La Danse Corps et Graphies - Coppélia : précieuse poupée d'Opéra - acte II

II
PREMIER TABLEAU
[dans] L'atelier de Coppélius

"Olympie était assise comme à l'ordinaire devant la petite table, les bras appuyés dessus et les mains croisées. Nathanael vit alors pour la première fois l'admirable régularité des traits d'Olympie ; ses yeux seulement paraissaient étrangement fixes et inanimés. Mais à force de regarder attentivement à travers la lorgnette, il lui sembla voir comme d'humides rayons lunaires se réfléchir dans les yeux d'Olympie, et la puissance visuelle s'y introduire par degrés, et le feu de ses regards devenir de plus en plus ardent et vivace. Nathanael était retenu à la fenêtre comme ensorcelé, et ne pouvait se lasser de contempler la céleste beauté d'Olympie."
Ernst Theodor Amadeus Hoffmann : Contes nocturnes - L'Homme au Sable - 1817
Traduction : Henry Egmont

[dans] L'atelier des costumiers et décorateurs...
les personn[ag]es s'animeraient bientôt, mu[é]s en mesure sur les mélodies de Léo Delibes...

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Coppélia ou la Fille aux Yeux d'Email :
vingt-deux maquettes de costumes par Alfred Albert et Paul Lormier- 1869-1870
Source : Bibliothèque Nationale de France - Gallica

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Coppélius, M. Dauty

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Frantz, Mlle Fiocre

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Le sonneur personnifiant le Temps, M. Mérante

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Paysans

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Paysannes, [danseuses] sujets

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Paysannes, [danseuses du corps de] ballet

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Heures du matin

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L'Aurore, Mlle Fonta

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L'Hyménée, Mlle Ribet

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La Discorde, Mlle Marquet

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Folies, [danseuses] sujets, Mlles Stoïkoff, Invernizzi, Lamy, Pallier

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Popes

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Paysanne, Mlle Aline, H. Bouillard

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Swanilda. 1er costume

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La Prière

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La fileuse, Mmes Villiers, Pallier, A. Parent

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Guerrière. 3e tableau

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Costume

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Géorgiennes, Mme Guérin, Mme Lafitte

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Compagnes de Swanilda, [danseuses] sujets

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Le bourgmestre



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M. Mérante

Coppélia ou la Fille aux Yeux d'Email :
décors, par Emile Daran et Charles Cambon - 1870
Source : Bibliothèque Nationale de France - Gallica


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Maquette construite de l'acte I, tableau 1 par Emile Daran
Vue d'ensemble...


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Maquette construite de l'acte I, tableau 1 par Emile Daran
Vue rapprochée de face...

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Maquette construite de l'acte I, tableau 2 par Emile Daran
Vue rapprochée de face...

[Selon la légende de la source... Soit premier tableau de l'acte II]

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Maquette construite de l'acte I, tableau 2 par Emile Daran
Vue très rapprochée de face...

[Selon la légende de la source... Soit premier tableau de l'acte II]

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Détail de décor de l'acte II par Charles Cambon
[Selon la légende de la source... Soit acte - ou tableau - du divertissement]

DEUXIEME TABLEAU
Une pelouse ombragée de grands arbres devant le château seigneurial.

"Le concert était fini, le bal commença. Danser avec elle !… avec elle ! c'était à présent pour Nathanael le but de tous ses désirs, de toute son ambition… Mais comment avoir tant d'audace que de l'inviter, elle, la reine de la fête ? Cependant, lui-même ne sut pas comment cela arriva ; la danse à peine commencée, il se trouva tout près d'Olympie, qui n'avait pas encore été engagée, et il avait déjà saisi sa main avant d'avoir pu balbutier quelques paroles. Plus froide que la glace était la main d'Olympie. Nathanael sentit un tressaillement mortel parcourir ses membres, et fixa ses yeux sur ceux d'Olympie, qui lui répondirent, radieux, pleins d'amour et de langueur ; et en même temps il lui sembla que son pouls s'agitait sous cette peau froide, et que les artères se gonflaient d'un sang pétillant. D'amoureux transports enflammaient le cœur de Nathanael, il entoura la taille de la belle Olympie, et tous deux s'élancèrent à travers les couples de valseurs. - Il croyait avoir su danser autrefois avec une parfaite mesure, mais il s'aperçut bientôt, à l'assurance toute particulière et à la précision rhythmique avec laquelle dansait Olympie, combien le vrai sentiment de la mesure lui était étranger, et plus d'une fois il perdit contenance, dérouté par sa partenaire."
Ernst Theodor Amadeus Hoffmann : Contes nocturnes - L'Homme au Sable - 1817
Traduction : Henry Egmont

La création de Coppélia, "nouveau ballet" tant attendu, éveilla les curiosités des feuilletonnistes ; on se pressa "derrière le rideau" de quelque répétition...

Le lundi 23 mai [1870], Gustave Lafargue in Figaro, présente, sur un ton amusant qui sied bien à Coppélia, "un aperçu des merveilles que prépare très mystérieusement M. Perrin"…

COPPELIA
RÉPÉTITION D'UN BALLET A L'OPÉRA

Mercredi nous allons donc voir ce fameux ballet en deux actes et trois tableaux que l'on répète depuis des mois, l'on pourrait dire depuis des années.
Tout le monde connaît les auteurs, nous n'avons donc pas besoin de nommer MM. Saint-Léon et Léo Delibes.

