La Danse Corps et Graphies - [Dans ces] Jeux, Poème dansé

"L'on fut émerveillé, l'on fut ébloui comme au premier jour.[…]
Le ballet de M. Debussy ne fut pas sans déchaîner d'ardentes et violentes controverses. Des rumeurs confuses emplissaient les couloirs. Certains affirmaient que la chorégraphie de Nijinsky évoquait les tableaux bizarres que nous révéla le Salon d'Automne ; M. Ravel, qui est un des jeunes maîtres de l'école moderne, la déclarait "géniale".
Mais l'on fut unanime à vanter la partition du compositeur de Pelléas, pleine d'un charme délicat et toute chatoyante de sonorités diaphanes.
Quatre rappels saluèrent les artistes à la fin de chaque œuvre.
R. D. in Excelsior 16 mai 1913

Jeux dans [le] "parc" - à l'aube - du Théâtre des Champs-Elysées ; Corps et Graphies par Vaslav Nijinsky…

Source des articles de presse : Bibliothèque Nationale de France - Gallica

…Le texte qui intitule chaque "majuscule" des "tant" de la création est repris de la partition notée du ballet.

Programme
Source : Bibliothèque Nationale de France - Gallica

Prélude en forme de danse

"Pouvez-vous imaginer le rapport entre une musique ondoyante, berceuse où abondent les lignes courbes et une action scénique où les personnages se meuvent, pareils à ceux de certains vases antiques grecs ou étrusques, sans grâce ni souplesse, comme si leurs gestes schématiques étaient réglés par des lois géométriques pures ?… Une "dissonance" atroce, sans résolution possible"(1)
Ainsi Claude Debussy [se] rappelait-il L'Après-midi d'un Faune, dansé sur son Prélude - composé en 1894 et qui fit scandale au printemps 1912…

Quelques semaines après les représentations au Théâtre du Châtelet, le compositeur accepte pourtant la commande de Serge Diaghilev d'une musique de ballet pour la prochaine saison. Ce sera sa première partition pour la danse… Et Vaslav Nijinsky partagera ses nouveaux Jeux

Le rideau s'ouvre sur le parc vide

Une balle de tennis tombe sur la scène… Un jeune homme, en costume de tennis, la raquette haute, traverse la scène en bondissant… puis il disparait.
Du fond, à gauche, apparaissent deux filles craintives et curieuses. Pendant un moment, elles semblent ne chercher qu'un endroit favorable aux confidences.

Le rédacteur du Temps avait présenté, dans sa revue des "Théâtres", "Jeux pour lesquels, sur un 'scénario de M. Nijinski, maître de ballet autant que danseur, M. Debussy a écrit une musique délicate et colorée. Nous aurions voulu savoir de M. Debussy comment il avait entendu cette collaboration, nouvelle pour lui ses Nocturnes, mis en ballets récemment, n'avaient pas été écrits pour la danse du danseur et du musicien. Mais l'auteur de Pelléas et Mélisande est d'une modestie rare. Pour décliner l'interview, il nous a fait tenir un billet où il nous dit qu'il lui semble "inutile de parler d'une chose qui est à la disposition de tout le monde". Bornons-nous donc à dire que c'est au hasard d'un déjeuner chez M. de Diaghilew que M. Debussy dut d'être sollicité d'écrire une petite partition sur un sujet de ballet fourni par M. Nijinski sujet subtil et fait d'un rien."

Le 20 mai [1913], il publie "Au théâtre des Champs-Elysées" une page d'un confrère - De Brunoff, rédacteur de Comoedia Illustré - "A propos du nouveau ballet Jeux, de Debussy et Nijinsky, dont vous contiez à vos lecteurs la genèse"

LES THÉÂTRES

Au théâtre des Champs-Elysées.

[…]
Nous recevons la lettre suivante :

Mon cher confrère,
A propos du nouveau ballet Jeux, de Debussy et Nijinsky, dont vous contiez à vos lecteurs la genèse, permettez-moi de fixer un petit point d'histoire qui me tient fort à cœur.
C'est à la fin d'un déjeuner offert par moi l'an dernier à notre grand ami de Diaghilew, déjeuner auquel avait pris part un groupe d'artistes modernes, que Nijinsky développa, à la grande joie des convives, l'idée de son nouveau ballet.
Se servant de coupes de champagne figurant dans son esprit des plates-bandes de fleurs ses mains agiles décrivaient les arabesques de son rêve chorégraphique et sa mimique expressive, ses gestes déjà rythmés l'aidaient à exprimer sa pensée toute débordante de passion et de vie.
Claude Debussy écoutait, charmé : comme nous tous, et la collaboration artistique à laquelle nous devons la nouvelle œuvre applaudie hier soir naquit ce jour -pour préciser, le 24 juin 1912.
Vous m'excuserez, mon cher confrère, de revendiquer un peu le parrainage de ce nouveau-né, mais par le temps qui court, les revendications sont à l'ordre du jour… et celle-là du moins ne gênera personne. Bien cordialement à vous.
DE BRUNOFF.

Le Temps - 20 mai 1913

"Nijinsky chorégraphe Claude Debussy"… Et "leur conversation de l'an dernier [dont] sont nés ces adorables Jeux"…
Aussi in Comoedia au lendemain de la première [le 16 mai 1913]…

LES BALLETS RUSSES
AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
Nijinsky chorégraphe Claude Debussy, par Sacha Guitry

Un déjeuner au Pré-Catelan : tout le raffinement du luxe parisien confronté à toute l'ingénuité des arbres, des gazons et du ciel d'été ; l'exceptionnel décor harmonisant aux portes de la capitale fiévreuse, les délices de la nature à la séduction d'une civilisation alexandrine ! Trois convives : Claude Debussy, Nijinsky et Serge de Diaghilew, trois sensibilités particulièrement aptes à savourer les subtils conseils de l'heure et du lieu.

On parle théâtre et chorégraphie, naturellement. On vient de s'éveiller au rêve annuel des ballets russes, et l'on ressuscite ingénieusement ses joutes enfuies par cent remarques fugitives, cent "raccourcis" évocateurs qui raniment miraculeusement les fleurs mortes du souvenir. Et déjà les projets d'avenir s'ébauchent. On veut trouver des plaisirs plus rares encore, découvrir des synthèses plus audacieuses. Chacun esquive un scénario, un décor, invente un thème plastique. On s'extasie sur les inépuisables ressources décoratives des civilisations abolies, les trésors de rêve que cachent encore dans leur sein les pays de féerie, on exalte le charme mystérieux, qui s'évade comme un parfum, des mots magiques "les Indes, l'Egypte, l'Orient", et la délicate impression de grâce qui reste attachée à notre dix-huitième siècle. C'est là la véritable réserve des songes enchantés - qui grisent tous nos artistes.

Nijinsky pourtant est resté silencieux et semble refuser de suivre ses compagnons dans leur beau voyage. Il finit par se révolter et proteste soudain contre l'ingratitude dont témoignent de tels propos à L'égard de notre civilisation contemporaine, de ses hommes, de ses modes et des décors qu'elle a créés. Et il prend fougueusement la défense de la beauté méprisée du vingtième siècle !

La beauté est partout. Nous ne savons pas la cueillir. Elle nous entoure, elle nous cerne de toutes parts, et les prétendues laideurs de notre époque sont tout simplement de la beauté dont nos artistes n'ont pas su découvrir le style. Nous passons sans les voir, à côté de délicieuses impressions. Nos couleurs, nos étoffes, nos constructions, nos meubles, nos costumes, ont un caractère, dont nous devons mettre en valeur la séduction secrète. Notre corps même a un rythme particulier, dont nous n'avons pas le droit de mépriser les ressources encore inconnues : un sportsman de 1913 possède une démarche, une expression corporelle, une musculature et une attitude bien différentes de celles d'un marquis du grand siècle ou d'un chevalier du moyen-âge mais non moins riches stylisations possibles. A nous de noter la contribution que l'homme d'aujourd'hui apporte à la beauté universelle de tous les temps et de tous les pays.

Et Nijinsky trouve des mots de peintre et de musicien, pour analyser l'infime variété et la souplesse du corps humain, palette et orchestre vivants. Il faut orchestrer un corps de danseur ou une gerbe de danseuses comme on le ferait pour de très subtiles mélodies. Il faut prendre conscience de la valeur musicale des moindres inflexions d'un bras, d'un torse ou d'une main, la noter, l'harmoniser et la développer ; il faut un groupe de ballerines comme une réunion de divins instrumentistes interposant à la note-pédale d'un panneau de Bask les contre-points et les accords fuyants leurs bras souples et de leurs tailles infléchies.
Il faut mettre en partition la musique vivante des étoffes et de la chair. Toute la danse est là, et non dans la puérile anecdote chorégraphique.
On s'est trop laborieusement préoccupé jusqu'ici de ce qui n'est qu'un accessoire sans grande importance dans un spectacle de ce genre.
C'est par l'interprétation des harmonies plastiques résolument modernes que se réalisera ce progrès décisif. Plus d'anecdote, plus d'action encombrée de pantomime et de péripéties, plus ou moins ingénieuses : exaltons uniquement la politique du mouvement pour le mouvement ; fixons dans l'espace sa riche arabesque nuancée à l'infini, notons ses accords violents ou charmeurs, et nous aurons rendu toute sa noblesse et toute sa pureté à un art qui s'étiole au milieu des conventions de notre esthétique théâtrale.

Et déjà l'inoubliable créateur de tant d'adorables visions d'art fait chatoyer aux yeux de ses auditeurs émerveillés les aspects fugitifs d'une scène de la vie moderne parfaitement apte à fournir un thème plastique d'une très précieuse saveur. Il dit le charme prenant d'un parc nocturne, la poésie intense des grandes lunes de nacre que les lampes à arc suspendent dans les arbres endormis, donnant aux feuillages mouvants un éclairage féerique et versant sur des pelouses une glaciale rosée d'argent ; il décrit la souple silhouette d'un joueur de tennis développant dans les airs quelques-uns des admirables élans dont ce Sport exquis a divinisé le corps humain. il immobilise quelques-unes des belles attitudes sportives, quelques uns des souples gestes professionnels qui ennoblissent si profondément l'homme moderne luttant de légèreté, de ruse et d'adresse avec la minuscule balle blanche qu'apporte dans sa fuite aérienne plus de rapidité et plus de sournoise malice qu'un oiseau ! Et voici le suave accord de deux jeunes filles, souples et strictes dans leur robe exacte ; elles déroulent autour des parterres de guirlandes de douces consonances, elles sont des tierces, des sixtes, des octaves et des unissons.
Elles voient l'adolescent, jouent avec lui, inventent mille puérilités délicieuses, se querellent, se fuient, se réconcilient pour se soumettre à l'harmonie qu'impose la volonté souveraine du Parc nocturne…

Ravis de ce délicieux Spectacle entrevu, Debussy et Serge de Diaghilew se confirmaient d'un regard leur mutuel accord. Le compositeur acceptait immédiatement d'écrire la partition de cette exquise vision, et le directeur de la troupe russe se promettait de la révéler l'été suivant au public du Théâtre des Champs-Elysées.

Les trois convives ont tenu parole. De leur conversation de l'an dernier sont nés ces adorables Jeux qui ont été créés hier soir avec un triomphal succès au Théâtre des Champs-Elysées et qui, par la grâce de Tamara Karsavina, de Nijinsky et de Ludmila Schollar, nous empêcheront désormais de méconnaître la beauté insoupçonnée des aspects les plus quotidiens de notre vie moderne. Il fallait ce miracle pour nous ouvrir les yeux : le jeune Vestris russe, le continuateur, inspiré de notre belle tradition chorégraphique classique et romantique confiée au slavisme par notre Petipa, vient de l'accomplir en demandant à nos compositeurs de renouer ainsi, d'un geste audacieux, la délicieuse chaîne rompue de notre glorieux passé.

S. G.
Comoedia - 16 mai 1913

Dès le 14 mai [1913] - à la veille de la première -, Hector Cahuzac, chroniqueur de La Vie de Paris in Figaro évoquait les germes de la collaboration de "Debussy et Nijinsky" et "un sujet favorable au ballet ; c'est l'argument de Jeux qui décida Claude Debussy à composer une œuvre nouvelle […] et où Nijinsky appliquera ses nouveaux principes chorégraphiques."

LA VIE DE PARIS
Debussy et Nijinsky

La virtuosité merveilleuse du grand artiste qu'est Nijinsky n'a pas moins séduit Claude Debussy que le public lui-même. Le compositeur a souhaité collaborer avec lui pour qu'il puisse appliquer enfin ses idées à une œuvre entièrement nouvelle.

Les Jeux naquirent ainsi au printemps dernier, au bois de Boulogne, au cours d'un déjeuner qui réunissait entre autres convives le musicien de Pelléas et l'interprète illustre de Pétrouchka. Tous les problèmes de la chorégraphie furent abordés : les uns prétendaient que l'histoire offrait seule la matière d'un bon spectacle de danse ; les autres affirmaient qu'il est impossible de créer un style adéquat à nos idées chorégraphiques modernes. Lorsque tout le monde eut donné son avis, Nijinsky prit la parole et dit sur un ton très doux mais très décidé qu'il était précisément d'une opinion contraire. La jolie leçon qu'il professa alors !

- L'homme que je vois avant tout autre sur la scène, dit-il, c'est l'homme moderne. Je rêve d'un costume, d'une plastique, d'un mouvement qui seraient caractéristiques de notre temps ! Il y a sûrement dans le corps humain des éléments qui sont significatifs de l'époque où il s'exprime : Lorsqu'on voit aujourd'hui un homme se promener, lire un journal ou danser le tango, on n'aperçoit rien de commun entre ses gestes et ceux, par exemple, d'un flâneur sous Louis XV, d'un gentilhomme courant le menuet, ou d'un moine lisant studieusement un manuscrit au treizième siècle.

L'examen attentif que j'ai fait des polos, des golfs et des tennis m'a persuadé que ces jeux ne sont pas seulement un délassement hygiénique, mais qu'ils sont également créateurs de beauté plastique. Et de cette étude j'ai rapporté cet espoir que notre temps serait caractérisé, dans l'avenir, par un style tout aussi expressif que ceux que nous admirons le plus volontiers dans le passé.

Quelqu'un se risqua alors à parler de la difficulté qu'il y aurait à imaginer un sujet moderne favorable au développement musical. "Un sujet de ballet, reprit alors Nijinsky, doit être "nul" ou connu de tout le monde. On ne réfléchit pas plus au cours d'un ballet que devant un tableau ou durant une symphonie. Stendhal préférait peut-être sincèrement le Faust de Vigano à celui de Goethe…"

Et là-dessus Nijinsky se mit à raconter "une petite idée chorégraphique à réaliser dans l'avenir" :
"Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée ; deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répand autour d'eux une lueur fantastique leur donne l'idée de jeux enfantins : on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison. La nuit est tiède, le parc silencieux Baigné de clartés douces ; on s'embrasse… Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, les enfants disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne."

Voilà ce que Nijinsky nomme un sujet favorable au ballet ; c'est l'argument de Jeux qui décida Claude Debussy à composer une œuvre nouvelle dont il fit - en deux mois - un chef-d'œuvre, et où Nijinsky appliquera ses nouveaux principes chorégraphiques.

