes des démangeaisons de gigue.

M. Maxime Dethomas a dessiné le décor et les costumes curieux que réclamait le sujet, avec la maîtrise et l'originalité que nous avons eu souvent l'occasion de faire apprécier à nos lecteurs.

Scène
M. Tommy Foottit (une Mante)
Mme Sahary-Djely (l'Araignée)
Mlle Dimitria (l'Ephémère)
(Photo : Bert).

Scène

[…]

Jacques Debey : Comœdia Illustré - 5 avril 1913


Le même jour, Gustave Bret, chroniqueur de "La Fée Musicale" in L'Intransigeant retient également du "nouveau spectacle musical du Théâtre des Arts" le succès du Festin de L'Araignée, "une originale et délicate fantaisie",dont "M. Albert Roussel, l'auteur de la partition, est, parmi nos jeunes compositeurs, l'un de ceux qui se sont le plus nettement et le plus sympathiquement affirmés."…

La Fée Musicale

Le nouveau spectacle de musique du Théâtre des Arts

Trois ouvrages le composent : Pygmalion, de Rameau ; L'Araignée, un ballet inédit-de M. Albert Roussel, et Mesdames de la Halle, d'Offenbach.

Si l'acte de Rameau, malgré de réelles beautés, n'a pas dépassé ce qui s'appelle un succès d'estime, il n'en a pas été de même des deux œuvres qui l'ont suivi. - L'Araignée est une originale et délicate fantaisie à la conception de laquelle ne sont sans doute pas étrangers aux admirables ouvrages du savant de Sérignan, le grand entomologiste Fabre. Comme personnages quelques héros de ses Souvenirs. L'Araignée, le Papillon, la Mante religieuse, le Bousier, le Ver du fruit, la Fourmi. Ils sont mis en scène simplement, sans affectation ni puérilité ; le scénario a le rare mérite de pouvoir être suivi aisément, et die fournir sans effort motivé à l'inspiration du musicien. M. Albert Roussel, l'auteur de la partition, est, parmi nos jeunes compositeurs, l'un de ceux qui se sont le plus nettement et le plus sympathiquement affirmés. Dans ce ballet, qui est, si je suis bien informé, son œuvre la plus récente, j'ai eu plaisir à retrouver les mêmes qualités de poésie, de recherche élégante et discrète, de délicatesse de facture qui le distinguent. Et il m'a semblé y discerner en outre je ne sais quoi de plus net, de plus spontané, de mieux jailli, aussi bien dans la pensée que dans son expression. Excellemment réalisé au point de vue plastique par Mmes Sahary Djely, Ariane Hugon, Dimitria, MM Tomy et Georges Footit, etc., au point de vue musical par l'orchestre de M. Grolez, Le Festin de L'Araignée a reçu un accueil qui permet d'espérer que la représentation n'en sera pas bornée à la série des spectacles pour lesquels il a été monté.

Gustave Bret : L'Intransigeant - 5 avril 1913


Au cinquième jour d'avril également, Gaston Carraud in La Liberté, écrit semblables impressions du "cinquième spectacle de musique du Théâtre des Arts" : "Le Festin de L'Araignée est bien la plus heureuse des nouveautés que nous aient offertes ces représentations."…

THEATRE DES ARTS. - "Pygmalion", opéra en un acte, de Rameau ; "Le Festin de L'Araignée", ballet en un acte de M. Gilbert de Voisins, musique de M. Albert Roussel ; "Mesdames de la Halle", opérette en un acte, d'Offenbach.

Le cinquième "spectacle de musique" du Théâtre des Arts n'appelle pas de longues réflexions. […]

Par contre, Le Festin de L'Araignée est bien la plus heureuse des nouveautés que nous aient offertes ces représentations. C'est du Fabre en action : une image plaisante de la féroce existence des insectes. Les costumes de M. Dethomas, qui sont jolis auraient pu être mieux caractérisés mais le spectacle reste harmonieux et amusant. Mlle Sahary-Djely y montre une beauté originale, une étonnante souplesse d'acrobate qui sait être toujours gracieuse et curieusement expressive. Toute l'efficacité de cette fantaisie charmante est d'ailleurs dans la musique, dont les rythmes et les sonorités évoquent avec une couleur et une vivacité singulières l'aspect, le geste, et comme le caractère intime de toutes ces petites bêtes. Cela est très spirituel sans affectation ni sécheresse. Cela est pénétré de poésie en même temps que d'une bonhomie émue. Et la musique, bien qu'elle soit parfaitement appropriée au sujet et au cadre, ne donne pas un instant une impression de petitesse ni de manière. Je vous parlais l'autre jour des Evocations, c'est ici, adaptées à d'autres proportions, exactement la même qualité de pensée, la même force de construction, la même originalité naturelle et franche, et, avec trente musiciens, la même valeur symphonique.