Coppélia, qui a du s'appeler successivement L'Homme au Sable, La Fille aux Yeux d'Email, sera, d'après les bruits de coulisses, un très grand succès chorégraphique.

La musique est légère et bien rythmée, le scénario clair et rapide, les danses variées, les costumes splendides et les décors merveilleux.

Jamais, depuis dix ans, l'Opéra ne se sera mis en aussi grands frais.

Le désir de donner à nos lecteurs un aperçu des merveilles que prépare très mystérieusement M. Perrin nous a inspiré un moyen que nous recommandons à nos confrères pour assister à une répétition de ce ballet.
Nous avons assassiné un pompier, puis, couvert de son casque et de son uniforme, nous avons pu passer devant madame Monga sans être arrêté par ces paroles terribles :
Où allez-vous, monsieur ?

Blotti entre deux portants, n'osant pas bouger, suant à grosses gouttes, un peu par les remords du crime que nous avions commis et beaucoup par la coiffure de notre casque qui était très lourd et trop petit, voici ce que nous avons vu :

Deux immenses fanaux à disques, adaptés sur la rampe la remplaçaient et projetaient sur la scène une lumière suffisante.

M. Saint-Léon, une maîtresse canne à la main, se tenait du côté cour.

M. Sacré, le célèbre machiniste en chef, faisait pendant du côté jardin.

Le pupitre de Georges Hainl avait été remplacé par un piano droit, tenu par M. Léo Delibes. A sa droite, M. Deldevez, sous-chef d'orchestre, accompagnait M. Delibes. M. Perrin, suivi par son fidèle et inséparable Nuitter, allait, venait, se rendant compte des effets.

Maintenant que vous avez une idée de l'aspect d'une répétition d'un ballet à l'Opéra, je commence. - Au rideau
Coppelia- mademoiselle Bozzacchi- une ravissante créature, espiègle au possible, a pour voisin un alchimiste-mécanicien, digne émule de Vaucanson. Coppelius c'est son nom est poursuivi par une idée fixe animer les automates dont il est le créateur.
Il attire chez lui l'amoureux de Coppelia, un jeune garçon beau comme Apollon, mademoiselle Fiocre en travesti, et il lui fait boire une certaine liqueur qui plonge celui-ci dans une sorte de léthargie.
Alors maitre Coppelius prend le fluide magnétique, c'est-à-dire la vie du jeune garçon endormi, pour la communiquer à la poupée aux yeux d'émail, qui, en effet, s'anime, marche et danse.
Coppelius croit avoir donné la vie à un être inanimé. Sa joie est extrême ; mais c'est tout simplement la gentille Coppelia qui, pour jouer un tour à Coppelius et à son amant, a pris la place de la poupée et laisse croire au vieux fou qu'il a réalisé son rêve ; elle se sauve de chez lui après avoir tout brisé.
Au troisième tableau, mariage de Coppelia et de son amoureux, et grande fête des cloches. On pourrait dire nouveau ballet, car il ne tient pas à l'action…

Terminons par quelques détails.
Au premier acte, mademoiselle Bozzacchi danse un pas appelé le pas de la paille. La jeune danseuse tient dans ses mains une petite paille qui lui fait des confidences au sujet de son amoureux, et, suivant la joie ou la peine qu'elle en ressent, sa physionomie s'éclaire ou s'assombrit.
Cette scène mimique est admirablement rendue par mademoiselle Bozzacchi et est appelée à avoir un très grand succès.

Maintenant, une chose nouvelle, attribuée à M. Perrin. Au lever du rideau, la scène est complètement vide, et la jeune débutante entre seule, sans le concours du corps de ballet.

Le dernier tableau est, pour ainsi dire, allégorique tout s'y passe en groupes et en danses très variées.
L'on aperçoit le Temps sur un char immense ce vieux brave homme passe son sablier à un jeune homme Mérante et lui ordonne d'animer les personnages allégoriques qui se trouvent en scène.
La petite fête commence ; nous voyons défiler les Heures dans l'ordre suivant :
L'Aurore, Mademoiselle Fonta, svelte et vaporeuse.
La Prière, mademoiselle Annette Mérante, physionomie douce et virginale.
Le Travail, mademoiselle Villiers, brunette vive et pétillante. Le Travail est accompagné de deux gentilles moissonneuses mademoiselles Pallier et Parent, surnommées les deux petits poneys de l'Opéra.
L'Hymen, mademoiselle Ribet, qui brûle les planches.
La Discorde, Mademoiselle Marquet, aux formes sculpturales accompagnée de la Guerre, mesdemoiselles Montaubry et Rust, deux jolies blondes.
La Paix, mademoiselle Elise Parent, aux formes distinguées, à la danse élégante.
Le Plaisir, mademoiselle Bozzacchi, seize ans et demi, figure intelligente et espiègle, gracieuse dans toute sa petite personne avant peu sera l'enfant gâtée de l'Opéra. Le Plaisir est accompagné de la Danse, représentée par mesdemoiselles Stoïkoff et Invernizzi, une Russe et une Italienne, brunes comme deux Espagnoles.
Le finale, conduit par mademoiselle Bozzacchi est dansé par tous les sujets et les dames du ballet.