Ces principes, il nous les révéla le jour même que naquirent les Jeux. Il était convenu jadis que le compositeur constituait une palette de couleurs, que le musicien composait une partition de sons, et sur ce double texte on mimait, on sautait, on dansait. Ici un rythme de valse, là une scène de foire ou un assassinat ; quand les trombones hurlaient, des brigands ensanglantés entraînaient des femmes échevelées ; mais jamais on ne s'est avisé que le corps humain recèle à lui seul une palette de sons et un orchestre de couleurs. Je m'efforce donc de créer une "partition de mouvements où je dispose mes instruments - qui sont les corps humains - de manière qu'ils soient en accord absolu avec une tache blanche de Bakst ou un groupe de violons de Debussy. Ma composition est d'autant moins aisée que le corps humain ne possède pas seulement quatre cordes, mais une infinie multitude d'éléments sensibles et expressifs. Lorsque j'écrirai cette "partition de mouvements", je n'y indiquerai pas uniquement les pliés, les bonds ou les tours, - mais aussi chaque inflexion de la tête, chaque courbure des doigts, en un mot toutes les variations - infinies - de cette plastique trop souvent négligée."

Ces idées doivent trouver en France un terrain particulièrement favorable à leur développement.
Nijinsky ne réclame-t-il pas comme un titre de gloire d'être le disciple le plus fidèle et l'émule de ce Marius Petipa qui transporta jadis en Russie les principes de la danse française du dix-huitième siècle et de la grande époque romantique ?

Le hasard a de singuliers caprices : en applaudissant aux réalisations plastiques de Nijinsky, le public français ne fait que reconquérir - accrue par un talent moderne - une tradition nationale : celle de notre école chorégraphique - noble et mesurée - qui lit la gloire de deux siècles de danse.

Hector Cahuzac, Figaro - 14 mai 1913

Une des deux jeunes filles danse seule. L'autre jeune fille danse à son tour. Les jeunes filles s'arrêtent, interloquées par un bruit de feuilles remuées… On aperçoit le jeune homme au fond, à gauche, qui semble se cacher… Il les suit dans leurs mouvements, à travers les branches, il s'arrête en face d'elles… Elles commencent par vouloir fuir… mais il les ramène doucement… et leur fait une nouvelle invitation… Il commence à danser…
La première jeune fille court vers lui…

Au musicien, au chorégraphe, se joint Léon Bakst qui "joue" le décor et les costumes…

Esquisse
Maquette de costume pour le ballet Jeux par Léon Bakst - 1913
Source : Bibliothèque Nationale de France - Gallica

Ils dansent ensemble.

Programme

Il lui demande un baiser… elle s'échappe… Nouvelle demande. Elle s'échappe… et le rejoint, consentante.

Aux bourgeons du parc de mai, le programme des Jeux de la nouvelle "saison russe" s'effeuille dans la presse…

Le 6 mai [1913], Comoedia annonce :
"Voici revenir nos amis les 'Russes.
- Dix soirées d'opéra et douze soirées de ballet
Chaliapine, Karsavina, Nijinsky au Théâtre des Champs-Élysées"

…Comme Jos de Brux, in Gil Blas, "La Saison Russe au Théâtre des Champs-Elysées" les nouveaux "Jeux" semblent promesse de floraisons :
"Les spectacles de ballet rendront, cette année, un hommage particulièrement précieux à notre art symphonique français : Jeux, ouvrage inédit de Claude Debussy, écrit spécialement pour l'admirable troupe de 'M. Serge de Diaghilew, ramène au théâtre, après un trop long silence, le -prestigieux évocateur de Pelléas. Cette création constitue un des événements les plus importants de notre développement musical."

In Figaro, Jacques Blanvillers attend l'événement de "La vie de Paris, "Les ballets et les opéras russes au théâtre des Champs-Elysées" :
"La musique française recevra, de son côté, un hommage choisi. On reprendra Daphnis et Chloé de Ravel, on réalisera définitivement la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt, et après avoir donné, avec une mise en scène entièrement renouvelée, le Prélude à L'Après-midi d'un Faune, la troupe russe créera un nouveau ballet de Debussy, intitulé Jeux, écrit spécialement pour la troupe russe et dont le sujet original et la réalisation exquise nous ménagent une délicieuse surprise. Ce retour à la scène, tant attendu, du maître de Pelléas marquera une date, peut-être décisive dans l'orientation de notre art contemporain. Léon Bakst en est le décorateur ; Tamara Karsavina, Ludmila Schollar et Nijinsky en seront les protagonistes."

Et le 7 mai [1913], Le Temps, au programme des "Théâtres", salue "Le ballet et l'opéra russes au théâtre des Champs-Elysées" et sa nouveauté :
"Au répertoire habituel des ballets russes dansés par Mlle Karsavina, Nijinsky, Nijinska, Ludmila Schollar, Sophie Fédorowa, MM. Adolphe Bolm, Nelidowa et la merveilleuse troupe de M. Serge de Diaghilew, viendront s'ajouter des créations importantes.[…] La part faite à la musique française sera augmentée ; nous verrons représenter le Prélude à L'Après-midi d'un Faune sous une forme entièrement renouvelée, et nous aurons la primeur. d'un nouveau ballet de M. Debussy, intitulé Jeux, écrit spécialement pour la troupe de M. Serge de Diaghilew et qui comptera parmi les révélations les plus saisissantes de l'année. M. Léon Bakst en a peint le décor et les costumes, et les protagonistes en seront Mlles Tamara Karsavina, Ludmila Schollar et Nijinsky.

Dépit et légère jalousie de la seconde jeune fille. Les deux autres restent dans leur amoureuse extase. Danse ironique et moqueuse de la seconde jeune fille. Le jeune homme a suivi cette dernière danse, par curiosité d'abord, y prenant ensuite un intérêt particulier ; il abandonne bientôt la première jeune fille, ne pouvant résister au désir de danser avec l'autre…

A la veille de la Première [le 14 mai 1913] l'impatience est grande d'une création "sensationnelle".

In Le Gaulois

Le Ballet russe au théâtre des Champs-Elysées.

Dès leur apparition, demain jeudi, les Russes vont nous replonger dans leur ambiance féerique. Leur premier spectacle réunit, en effet, trois œuvres éblouissantes. C'est d'abord la création sensationnelle des Jeux de Claude Debussy, si impatiemment attendue par tous les musiciens. Cette adorable fantaisie sera interprétée par Tamara Karsavina, Nijinsky et Ludmila Schollar et demeurera l'une des plus exquises visions qu'on aura jamais réalisées sur une scène.

Le Gaulois - 14 mai 1913

In Excelsior
- et in Comoedia où les mêmes feux éclairent les Jeux(2) -…

Théâtres Musique

LA JOURNÉE
Les Russes au Théâtre des Champs-Elysées.

C'est demain jeudi que les danseurs russes feront leur rentrée sur la belle scène de l'avenue Montaigne. Le programme des Ballets russes comportera : Jeux, l'œuvre nouvelle de Claude Debussy, dont la chorégraphie, réglée par Nijinsky, sera une révélation sensationnelle ; l'adorable et troublant Oiseau de Feu, de Strawinsky, dont le succès s'accroît d'année en année ; enfin, l'éblouissante Shéhérazade, la plus saisissante évocation des splendeurs orientales qui se soient vue à la scène. Ces ouvrages seront interprétés par Tamara Karsavina, Nijinsky, Ludmila Schollar, Nijinska, Piltz, etc.

Une impatience fiévreuse a été marquée dès la première heure par le public qui a littéralement pris d'assaut les bureaux de l'avenue Montaigne pour enlever lés derniers fauteuils de jeudi, samedi et lundi.

Excelsior - 14 mai 1913

"C'est ainsi que nous danserons."

"Avant la première"…
[Le 15 mai 1913] Le Temps des "Théâtres" annonce "Le ballet russe au théâtre des Champs-Elysées" :
"Le premier spectacle réunit trois œuvres de choix. C'est d'abord la création des Jeux, de Claude Debussy. Cette fantaisie sera interprétée par Tamara Karsavina, Nijinsky et Ludmila Schollar. C'est aussi l'Oiseau de feu, qui fonda parmi nous la gloire' de Strawinsky. Enfin, nous reverrons Shéhérazade, qui résume vraiment l'effort chorégraphique des Russes."

Excelsior ouvre le programme [des Jeux] : "le résumé de l'argument"," la partition de M. Debussy, que l'on dit délicieuse, une partition de mouvements"…

Avant la première des "Jeux " de M. Debussy.

Le théâtre des Champs-Elysées donnera, ce soir, la première représentation d'un ballet intitulé Jeux, de M. Debussy. Cette œuvre nouvelle du compositeur subtil du Prélude à L'Après-midi d'un Faune met à la scène un sujet moderne, dont la chorégraphie a été réglée par M. Nijinsky. Voici le résumé de l'argument :
Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée ; deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands 'lampadaires électriques qui répand autour d'eux une lueur fantastique leur donne l'idée de Jeux enfantins : on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se 'boude sans raison. La nuit est tiède, le parc silencieux baigné de clartés douces.

M. Nijinsky a réglé sur la partition de M. Debussy, que l'on dit délicieuse, une partition de mouvements, où tous les gestes tendent à s'harmoniser, par leur eurythmie, avec les sinuosités ondulantes de la musique.

Excelsior - 15 mai 1913

René Chavanee in Gil Blas [pro]pose la modernité du sujet, la chorégraphie, l'écrin scénique et harmonique… En un long article.

Avant-premières
Le Théâtre des Champs-Elysées va représenter "Jeux", de M. Claude Debussy dont M. Nijinsky a fait la mise en scène

Le premier spectacle de danses russes comprendra, avec L'Oiseau de Feu et Shéhérazade, un nouveau ballet dont M. Claude Debussy a écrit la musique sur un scénario de M. Nijinsky. Nous avons eu l'occasion déjà, l'année dernière, d'indiquer les théories chorégraphiques de l'admirable danseur à propos des représentations du Prélude à L'Après-midi d'un Faune sur lequel il imagina la curieuse interprétation plastique que l'on sait.

Ce sont encore les mêmes principes qui l'ont inspiré cette fois, mais mûris et amplifiés.

M. Nijinsky qui étudia pour le Prélude les sculptures antiques et les figures des vases grecs, prétend décomposer les gestes. Il fixe ainsi une multitude d'attitudes" telles les silhouettes du giroscope ou les images d'un film cinématographique, pour obtenir en les unissant une suite de mouvements en quelque sorte stylisés.

En poussant le système à ses dernières limites, il arriverait à noter les différentes poses d'un ballet, comme les sons d'un morceau de musique et rédigerait ainsi une sorte de partition chorégraphique.
Il paraît, du reste, qu'il n'est pas très éloigné de réaliser cette idée.

Mais il rêvait d'appliquer ces théories à un sujet moderne.

C'est au printemps dernier, pendant un déjeuner au Bois de Boulogne, qu'il fit part de ce désir à M. Debussy, en même temps qu'il lui exprimait la joie qu'il aurait à travailler sur une œuvre inédite de lui.

On a peine à s'imaginer tout d'abord que notre prosaïque et terne époque puisse fournir matière à un ballet.
A cet art où les couleurs et la grâce des lignes a tant de part, il semble qu'il faille un cadre antique.

Les peuples heureux qui ont conservé leurs costumes nationaux, la Renaissance" notre dix-septième" et notre dix-huitième siècle, voire le commencement du dix-neuvième (songez au Spectre de La Rose et à La Fête chez Thérèse), peuvent encore fournir des éléments pittoresques à un librettiste. Mais notre vingtième siècle européen. Voilà qui semble légèrement paradoxal.

Tel n'est point l'avis de M. Nijinsky, et l'on assure qu'il convaincra sans peine les Parisiens.

Bien que ne pouvant lui-même, faute de temps, pratiquer les sports, il en a suivi attentivement toutes les évolutions et a remarqué que la plupart d'entre eux motivaient des gestes harmonieux et atteignaient même parfois à l'art le plus délicat.

Les sportsmen et les sportswomen Scandinaves l'ont d'ailleurs prouvé victorieusement naguère.

Ces mouvements se distinguent d'ailleurs très nettement de ceux dont les autres siècles nous ont laissé la marque. Chaque époque, ayant ses habitudes et ses mœurs, a ses gestes et ses attitudes. M. Nijinsky a donc voulu saisir et préciser le style de notre temps. En disant notre temps, nous ne parlons point tout à fait exactement, car il a situé ses personnages dans une société future et Jeux se passe en 1925.

Le sujet est très mince. Un ballet, si nous en croyons l'auteur, ne doit pas obliger le spectateur à réfléchir. Il faut donc que l'action soit ou nulle ou tellement connue qu'elle se suive sans peine.
Deux jeunes filles et un jeune homme cherchent une balle de tennis égarée. Ils vont et viennent, se rapprochent, s'éloignent, se querellent, se boudent et, finalement, se réconcilient. Mais une balle nouvelle, lancée sans doute par manière de plaisanterie, vient tomber au milieu des joueurs et les disperse dans la nuit.

M. Debussy a composé, paraît-il, sur cette donnée, une musique délicieusement évocatrice.

M. Nijinsky interprète, on le sait, Jeux avec Mmes Karsavina et Ludmila Scholar.
Il en a réglé les moindres détails avec un soin minutieux.

M. Bakst a peint un curieux et simple décor, un parc avec une haute maison dans le lointain et de grands lampadaires parmi les arbres. Il a dessiné aussi les costumes qu'exécuta M. Paquin.

Il ne faut point douter que ce très remarquable coloriste ait trouvé dans des milieux tout proches de nous des harmonies que nous ne soupçonnions point.

René Chavanee.
Gil Blas - 15 mai 1913

La seconde jeune fille répète la même figure, d'une manière moqueuse. "Ne vous moquez pas de moi."

Quelques heures avant cette première des Jeux, La Critique Indépendante s'interroge sur la pertinence d'une musique de ballet quand on attendrait de Claude Debussy "quelque œuvre considérable"…

Jeux

Au théâtre des Champs-Elysées, le danseur russe Nijinsky s'apprête à mimer de la musique écrite spécialement pour lui par M. Claude Debussy. Nous ne doutons pas que l'auteur de Pelléas et Mélisande n'ait composé une partition musicale délicieuse et riche de ces étranges sonorités qui portent la marque de son talent si particulier.

Jeux indique le titre, et c'est très bien.
Mais après ? M. Claude Debussy n'a-t-il pas d'autre ambition ? Je sais bien que ses œuvres, même les plus courtes et les plus légères, ont assez de valeur pour tenir longtemps leur place dans la production musicale française. Pour quelques accents qui se faneront, le reste ne disparaîtra pas.

Mais nous fondions bien d'autres espoirs sur M. Debussy. Après Pelléas et Mélisande, nous pouvions désirer une nouvelle œuvre théâtrale, sinon plus parfaite, car celle-là porte en soi l'unité qui en assure La perfection, du moins dégagée de certaines influences et de certains procédés. Cette œuvre que nous espérions alors, nous l'attendons toujours et nous commençons à désespérer.

M. Claude Debussy s'amuse, se divertit lui-même, se chante de belles chansons, mais laisse passer le temps.
Et nous applaudirions ses Jeux avec plus de plaisir si nous savions qu'ils ne sont que le passe-temps d'un artiste fort occupé à quelque œuvre considérable, et qui éprouve parfois le besoin de se distraire et de redevenir jeune et insouciant.

