La Danse Corps et Graphies - "Fin de Giselle"… Poèmes aux fantômes d'amour

Une s'évanouit, comme un chant sur la lyre ;
Une autre en expirant avait le doux sourire
D'un jeune ange qui s'en revient.

Victor Hugo, Les Orientales, - XXXIII "Fantômes", 1829

C’est pour Carlotta Grisi que Théophile Gautier écrivit le ballet de Giselle, et sans doute la dernière scène est-elle toute symbolique de cet amour inassouvi, qu'il reporta sur Ernesta, la sœur aînée de la danseuse, charmante "Princesse Bathilde", venue consoler le duc poète dans une scène finale oubliée…

Ces fantômes hantent ou enchantent l’âme de l’amant.

Scène… - Carlotta et Ernesta

Vois ! Les arbres noircis contournent leurs squelettes ;
Ton âme s’est trompée à sa douce chaleur :
Tes yeux bleus sont encor les seules violettes,
Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur !

Théophile Gautier, "A une jeune Italienne" - poème publié dans La revue de Paris le 21 mai 1843

Carlotta
Portrait de Carlotta Grisi, fait à la mine de plomb, par Théophile Gautier

Dès 1840, et de mars en mars, Théophile Gautier sent le jardin de son cœur reverdir pour Carlotta Grisi, épouse du danseur et chorégraphe, Jules Perrot. C’est à l’aube d’un printemps qu’il la découvre, fleur toute pâle encore… L’année suivante, il s’éprend de la danseuse épanouie et écrit pour elle le livret du ballet de Giselle.

En 1842, il l'admire encore en Wili, à Londres, et un an plus tard, s'adresse à elle, "jeune Italienne", dans un poème ravi de ses yeux de violette.

Un amour éternel, pour un bouquet d’écrits, mais dont Théophile Gautier doit se consoler…

Ainsi, c’est avec novembre 1843, que débute une relation avec la cantatrice Ernesta Grisi, qui durera jusqu’en 1866…

Ernesta
Portrait d'Ernesta Grisi, huile sur bois, par Théophile Gautier

- Elle avait débuté au Théâtre-Italien de Paris, dans La Norma, en novembre 1838. Le critique en avait alors esquissé un portrait dans son compte rendu, pour La Presse, le 23 novembre.

"Elle est petite, assez potelée, la figure pleine et ronde, un peu courte, les yeux très beaux avec des prunelles vert de mer et des sourcils noirs en pinceaux, le nez manque de noblesse, la bouche est vermeille et s’épanouit assez gracieusement, les bras sont d’un galbe élégant"

Côté cour… - Le librettiste et le critique

Ce désir immatériel, cette volition ailée que fait naître la vue d’un ange

Théophile Gautier, Spirite - VII, 1865

Pas de deux et Dernière page

De la légende des Wilis, ces fiancées mortes avant les noces , Théophile Gautier, au cœur du Romantisme, s'inspire pour le livret du ballet de Giselle.

Cependant, alors que l'issue des balades à la lune des jeunes hommes imprudents est toujours le tombeau, Albert, est sauvé et le rideau se referme sur l'aurore qui rougeoie…

Les dernières grâces de la scène 12, puis la scène 13 de l'acte II constitue l'épilogue de l'aventure.

Scène 12

[…]

Encore quelques secondes, et Albert va périr de lassitude et d’épuisement, lorsque le jour commence à paraître… Les premiers rayons du soleil éclairent les ondes argentées du lac.

La ronde fantastique et tumultueuse des Wilis se ralentit à mesure que la nuit se dissipe.

Giselle semble renaître à l’espoir en voyant s’évanouir le prestige terrible qui entraînait Albert à sa perte.

Peu à peu, et sous les vifs rayons du soleil, la troupe entière des Wilis se courbe, s’affaisse, et tour à tour on les voit chanceler, s’éteindre et tomber sur la touffe de fleurs ou sur la tige qui les a vues naître, comme les fleurs de la nuit qui meurent aux approches du jour.

Pendant ce gracieux tableau, Giselle, subissant, comme ses légères sœurs, l’influence du jour, se laisse aller lentement dans les bras affaiblis d’Albert ; elle se rapproche de la tombe, comme entraînée vers elle par sa destinée.

Albert, devinant le sort qui menace Giselle, l’emporte dans ses bras loin du tombeau, et la dépose sur un tertre au milieu d’une touffe de fleurs. Albert s’agenouille près d’elle, et lui donne un baiser, comme pour lui communiquer son âme et la rappeler à la vie.

Mais Giselle, lui montrant le soleil qui brille alors de tous ses feux, semble lui dire qu’elle doit obéir à son sort et le quitter pour jamais.

En ce moment des fanfares bruyantes retentissent au sein des bois.

Albert les écoute avec crainte, et Giselle avec une douce joie.

Scène 13

Wilfrid accourt. Le fidèle écuyer précède le prince, Bathilde et une suite nombreuse ; il les ramène près d'Albert ; espérant que leurs efforts seront plus puissants que les siens pour l'arracher à ce lieu de douleur.

Tous s'arrêtent en l'apercevant. Albert s'élance vers son écuyer pour le retenir.