Maintenant, chers lecteurs, la répétition générale du Coppélia ce soir ; vous savez ce qu'il faut faire pour y assister
Assassiner un pompier.

Gustave Lafargue, Figaro - 23 mai 1870

Le 25 mai [1870] - à l'aurore de la première -, [c'est] aussi Le Temps de revenir à une répétition du ballet "très gai" ; le chroniqueur a été séduit par "Mlle Bozzacchi [qui] danse le premier rôle."…

Dimanche, l'Opéra a répété le Freischütz et le nouveau ballet de MM. Nuilter, Delibes et Saint-Léon.

[…]

Le ballet de Coppélia est très gai ; le deuxième tableau, celui des automates, s'il faut lui donner un nom, est tout à fait amusant et original.

Une jeune Milanaise de seize ans et demi, Mlle Bozzacchi, danse le premier rôle. Une jolie tète, gracieuse et mutine ; de l'esprit dans toute la personne ; de la souplesse, de la rapidité, et avec cela, une correction à réjouir les puristes lès plus difficiles. Avec cela comment ne pas conquérir une salle dès le premier soir ? Demain, à dix heures, Mlle Bozzacchi sera encore une inconnue ; à minuit, elle pourrait bien être célèbre.

X. Feyrnet, Le Temps - 25 mai 1870

III
FÊTE DE LA CLOCHE

Quand le rideau s'est ouvert sur la Première [représentation] de Coppélia
- Après les actes de l'opéra -
La poupée... - [Swanilda] Bozzacchi -
Prit vie !

Le chroniqueur du Petit Journal, le 27 mai [1870], "complètement ébloui, il me serait difficile d'en faire un compte rendu bien exact à l'heure avancée où j'écris"…

THÉATRES

Opéra Reprise du Freyschütz. Première représentation de Coppélia ou la Fille aux Yeux d'Émail, ballet en deux actes et trois tableaux, de Charles Nuitter et A. Saint-Léon, musique de Léo Delibes. Brillante soirée, honorée de la présence de Leurs Majestés.

Rien à dire du Freyschütz […] Quant à Coppélia, complètement ébloui, il me serait difficile d'en faire un compte rendu bien exact à l'heure avancée où j'écris, et après une seule représentation, si le livret ne venait pas un peu à mon aide.

Swanilda a un amoureux qu'elle aperçoit un jour envoyant un baiser à une jeune fille mystérieuse mélancoliquement assise à une fenêtre. Poussée par la jalousie elle s'introduit dans la maison de maître Coppélius où arrive bientôt son amoureux Frantz, amené par la passion qu'il a conçue pour la jeune fille apparue au premier acte. Coppélius rentré chez lui ne voit pas Swanilda qui s'est réfugiée derrière le rideau abritant celle que l'on croit être la fille du vieux savant et qui n'est qu'un chef-d'œuvre de mécanisme.

A un moment donné, Coppélius, qui a enivré Frantz, veut lui prendre la vie qu'il veut donner à l'enfant de son génie. Il va chercher le mannequin qu'il approche sur son piédestal, et par des conjurations, des passes, il croit avoir communiqué l'existence à sa création.

En effet, aux yeux effrayés de Coppélius la jeune fille descend de son socle et se livre à une' chorégraphie des plus variées.

C'est Swanilda qui a pris la place de l'automate pour retenir son amant.

Le succès de la débutante, Mlle Giuseppina Bozacchi, a été très grand, et le public de l'Opéra l'a immédiatement adoptée comme danseuse. Mlle E. Fiocre a eu sa part des applaudissements, ainsi que Mérante.

Les décors, très remarqués, sont de MM. Cambon, Desplechin et Lavastre.

Le Petit Journal - 27 mai 1870


In Le Monde Artiste du 28 mai [1870], C. de Lainville vient "annoncer le très grand succès de cette œuvre chorégraphique et musicale, succès augmenté encore de celui d'une jeune débutante, Mademoiselle Joséphine Bozacchi"…

Il ne me reste que peu de place pour parler du nouveau ballet de Messieurs Nuitter, Saint-Léon et Delibes. Je me hâte donc d'annoncer le très grand succès de cette œuvre chorégraphique et musicale, succès augmenté encore de celui d'une jeune débutante, Mademoiselle Joséphine Bozacchi, une élève de notre école de danse. C'est une étoile qui se lève et dont l'éclat inonde déjà les grâces de la femme sans avoir abdiqué celle de la jeune fille, Mademoiselle Bozacchi a conquis du premier coup toutes les sympathies les plus vives. Sa danse est d'une légèreté, d'une souplesse, d'une sûreté complètes ; elle danse comme l'oiseau vole, tout naturellement, comme en se jouant ; toute sa personne respire l'intelligence, la grâce et la gentillesse.