P. O.
La Critique Indépendante - 15 mai 1913

Au Matin [du 15 mai 1913] le compositeur justifie la partition d'un ballet, mais fait part aussi d'un certain dépit…

THEATRES & CONCERTS
Jeux

Toutes les bonnes choses rient.
A propos du ballet Jeux dont il a composé la musique et qui doit être représenté ce soir au Théâtre des Champs-Elysées, le maître Claude Debussy a écrit les lignes suivantes qu'il nous a adressées :

"Je ne suis pas homme de science ; je suis donc mal préparé à parler de danse, puisque aujourd'hui on ne saurait rien dire de cette chose légère et frivole sans prendre des airs de docteur. Avant d'écrire un ballet, je ne savais pas ce que c'était qu'un chorégraphe. Maintenant, je le sais  : c'est un monsieur très fort en arithmétique ; je ne suis pas encore très érudit, mais j'ai retenu pourtant quelques leçons… celle-ci par exemple : un, deux, trois, quatre, cinq ; un, deux, trois, quatre, cinq, six ; un, deux, trois ; un, deux, trois (un peu plus vite), et puis on fait le total.

Ça n'a l'air de rien, mais c'est parfaitement émotionnant, surtout quand ce problème est posé par l'incomparable Nijinsky. Pourquoi je me suis lancé, étant un homme tranquille, dans une aventure aussi lourde de conséquences  ? Parce qu'il faut bien déjeuner, et parce que, un jour, j'ai déjeuné avec Monsieur Serge de Diaghilew, homme terrible et charmant qui ferait danser les pierres. Il me parla d'un scénario imaginé par Nijinsky, scénario fait de ce “rien du tout” subtil dont j'estime que doit se composer un poème de ballet  : il y avait là un parc, un tennis, la rencontre fortuite de deux jeunes filles et d'un jeune homme à la poursuite d'une balle perdue, un paysage nocturne, mystérieux, avec ce je ne sais quoi d'un peu méchant qu'amène l'ombre  ; des bonds, des tours, des passages capricieux dans les pas, tout ce qu'il faut pour faire naître le rythme dans une atmosphère musicale. D'ailleurs, il faut bien que je l'avoue, les spectacles des “Russes” m'ont si souvent ravi par ce qu'ils ont de sans cesse inattendu, la spontanéité naturelle ou acquise de Nijinsky m'a si souvent touché, que j'attends comme un enfant bien sage à qui on a promis le théâtre, la représentation de Jeux dans la bonne Maison de l'avenue Montaigne - qui est la Maison de la Musique.

Il me semble que les “Russes” ont ouvert, dans notre triste salle d'études où le maître est si sévère, une fenêtre qui donne sur la campagne. Et puis, pour qui l'admire comme moi-même, n'est-ce point un charme que d'avoir Tamara Karsavina, cette fleur doucement infléchie, pour interprète et de la voir avec l'exquise Ludmila Schollar jouer ingénument avec l'ombre de la nuit  ?…"

Le Matin - 15 mai 1913

Les corps n'ont point consolé sans doute les [dés]accords…
Claude Debussy manifesta encore ses réticence ; ainsi dans ces lignes adressées à son ami Robert Godet le 9 juin [1913] :
"Il paraît que cela s'appelle la “stylisation du geste”… C'est vilain ! c'est même Dalcrozien […]"

Ils dansent ensemble… Leur danse se fait plus tendre.

Album des Jeux - photographies - souvenirs de 1913.

Glissez de poses en attitudes et en mouvements en cliquant sur "précédent" ou "suivant".

Quelques mouvements capturés et poses des Jeux [photographies] par Charles Gerschel
Source : Bibliothèque Nationale de France - Gallica


Interprètes
Ludmilla Schollar, Vaslav Nijinsky, Tamara Karsavina en tenue de scène

Interprètes
Tamara Karsavina, Vaslav Nijinsky, Ludmilla Schollar en tenue de scène

Interprètes
Tamara Karsavina, Ludmilla Schollar, Vaslav Nijinsky en tenue de scène

Interprètes
Ludmilla Schollar, Tamara Karsavina, Vaslav Nijinsky en tenue de scène

Interprète
Vaslav Nijinsky en tenue de scène

Interprète
Vaslav Nijinsky en tenue de scène


"Un mouvement de Nijinsky dans sa seconde chorégraphie, Jeux"
(Digital reconstructions by Christian Comte)

La jeune fille s'échappe et va se cacher derrière un bouquet d'arbres. Disparus un moment, ils reviennent presqu'aussitôt, le jeune homme poursuivant la jeune fille. Ils dansent de nouveau tous les deux.

Jeux
Six aquarelles par Valentine Gross-Hugo
Publiées in Comoedia Illustré - 1913
Source : Harvard Library

Chaque esquisse [re]trace les gestes et les poses des Jeux.
Glissez de l'une à l'autre en cliquant sur "précédent" ou "suivant".

Esquisse

Esquisse

Esquisse

Esquisse

Esquisse

Esquisse

Dans l’emportement de leur danse

Ils n’ont pas remarqué l’attitude d’abord inquiète, puis chagrine, de la première jeune fille, qui tenant son visage entre ses mains veut s’enfuir. Sa compagne essaie en vain de la retenir : elle ne veut rien entendre. La seconde jeune fille réussit à la prendre dans ses bras. Pourtant, le jeune homme intervient en écartant leurs têtes doucement. Qu’elles regardent autour d’elles : la beauté de la nuit, la joie de la lumière, tout leur conseille de se laisser aller à leur fantaisie.

Au Matin d'après la première "Au Théâtre", le 16 mai [1913], Alfred Bruneau déflore - déplore - la "très brève pantomime intitulée Jeux", "L'erreur ne me semble donc point douteuse."…

AU THÉÂTRE
Le théâtre des Champs-Elysées représente un ouvrage nouveau de M. Claude Debussy

C'est une très brève pantomime, intitulée Jeux. Au fond d'un parc, en courant après une balle de tennis, un jeune homme aperçoit deux jeunes filles, dont il s'approche, et qu'il empêche de fuir. Il embrasse la première et danse avec la seconde. Mais chacune d'elles se montre jalouse de l'autre. Pas longtemps d'ailleurs, car une voluptueuse valse et un baiser passionné réunissent les trois êtres dans une commune extase.

Ces "Jeux" sont un peu libres. Je ne les donne pas en exemple aux demoiselles de la bourgeoisie. On sera probablement étonné de voir l'auteur de Pelléas et Mélisande traiter un sujet moderne, accompagner de sa musique les gestes d'un monsieur vêtu de flanelle blanche, tenant à la main une raquette. Personnellement, je n'y trouverais aucun mal s'il avait traduit en sa partition le sentiment de la vie d'aujourd'hui. Je ne crois pas qu'il y ait réussi. Pour comble de malheur M. Nijinsky a voulu recommencer là ce qu'il avait essayé déjà dans l'Après-midi d'un faune. Aucune des attitudes raides, figées, de Mmes Karsavina et Schollar n'est appropriée au scénario qu'il imagina. De plus, le décor de M. Bakst se comprend difficilement. L'erreur ne me semble donc point douteuse.

Nous devons du moins à la rentrée du ballet russe l'heureux retour de l'admirable Oiseau de Feu et de Shéhérazade. Ainsi que d'ordinaire, M. Monteux dirigea l'orchestre avec une grande autorité.

Alfred Bruneau.
Le Matin - 16 mai 1913


"C'est un badinage musical, une fantaisie éclose dans le cerveau de M. Claude Debussy [qui] n'est pas traduit par la chorégraphie de façon aussi ingénue que vous pourriez le supposer"
[A]cueille Louis Schneider in Le Gaulois [du 16 mai 1913]…

THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES.
Les ballets russes. Première représentation de Jeux, poème dansé de M. Nijinsky, musique de M. Claude Debussy. Reprises de L'Oiseau de Feu et de Shéhérazade.

Les ballets russes sont revenus apporter de la féerie à nos yeux et la magie de leurs sons à notre oreille. ; ils sont revenus, car Ils font depuis quelques années une partie indispensable de notre printemps parisien. Le cadre du théâtre des Champs-Elysées, luxueux en sa modernité élégante, leur convient à merveille. Ils sont revenus et, hier soir […]
Entre L'Oiseau de Feu et Shéhérazade, le théâtre des Champs-Elysées nous offrait la première représentation de Jeux. C'est un badinage musical, une fantaisie éclose dans le cerveau de M. Claude Debussy. C'est d'une inspiration' fluide et légère, les violons frissonnant à l'unisson des flûtes au caprice du compositeur c'est un papotage sonore où le ton finit par se hausser pour se terminer en des sonorités apaisées, d'un charme très prenant. M. Nijinsky a imaginé sur ces Jeux un sujet de ballet ce sujet, il l'a voulu moderne et voici l'argument qu'il a bâti autour de l'œuvre de M. Debussy je le copie textuellement dans la partition "Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques, qui répand autour d'eux une lueur fantastique, leur donne l'idée de Jeux enfantins on se cherche, on se perd, on se poursuite on se querelle, on se boude sans raison. Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, les enfants disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne."

Ce thème gentil et naïf n'est pas traduit par la chorégraphie de façon aussi ingénue que vous pourriez le supposer et certains spectateurs ont indiqué hier soir que ce "Prélude à l'après-midi d'un joueur de tennis" devait ne pas dépasser les limites du badinage sportif indiqué par le programme. Je suis sûr qu'à une prochaine représentation, M. Nijinsky remettra les choses au point. Il a, du reste, à part cette observation, dansé de la façon la plus sensible, la plus expressive et ses deux partenaires, Mlles Tamara Karsavina et Ludmila Schollar, sveltes, agiles, coquettes, ont mis tout leur esprit et toute leur grâce dans les moindres inflexions de leurs gestes, dans les plus infimes mouvements de leur pantomime.

Louis Schneider.
Le Gaulois - 16 mai 1913


Après la "Première soirée des Ballets Russes", Gustave Linor promettait in Comoedia du 16 mai [1913] : "Nous publierons demain le compte rendu de la représentation qui vient de s'achever à l'heure où nous écrivons ces lignes. […] Un poème dansé : Jeux, musique de M. Claude Debussy, figurait au programme. Disons d'ores et déjà que la partition du musicien fut goûtée et appréciée comme il convenait, En écrire davantage serait aller sur les brisées de notre collaborateur Louis-Vuillemin, et parler de la chorégraphie que M. Nijinsky imagina, ou mieux, inaugura, m'entraînerait à une critique complète de l'interprétation. A demain, donc."
Le 17 mai [1913], la revue ouvre ses pages - illustrées - à un quatuor : la critique annoncée de Louis Vuillemin est précédée de quelques paragraphes "[modernistes] par Gaston de Pawlowski ; Gustave Linor revient sur "L'interprétation" et Louis Schneider sur "La mise en scène et les décors"…

Les Ballets Russes au Théâtre des Champs-Elysées
L'Oiseau de Feu de Stravinsky
Jeux (création) de Claude Debussy
Shéhérazade de Rimsky-Korsakow

Avec plus de certitude que la baguette du sourcier ne révèle une eau vive, l'hostilité du public indique suffisamment la valeur artistique d'une œuvre quelconque. Lorsqu'on le sait, cette sourde hostilité est un encouragement à l'artiste, à condition toutefois qu'on l'ait averti des règles du jeu. Autrement, il pourrait se figurer que les monstres qu'il rencontre sont réels, qu'ils vont le dévorer. Il faut lui rappeler perpétuellement qu'il est le héros principal d'un roman de chevalerie, que ses ennemis ne sont que des figurants destinés à mieux faire ressortir son triomphe et que la pièce ne saurait se poursuivre sans le protagoniste.

Illustration

L'artiste est le héros de ce livre merveilleux qu'est le monde, il ne doit pas périr avant lui. L'hostilité du public est, après tout, bien légitime. Lorsqu'une œuvre est nouvelle, lorsqu'elle comporte une création digne de ce nom, elle critique, par là même, toutes les œuvres précédentes. Elle bouleverse nos habitudes ; détruit nos préjugés, elle est la vivante condamnation de nos admirations actuelles. Comment tout d'abord ne pas lui en vouloir ?

Je signalais ici-même, - il y a quelques années, la joie sauvage avec laquelle on accueillit un jour, dans le monde des théâtres, la nouvelle que l'Odéon allait fermer faute d'argent. Chacun s'en montrait ravi.

Illustration

L'exemple d'Antoine, de ce directeur montant d'innombrables pièces pour le seul plaisir de chercher du nouveau, sans aucune préoccupation commerciale, constituait un véritable scandale. Si nous avons détruit la Bastille, c'était avec l'espoir qu'aucune maison de Paris n'aurait désormais un cachet particulier et nous n'aimons pas qu'on nous donne des leçons. Antoine a survécu malgré tout ! il a bien fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Cette année, c'est le Théâtre des Champs-Elysées qui a eu le mérite d'attirer toutes les haines. Songez donc ! un théâtre enfin construit suivant des données modernes, un palais où aucun détail d'art ou de confort n'était négligé, des spectacles infiniment variés et d'une beauté sans égale, quel scandale ! quelle humiliation !

On a espéré tout d'abord, en constatant que le capital n'était pas remboursé après trois représentations, qu'on transformerait cette salle magnifique en cinéma. Mais malheureusement le succès grandit chaque jour. Encore une désillusion pour le public parisien qui va être force d'accepter, bon gré, mal gré, le plus beau théâtre du monde.

Je connais peu d'hommes qui aient été aussi critiqués qu'Astruc durant ces derniers mois. Personne ne s'est avisé, sans aller plus avant, de remarquer ce simple détail : c'est que c'est à lui, presque à lui seul, que nous devons d'avoir éprouvé depuis dix ans des sensations d'art véritable dans une ville telle que Paris. Qu'avons-nous "appris" de nouveau depuis des années, si ce n'est la féerie des Ballets russes, l'éblouissement de leurs décors, la surprenante maîtrise de leur art chorégraphique, les délices de leur musique ? Cela et quelques autres créations esthétiques, qu'avons-nous, je vous le répète, appris d'autre -en matière d'art, depuis la révélation des Morsures nordiques ?

J'avoue que j'ai beau chercher, c'est au seul Astruc que peut aller notre gratitude et cela suffit, sans chercher plus avant, pour expliquer la triomphale animosité du monde des théâtres à son endroit.

Tout naturellement, cette hostilité contre l'ensemble de l'œuvre ne se vend pas seulement en gros. Elle se détaille. On a surtout critiqué Ida Rubinstein parce que c'était elle seule qui, très nettement, nous avait donné de véritables sensations esthétiques nouvelles, d'une pureté incomparable. Pour Nijinsky, comme il était vraiment difficile de critiquer son talent de danseur, on s'est rattrapé du mieux que l'on a pu sur ses créations. On se souvient encore des violentes critiques qui accueillirent l'an dernier la merveilleuse interprétation chorégraphique du Prélude à L'Après-midi d'un Faune. On alla même jusqu'à punir Rodin, qui avait trouvé cela bien, en le menaçant d'une augmentation de loyer !

Ces incidents sont encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Cette année, les moindres défaillances de sa création, Jeux, ont été accueillies avec une hostilité qui serait véritablement suffisante pour décourager tous ceux qui ignorent les règles du jeu en matière d'art.
Et cela, une fois de plus, s'explique, puisque Nijinsky, avec une candeur d'artiste véritablement touchante, a cru pouvoir faire comprendre immédiatement à la foule ce qui n'est, en somme, que le résultat d'un instinct raffiné à l'excès. Je n'entends pas, remarquez-le bien, prétendre que Jeux soit à l'abri de toute critique.