[…]

Gaston Carraud : La Liberté - 5 avril 1913


Des "Concerts du Mois", La Phalange du 20 avril [1913], en quelques notes sur Le Festin de L'Araignée, "un ingénieux scénario de ballet", acclame "l'exceptionnelle valeur" de la musique d'Albert Roussel…

LES CONCERTS DU MOIS

THÉÂTRE DES ARTS. - Pygmalion, entrée de ballet de J.-Ph. RAMEAU. - Mesdames de la Halle, opérette de Jacques OFFENBACH. - Le Festin de L'Araignée, ballet du comte Gilbert DE VOISINS, musique de M. Albert ROUSSEL.

[…]

De La Vie des Insectes de l'entomologiste Fabre, le comte Gilbert de Voisins a tiré un ingénieux scénario de ballet. Devant la toile de l'araignée à l'affût de sa proie passent et se prennent ou échappent à ce piège insidieux, les bousiers et les vers de terre, les mantes religieuses et les fourmis, le papillon et l'éphémère. Ce sujet risquait de rappeler Chantecler, de fâcheuse mémoire ; aussi faut-il savoir gré à M. Dethomas de la façon dont, tenant compte de la différence d'échelle, il réalisa un ensemble harmonieux et bien équilibré. La chorégraphie fut adroitement réglée sans s'efforcer à une impossible contrefaçon et les costumes, un peu dépourvus d'éclat et de fantaisie, témoignent d'un goût intelligent et discret. Mlle Sahari-Djely, à la fois acrobate et danseuse, personnifie l'araignée avec une agilité et une souplesse incroyables ; elle se livre aux plus abracadabrantes contorsions sans jamais manquer de tact ni de grâce.

Si j'ai gardé la musique pour la fin, c'est pour en mieux signaler l'exceptionnelle valeur. C'était la première fois que M. Roussel abordait le théâtre, et la réussite de ce début est complète. Sa partition s'est révélée éminemment dramatique et plastique ; elle se conforme aux gestes, les accompagne et les provoque. Remplie en même temps de poésie et d'ironie, tour à tour émue et malicieuse, attentive à surprendre la vie mystérieuse des choses et des bêtes, elle semble s'y être identifiée. Sans grandiloquence déplacée, elle s'est réduite aux proportions restreintes de cet univers minuscule et pourtant elle ne donne aucune impression de petitesse ni de sécheresse ; le souffle qui la traverse est le même qui anime les Evocations. La délicieuse et trop brève pastorale qui sert d'introduction, la mort du papillon, la danse de l'éphémère et ses funérailles, tout cela est empreint d'une exquise sensibilité. Quant à l'orchestration M. Ravel lui-même n'aurait pas fait mieux ; elle est d'un charme et d'un humour inimaginables.

On a vivement applaudi ce nouvel ouvrage de M. Roussel, qui jouit de la singulière fortune de concilier les suffrages des deux cohortes adverses. Légitime récompense d'une indépendance de caractère d'autant plus à vanter que des musiciens notoires n'ont pas craint de se compromettre récemment dans de mesquines et ridicules polémiques.

Ajoutons enfin que dans ce délicat Magazine d'Art intitulé Le Journal, M. Reynaldo Hahn, jaloux sans doute des lauriers de M. Lampué, reconnaît à la musique de M. Roussel "une aptitude exceptionnelle à imiter les bruits indistincts et une stérilité peu commune (sic)".

C'est la consécration.

La Phalange - 20 avril 1913

1. Mariquita (1841-1922), danseuse et chorégraphe, fut engagée, en 1898, comme maîtresse de ballet par Albert Carré à l'Opéra-Comique, où elle demeura jusqu'en 1920,. Elle conserva cependant la direction du corps de ballet des Folies Bergère, où elle continua à créer des ballets et divertissements.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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