Le sujet de Coppélia est emprunté aux contes d'Hoffmann, c'est une paraphrase variée et augmentée de La Poupée de Nuremberg, un charmant petit acte qu'Adam a mis en musique et que le Théatre-Lyrique a repris sous l'administration de M. Pasdeloup. M. Nuitter en a fait deux grands actes et trois tableaux et son plus grand mérite est, à mes yeux, d'avoir dissimulé les longueurs d'une intrigue si peu compliquée, en interessant l'attention aux détails les plus ingénieux. Personne ne s'avisera de trouver cet ouvrage trop long, grâce à l'interêt soutenu, à la façon variée, savante, gracieuse et élégante à la fois dont M. Saint-Léon en a réglé toutes les scènes, en y prodiguant toutes les ressources de son goût artistique, de sa science et de son expérience ; grâce surtout à la musique de M. Léo Delibes, qui peut passer pour un petit chef-d'œuvre du genre. Je reviendrai plus à loisir sur cette partition qui se fait écouter de la première note à la dernière, avec un plaisir sans mélange et non interrompu, où la grâce mélodique le dispute à la légèreté du rythme, à l'inspiration, à l'esprit et à la richesse du coloris harmonique. Je signale dés aujourd'hui la valse du premier acte, un bijou et tout le second acte, sans en excepter un quart de mesure. Il y a là une drôlerie musicale, une ritournelle de boite à musique qui est une trouvaille. A minuit vingt minutes, les noms des auteurs ont été acclamés par une salle comble avec tout l'entrain, la chaleur et l'enthousiasme des premières heures. Ce n'était que justice après tout ; de même que le rappel général qui a ramené devant la rampe la gracieuse débutante, autour de laquelle se sont groupés les premiers sujets de la danse, bien dignes de lui faire cortège, Messieurs Merante, Dauty, Mesdames Fonti, Fiocre, Marquet, A. Merante, E. Parent, Villers, Stoïkoff, Montaubry et tout le corps de ballet.

C.de Lainville, Le Monde Artiste - 28 mai 1870


Le même jour [28 mai 1870], in Figaro, Bénédict, par la pirouette de la prétérition, salue "L'intérêt, le charme, la surprise de Coppélia […] Mademoiselle Bozacchi"…

OPERA
reprise du Freischütz. Le ballet de Coppélia.

[…]

Je ne vous raconterai point le ballet de Coppélia. A quoi bon ? Et, d'ailleurs, comment m'y prendrais-je pour le faire ? Ces sortes de fantaisies s'écrivent et se parlent avec les jambes. La plume la plus fièrement taillée ne saurait courir sur le papier comme le font sur la scène de l'Opéra, les deux petits pieds de cette délicieuse enfant qui est déjà une grande danseuse : Joséphine Bozacchi. Qu'il vous suffise de savoir que le ballet de MM. Nuitter et Saint-Léon a un second acte extrêmement amusant et spirituel à proportion. Le premier acte de Coppélia remplace l'action et la passion par des groupes de ballerins et de ballerines, qui se poussent l'un l'autre comme le flot pousse le flot. Bien qu'un grand poète ait soufflé au chorégraphe son divertissement de là Cloche, cet épilogue du ballet tient si peu au ballet, qu'un jour ou l'autre, il s'en détachera et l'allégera. L'intérêt, le charme, la surprise de Coppélia, c'est -je vous l'ai dit - l'apparition d'une danseuse de dix-sept ans, adoptée, après son premier pas, et mise au premier rang des talents mûr" pour la renommée par le public de l'Opéra. Mademoiselle Bozacchi joint à la force, à la correction, à la précision de son art, ce que cet art ne donne pas : la grâce et la jeunesse.

M. Léo Delibes a composé pour les trois tableaux de Coppélia une musique distinguée, piquante, colorée, et d'un travail d'orchestre excellent - si le mot n'était un peu ambitieux, je dirais d'un faire nouveau. Il est bien difficile d'écrire pour les jambes avec un peu d'art, de goût et de style. Des ballets comme Giselle, par exemple, ne s'improvisent point à la douzaine. M. Delibes a fui la banalité dans un genre où ce qui est banal a une foule de raisons pour réussir. Son deuxième acte de Coppélia est une piquante symphonie en action. Je citerai, au nombre des morceaux excellents de cette mignonne partition, un thème d'une grâce achevée traité en variations dans l'orchestre, et une très jolie valse qui, esquissée au premier acte, sert de préface symphonique à l'acte de l'automate. En somme, l'Opéra s'est enrichi d'un ballet agréable et d'une danseuse d'avenir.

Bonne soirée.

Bénédict, Figaro - 28 mai 1870


"Coppélia] vivra ce que Mlle Bozacchi la fera vivre."
La jeune danseuse brille plus encore que les yeux d'émail de "la fille" [du ballet]… Pour Jacques Hébrard in Le Temps [du 28 mai 1870] aussi…

Les ballets nouveaux deviennent encore plus rares au théâtre de la rue Le Peletier que les nouveaux opéras. Il y a quatre ans qu'on n'en avait pas donné ; on n'en fait plus que pour les danseuses étrangères. C'est comme si l'on ne faisait plus d'opéras que pour les débuts de quelque cantatrice suédoise ou américaine aussi ne se met on guère en frais d'invention. Voici en peu de lignes tout le sujet de Coppélia, dont l'idée première est empruntée à un conte d'Hoffmann.