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Ce joueur de tennis qui, vêtu de flanelle blanche sur un décor de prairie verte, s'efforce de styliser les gestes les plus simples de la vie sportive, en "compagnie de deux jeunes filles, peut sembler insuffisant pour remplir toute l'action. C'est trop peu de chose pour le public, je l'admets volontiers, mais a-t-on réfléchi suffisamment aux conséquences incalculables que pouvait avoir cette création pour l'art contemporain ? Je ne le crois pas. Nijinsky, simple danseur de génie, n'a su interpréter que quelques gestes familiers dont la beauté esthétique dut le frapper quelque jour d'été. J'admets volontiers qu'il ne vit pas dans ces gestes autre chose qu'une belle interprétation stylisée d'attitudes familières. Mais, je vous le demande, n'est-ce point là tout justement le but vers lequel doit tendre tout notre art contemporain ?

Illustration

Je l'ai dit souvent, une renaissance artistique ne peut venir, comme toute renaissance, que d'une fusion de nos idées modernes et du style éternel que dégagèrent les grands classiques. Nos littérateurs et nos artistes contemporains ont observé la vie utilement, avec une minutieuse exactitude. Ils nous ont appris à comprendre qu'aucun geste n'était indifférent, que dans les attitudes les plus vulgaires de la vie, on pouvait trouver, en les stylisant, une peinture de Carrière, un livre de Mirbeau, un drame de Bouhélier, une œuvre musicale de Charpentier. Que nous manque-t-il encore ? C'est de trouver un style définitif capable de synthétiser ces actions banales, de faire rentrer dans l'art immortel la mobilité de nos études démocratiques. Ce que Nijinsky a fait en stylisant les sports, en transformant des gestes de joueur de tennis en mouvements de fresque, un autre peut le faire demain pour tous les mouvements de la vie quotidienne et rien ne nous empêche de prévoir la même stylisation pour les gestes de la rue, pour les attitudes de métier, pour les incidents courants de la vie bourgeoise. Ce jour-là, le naturalisme interprété retrouvera l'idéalisme classique et notre art moderne n'aura plus rien à envier aux chefs-d'œuvre de l'art ancien.

Peu de gens comprennent suffisamment que ce fut dans la vie vulgaire, dans les légendes familières, que les Grecs, par exemple, puisèrent les gestes héroïques que leur art stylisa. C'est une marche identique que nous propose aujourd'hui un simple danseur par l'inspiration même de son art. Il le fait avec des moyens intellectuels limités, c'est entendu, mais c'est aux artistes dignes de ce nom qu'il appartiendrait peut-être de suivre la voie indiquée au lieu de critiquer les insuffisance inévitables d'une tentative malhabile et naïve à ses débuts.

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G. de Pawlowski.

Les Ballets russes sont de retour. Vous savez tout ce que ce retour comporte, pour le spectateur intelligent, de fantaisie, d'allégresse rythmiques, de couleur, de chatoiement, et pour tout dire, de jouissances à partager entre les yeux et les oreilles. Il convient, en effet, de ne pas oublier à quel point les danseurs russes ont favorisé la musique en même temps que la danse. Ils ont indissolublement uni l'une à l'autre.

Ils ont rompu avec le vieux préjugé en vertu duquel le pire bastringue suffisait au plus délicat ballet. Par eux, des œuvres véritables, complètes, se sont succédé. Elles constituent aujourd'hui un répertoire nombreux déjà. Les gens qui aiment la danse, ceux qui aiment la musique, le peuvent à la fois estimer. Voilà l'explication peut-être de l'enthousiasme qu'inspirèrent, dès leur apparition, les Ballets russes. Cet enthousiasme, les années ne l'ont point affaibli.

On dirait même qu'elles l'ont accru. L'Oiseau de Feu, Petrouchka, Thamar, Shéhérazade provoquent toujours les mêmes transports de la part du public. Et ce public, nullement blasé, ainsi que de chagrins esprits essaient de le faire croire, accourt, chaque saison, plus empressé, plus chaleureux. Il revoit et réentend avec plaisir ce qu'il avait vu et entendu déjà. Il attend avec impatience la révélation de ce qu'il ignorait encore.

A vrai dire, la révélation d'avant-hier n'a pas été sans provoquer quelque agacement chez certaines individualités particulièrement sensibles et décidées à condamner d'avance toute audace. Ne croyez pas surtout que je sois conquis le moins du monde par la chorégraphie de Jeux, ballet de MM. Nijinsky et Claude Debussy. Non. Le principe cependant n'en est pas indifférent. On eut quelque tort d'en rire. Dans L'Après-midi d'un Faune, on l'avait fort admiré. On avait eu raison. Il est vrai qu'il était à souhait expliqué par la nature même de l'œuvre. Il s'en accommodait constamment.

Le geste ne cessait de correspondre au texte, à la musique. Il échappait au conventionnel ; il s'évadait de la routine. Etrange, il servait une affabulation étrange, une musique étrange elle aussi. Dans Jeux, ce geste est moins heureux. Aux faunes, aux faunesses, ont succédé un joueur et deux joueuses de tennis. Il est un peu gênant que d'aussi naturels, d'aussi modernes personnages gesticulent à la façon de demi-bêtes.

Dans cet essai de stylisation, intéressant en lui-même, j'ai surtout remarqué un parti pris de bizarrerie que je ne m'explique pas. Il m'a choqué supérieurement aux ébats amoureux du joueur et des deux joueuses. Leur jeu n'est pas très nouveau. Le joueur lutine une joueuse. L'autre est jalouse. Il la lutine aussi. La première en conçoit du dépit. Alors il lutine les deux. Mon Dieu c'est assez simple et ce pourrait être charmant. Ce fut seulement tour à tour incompréhensible ou quelconque, et contraire, à coup sûr au sens de la partition.

On en peut conclure, sans être grand clerc en la matière, que M. Nijinsky a engagé une entreprise qu'il a manquée. Il n'y a rien que de très honorable à cela. Cette entreprise avait pour but de styliser le geste de l'homme moderne. Elle est parvenue à styliser plutôt le geste de l'homme des bois.
A moins qu'on ne doive désormais confondre par définition les joueurs de tennis et les satyres…

La musique de M. Claude Debussy est pleine d'attraits. Elle est vive, alerte, pittoresque, choisie, et riche, comme à son ordinaire, de rythmes et de sonorités. Une orchestration prestigieuse en rehausse encore la valeur. On aimerait à l'entendre seule.

Seul aussi. Les gens assez grossiers et, somme toute, inexperts, qui se sont, avant-hier, permis de ricaner trop souvent, ont oublié évidemment que le spectacle comportait cette musique. Ils ont blâmé sans savoir pourquoi le premier, et méconnu, sans la blâmer, mais avec une égale inconscience, la seconde. Il va de soi qu'ils se divertirent le plus aux instants où justement on pouvait apprécier de la part de M. Nijinsky, une intuition heureuse. Par exemple, cette balle qui roule sur la scène, au début et à la fin du ballet. Elle est amusante. Elle situe l'action. On dirait avec raison qu'elle crée l'atmosphère. Elle est une trouvaille. Mais elle roula dans l'orchestre ! Vous voyez comme c'est drôle ! Les gens de tout à l'heure se tordirent ! Ainsi se délectent les gosses aux Champs-Elysées toujours, mais un peu plus loin… au Guignol. Il conviendrait de mettre à la raison, s'il est possible, la meute de ces gens-là. Ce sont eux qui causent, qui remuent, qui se tiennent mal. Ils ont cette importance, et celle-ci seulement, de troubler leurs voisins, curieux d'entendre d'abord, et de juger ensuite, sans idée mesquine, non plus que préconçue.
Rien n'est licite, à mon sens, autant que de protester au théâtre. Mais, il serait décent d'attendre, pour ce faire, que le rideau soit fermé.

On a beaucoup applaudi L'Oiseau de Feu et Shéhérazade. Ce sont de merveilleux ballets. Les musiques en sont adorables ; les chorégraphies irrésistibles. Nous les avons louées plus d'une fois. Bornons-nous donc aujourd'hui à célébrer la valeur d'un musicien expert et sensible, d'un chef d'orchestre excellent, M. Pierre Monteux, kapellmeister justement attitré des Ballets russes.

Louis Vuillemin.

L'interprétation

L'art musical français avait sa place en ce premier spectacle de ballets russes, puisque c'est M. Claude Debussy auquel nous devons la partition du nouveau ballet, Jeux, dont on vient de vous entretenir. Je ne crois pas que cette fois notre prestigieux compositeur ait été très heureusement servi par l' "art russe" de M. Nijinsky. Art russe ? Art nouveau, plutôt, dans toute l'acception du terme.

Nous avons pu lire ici même, hier, l'idée dont s'inspira M. Nijinsky et à laquelle il obéit en cette tentative. Elle était séduisante, je l'avoue, et même digne de retenir l'attention. Car, en art, on n'a pas le droit de rejeter, avant que d'en pouvoir juger, les formules nouvelles, si extraordinaires paraissent-elles de prime abord. Seulement, il y a quelquefois loin de l'idée à la réalisation, et c'est le cas. La réalisation, en la circonstance, n'a pas été heureuse. L'interprétation scénique et chorégraphique de M. Nijinsky nous est apparue, par un certain côté, plus puérile que l'affabulation du poème ne le comportait, et, pour tout dire, insignifiante, au sens précis du terme ; c'est-à-dire sans aucune signification. Incohérente, alors ? Dans une certaine mesure. Quelques spectateurs, en outre, ont estimé que ces "Jeux" du flirt et du hasard apparaissaient, à certaines indications, à certains gestes de caractère assez douteux, rien moins que sportifs, et que ce "prélude à la soirée d'un joueur de tennis," était un peu trop faunesque. La chose ne mérite pas d'être prise tellement au sérieux, moins encore au tragique. Ce qui est plus grave et relève directement de la critique, c'est que la chorégraphie, les attitudes et les bonds de M. Nijinsky ne sont nullement en accord ni en harmonie avec la musique de M. Claude Debussy, laquelle est cependant bien la musique du poème. - Il arrive aux plus grands artistes - et M. Nijinsky nous a prouvé surabondamment qu'il en était un - de se tromper : il s'est trompé en exagérant et en appliquant hors de propos une forme d'art qui, l'année dernière ; suscita la curiosité de tous et l'admiration passionnée de quelques-uns. Ce n'est là. d'ailleurs, qu'une opinion personnelle ; je crois que beaucoup la partageront. Je sais aussi que la "manière" de M. Nijinsky a encore trouvé hier quelques enthousiastes approbateurs, et, parmi ceux-ci, deux musiciens estimés, ils étaient, à vrai dire, tous réunis, une infime minorité.

Ceci ne doit pas m'empêcher de vanter la souplesse extrême et l'incontestable science de M. Nijinsky, l'art très original de quelques-unes de ses attitudes, et surtout l'intelligent mérite de ses partenaires : Mme Tamara Karsavina et Mlle L. Schollar. Celles-ci surent parfaitement exprimer, avec une grâce naturelle autant qu'agile et une appréciable mesure, ce qu'avait voulu l'apôtre-étoile de la chorégraphie nouvelle.

Dans Shéhérazade, M. Nijinsky, soumis à la chorégraphie établie par le maître ès danse russe qu'est M. Fokine, s'est retrouvé lui-même, c'est-à-dire artiste absolument supérieur ; chaque geste est harmonieux, chaque attitude, exactement rythmique et parfaitement eurythmique, a sa signification précise, chaque élan, jusqu'à la mort impressionnante du favori, est d'une intense expression. Le succès qu'il obtint fut ici justement unanime et enthousiaste.

Mme Tamara Karsavina, qui paraît trois fois en cette soirée, prouvant ainsi la souplesse de son remarquable talent, est sa digne partenaire.
MM. Bolm, Kowalsky et Cecchetti, avec l'art étonnant qui leur est propre, assurent au drame chorégraphique de MM. Bakst et Fokine l'interprétation étincelante et homogène que nous avons appréciée les années précédentes.

Dans L'Oiseau de Feu, triomphent de même, tout aussi justement, avec encore Mme Karsavina infatigable, Mlle Piltz dont la grâce est extrême, MM. Bolm et Cecchetti.

M. Pierre Monteux, dont la tâche n'était pas aisée, a dirigé avec une autorité qui s'est encore accrue - une autorité de grand chef d'orchestre - l'exécution musicale des œuvres de Stravinski, de Rimsky-Korsakow et de M. Claude Debussy.

G. Linor.

La mise en scène et les décors

Je ne redirai pas à nouveau les merveilles de ce rêve fantastique qu'on appelle L'Oiseau de Feu ; je ne chanterai pas non plus la gloire de ce songe des Mille et une Nuits qui a nom Shéhérazade et d'où découle, grâce à Léon Bakst, tout un mouvement moderne dans l'art décoratif et même dans la mode parisienne.

Je ne veux parler aujourd'hui que du ballet inédit de M. Claude Debussy, Jeux. Là, M. Bakst a voulu évoquer sans nul doute un tableau des "Fauves" et nous faire croire que nous étions aux Indépendante ou au Salon d'Automne.
Je ne vous garantis pas que le public aime l'audace de cette esthétique ; mais elle marque tout de même une tentative pour faire évader l'art du décor au delà des sentiers battus.

Nous sommes dans un parc la nuit. Des globes Jablochkoff (n'oublions pas que M. Bakst est russe), trouent comme des lueurs blafardes les épaisses masses vert sombre des bosquets et des taillis. Çà et là des massifs de fleurs, indiqués en touches d'une savante naïveté et dans le fond, une maison grise dont les volets sont ouverts sur cette perspective. Dans ce décor s'ébattent trois personnages vêtus de costumes blancs. Ils ont des gestes d'une gaucherie étudiée, avec des fautes de dessin voulues.
Tout cela est d'un primitif très moderne. Encore faut-il en comprendre les intentions. Les ai-je bien comprises moi-même ?

Louis Schneider.

Comoedia - 17 mai 1913


Henri Quittard, in Figaro [le 17 mai 1913] décrie "l'art nouveau dont M. Nijinsky s'est fait le prophète [qui] excelle à rendre ridicule ce qui ne serait qu'insignifiant", mais note "la plus jolie partition du monde"…

LES THÉÂTRES
Théâtre des Champs-Elysées : Première représentation de la saison des ballets russes : L'Oiseau de Feu, musique de M. I. Stravinsky ; Jeux, musique de M. Cl. Debussy ; Shéhérazade, musique de M. Rimsky-Korsakoff.

Le théâtre des Champs-Elysées nous avait promis une saison russe et cette manifestation artistique était attendue avec impatience. Au surplus, elle paraît avoir, cette année, une importance toute spéciale, puisqu'à côté des ballets dont plusieurs auront le mérite de la nouveauté, trois opéras, dont Boris Godounoff, sont' promis à notre admiration. Au reste, même sans cet attrait assez rare, les ballets russes ont donné au public français assez d'émotions artistiques neuves et vraiment belles pour ne point courir le risque de voir s'apaiser l'enthousiasme soulevé lors de leur première apparition. Voici la huitième année déjà qu'ils sollicitent nos applaudissements. Ils ne leur seront point refusés.

C'est donc devant une salle comble et d'un éclat extraordinaire que fut donnée jeudi soir la première soirée. Et ce spectacle d'ouverture réunissait précisément deux des plus grands succès de leur admirable répertoire. L'Oiseau de Feu d'abord, d'une fantaisie colorée si délicieusement féerique, et qu'illustre d'unique façon la partition éclatante, pittoresque et si merveilleusement originale qu'écrivit M. Stravinsky. La somptueuse et barbare Shéhérazade ensuite, à qui, pour l'incomparable magnificence de la mise en scène, les musiciens pardonnent presque l'audacieux accaparement d'une musique du plus haut prix que Rimsky- Korsakoff n'avait point précisément destinée à cet usage.