Pendant ce temps la Wili touche à ses derniers instants : Déjà les fleurs et les herbes qui l'entourent se relèvent sur elle, et la couvrent de leurs tiges légères… Une partie de la gracieuse apparition est déjà cachée par elles.

Albert revient, et reste frappé de surprise et de douleur en voyant Giselle s'affaisser peu à peu et lentement au milieu de ce vert tombeau ; puis, du bras qu'elle conserve libre encore, elle indique à Albert la tremblante Bathilde, à genoux à quelques pas de lui, et lui tendant la main d'un air suppliant.

Giselle semble dire à son amant de donner son amour et sa foi à la douce jeune fille… C'est là son seul vœu, sa dernière prière, à elle qui ne peut plus aimer en ce monde ; puis, lui laissant un triste et éternel adieu, elle disparaît au milieu des herbes fleuries qui l'engloutissent alors entièrement.

Albert se relève avec une vive douleur ; mais l'ordre de la Wili lui semble sacré… Il arrache quelques unes des fleurs qui recouvrent Giselle, les presse sur son cœur, sur ses lèvres, avec amour ; et faible et chancelant, il tombe dans les bras de ceux qui l'entourent en tendant la main à Bathilde !!!

Fin de Giselle

Giselle ou les Wilis, ballet fantastique en deux actes, MM. GAUTIER, SAINT GEORGES, CORALLI, 1841

Affiche
Giselle ou les Wilis, ballet fantastique en deux actes
En collaboration avec MM de SAINT-GEORGES et CORALLI,
décoration de M. CICERI; musique de M. Adolphe ADAM
, représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre de l'académie royale de musique le lundi 28 juin 1841.

De la légende qu'on fit danse

Quelques jours après la première représentation du ballet, Théophile Gautier rédige une critique en forme épistolaire originale et source, sans doute, de l'épanchement ; dans cette lettre à son ami Henri Heine, il rapporte à celui qui recueilli la légende des Wilis parmi d'autres dans son ouvrage Über Deutschland, soit De L'Allemagne, l'aventure de Giselle et d'Albert ; l'émotion se lie à sa plume.

Giselle danse d’abord timidement et avec beaucoup de retenue ; puis son instinct de femme et de Wili l’emporte, elle s’élance légèrement et danse avec une grâce si voluptueuse, une fascination si puissante, que l’imprudent Albrecht quitte la croix protectrice et s’avance les mains tendues, l’œil brillant de désir et d’amour. Le fatal délire s’empare de lui, il pirouette, il saute, il suit Giselle dans ses bonds les plus hasardeux ; dans la frénésie à laquelle il s’abandonne perce le secret désir de mourir avec sa maîtresse, et suivre au tombeau l’ombre adorée ; mais quatre heures sonnent, une ligne pâle se dessine au bord de l'horizon. C'est le jour, c'est le soleil, c'est la délivrance et le salut. Fuyez, visions des nuits ! Fantômes blafards, évanouissez vous ! Une joie céleste brille dans les yeux de Giselle : son amant ne mourra pas, l'heure est passée. La belle Myrtha rentre dans son nénuphar. Les Wilis s'éteignent, se fondent et disparaissent. Giselle elle-même est attirée vers sa tombe. Par un ascendant invincible. Albrecht éperdu, la saisit dans ses bras, l'emporte en la couvrant de baisers, et l'assoit sur un tertre fleuri ; mais la terre ne veut pas lâcher sa proie, l'herbe s'entre ouvre, les plantes s'inclinent en pleurant leurs larmes de rosée, les fleurs se penchent… Le cor résonne, Wilfrid, inquiet, cherche son maître; Il précède de quelques pas le prince de Courlande et Bathilde… Cependant les fleurs envahissent Giselle ; on ne voit plus que sa petite main diaphane… La main elle-même disparaît, tout est fini ! – Albrecht et Giselle ne se reverront plus dans ce monde. – le jeune homme s'agenouille auprès du tertre, cueille quelques-unes des fleurs, les serre dans sa poitrine, et s'éloigne la tête appuyée sur l'épaule de la belle Bathilde qui lui pardonne et le console.

Théophile Gautier la Presse, 5 juillet 1841, puis Paris élégant, 10 juillet 1841

Carlotta Grisi
Carlotta Grisi dans le rôle de Giselle, Wili à l'acte II - Album de L'Opéra

Côté jardin… - Le poète

Quant aux décorations, elles sont de Ciceri, qui n’a pas encore son égal pour le paysage. Le lever du soleil, qui fait le dénouement, est d’une vérité prestigieuse."

Théophile Gautier la Presse, 5 juillet 1841, puis Paris élégant, 10 juillet 1841

La main - Rêve et réalité

Dans un des poèmes de Théophile Gautier, en 1845, on voit transposée la "Fin de Giselle".

Alors que ni le livret ni même la danse ne coloriaient vraiment la silhouette de Bathilde, fiancée qui pardonne, les alexandrins dessinent son apparition dans le détail.