Un jeune paysan aperçoit une demoiselle assise toujours à sa fenêtre il s'imagine que c'est pour lui qu'elle est là, et il cherche à pénétrer dans la maison. Sa fiancée, jalouse, y entre aussi avec d'autres jeunes filles curieuses. C'est la demeure d'un fabricant d'automates. Coppélius survient et donne à Frantz un narcotique ; puis il lui emprunte son âme, poignée par poignée, pour la communiquer à sa machine favorite. Celle-ci s'anime peu à peu et finit même par s'animer trop mais Frantz se réveille, reprend son âme et retourne à ses premières amours, Pour faire durer le plaisir, on a ajouté à la fin un tableau représentant la fête de la cloche, selon le poème de Schiller. Il y a les Fleurs des champs, l'Aurore, les Heures du jour, les Fileuses, les Moissonneuses, la Prière, l'Hymen, l'Amour et le Mariage, la Discorde avec la Guerre et l'Incendie, le Retour de la Paix avec les Plaisirs et les Jeux. Entendons-nous tout cela est dans le texte de M. Nuitter ; car vous pensez bien que la Guerre est uniquement représentée par des amazones qui dansent. Quant à du feu, s'il y en a, il n'est que dans la musique de M. Delibes, et si c'est le feu sacré, on peut s'y chauffer en toute sécurité, sans risquer de se brûler.

Coppélia a été faite pour Mlle Bozacchi ; elle vivra ce que Mlle Bozacchi la fera vivre. La jeune artiste a eu beaucoup de succès, surtout au second acte, où, après avoir commencé par des mouvements d'une sécheresse automatique, elle finit par danser plusieurs pas de caractère.

Jacques Hébrard, Le Temps - 28 mai 1870


"Coppélia […] a, dès le premier soir, obtenu beaucoup de succès. […] et prendra sa place dans le répertoire, à côté des meilleurs ballets de l'Opéra."
Affirme quant à lui M. Escudier in La France musicale du 29 mai [1870]…

COPPÉLIA
Ballet en deux actes et trois tableaux, de Messieurs. NUITTER et SAINT-LÉON, musique de Léo DELIBES.

Coppélia, qui a dû s'appeler successivement L'Homme au Sable, La Fille aux Yeux d'Émail, a, dès le premier soir, obtenu beaucoup de succès. La musique y est légère et originale. Elle se distingue par l'élégance, la fraîcheur, la variété des mélodies, par des combinaisons harmoniques nouvelles, par un entraînement qui vous prend du commencement jusqu'à la fin.

Le sujet !… Ah ! il a été si bien détaillé par un de nos confrères(1), que nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que de lui demander la permission de reproduire son analyse. Il nous serait impossible d'être plus exact et plus correct.

Coppélia - Mademoiselle Bozacchi - une ravissante créature, espiègle au possible, a pour voisin un alchimiste-mécanicien, digne émule de Vaucanson. Coppelius - c'est son nom - est poursuivi par une idée fixe : animer les automates dont il est le créateur.
Il attire chez lui l'amoureux de Coppélia, un jeune garçon beau comme Apollon - Mademoiselle Fiocre en travesti - et il lui fait boire une certaine liqueur qui plonge celui-ci dans une sorte de léthargie.
Alors maître Coppelius prend le fluide magnétique, c'est-à-dire la vie du jeune garçon endormi, pour la communiquer à la poupée aux yeux d'émail, qui, en effet, s'anime, marche et danse.
Coppelius croit avoir donné la vie à un être inanimé. Sa joie est extrême, mais c'est tout simplement la gentille Coppélia qui, pour jouer un tour à Coppellius et à son amant, a pris la place de la poupée et laisse croire au vieux fou qu'il a réalisé son rêve ; elle se sauve de chez lui après avoir tout brisé.
Au troisième tableau, mariage de Coppélia et de son amoureux, et grande fête des cloches. On pourrait dire nouveau ballet, car il ne tient pas à l'action.

Terminons par quelques détails.
Au premier acte, mademoiselle Bozacchi danse un pas appelé le pas de la paille. La jeune danseuse tient dans ses mains une petite paille qui lui fait des confidences au sujet de son amoureux, et, suivant la joie ou la peine qu'elle en ressent, sa physionomie s'éclaire ou s'as¬sombrit.
Cette scène mimique est admirablement rendue par mademoi¬selle Bozacchi et est appelée à avoir un très-grand succès.

Maintenant, une chose nouvelle, attribuée à M. Perrin. Au lever du rideau, la scène est complètement vide, et la jeune débu¬tante entre seule, sans le concours du corps de ballet.