Mais à côté de ces chefs-d'œuvre d'une chorégraphie vivante et magnifiquement ingénieuse, familiers déjà à notre admiration, figurait un ouvrage inédit : un "poème dansé" de Nijinsky, Jeux, pour lequel M. Cl. Debussy n'avait point dédaigné d'écrire de la musique.

Le scénario de ce petit ouvrage n'est pas compliqué. C'est dans un parc, étrangement fleuri de lampadaires électriques. A la recherche d'une balle de tennis égarée, courent deux jeunes filles et un jeune homme. Le flirt s'engage, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre. Avec les deux ensemble pour finir. On s'embrasse. Longuement. Mais une balle, jetée d'on ne sait où, par on ne sait qui, vient rompre le charme. Et les Jeux finissent. Ce ne sont pas des jeux tout à fait innocents.

Si puéril que soit ce livret, on conçoit que le spectacle de ce marivaudage aventureux pourrait offrir quelque grâce avec quelque agrément- Mais l'art nouveau dont M. Nijinsky s'est fait le prophète excelle à rendre ridicule ce qui ne serait qu'insignifiant. Rien de plus disgracieux que les attitudes contournées prétentieuses et fausses, qu'imagina cet esthète aux pieds légers. Et le costume moderne, on peut le croire, n'avantage point ces postures, empruntées aux frises des vases grecs, dont L'Après-midi d'un Faune, l'an dernier, nous avait ménagé la surprise. Ajoutons que cette chorégraphie prétendue rénovée use largement des gestes et des mimiques les plus conventionnels et les plus surannés, sans tenter le moins du monde de les rendre moins comiques.

M. Nijinsky, paraît-il, s'est proposé, dans ce ballet, "l'apologie plastique de l'homme de 1913". Nous aurons garde, les choses étant ainsi, de nous enorgueillir. Mais qu'il est fâcheux d'avoir presque réussi, par un détestable sortilège, à faire d'exquises ballerines comme Mlles Karsavina et Schollar des marionnettes sans souplesse et sans grâce ! Le public, malgré quelques manifestations un peu vives, a pris son parti avec bonne humeur de cette mystification. Il lui aura suffi sans doute d'écouter la musique

.

Compensation bien suffisante puisque M. Debussy a écrit pour Jeux la plus jolie partition du monde et digne de prendre place à côté des petits chefs-d'œuvre les plus délicieux que l'on doit à ce maître musicien. Ce n'est qu'un badinage, si l'on veut. Mais d'un goût rare et délicat et tel qu'un véritable artiste seul peut en ordonner de semblable. L'orchestre, que dirige avec talent M. Pierre Monteux, a finement rendu cette musique élégante et légère, d'une grâce souriante et contenue qui n'exclut, quand il le faut, ni la chaleur ni la passion, et orchestrée à miracle. Faut-il dire qu'elle demeure constamment aussi étrangère que possible à la chorégraphie qui, censément, l'accompagne ? Musicien et chorégraphe, en ce ballet, s'ignorent superbement. C'est heureux pour la musique.

Henri Quittard.
Figaro - 17 mai 1913


Adolphe Aderer, Le Petit Parisien [du 17 mai 1913] ne se prend pas aux Jeux - ou ne s'éprend des "gestes assez inattendus que les personnages ont prodigués devant nous"…

Premières Représentations

THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES. Les ballets russes.

Ils nous sont rendus, les ballets russes qui, il y a quelques années, au Châtelet, nous révélèrent un art original et parfait. On les attendait, on les attend chaque année. Le directeur qui nous les fit connaître le premier ne pouvait pas, devenu maître absolu de ses mouvements, nous refuser le plaisir de revoir et d'applaudir de nouveau ces merveilles et ces prodiges de la chorégraphie.

Comme premier spectacle, il nous a offert d'abord L'Oiseau de Feu, que nous connaissions. […]

Est venue ensuite une petite fantaisie d'aspect moderne, dont le livret est dû au danseur Nijinski, En voici l'argument : "Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée ; deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires fantastiques, qui répand autour d'eux une lueur fantastique, leur donne l'idée de jeu enfantins ; on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison. Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, les enfants disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne". C'est tout comme on nous le dit, c'est puéril et enfantin. J'admets fort bien, pour ma part, que l'on porte sur un théâtre, à l'aide du décor et de la musique, les jeux du moderne tennis. Souvent on a produit devant nous, par la chorégraphie, les jeux physiques des anciens. Il n'y a pas de raison pour que nous ne nous intéressions pas aux jeux semblables, qui nous convient nous divertissent. Mais alors, il faut le faire franchement, en pleine et complète modernité. Je suis sûr que le compositeur aurait préféré cette reconstitution aux gestes assez inattendus que les personnages ont prodigués devant nous : le joueur de tennis nous a paru beaucoup moins pressé de retrouver la balle perdue que d'embrasser ses petites camarades sur la bouche. Si le jeu de tennis était cela, nous aurait-il été envoyé ou plutôt renvoyé, car il est originaire de chez nous par la pudique Angleterre ?

Tout cela, d'ailleurs, n'a pas empêché M. Claude Debussy d'écrire quelques pages de piquante musique. Interprètes M. Nijinsky, Mesdemoiselles Tamara Karsavina et Ludmila Schollar.

Le spectacle s'est terminé par Shéhérazade, cette admirable évocation de l'Orient des Mille et une Nuits, qu'on ne se lasse pas de revoir, tandis que résonne à l'orchestre la belle partition de Rimsky-Korsakow.
[…]

Adolphe Aderer.
Le Petit Parisien - 17 mai 1913


"Ces curieux exercices" des Jeux en [La] Liberté [du 17 mai 1913] piquent Gaston Carraud : "le plus curieux, c'est encore l'idée d'adapter cette pantomime ligneuse à la souplesse frémissante, à l'art si fin et si fondu de M. Debussy."…

Théâtres

THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES. - RENTRÉE DES BALLETS RUSSES. - "Jeux" poème dansé de M. Nijinsky, musique de M. Claude Debussy.

Les fameux Ballets Russes ont repris possession hier de leur bonne ville de Paris. je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils ont rencontré plus de ferveur que jamais dans le cadre somptueux de ce Théâtre des Champs-Elysées, qui a peut-être bien été un peu construit pour eux. Il convient d'ailleurs de féliciter M. de Diaghilew du programme particulièrement important qu'il nous offre cette année. A côté des danses, trois opéras y figurent en effet, dont une œuvre posthume de Moussorgsky, que nous ne connaissons pas et pour les ballets nouveaux qui nous sont promis, au lieu de ces adaptations qui ont si fâcheusement agi sur notre goût, nous n'entendrons plus que des partitions spécialement composées à l'intention de la chorégraphie.

La première de ces partitions a été écrite sur un scénario de M. Nijinsky en personne, par M. Debussy : la troisième qu'il donne au théâtre. Vous n'y retrouverez ni le mystère profond de Pelléas, ni la tendance à la simplification du Martyre de Saint Sébastien, M. Debussy écrit toujours selon les convenances du sujet. La poésie et l'émotion de Jeux ont nécessairement ce quelque chose d'extérieur et de factice qui sied au grand monde : mais elles méritent la mièvrerie et la vaine élégance, et l'on y sent une chaleur qui place cette musique, à mon avis, au-dessus de la minutie descriptive, un peu sèche, de La Mer et d'une grande partie des Images. Je la préfère encore pour la richesse expansée de la sonorité, pour la longueur d'haleine, pour la clarté et l'ampleur aisée des lignes qui soutiennent l'extrême raffinement et l'étonnante profusion du détail. Le souvenir de M. Dukas n'en est pas tout à fait absent. Sans doute suit-on ces lignes et distingue-t-on les thèmes à la lecture mieux qu'à la première audition : cela peut aussi dépendre de l'exécution.

L'anecdote est mince : simple intermède d'une étrange partie de tennis, qui se joue de nuit. Deux jeunes filles, ou plutôt deux fillettes en jupon court, à la recherche d'une balle égarée, parcourent des bosquets fleuris de globes électriques. Un jeune homme les guette. Elles veulent d'abord le fuir. Le flirt s'engage. Le jeune homme danse, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre ; embrasse de ci de là. Et quand c'est l'une, l'autre boude. A la fin, il leur conseille de se laisser aller à leur fantaisie. Alors tous trois dansent ensemble ; puis s'étendent sur le gazon, et un triple baiser les confond dans une extase qu'interrompt une nouvelle balle perdue. C'est l'après-dîner d'un faune, qui n'a rien sauvé de son innocence originelle.

M. Nijinsky s'est inspiré l'an dernier des bas-reliefs et des peintures de vases antiques ; et cette année, des "fauves" du Salon d'Automne. Il dansait de profil ; il danse en carré ; espérons qu'il atteindra l'an prochain au cubisme intégral. Evidemment des artistes tels que l'exquise Mlle Karsavina, M. Nijinsky lui-même, inconcevable à jamais en ses bonds, et Mlle Schollar, leur charmante partenaire, sauront mettre toujours en ces curieux exercices infiniment de légèreté et d'esprit ; mais le plus curieux, c'est encore l'idée d'adapter cette pantomime ligneuse à la souplesse frémissante, à l'art si fin et si fondu de M. Debussy.

Heureusement deux des plus grands succès des Ballets Russes, encadrant cette " création", nous ont rappelé ce qu'ils peuvent donner de plus admirable : l'amusant et délicieux Oiseau de Feu de Monsieur Stravinsky, et cette Schéhérazade, dont le magnifique spectacle laisse le seul regret qu'on pour l'accompagner, détourné de sa signification propre une musique également magnifique. L'orchestre est dirigé, comme les années précédentes, par M. Monteux. Il faudra lui tenir compte du nombre d'œuvres extrêmement difficiles qu'il doit mettre sur pied au cours de ces présentations.

Gaston Carraud.
La Liberté - 17 mai 1913


Dans certains feuillets(3) - de La Presse aussi [du 17 mai 1913] "Au Théâtre des Champs-Elysées", "On a acclamé l'extraordinaire réalisation plastique, si nouvelle et si originale, de Nijinsky dans les Jeux de Claude Debussy."…
Par Léo Claretie, la "pantomime pleine d'agrément" des Jeux fait lors L'Evénement

Le Théâtre

Théâtre des Champs-Elysées. - "Jeux", de Claude Debussy.

Les ballets russes sont revenus et ils ont trouvé, cette année, le décor somptueux et adéquat que leur offre le Théâtre des Champs-Elysées.

Nous avons revu avec plaisir L'Oiseau de Feu […]
De même aussi, nous revîmes avec joie Shéhérazade, drame pathétique et étincelant, dressé sur la musique de Rimsky Korsakoff, par MM. Bakst et Fokine.

La part de la nouveauté était représentée par un poème inédit, Jeux, dont l'auteur est M Nijinsky pour le livret ; la musique est de M. Claude Debussy.

C'est un amusement, un divertissement, un badinage d'artiste, une fantaisie agréable.

L'idée originale de M. Nijinsky est d'avoir fait pénétrer le réalisme contemporain dans le genre conventionnel du ballet. Il ne fait pas de différence entre un joueur de tennis au cercle de l'île de Puteaux et Nausicaa jouant à la balle près des roseaux où se cache Ulysse.

La souplesse et l'harmonie du corps sont aujourd'hui ce qu'elles étaient hier.
Et voici quelle fut la thèse, assurément intéressante, dont le fameux danseur russe a tenté de nous donner la démonstration.

Le thème de Jeux est celui-ci : "Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée ; deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques, qui répand autour d'eux une lueur fantastique, leur donne l'idée de jeux enfantins : on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison. Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, les enfants disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne."

C'est une scène digne de L'Odyssée. Elle nous paraîtrait, à coup sûr, gracieuse et charmante si les personnages portaient le péplum. Pourquoi la grâce, l'attrait et le charme disparaitraient-ils parce que les personnages portent notre costume d'aujourd'hui, lequel, d'ailleurs, n'est pas sans élégance.

Sur ce thème, M. Claude Debussy a écrit une curieuse et picturale musique d'une inspiration fluide, qui unit, dans le même frémissement, les flutes et les violons.
Ce sont, d'abord, de menus propos, frivoles, babillards ; puis, le ton s'élève vers l'amour, et le développement se termine en sonorités apaisantes.

M. Nijinsky danse avec sa fougue sensuelle ce "prélude de l'après-midi d'un joueur de tennis". Il est gracieusement encadré par Mesdemoiselles Tamara Karsavina et Ludmila Schollar qui ont des gestes jolis, coquets, légers.

Tous ces éléments réunis constituent une pantomime pleine d'agrément.

Léo Claretie.
L'Evénement - 17 mai 1913


"Dans un cadre nouveau et qui leur est fort bien approprié, les Ballets russes ont retrouvé, hier soir, un succès maintenant traditionnel avec L'Oiseau de Feu et Shéhérazade. La pantomime nouvelle de MM. Debussy et Nijinsky n'a pas été accueillie avec moins de faveur. Nous reviendrons demain avec plus de détails sur cette œuvre piquante."
Annonçait Jean Chantavoine in Excelsior après la soirée inaugurale de la Saison Russe - et de la création des Jeux -.
Le 17 mai [1913], il [dés-en]chante : "Les divers éléments qui concourent à l'ensemble des Jeux montrent donc, pris chacun à part, le souci artistique le plus réfléchi et le plus raffiné : trop réfléchi et trop raffiné peut-être."…

Les ballets russes au Théâtre des Champs-Elysées
"L'Oiseau de Feu", "Jeux", "Shéhérazade"

Les ballets russes faisaient tout ensemble, jeudi soir, leur rentrée à Paris et leurs débuts au nouveau Théâtre des Champs-Elysées. L'encadrement droit et pâle de la scène, la sobriété décorative d'une salle spacieuse rehaussent encore, s'il se peut, les couleurs éclatantes d'un spectacle dont on ne se lasse point d'admirer la magnificence. Toutefois, les tableaux de ce spectacle prenaient, sur la scène de l'Opéra, plus de largeur, d'ampleur et de liberté ; sur la scène "en hauteur" de l'avenue Montaigne, on a observé, soit dans les cortèges de L'Oiseau de Feu, soit dans l'orgie de Shéhérazade, comme un léger tassement.

[…]

Entre ces deux ouvrages connus on voyait pour la première fois la pantomime : Jeux, dont M. Nijinsky a imaginé le scénario ainsi que réglé la chorégraphie, et dont M. Debussy a écrit la musique. Cette curieuse scène ne manquera pas de soulever des discussions animées entre gens à qui les éléments de cette discussion feront parfois défaut. Elle surprendra, par une bizarrerie d'aspects et de gestes, assez déconcertante, on doit le reconnaître, pour quiconque ne peut analyser les tendances différentes (et parfois divergentes) qu'elle manifeste.

Les Jeux nous montrent, dans un jardin à la verdure opulente, mais un peu aigre et épaisse, le "flirt" d'un joueur de tennis (M. Nijinsky) avec deux jeunes filles (mesdames Karsavina et Schollar) ; dansant avec l'une, le jeune garçon éveille d'abord la jalousie de l'autre ; il finit par les contenter toutes deux, et le spectacle se termine sur un groupe en triangle où le visage du galant s'encadre, comme dans un X, entre le bras droit de la première danseuse et le bras gauche de la seconde.