On reconnaît le décor du ballet ; la "forêt magique", l'"éclat vermeil" du soleil au point du jour… Mais de Giselle, des Wilis, quelques images fugitives simplement, l'essentiel…

La "petite main tendue à son amant" ne dit rien qu'on ne devine : elle désigne évidemment celle qui brille, vivante, Bathilde…

Le poème, dédié à la dame, en fait un presque miroir de la jeune femme qui s'évanouît parmi les fleurs : le velours - dont est fait le riche costume du personnage de Bathilde -, se mêle à la mousse, autre velouté, de vert où il contraste, rouge ; sur le visage, les yeux d'azur et le sourire…

L'être de "la réalité", déifié, semblerait tout aussi inaccessible que le fantomatique rêve, l'un pâle, léger, l'une hautaine et vive…

A LA PRINCESSE BATHILDE

La cloche matinale enfin a sonné l'heure
Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure,
Prés du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit
Au cœur des nénuphars et des belles de nuit ;
Giselle défaillante avec de molles pauses
Lentement disparaît sous son linceul de roses,
Et l'on aperçoit plus du fantôme charmant
Qu'une petite main tendue à son amant.
- Alors vous paraissez, chasseresse superbe,
Traînant votre velours sur le velours de l'herbe,
Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux,
Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux ;
Belle au regard d'azur, à la tresse dorée,
Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée ;
Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur,
Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur.-
De la forêt magique illuminant la voûte,
Une vive clarté se répand, - et l'on doute
Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil,
Vient de votre présence ou s'il vient du soleil !
Giselle meurt ; Albert éperdu se relève,
Et la réalité fait envoler le rêve ;
Mais en attraits divins, en chaste volupté,
Quel rêve peut valoir votre réalité !

Théophile Gautier, Poésies nouvelles et inédites - 1845


Théophile Gautier, "A la princesse Bathilde"
- Dit par Aurélie Dauvin

La voix - Sourire en triste saison

Au dénouement, lorsque la tombe reprend sa proie, et que Giselle disparaît sous les fleurs, elle a été très attendrissante et fait naître une émotion que les ballets ne causent guère.

Théophile Gautier, Le Moniteur Universel, 14 Mai 1866 - Opéra reprise de giselle avec adèle Grantzow

Dans le silence de l'alcôve, le poète qui relis la légende se souvient de la "figure de neige" des Wilis, et entend, aux frimats, douce fantaisie, la voix chère

Image de la neige, froide, virevoltante, blancheur fascinante où brille le jeune regard bleuté ; elle chante, comme danse Giselle, et on croirait que le "cœur tendre" regrette la trahison.

La neige

[…]
Mais au rêveur qui médite
Elle dit, trouvant la voix :

« C'est moi qui suis ta Giselle,
Ta vaporeuse Wili ;
Je suis jeune, je suis belle,
J'ai froid ; - ouvre-moi ton lit !

« Déposant ma houppelande
Et mes gants en peau de daim,
Je te dirai la légende
Du grand paradis d'Odin. »

Or, un poète un peu tendre,
Et qui chez lui fait du feu,
Ne peut jamais faire attendre
Une fillette à l'œil bleu !

Théophile Gautier, Poésies Nouvelles - Fantaisie d'hiver, 1er janvier 1850


Théophile Gautier, "La neige" - extrait
- Dit par Aurélie Dauvin et Alexis mantovani

Vaporeuse Wili
Giselle, acte II

Epilogue

Dès le début des années 1860, l'amant retrouve sa "fiancée morte" dans une correspondance clandestine. Puis, la rupture avec Ernesta, permet à Théophile Gautier de renouer avec son ancienne maîtresse, même si l’un comme l’autre s'efforcent de donner à leurs relations l’apparence de liens d'amitié étroits seulement.

Abritée par "Les marronniers de la terrasse"(1), "Une Fleur qui fait le printemps"(2) renaît : dans un long poème écrit à Saint-Jean, auprès deCarlotta, et dont les derniers quatrains remaniés ne tairont pas cependant le nom de la Muse , tour à tour présente et pensée jusqu'aux derniers instants, jusqu'au tombeau:

dessin
La terrasse du jardin Saint-Jean à Genève, chez Carlotta Grisi, aquarelle, par Théophile Gautier

1. Il s'agit du titre provisoire d'un poème qui sera publié dans sa version "définitive" en 1872. En voici quelques quatrains :

Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tants de monts blancs coiffés d'argent.

Je pars ; adieu. - Le vrai sourire,
Le vrai bouquet, le vrai printemps,
Ce n'est pas vous, il faut le dire ;
Je n'attendrai pas plus longtemps.

Sous le ciel d'azur ou de brume
Une fleur rare s'ouvre ici,
Qui toujours rayonne et parfume ;
Son nom est : Carlotta Grisi.

Les marronniers de Saint-Jean", 1865

2. Du bourgeon ébauché, Théophile Gautier développa les vers dans lesquels les variantes de certaines strophes finales soufflent l'effluve des fragiles pétales sous les paupières d'une femme qu'on identifie facilement dans la métaphore :

Adieu, je pars lassé d'attendre ;
Gardez vos bouquets éclatants !
Une autre fleur suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.

Par le ciel d'azur ou de brume
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison !

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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