Le dernier tableau est, pour ainsi dire, allégorique : tout s'y passe en groupes et en danses très-variées.
L'on aperçoit le Temps sur un char immense ; ce vieux brave homme passe son sablier à un jeune homme - Mérante - et lui ordonne d'animer les personnages allégoriques qui se trouvent en scène.
La petite fête commence ; nous voyons défiler les Heures dans l'ordre suivant :
L'Aurore, mademoiselle Fonta, svelte et vaporeuse.
La Prière, mademoiselle Annette Mérante, physionomie douce et virginale.
Le Travail, mademoiselle Villiers, brunette vive et pétillante. Le Travail est accompagné de deux gentilles moissonneuses : mes¬demoiselles Pallier et Parent, surnommées les deux petits poneys de l'Opéra.
L'Hymen, mademoiselle Ribet qui brûle les planches.
La Discorde, mademoiselle Marquet, aux formes sculpturales, accompagnée de la Guerre, mesdemoiselles Montaubry et Rust, deux jolies blondes.
La Paix, mademoiselle Élise Parent, aux formes distinguées, à la danse élégante.
Le Plaisir, mademoiselle Bozacchi, seize ans et demi, figure intelligente et espiègle, gracieuse dans toute sa petite personne ; avant peu sera l'enfant gâtée de l'Opéra. Le Plaisir est accompagné de la Danse, représentée par mesdemoiselles Stoïkoff et Invernizzi, une Russe et une Italienne, brunes comme deux Espagnoles.
Le finale, conduit par mademoiselle Bozacchi, est dansé par tous les sujets et les dames du ballet.

C'est à Mme Dominique que nous devons Mademoiselle Bozacchi. Nous lui devions déjà Emma Livry, qui promettait à l'école de danse française une rivale des Carlotta Grisi et des Taglioni. La Bozacchi danse avec autant de grâce qu'Emma Livry, et avec plus de naïveté. Le public a bien vite compris toutes les qualités de cette charmante enfant si modeste, si simple et si intelligente. Il n'a jamais davantage applaudi les plus célèbres danseuses.

Mérante a fait le plus grand plaisir dans un rôle de grand seigneur. Les danses réglées par Saint-Léon sont originales et de bon goût ; les costumes sont riches, mais d'un ton généralement trop criard, et les décors de MM. Cambon, Desplechin et Levastre pro¬duisent beaucoup d'effet.

Coppelia est un succès et prendra sa place dans le répertoire, à côté des meilleurs ballets de l'Opéra.

M. Escudier, La France Musicale - 29 mai 1870


Le même dimanche 29 mai [1870], in Le Ménestrel, Gustave Bertrand acclame et s'exclame : "Le ballet nouveau a réussi à souhait, et la jeune Bozacchi à miracle"…

SEMAINE THEATRALE

OPÉRA, reprise de Freischütz ; - Coppélia, ballet en deux actes de MM. Charles Nuitter, Saint-Léon et Léo Delibes ; début de Mlle Bozzachi. - Nouvelles.

Si nous n'avons pas encore eu cette fois, ainsi que nous en exprimions la crainte, cette interprétation supérieure, inspirée, décisive, que Freischütz finira par obtenir à L'OPÉRA de Paris, et qui devra le fixer à tout jamais au répertoire courant, comme le Don Juan de Mozart, au moins avons-nous eu une représentation très convenable d'ensemble, et j'aurais encore plus chaudement exprimé mon "enchantement relatif," si la représentation de mercredi ne s'était malheureusement achevée sur une exécution très-défectueuse du sextuor et du dernier finale.

[…]

Le ballet nouveau a réussi à souhait, et la jeune Bozacchi à miracle. La surprise et la fête ont été complètes. Disons d'abord que M. Charles Nuitter a emprunté à Hoffmann le sujet de Coppélia ; et plus scrupuleux que la plupart des emprunteurs et adaptateurs de théâtre, il a cité dans son livret, en manière de longue épigraphe, un fragment du conte allemand : L'Homme au Sable.

Au premier acte, Coppélia, la fille aux yeux d'émail est assise, lisant, auprès de sa fenêtre ; les garçons et les fillettes de la ville, intrigués par cette beauté silencieuse et paisible, font une conspiration pour pénétrer jusqu'à elle, et profitent d'une absence de maître Coppelius pour envahir, à l'aide d'une double clef, la maison mystérieuse. Puis l'intérieur de l'atelier du physicien nous apparaît, peuplé d'automates ; les petits maraudeurs qui se promenaient ravis dans ce nouveau palais de la Belle au bois dormant, sont saisis d'épouvante quand les automates entrent tout à coup en mouvement ; mais Swanilda qui les guide finit par s'expliquer le secret ; et quand le maître survient et pourchasse la bande de chez lui, la madrée fillette se glisse derrière le rideau où s'abrite Coppélia, la fille aux yeux d'émail. Je ne sais trop comment elle se substitue à l'automate, mais elle y réussit au point de tromper d'abord les regards paternels de l'inventeur. Celui-ci croit devenir fou quand il voit sa Coppélia descendre de son piédestal et passer insensiblement des mouvements les plus mécaniques à la vie réelle. La scène de l'hallucination se termine par une fugue de l'espiègle Swanilda.

Le librettiste a mêlé à tout cela une historiette d'amour qui se dénoue au dernier acte dans la fête des fiancés dotés par le seigneur du lieu ; et c'est ce digne seigneur qui désintéresse maître Coppélius quand celui-ci vient se plaindre des dégâts commis dans son logis. Ce scénario a le mérite de fournir plusieurs motifs de scènes originaux et absolument neufs. Il a fait grand plaisir.