Le jardin peint par M. Léon Bakst, semble l'être par M. Manguin ; dans la chorégraphie, M. Nijinsky adopte le principe de son admirable Faune : la recherche du profil, les gestes anguleux, et ces cous fauchés qui incitent soudain les têtes sur les épaules. Une partie du public a semblé voir là une intention de moquerie : c'est, je crois, une lourde erreur. Je ne pense pas, toutefois, que l'archaïsme éginétique si joliment réalisé dans L'Après-midi d'un Faune fût à sa place dans un tableau de la vie moderne : chaque époque a son style propre, qu'il convient de dégager.

La musique de M. Debussy s'applique avec une minutie et une sensibilité extrêmes à suggérer ou à commenter les moindres gestes, les mines les plus fuyantes des personnages. Elle vibre sans cesse d'un frémissement subtil qui est souvent charmant ; c'est un kaléidoscope sonore d'une finesse et d'une fantaisie précieuses. Seulement cette subtilité même semble procéder, si je puis dire, par sinuosités ou ondulations, et non point, comme la chorégraphie qu'elle accompagne, par saccades, déclics et déclanchements.

Les divers éléments qui concourent à l'ensemble des Jeux montrent donc, pris chacun à part, le souci artistique le plus réfléchi et le plus raffiné : trop réfléchi et trop raffiné peut-être. Une partie du public en a paru sentir surtout les disparates, d'ailleurs évidentes, et le défaut d'homogénéité. Quelques protestations ont même surgi des applaudissements contre ces intentions de caricature ou d'ironie que, bien à tort, je le répète, des spectateurs peu instruits de l'art moderne prêtaient aux auteurs.

Jean Chantavoine.
Excelsior - 17 mai 1913

Ils dansent désormais tous les trois. Le jeune homme, dans un geste passionné, a réuni leurs trois têtes… et un triple baiser les confond dans une extase.

Il a assisté à quelque nouvelle représentation - en L'Après-midi d'un Faune - ; le même [Jean Chantavoine] ravive le 19 mai [1913] in Excelsior encore "Musique, gestes et décors" [des] "Jeux si controversés de MM. Nijinsky et Debussy"…

La Semaine musicale PAR Jean CHANTAVOINE

Musique, gestes et décors, à propos de quelques spectacles récents.

Quelques récents spectacles de musique - ceux du Théâtre des Arts, Pénélope au Théâtre des Champs-Elysées, les Jeux si controversés de MM. Nijinsky et Debussy sur la même scène - ont posé, sans le résoudre toujours avec un équilibre parfait, le problème des rapports que la musique doit entretenir avec les gestes qu'elle accompagne et le décor qui l'encadre.

Illustration

Problème relativement nouveau, Jusqu'à Wagner, en effet, l'opéra cherchait volontiers la richesse du décor, le luxe des costumes, l'éclat des accessoires, la complication de la machinerie, mais sans se préoccuper beaucoup, semble-t-il d'une harmonie exacte entre les impressions de l'œil et celles de l'oreille. Au contraire, l'œuvre d'art intégral, le Gesammtkunstwerk de Wagner prétend réaliser cet ensemble. Dois-je observer, en passant, qu'il ne peut le réaliser qu'en Allemagne, pour des Allemands, ou pour le petit nombre d'étrangers à qui leur connaissance des différents arts allemands permet de discerner les éléments qui concourent à cet ensemble ? Si l'on représentait en France la Tétralogie avec des décors et des costumes dans le goût de Schnorr von Karolsfeld, comme on doit le faire, nous demanderions du Delacroix… Pourtant, la leçon wagnérienne a porté ses fruits, même chez nous. Les efforts de M. Albert Carré à l'Opéra-comique pour présenter sous un aspect adéquat à leur caractère des œuvres soit anciennes comme Orphée, soit modernes comme Louise et surtout Pelléas, ne sauraient être oubliées. Il y subsistait peut-être toutefois, d'une part quelque excès de virtuosité scénique, un souci légèrement exagéré du trompe-l'œil, d'autre part une certaine timidité académique du goût. Les opéras et ballets russes, si populaires aujourd'hui à Paris, sont venus au contraire affirmer, avec la force et l'éclat que vous savez, le principe du "parti" large et de la fantaisie la plus audacieuse. La surprise a été si violente que, dans ces spectacles étincelants, on n'a vu d'abord qu'exotisme. La direction intelligente et éclairée du Théâtre des Arts en a dégagé bien vite le principe interne, valable tout pays, et elle n'a pas tardé à susciter dans un groupe de peintres d'esprit curieux et de goût vif, une petite école de décorateurs qui, surtout avec Messieurs De thomas et Piot, a déjà présenté des résultats fort intéressants, quelques-uns remarquables.

Les Russes avaient souvent apporté l'exemple fâcheux d'adaptations scéniques fort arbitraires à des œuvres données - Shéhérazade entre autres, Les Sylphides, Le Carnaval, etc. - ou de pots pourris tels que celui d'Armide ou de Cléopâtre. Sans renoncer à ce procédé - qui subsiste dans Le Spectre de La Rose et le Prélude à L'Après-midi d'un Faune - ils ont suscité, en revanche, des partitions originales pour leurs spectacles nouveaux : L'Oiseau de Feu, Petrouchka, demain Le Sacre du Printemps de M. Igor Stravinsky, Le Dieu Bleu, Daphnis et Chloé, La Péri (car Mademoiselle Trouhanowa, si elle n'appartient pas à la troupe de M. de Diaghilew, est, elle aussi, une danseuse russe), hier les Jeux de M. Claude Debussy. Dans les seuls ouvrages de M. Stravinsky, l'harmonie a semblé, aussi exacte et intime que possible entre le spectacle et la musique. La création de Jeux et la reprise du Faune ont montré, au contraire, la difficulté qu'il y a le plus souvent à obtenir cette harmonie.

J'ai revu avec un extrême plaisir le tableau vivant imaginé et réalisé par M. Nijinsky d'après Mallarmé et M. Debussy. On a modifié le décor, trop chargé l'an passé, et qui a maintenant plus d'air : en revanche, peut-être M. Nijinsky a-t-il atténué la sensibilité frémissante de son personnage, mi-animal, mi-humain, pour en accentuer, au contraire, le caractère schématique. Cette création n'en reste pas moins une merveille d'intelligence, un peu narquoise, assurément et de force pittoresque.

En appliquant aux Jeux le même principe qu'à L'Après-midi d'un Faune, M. Nijinsky a-t-il voulu faire de la chorégraphie anthropologique, et, n'étant pas établi que l'homme descende du singe, a-t-il entendu montrer que le sportsman descend du faune ? Je l'ignore. Mais parce que M. Nijinsky maintient, dans Jeux comme dans L'Après-midi d'un Faune, l'interprétation archaïsante des attitudes et des gestes, on a pu appeler Jeux non sans raison, le Golf d'Egine. Et s'il est loisible d'interroger des vases grecs pour imaginer la figure des faunes ou des nymphes, sans doute vaudrait-il mieux ne pas recourir à cet intermédiaire pour "styliser" le moderne jeu de tennis.

Dans l'une et l'autre scène, dans L'Après-midi d'un Faune comme dans Jeux, l'accord ne se fait pas entre le geste et le décor d'un côté, la musique de l'autre. Dans le Faune, j'en suis un peu incommodé : car la musique de M. Claude Debussy épouse-t-elle si bien le poème de Mallarmé ? Et les vers de Mallarmé sont-ils fidèles aux poésies ou aux vases grecs ? Et ces vases, eux-mêmes ont-ils une valeur documentaire objective pour permettre à notre fantaisie d'imaginer une race légendaire comme celle des faunes ?

Jeux n'était plus une adaptation, mais une création simultanée d'un chorégraphe, du décorateur et du musicien. Les éléments de cette collaboration ne sont point parvenus à se mélanger. De même, dans Pénélope, les décors et les costumes de M. K-X. Roussel, brillants et vifs, tranchent d'une façon un peu crue sur la musique plus subtilement nuancée ou dégradée de M. Gabriel Fauré.

Ces expériences diverses et quelques autres, toutes fort intéressantes dans leur principe, curieuses dans leurs recherches et inégalement heureuses dans leur résultat, montrent que la collaboration, dans un spectacle de musique, d'artistes de goût et même de nationalité différents, est un problème beaucoup plus délicat que d'abord il ne semble. Il ne suffit point d'apparier des vedettes sur une affiche comme l'on recrute un ministère de concentration ou une tablée mondaine, il faut chercher, entre les participants d'une entreprise artistique commune, des affinités ou des ressemblances. Mais rien n'est sujet comme ces affinités ou ces ressemblances aux caprices de l'appréciation personnelle. L'analogie supposée de telles couleurs avec tels sons est une affaire tout hypothétique et de sensibilité tout individuelle ; de même l'analogie entre un peintre et un musicien, entre une ligne et une mélodie. La synthèse de ces arts différents ne saurait reposer sur des principes généraux, ni comporter une méthode fixe. La part reste grande, du tâtonnement et du hasard. N'exigeons donc pas que l'on nous donne, à coup sûr, des œuvres réussies, et sachons déjà nous réjouir de celles qui sont seulement suggestives.

Jean Chantavoine.
Excelsior - 19 mai 1913


[A] Paris-midi, le 20 mai [1913], Robert Catteau "Ne voyons dans ces Jeux d'une grâce angulaire que l'erreur d'un artiste" - "Cependant, il ne faut pas regretter que M. Nijinsky ait eu l'idée malencontreuse de composer ces Jeux puisqu'ils ont servi de prétexte à M. Claude Debussy pour écrire une partition adorable."…

La Vie Théâtrale

LES PREMIÈRES

THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES : Jeux, poème dansé de M. Nijinsky, musique de M. Claude Debussy.

"Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée ; un jeune | homme et deux jeunes filles s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répand autour d'eux une lueur fantastique leur donne l'idée de jeux enfantins : on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison la nuit est tiède, le ciel baigné de clartés douces, on s'embrassa. Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, les enfants disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne."

Tel est le pauvre argument de ce poème dansé qui ne révèle pas chez M. Nijinski une grande imagination. On pouvait espérer que l'attrait de la chorégraphie nous ferait passer sur l'indigence du sujet. M. Nijinski est un danseur incomparable, mais il ne semble pas qu'il soit capable de créer par lui-même, sous une forme expressive, une suite de scènes et de figures rythmiques. Les jeux que la " lumière artificielle des grands lampadaires électriques" suggère à ce jeune homme et à ces jeunes filles, sont d'une puérilité et d'une insignifiance déconcertantes. Ces grands enfants prennent des mines hébétées, s'immobilisent dans des attitudes de pantins fatigués ou glissent à petits pas saccadés, les bras inertes, l'œil fixe, à la façon de ces poupées montées sur trois crins. Ce n'est ni joli, ni divertissant. Une balle qui tombe… Trois marionnettes entrent en scène. Elles font quelques tours… Une autre balle… Et elles s'en vont… Deux balles ont été échangées sans résultat.

Ne voyons dans ces Jeux d'une grâce angulaire que l'erreur d'un artiste qui a reconquis toute la faveur du public en dansant dans Les Sylphides, comme seul il peut le faire, une mazurka bondissante et une valse ailée. A chacun son métier. Que M. Nijinski laisse à M. Fokine le soin de régler les contes et les rêveries qu'il interprète si merveilleusement.

Cependant, il ne faut pas regretter que M. Nijinsky ait eu l'idée malencontreuse de composer ces Jeux puisqu'ils ont servi de prétexte à M. Claude Debussy pour écrire une partition adorable. Tous les Jeux sont à l'orchestre. C'est un ruissellement de notes claires, un envol de sonorités exquises, des appels joyeux, des voix fraîches qui chantent, des rires qui leur répondent. la course vive d'un trait qui sautille, tout un bruissement de lumière, d'étoffes chatoyantes et de pas furtifs… Lorsqu'on écoute cette musique, en fermant les yeux, on imagine un poème charmant que n'a pas dansé M Nijinsky ; on voit les Jeux que M. Debussy s'est représentés sans s'inspirer de l'argument de son collaborateur. Et c'est ainsi que nous les reverrons, dans un décor infiniment plus séduisant que le paysage brossé par M. Bakst, toutes les fois que la partition sera exécutée au concert.

Le public a fait à ce poème, à cause de sa chorégraphie décevante, un accueil réservé. […]

Robert Catteau.
Paris-midi - 20 mai 1913


"La critique du nouvel essai chorégraphique de M. Nijinsky a été faite dans ce journal avec une ampleur suffisante pour qu'il ne me soit pas nécessaire d'y revenir aujourd'hui - à noter cependant que l'accueil fait par le public à ces Jeux a été lundi soir tout à fait courtois", écrit Gustave Linor in Comoedia le 21 mai [1913], au parterre d'autre [re]présentation…

Les ballets russes. - Pour la seconde fois, avant-hier, le poème dansé de MM. Nijinsky et Claude Debussy, Jeux figurait sur l'affiche.

Ceci coupe donc court aux bruits mis en circulation d'après lesquels M. Debussy aurait retiré sa partition. La critique du nouvel essai chorégraphique de M. Nijinsky a été faite dans ce journal avec une ampleur suffisante pour qu'il ne me soit pas nécessaire d'y revenir aujourd'hui - à noter cependant que l'accueil fait par le public à ces Jeux a été lundi soir tout à fait courtois, et que de chaleureux applaudissements d'un certain nombre de spectateurs - l'élite évidemment - ont fait relever quatre fois le rideau. Je reconnais d'ailleurs que le danseur de génie" eut cette fois des attitudes et des mouvements d'une grâce infinie ; il semble avoir donné plus de place, en la réalisation Chorégraphique de son poème, aux gestes et aux figures de caractère purement sportif. M. de Diaghilew m'a assuré qu'il n'avait rien changé cependant…

J'ai loué comme il convenait la semaine dernière Madame Karsavina et Mademoiselle Schollar.

Illustration

Le mérite de la première n'est pas fait pour nous surprendre ; cette danseuse est, depuis plusieurs années aux côtés de Nijinsky, l'étoile justement applaudie et fêtée des "ballets russes". Mais je veux insister ici sur le rare mérite de sa partenaire, Mlle Schollar, qui, sans une hésitation, avec une grâce exquise et spirituelle et un art d'une admirable sûreté, lui donne la réplique et répond, comme elle, à la volonté de M. NIJINSKY. L'une et l'autre réalisent on ne peut mieux ce que celui-ci a voulu, et cet ensemble, je l'avoue, force mon admiration sans éclairer entièrement encore mon entendement.

[…]

G. Linor.
Comoedia -21 mai 1913


Le 24 mai [1913]… Dans Le Monde Artiste, "Les spectateurs qui ont témoigné de leur mécontentement ont-ils eu raison ? Ont-ils eu tort ?" - Rameau [s']interroge…

MUSIQUES

Le Théâtre des Champs-Elysées a représenté Jeux, de M. Claude Debussy dont M. Nijinsky a fait la mise en scène.

Le premier spectacle de danses russes au Théâtre des Champs-Elysées a compris, avec L'Oiseau de Feu et Shéhérazade un nouveau ballet dont M. Claude Debussy a écrit la musique sur un scénario de M. Nijinsky. C'est devant une salle comble et d'un éclat extraordinaire que fut donnée cette première soirée ; et le même accueil enthousiaste des années précédentes a été fait à la partition éclatante, pittoresque et si merveilleusement originale de M. Stravinsky, et aux somptueuses et barbares magnificences du conte oriental, sur lequel a été audacieusement plaquée la musique de Rimsky Korsakow. Mais ces chefs d'œuvre d'une chorégraphie ingénieuse et vivante sont familiers au public parisien, et la curiosité de tous était surtout éveillée par les Jeux de M. Nijinsky. On savait que le sujet en est d'une simplicité extrême, et l'on se demandait quels effets en avait pu tirer le danseur russe. "Un sujet de ballet doit être nul ou connu de tout le monde, avait déclaré l'auteur. On ne réfléchit pas plus au cours d'une danse que devant un tableau ou durant une symphonie". Voilà une assertion étrange, n'est-il pas vrai ? L'idée chorégraphique ne l'est pas moins : "Dans un parc, au crépuscule, une balle de tennis s'est égarée. Deux jeunes filles et un jeune homme s'empressent à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répand autour d'eux une lueur fantastique leur donne l'envie de jeux enfantins : on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison. La nuit est tiède, le parc silencieux baigné de douces clartés : on s'embrasse. Mais le charme puéril est rompu par une autre balle de tennis que lance une main malicieuse. Surpris et effrayés, les jeunes filles et le jeune homme disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne." M. Nijinsky s'est ainsi proposé, nous a-t-on dit, l'apologie plastique de l'homme de 1913. Mais les gestes anguleux et les attitudes de profil adoptés l'année passée dans L'Après-midi d'un Faune ont paru, cette fois, au public, une moquerie, une mystification, et les Jeux ont été l'objet de quelques manifestations un peu vives. Les spectateurs qui ont témoigné de leur mécontentement ont-ils eu raison ? Ont-ils eu tort ? Un ballet peut-il être dansé par des individus en costume de tennis, ou doit-il demeurer dans le monde de la féerie ? Lui faut-il d'éclatantes décorations, un vêtement galant et magnifique, et les sylphides, les salamandres, les ondines, les nymphes de toutes les mythologies en sont-elles les personnages obligés ? Pour qu'un ballet ait quelque probabilité, disait Gauthier il y a soixante-quinze ans, il est nécessaire que tout y soit impossible. Plus l'action sera fabuleuse, plus les êtres y seront chimériques, moins la vraisemblance sera choquée, car on se prête avec assez de facilité à croire qu'une sylphide exprime sa douleur par une pirouette, déclare son amour au moyen d'un rond de jambe, mais cela paraît peu probable, malgré l'optique du théâtre, dans une personne habillée d'une robe de pou-de-soie bleue ayant pour père un colonel porteur d'une culotte de peau et de bottes à l'écuyère. Il y a encore des gens qui ne se résignent pas à voir le veston et le chapeau melon remplacer le manteau chamarré de broderies et le feutre emplumé, et qui trouvent que certain modernisme fait disparate avec les arbres de carton peint. Selon eux, ce modernisme rompt le bel ensemble d'harmonieuse fausseté ; il produit l'effet qu'une maison réelle, bâtie en pierres de taille, produirait à côté des châssis de toile barbouillé, qui forment les coulisses.

Ceux qui soutiennent cette thèse sont pour ceux qui soutiennent la thèse contraire, des êtres revêches, grincheux, et affligés d'une maladie d'estomac.
Mais je constate avec plaisir que les uns et les autres ont professé une admiration sans réserve pour les musiques dont M. Claude Debussy a orné le scénario de M. Nijinsky. Cette partition est d'une fluidité et d'une transparence idéales, d'une légèreté et d'une sensibilité extrêmes ; elle est aussi d'une fantaisie délicieuse et d'une subtilité rare.

Et la conclusion de tout ceci, c'est que M. Gabriel Astruc excelle à découvrir des spectacles qui n'ont rien de banal, et nous procure des joies musicales du raffinement le plus précieux.

Rameau.
Le Monde Artiste - 24 mai 1913


"ces "Jeux" chorégraphiques si raides, si saccadés", in "La "Revue musicale" du Journal des débats du 25 mai [1913] [se] s[er]ont [é]teints : "peut-être tout l'agrément de cette petite partition nous sera-t-il même plus sensible lorsque nous l'entendrons au concert et que notre imagination, sur trois lignes de texte, aura toute liberté de broder à sa guise."…

REVUE MUSICALE
théâtre des Champs-Elysées Opéras et ballets russes : Jeux, poème dansé de M. Nijinsky, musique de M. Claude Debussy. Reprise de Boris Godounov, de Moussorgsky. Salle Gaveau : Concert de la chorale des Instituteurs tchèques de Prague. Concert de musique ancienne, donné par Mme Kousnetzoff et M. José Lassalle.

Voici Les Russes qui nous rendent visite pour la huitième fois, toujours recrutés, groupés et présentés par M. Serge de Diaghilew. Mais cette année-ci, ce ne sont pas seulement des ballets qu'ils doivent nous offrir ; ce sont aussi des opéras, dont deux nous sont déjà connus et que nous avions hâte de revoir : La Pskovilaine et Boris Godounov, tandis que le troisième, Khovanchtchina, qui va nous être révélé, forme, dit-on, le digne pendant de Boris dans l'œuvre théâtral de Moussorgsky.

Avant tout, place aux danseurs. Jeux, tel est le titre du ballet moderne, extraordinairement moderne, dont M. Nijinsky a réglé la chorégraphie et M. Debussy composé la musique en se souvenant peut-être d'un petit conte de Théophile Gautier, si tant est qu'ils aient jamais entendu parler d'une certaine Chaîne d'or. Ce sont, dans un parc, jeux de coquetterie amoureuse entre un joueur de tennis et deux jeunes filles : à peine celles-ci, l'une brune et l'autre blonde, ont-elles trouvé un endroit propice aux douces confidences qu'elles y sont dérangées par cet importun visiteur qui Court après une balle de tennis. Il leur fait-la cour, bien entendu, et s'irrite de leur résistance elles veulent fuir, mais il les rattrape. Il danse avec l'une, et l'autre en marque une grande jalousie. Il danse avec la seconde, et la première n'en éprouve pas un chagrin moindre. Elles se rapprochent quand même et tombent dans les bras l'une de l'autre ; alors intervient le jeune homme. Qu'elles regardent autour d'elles, leur dit-il : la beauté de la nuit, la joie de la lumière, tout leur conseille de se laisser aller à leur fantaisie. Et ses conseils les persuadent à ce point qu'elles l'admettent en tiers dans leurs confidences et dans leurs jeux ils danseront désormais tous les trois ensemble et s'abandonnent si bien à leur plaisir favori qu'à la fin , le jeune homme, dans un geste passionné, réunit leurs trois têtes et qu'un triple baiser les confond dans une extase. Une balle perdue de tennis tombe à leurs pieds, et les voilà qui prennent leur vol vers les profondeurs nocturnes du parc.

A la vérité, ces parties de tennis qui se jouent en pleine nuit, même éclairées par la lumière électrique, me laissent un peu rêveur, mais de quelles licences n'est-il pas permis d'user dans un ballet ? Ce sujet-là, somme toute, n'était pas plus mauvais qu'un autre et devait donner prétexte à de jolis mouvements de scène, et d'élégants badinages, c'était bien un de ces riens du tout subtils auxquels M. Debussy dit que la musique de ballet doit se restreindre,- mais par quelle erreur, pour cet épisode qui aurait pu être si vif, si preste, si animé, M. Nijinsky a-t-il recommencé ses imitations de peintures antiques, acceptables tout au plus dans L'Après-midi d'un Faune, et présenté là trois personnages qui se meuvent avec la raideur de marionnettes, puis s'arrêtent tout à coup comme si le ressort cassait, restent alors fixés dans quelque posture bizarre et reprennent enfin leurs mouvements par un déclic mécanique ? Quel plus mauvais service pouvait-il rendre à la brillante Karsavina, à la pétulante Schollar, à lui-même enfin, dont l'agilité nous émerveille toujours, que d'observer strictement un pareil programme, au moins jusqu'à la scène finale où tous les trois consentent enfin à s'animer, à courir, a danser comme gens de notre époque et retrouvent, avec tous leurs avantages, leur succès habituel ? La musique que M. Debussy a composée exprès pour ce "rien du tout subtil" est vraiment charmante et d'une légèreté, d'une fluidité, d'une ténuité singulière, avec vous n'en sauriez douter, infiniment de "Jeux" sonores très minutieux, qui s'accordent assez mal, au moins jusqu'à l'ensemble final, je le répète, avec ces "Jeux" chorégraphiques si raides, si saccadés, de danseurs qu'on prendrait pour des pantins articulés, et peut-être tout l'agrément de cette petite partition nous sera-t-il même plus sensible lorsque nous l'entendrons au concert et que notre imagination, sur trois lignes de texte, aura toute liberté de broder à sa guise. Mais qui donc avait répandu le vilain bruit que M. Debussy, tout de suite après la première soirée, en aurait voulu reprendre la libre disposition ?

Journal des Débats - 25 mai 1913


Le 15 juin [1913], quand le rideau s'est refermé sur "La Saison Russe au Théâtre des Champs Elysées" - le seul terrain d'expériences vraiment propre à l'essai des plus téméraires nouveautés linéaires qui modifient si profondément l'éducation de notre œil, et, à ce titre, elle joue un rôle décisif dans notre culture esthétique." - Emile Vuillermoz en [re]cueille la Revue musicale [de la] S[ociété] I[nternationale de] M[usique] ; "Le fond de la querelle est d'ordre purement musical. Nijinsky a péché contre Debussy. Sa traduction de " Jeux " fut une trahison."…

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La Saison Russe au Théâtre des Champs Elysées

Enfin seuls ! Nos hôtes turbulents sont partis après avoir affolé, émerveillé et exaspéré Paris. Comme des maîtres de maison qui ont donné à danser et qui, après avoir reconduit les derniers couples, rentrent dans leurs salons bouleversés, nous nous regardons avec un peu d'effarement et de lassitude. Les invités furent exquis mais ils ont commis quelques dégâts : voici une statuette décapitée, une glace brisée, une soierie tachée et voici un accroc au tapis. Les Russes ont passé là, tout est ruine et deuil dans les salons de l'esthétique française. Il faudra du temps pour y rétablir un peu d'ordre. Désemparés et courbatus, nous y travaillons avec mélancolie.

La fête fut magnifique. Jamais elle ne se prolongea aussi longtemps et, pour la première fois, elle se déroula dans un cadre digne d'elle. En l'honneur de ses hôtes, Paris remplit trente fois, jusqu'au bord, la précieuse coupe de Théâtre des Champs-Elysées. Trente fois y moussèrent les élégances les plus raffinées, trente fois y pétilla l'esprit le plus paradoxal et le plus frondeur de nos couturiers. Ce fut un éblouissement.

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Il y a, désormais, une mode " ballet-russe ", un effort annuel vers un luxe plus audacieux, des lignes plus souples et des couleurs plus hardies. Il faudra, quelque jour, noter les étapes successives de ce mouvement et son influence sur notre art décoratif. La saison russe est le seul terrain d'expériences vraiment propre à l'essai des plus téméraires nouveautés linéaires qui modifient si profondément l'éducation de notre œil, et, à ce titre, elle joue un rôle décisif dans notre culture esthétique. C'est là que s'élaborent ces subtiles transformations de la silhouette féminine qui donnent à la pauvre humanité l'illusion sans cesse renouvelée de l'éternelle jeunesse du monde. Notons-pour les historiens de l'avenir que le principe de l'abolition du corsage vient d'y être sérieusement examiné. La mode sut transformer en sirènes les belles écouteuses qui prolongèrent ainsi jusque dans la salle la mise en scène du troisième Nocturne de Debussy. Hors des anfractuosités des rochers de l'île de Caprée, Ulysse ne vit pas se dresser plus de souples créatures nues jusqu'aux hanches que n'en contemplèrent, dans les loges de Gabriel Astruc les habitués de la Grande Saison de Paris.

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Mais tous les souvenirs que nous ont laissés les Russes ne sont pas aussi exempts d'amertume. Nos terribles amis ont commis - oh ! bien innocemment et sans penser à mal ! - certaines déprédations dont nous devons affectueusement leur demander compte.

On sait dans quel sens évolue leur direction artistique. Après avoir chorégraphié des poèmes symphoniques de leur pays, les prestigieux danseurs, encouragés par le succès, ont voulu étendre à la musique de toutes les nations le bénéfice de leur interprétation plastique. Vendangeurs enivrés, ils ont joyeusement foulé aux pieds des grappes d'accords cueillies dans tout l'univers. Les vignes de France retinrent tout particulièrement leur attention. Nous en fûmes d'abord délicatement flattés dans notre orgueil national et trouvâmes attendrissants et touchants les soins qu'apportait, l'an dernier, un Michel Fokine à traduire en russe les discours musicaux de Reynaldo Hahn ou de Maurice Ravel. Ayant pris goût à ce petit jeu, les traducteurs se passionnèrent pour nos textes. Serge de Diaghilew en fit surgir du sol des quantités prodigieuses. Tous les jeunes compositeurs de France répondirent à son appel et étendirent sous les pieds de Nijinsky une partition de ballet-russe, richement historiée comme un tapis de prière.

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Ce fut un premier élément de trouble dans l'admirable ensemble que réalisait jusqu'ici la troupe des génies ailés. Le cosmopolitisme de la musique vint rompre le bel équilibre ethnique de la compagnie. L'initiative était louable et sympathique mais singulièrement dangereuse. Notre pays produit, en ce moment, une variété de musique, incroyablement délicate, à la tige fragile, aux pétales rétractiles. Nous sommes parfois embarrassés pour effleurer cette sensitive sans la froisser et nous n'osons la cueillir qu'avec mille précautions. Nos joyeux amis n'y mettent pas tant de façons. Il faut les voir jongler avec les harmonies de Debussy ! " A gauche et puis à droite, en avant, en arrière, jusqu'à terre ! jusqu'à terre ! " Ah ! les gaillards ne s'embarrassent pas de nos vains scrupules. Et nous sommes encore épouvantés à la pensée de ce que nos yeux ont vu !

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Autre surprise : le magicien Michel Fokine, le visionnaire génial qui excellait à composer avec des ballerines des mosaïques mouvantes d'une inoubliable beauté, ne fait plus partie de la troupe et c'est à Nijinsky, danseur-étoile, qu'échoit la lourde succession et qu'incombe précisément la redoutable tâche de traduire la musique française en dialecte ballet-russien. Et ce n'est pas tout : au cours de leurs voyages, les pensionnaires de Serge de Diaghilew ont eu le malheur de rencontrer l'excellent Jacque-Dalcroze et voici que la gymnastique rythmique - procédé de pure pédagogie, ne l'oublions pas - a fait son entrée dans la danse et a pénétré dans un domaine qui lui est interdit par définition. Il n'en fallait pas tant pour transformer profondément le caractère et la portée des nouveaux spectacles qui viennent de nous être présentés. Trois créations, Jeux, Le Sacre du Printemps et La Tragédie de Salomé précisèrent nettement les tendances actuelles de la chorégraphie russe et établirent franchement les données du problème qui nous est posé.