La musique de M. Léo Delibes est très brillante de coloris instrumental, et d'un travail très supérieur à l'ordinaire de la musique qui se dépense et se gaspille dans les ballets.

Les cantilènes qui accompagnent et traduisent l'action sont expressives, et les airs de danse aussi curieux de rythme que de dessin mélodique.

Suivant les traditions d'Adolphe Adam, le maître classique de la musique de danse, M. Delibes a écrit plusieurs soli remarquables, et j'en veux citer au moins deux, celui de M. Lehucdé, le premier violon, et celui de M. Viguier, le premier alto, tous deux très-justement applaudis.

Quant à Mademoiselle Bozacchi, il faudrait inventer pour elle le nom d'enfant-prodige, si l'on n'en avait abusé pour tant d'autres ; à quinze ans à peine, la voilà déjà danseuse très habile, et ce qui vaut mieux, à notre goût, mime spirituelle et gracieuse ; ajoutez à cela qu'elle est faite au tour, en son mignon petit corps bien proportionné, et qu'elle menace d'avoir la plus jolie physionomie du monde. Si elle lient toutes ses premières promesses de talent, ce sera une "domination" dans son art. La célébrité lui est venue en un jour, à telles enseignes qu'on donne déjà sa biographie.

La voici esquissée par notre confrère Derante, du Paris-Journal.

"Mademoiselle Joséphine Bozacchi est née à Milan. Elle vint enfant à Paris, encouragée par la Boschetti, que nous avons vu créer la Maschera rue Le Pèletier, et qui recommanda aux bons soins de Madame Dominique la danseuse en herbe. Tout à coup l'enfant perdit son père, laborieux et sage ouvrier qui ne gagnait pas moins de 15 à 18 fr. par jour, en qualité de contremaître dans une usine de Paris. Voilà, par suite de ce deuil, la gêne, puis la misère qui envahissent la pauvre famille : une mère, cinq enfants, dont trois en bas âge ; un beau-frère, une belle-sœur ; un neveu au berceau. La petite Joséphine fut la providence des siens. M. Perrin s'intéressa à elle ; la Société italienne de bienfaisance la pensionna. On souffrit, mais on put vivre dans le taudis du passage Saulnier où les dix pauvres êtres avaient remisé leurs guenilles. A peine la petite Bozzachi vit-elle luire sur elle un rayon plus favorable, qu'elle adressa à M. Tamburini, vice-président de la Société italienne, une lettre que nous sommes heureux de pouvoir publier : un bon petit cœur n'a jamais nui à une danseuse"

Nous ne donnerons pas la lettre, non qu'elle soit trop longue, mais parce que sa rédaction nous paraît un peu plus apprêtée qu'il ne faudrait pour être authentique : si l'enfant l'a écrite, quelqu'un lui a tenu la main ; j'y relève seulement la mention des secours que la pauvre famille a reçu du Consulat, de la Société italienne, de l'Opéra et le chiffre des appointements de la débutante, 6,000 fr…

C'est presqu'une légende, et l'on ne pouvait trouver de plus touchante préface à la biographie de la jeune artiste.

Gustave Bertrand, Le Ménestrel - 29 mai 1870


En le feuilleton de La Semaine Dramatique du Journal des Débats, le 30 mai [1870], Jules Janin acclame : "le nouveau ballet, d'une nouveauté inespérée, " ; il en développe lles thèmes - et inspirations : "même en ballet, un peu de poésie et de littérature ne gâte rien." -, et félicite "la fleur, la danseuse et la fée, et l'aurore et la ballade, et la fête et la Galathée, au milieu de ces jardins d'Armide signés Cambon et Despléchins, [qui] porte un nom tout nouveau Mlle Bozacchi."…

LA SEMAINE DRAMATIQUE.

Coppélia ou la Fille aux yeux d'Email, ballet en deux actes et trois tableaux, de MM. Charles Nuitter et Saint-Léon ; musique de M. Léo Delibes, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de l'Opéra, le 25 mai 1870. - Mlle Giuzeppa Bozacchi.

Le nouveau ballet est emprunté par les deux auteurs, MM. Charles Nuitter et Saint-Léon, à notre ancien ami maître Hoffmann, l'auteur des Contes Fantastiques. Il nous fut révélé par un jeune homme appelé Lœve-Weymar, qui vivait et régnait par les belles grâces d'un esprit charmant il n'y a guère qu'une trentaine d'années. Il avait traduit en se jouant les Contes Fantastiques, éclairant les passages obscurs, ajoutant et retranchant à son gré et si habilement, que la France entière adopta ces fantaisies si peu logiques. Nous faisions du fantastique en ce temps-là, comme autrefois, du temps de Montesquieu, les jeunes écrivains faisaient des Lettres Persanes ; c'était une rage, et puis tout d'un coup le fantastique a disparu de nos mœurs et de nos livres ; chassé par Balzac, par Frédéric Soulié, par Victor Hugo et ce grand poète Alfred de Vigny. Voici que cette fois nous y revenons pour vingt-quatre heures ; enfin si vous vous rappelez L'Homme au Sable, une des plus étranges inventions du conteur allemand, vous saurez le sujet du présent ballet :