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La solution n'est pas aussi simple que semblent l'imaginer les spectateurs qui ont accueilli par des rires et des sifflets, les gesticulations inattendues des ministres de la réforme officiant selon le nouveau rite. Le public français n'a pas fait preuve, en cette circonstance, d'un bien grand souci de sa réputation de clairvoyance et de courtoisie. Quelle que soit l'étrangeté d'une conception chorégraphique on a le devoir de l'étudier avec attention lorsqu'elle est proposée par des artistes ayant fait leurs preuves en matière d'art plastique. Il faut être bien sûr de soi pour pouvoir déclarer à celui qui fut l'Arlequin du Carnaval, le berger Daphnis ou le favori de la sultane Zobéïde : " Vous ignorez la beauté ; je vous en apprendrai les secrets." L'indignation des gens-du-monde en présence des expériences laborieuses et passionnées d'un chercheur tel que Nijinsky est donc parfaitement ridicule et ne mérite pas d'être discutée. Les griefs que les artistes peuvent avoir contre certaines de ses réalisations scéniques échappent complètement à la compétence des merles qui nichèrent si indiscrètement dans les loges du Théâtre des Champs-Elysées. Le fond de la querelle est d'ordre purement musical. Nijinsky a péché contre Debussy. Sa traduction de " Jeux " fut une trahison. En présence de la partition la plus délicieusement frémissante et bondissante qui ait jamais été offerte à un chorégraphe, dans le vol des écharpes sonores les plus souples et les plus soyeuses qu'ait jamais déroulées un musicien, devant un orchestre que l'on entend sourdre aux pieds des danseurs avec un frais gazouillement de source, le metteur en scène n'a pas perdu un seul instant son coupable sang-froid de théoricien. Comme il l'avait fait pour le Prélude à L'Après-midi d'un Faune et avec la même insouciance des droits les plus sacrés du compositeur, Nijinsky a méthodiquement appliqué sa technique brevetée à cette nouvelle partition sans daigner écouter les supplications désespérée de la musique monter du souterrain où on la tient captive.

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Ces supplications étaient tellement émouvantes que les musiciens n'ont pu y résister un seul instant et ont immédiatement donné tort au geôlier. Celui-ci d'ailleurs ne s'était pas mis en frais pour justifier sa cruauté devant l'opinion. Il n'avait pas cru devoir modifier les procédés simplistes et expéditifs qui nous avaient déjà scandalisés l'an dernier lors de la consécration de son église schismatique. C'est toujours le même parti-pris de décomposition du mouvement, le souci de figer le geste et d'immobiliser l'élan pour créer une succession absolument arbitraire de " motifs " décoratifs, d'attitudes représentatives de passions idéalisées, épurées, schématisées jusqu'à la plus absolue sécheresse. C'est, paraît-il, de l'expression cérébralisée en face de la grossièreté désormais insoutenable de l'émotion simplement humaine. C'est une phase nouvelle de la lutte de l'idéalisme contre le réalisme dans l'art scénique. On a eu tort de s'étonner en retrouvant dans chaque nouvelle création de Nijinsky le style " marionnette " qui avait créé le charme puéril et profond de son "Petrouchka". Ce parti-pris répond logiquement à l'esthétique nouvelle : l'automatisme et l'impassibilité de ces " poupées divines " exaltent ce qu'il y a d'immatériel dans cette stylisation de la beauté et de la sensibilité humaines. Le flirt compliqué des joueurs de tennis n'anime pas des visages de porcelaine des trois blancs pupazzi que d'invisibles fils font sautiller au-dessus des parterres. Parfois, la main qui les soutient dans les airs et leur imprime de rythmiques saccades abandonne l'un des pantins qui choit alors dans un coin de la scène, jambes et bras ballants, dans une immobilité d'un comique douloureux ; puis le fil se tend de nouveau et la danse éperdue recommence. Il ne s'agit donc pas de créatures vivantes mais de figurines conventionnelles à qui une articulation perfectionnée permet toutes sortes de jeux linéaires suavement " intellectualisés ".

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Lancé dans cette voie, Nijinsky, intéressé à chaque pas par d'ingénieuses trouvailles, ne devait plus s'arrêter. Mais lorsqu'il se retourna pour jouir de l'émerveillement de son musicien, il s'aperçut que Debussy n'était plus là. Debussy ne l'avait pas suivi : consciencieusement, loyalement, il avait joué le Jeu, à la française, avec tout son cœur, tout son cerveau et tous ses muscles. Il s'était souvenu du beau thème que lui avait offert le danseur : la réhabilitation de la beauté contemporaine, l'exaltation de l'homme d'aujourd'hui retrouvant dans le sport la grâce et l'élégance injustement localisées par les esthéticiens dans les prétendus siècles d'art, l'expression de la poésie quotidienne d'un parc moderne, des lunes d'opale que l'électricité suspend dans nos arbres et de nos souples divertissements sportifs. Hélas ! le chorégraphe avait, depuis longtemps, oublié son sujet et se préoccupait surtout de démontrer son érudition picturale en tordant les membres délicats de Karsavina et de Ludmila Schollar au nom de Matisse, de Metzinger et de Picasso. Tout accord était devenu impossible et nous eûmes cet essai déconcertant et sacrilège, en révolte ouverte contre les injonctions de la musique, plein de puérilités, de niaiseries et de maladroites citations, cette sorte d'expérience paradoxale d'une stylisation arbitraire, singulièrement gauche et incomplète et s'éloignant systématiquement du rêve du compositeur.

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Aucun musicien français n'acceptera sans colère une aussi insolente désinvolture. Ces tentatives informes cachent peut-être des germes de beauté insoupçonnée et de ces désarticulations de pantins sortira sans doute une esthétique nouvelle… n'hésitons pas à le croire et faisons largement crédit à un artiste à qui nous devons déjà des joies certaines. Mais nous ne lui pardonnerons jamais d'avoir pris pour sujet d'expérience une partition de la valeur et de la détermination de celle de " Jeux ", et de lui avoir si délibérément refusé l'obéissance et manqué de respect. Il y a là une véritable inconvenance qu'il est impossible de ne pas signaler et contre laquelle il faudra désormais tenter de protéger nos œuvres d'art.

[…]

Emile Vuillermoz.
(Croquis d'Emmanuel Baicet).
Revue musicale S. I. M. - 15 juin 1913

Une balle de tennis tombe à leurs pieds… surpris et effrayés, ils se sauvent en bondissant, et disparaissent dans les profondeurs du parc nocturne.

En coulisse…
[In] L'Intransigeant Pierre Plessis rencontre Vaslav Nijinsky [d']après la soirée du 17 mai [1913] de Jeux des "Petits Mémoires Parisiens"…

PETITS MÉMOIRES PARISIENS

Quand Nijinsky ne danse plus

Minuit ! Les derniers accords de Shéhérazade s'évadent des violons. Le rideau tombe. ; Les acclamations emplissent le vaste théâtre. C'est fini. Les lampes s'éteignent et la vision magique a disparu. On se lève, on part, on s'écrase entre les montants des portes. L'avenue Montaigne est sombre, l'air est tiède, il nous faut pour sortir éviter vingt autos ronflantes. Henri de Régnier, droit sur la plus haute marche, hèle son chauffeur, Reynaldo Hahn brûle une cigarette blonde et Debussy serre des mains amies. Minuit dix !… J'ai contourné le théâtre pour rejoindre Nijinsky, le dieu danseur. Brandissant mon laisser-passer, car il en faut un toutes les portes étant bouclées, je grimpe les deux étages qui me séparent de sa loge. Une loge simple, nette, petite, encombrée de malles et de costumes bariolés. Pan ! Pan ! J'entre. Nijinsky vient de changer sa peau bronzée en une peau blanche plus naturelle. Il s'habille, il sourit. La joie se lit dans ses yeux francs.

- Eh bien, êtes-vous content ?

- Oui je le suis, j'ai dansé; comment dire ? J'ai dansé pour 1e mieux et je suis heureux qu'on ait fait bel accueil aux "Jeux" de Claude Debussy. C'est un musicien si grand. Nijinsky cherche ses phrases ; il ne possède pas encore entièrement notre langue et, des mots nombreux lui échappent, qu'il tente de traduire ou de deviner par les gestes. Je lui réplique :

- Ce n'est pas seulement la musique qui fut applaudie, mais le ballet également, et vous-même qui l'avez composé avant de le danser! Comment l'idée vous en est-elle venue ?

- Oh ! c'est très simple ; un jour à Monte-Carlo en regardant des joueurs de tennis ! J'ai composé aussi le "Sacre du Printemps", mais celui-là est différent. La danse me donne tant de joie, c'est toute ma joie !

Un cri. Un appel étonné. On vient de couper l'éclairage et nous sommes dans la plus noire des nuits. Une voix nous crie :

- Eh ! là-haut, pressez-vous donc !

Nijinsky se fâche:

- Lumière ! Lumière ! Donnez: lumière ! Il cherche ses gants et son chapeau, renverse un flacon odorant ; nous frottons une allumette et Nijinsky sourit.

- C'est triste ça ! Vous souvenez-vous de vos débuts ?

- Quand j'ai commencé à danser, oh ! oui !

- A Petersbourg ? Oui ! Quel âge j'avais ? Devinez ! Dix- huit ? Non, Dix-neuf ? Oui et non. Vingt ? Peut-être.

Crac ! Voici la lumière revenue. Elle nous éblouit maintenant. Nous descendons. Des gens attendent encore dans la rue. Un taxi passe.

- Ohé !

Et nous lançons l'adresse d'un restaurant fort confortable.

- Allez vite !…

Car, hélas, les demi-dieux sont comme vous et moi, quand ils ont faim, il faut qu'ils mangent !

Pierre Plessis
L'Intransigeant - 17 mai 1913

Le danseur - et chorégraphe - "Nijinsky au repos" ouvre sa loge aussi à l'entre-acte - et sa confidence - à Emile Deflin - pour Gil Blas, le 20 mai 1913…

Nijinsky au repos

On n'entre pas dans la loge du (mot illisible) debussyste comme au Moulin de la Galette.

Pour pénétrer dans la cage au faune, je m'étais muni d'un truchement.
Mon ami, Robert de Tomaz, le plus parisien des Slaves déracinés et qui lit aussi aisément dans le texte (le veinard !) Tolstoï et Stéphane Mallarmé, griffonna sur sa carte quelques mots en langue russe et la porte s'ouvrit pour nous à ce Sésame, comme à un mot de passe irrésistible :

- Toulon ?

- Cronstadt !

La loge est parfumée doucement, mais simple, sans fioritures, sans vanité. On n'y trouve même pas les mille et une poses du danseur figées dans la photographie. Quelques dessins de Bakst, des courbes de Rodin. Pas de fleurs. Les couronnes sont à l'intérieur du placard aux accessoires.

Dans le creux d'un divan ramagé, Nijjinsky s'éponge, la chemise de flanelle Manche ouverte jusqu'au ventre, la ceinture de tennis débouclée, tombante. De lourdes gouttes de sueur sillonnent sur ses joues les lignes méplates des maxillaires.

C'est après l'acte de Jeux. Les présentations faites, Nijinsky, avec un peu d'effort, exprime en français les premières paroles, mais (Robert de Tomaz vient à son aide et la conversation dès lors emprunte, entre eux, le vocabulaire sonore de la nation alliée.

- L'accueil du public à ma création des Jeux, sourit le danseur, m'a un peu surpris, un peu peiné, mais ne m'a pas découragé. Je croyais qu'on comprendrait mon intention et qu'on suivrait, sans en rire mes tentatives de stylisation du geste.
Comme vous savez, sans doute, c'est en assistant, à Deauville, l'an dernier, à des matches de tennis que je fus séduit par certaines formes, par l'harmonie de certains élans et que j'eus l'idée de chercher à les parfaire dans la beauté, à les symphoniser, si je puis dire.
"La musique de M. Claude Debussy aide singulièrement à la réalisation de mon rêve et j'avoue que c'est avec quelque confiance que je préparai la représentation de Jeux.
"Comme je vous le disais, l'accueil un peu sévère de la salle ne m'a pas découragé, car si la majorité me fut cruelle, quelques spectateurs pourtant, et non des moindres, me comprirent et m'applaudirent.
"J'avais réservé la primeur de cette tentative au public français parce qu'il m'avait toujours paru, de tous, le plus artiste. En Angleterre, où j'ai dansé longtemps, l'hiver dernier, le public m'a semblé très compréhensif, en matière de danse, mais surtout de danse classique ; par contre, les Français sont, je crois, plus intuitifs et sont, à mon avis, meilleurs juges d'une tentative artistique. Je ne désespère pas de les intéresser à mes recherches de stylisation du geste. Le travail ne me fait pas peur, je renouvellerai mes efforts, mais toujours dans le même sens d'art et de beauté.

- Vous travaillez depuis la plus tendre enfance n'est-ce pas ?

- Je danse depuis l'âge de quatre ans.
Mon père et ma mère étaient danseurs. Et si je ne suis pas russe d'origine (je suis né à Varsovie en 1890), je suis entré à dix ans à l'Académie impériale de danse de Saint-Pétersbourg où je suis resté jusqu'à dix-huit ans. C'est de ce moment que j'ai cherché à développer ma personnalité en prenant pour idéal la Beauté des formes et des gestes. J'ai été favorisé par le succès, mais j'ai été aussi en butte aux plus dures critiques, rappelez-vous les terribles éreintements de M. Calmette, l'an dernier… C'est année encore, je."

Mais des appels sonnent dans les couloirs du théâtre. Nijinsky bondit hors du divan ramagé, d'un de ces bonds qui ne se traduisent pas même du russe.

Emile Deflin.
Gil Blas - 20 mai 1913


Plusieurs saison après ses Jeux dansés, Vaslav Nijinsky [se] rappelle et [se] confie, dense, dans l'un de ses "Cahiers" ; il [dé]joue la vérité du Poème…

Je ne pouvais pas composer Jeux. J'ai composé ce ballet sur le désir. Je n'ai pas réussi ce ballet, car je ne le sentais pas. Je l'avais bien commencé, puis on s'est mis à me presser, et je ne l'ai pas achevé. Dans ce ballet on voit le désir de trois jeunes gens. J'ai compris la vie à vingt- deux ans. J'ai composé ce ballet tout seul. Diaghilev et Bakst m'ont aidé à écrire le sujet du ballet, car Debussy, le célèbre compositeur de musique, exigeait le sujet sur le papier. J'ai demandé à Diaghilev de m'aider, Bakst et lui ont écrit mon sujet. J'ai raconté mes idées à Diaghilev. Je sais que Diaghilev aime dire que c'est lui qui les a imaginées, car il aime les compliments. Je suis content si Diaghilev dit qu'il a imaginé les sujets du Faune et de Jeux, car j'ai composé ces ballets sous l'impression de ma vie avec Diaghilev. Le Faune c'est moi, et Jeux c'est la vie dont rêvait Diaghilev. Diaghilev voulait avoir deux garçons. Il m'a plus d'une fois parlé de cette intention, mais je lui ai montré les dents. Diaghilev voulait aimer deux garçons à la fois, et voulait que ces garçons l'aiment. Les deux garçons sont les deux jeunes filles, et Diaghilev c'est le jeune homme. J'ai déguisé ces personnages exprès, car je voulais que les gens éprouvent du dégoût. J'éprouvais du dégoût, c'est pourquoi je n'ai pas pu terminer ce ballet. Debussy non plus n'aimait pas cette idée, mais on lui avait donné dix mille francs pour ce ballet, c'est pourquoi il devait le terminer…

Vaslav Nijinsky
"Mort" (troisième cahier) [en 1919],
Cahiers - version non expurgée - traduction : Christian Dumais Lvowski et Galina Pogojeva -, © Editions Acte Sud - 2000.

1. Propos de Claude Debussy cités par Jean-Michel Nectoux, Nijinsky : Prélude à L'après-midi d'un faune, Paris : Éditions Adam Biro, p. 35.

2. Un article à quelques mots près identique parut le même jour - 17 mai 1913 - in Comoedia - notamment.

3. D'autres articles à quelques mots près identiques avaient parus la veille - 16 mai 1913 - in le "Courrier des Théâtres" du Petit Parisien et in Gil Blas - par exemple.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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