"Fais-moi un plaisir, frère, lui dit un jour Sigismond : dis-moi comment il se fait qu'un homme sensé comme toi se soit épris de cet automate, de cette figure de cire ?" Nathaniel allait éclater, mais il se remit promptement et il répondit : "Dis-moi, Sigismond, comment il se fait que les charmes célestes d'Olympia aient échappé à tes yeux clairvoyans, à ton âme ouverte à toutes les impressions du beau ? Mais je rends grâce au sort de ne t'avoir point pour rival, car il faudrait alors que l'un de nous tombât sanglant aux pieds de l'autre."
De L'Homme au Sable ils ont fait La Fille aux Yeux d'Email. Un forgeron mystérieux nommé Coppélius renfermé dans sa forge, accomplit nuit et jour, au bruit des marteaux, on ne sait quel chef-d'œuvre ; on le rencontre assez rarement dans le village, on n'entend dans son logis fermé que le bruit du marteau, on ne voit guère, à la fenêtre de cette maison du moyen-âge, qu'une espèce de fantôme, une fillette assez jolie et toute semblable à la description du fantastique Hoffmann lorsque plein de bière et de fumée, il raconte à qui veut l'entendre, comment était faite la fille aux yeux d'émail "Elle nous a semblé à tous sans vie et sans âme. Sa taille est régulière, ainsi que son visage ; elle pourrait passer pour belle si ses yeux lui servaient à quelque chose. Sa marche est bizarrement cadencée et chacun de ses mouvemens semble imprimé par des rouages que l'on fait successivement agir. Son jeu, son chant ont cette mesure régulière et désagréable qui rappelle le jeu de la machine. Il en est de même de sa danse. Cette beauté fantôme est devenue pour nous un objet de répulsion, et nous ne voudrions avoir rien de commun avec elle il nous semble qu'elle appartient à un ordre d'êtres inanimés et qu'elle fait semblant de vivre."

Dans le nouveau ballet, d'une nouveauté inespérée, une fillette jeune et jolie entre toutes les paysannes du comté, Svanilda, tourne autour de la maison de Coppélius et cherche à deviner si la jeune Coppélia, la fille du forgeron, est en effet une créature vivante. Hélas elle a des yeux pour ne pas voir ! des oreilles pour ne pas entendre, un livre à la main pour ne pas lire… à coup sûr, ce n'est pas l'histoire de Rocambole et pourtant la fille aux yeux d'émail attire à son charme un certain Frantz, le rustique amoureux de Svanilda… Même on dirait que la jeune aveugle n'a des yeux que pour M. Frantz. Regard pour regard, mais c'est en vain que le jeune monsieur envoie un baiser à la jeune demoiselle, elle ne voit pas la main qui lui jette à travers les airs ce baiser perdu. Grand sujet de jalousie et de tristesse pour la belle Svanilda la fille aux yeux pers. Tu me le paieras, dit-elle, et la voilà qui danse le pas de l'épi… Nous aurions appelé cela autrefois le pas du petit doigt. - Mon petit doigt me l'a dit.
Votre petit doigt est un menteur ! L'épi raconte à Svanilda les fredaines de M. Frantz. C'est un traître ; il tourne autour de la fille aux yeux d'émail, et Svanilda, mécontente des révélations de l'épi, rompt la paille avec le petit Frantz :

GROS-RENé.
Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille. Une paille rompue
Rend entre gens d'honneur une affaire conclue.
Ne fais point les doux yeux ; je veux être fâché.

MARINETTE.
Ne me lorgne point, toi, j'ai l'esprit trop touché.

GROS-RENÉ.
Romps ; voilà le moyen de ne s'en plus dédire ;
Romps. Tu ris, bonne bête

MARINETTE.
Oui, car tu me fais rire.

GROS-RENÉ.
La peste soit ton ris, voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu ? Romprons-nous,
Ou ne romprons-nous pas ?

Hélas (malheureux épi !) tout est rompu entre la fiancée et son fiancé, la paille et leur mariage, tant la fille est coquette et tant le jeune homme est volage. Cependant la bourgade est en fête, on dansera tantôt, et les vieillards, en dodelinant de la tête, se raconteront des histoires.

Sur l'entrefaite on voit sortir le vieux Coppélius de sa caverne, et le malheureux, chemin faisant, perd la clef de la serrure, qu'il a fermée à double tour. Voilà donc nos espiègles qui se disent tout bas, tenant la clef perdue : Ah la belle occasion de pénétrer dans ce logis et dans ces mystères. En même temps la porte est ouverte, et les fillettes tremblantes, et retenant leur souffle, d'entrer chez le vieux magicien. L'atelier de Coppélius, vaste chambre encombrée d'instrumens et d'outils de toutes sortes. Plusieurs automates sont placés sur leur socle. D'un côté, un vieillard à barbe blanche, sous un costume persan, est assis devant une table, feuilletant un volume. Près de la porte, un nègre est debout dans une attitude menaçante. Au fond, un petit joueur de cymbales maure est accroupi sur un coussin. A droite est assis un grand Chinois ayant devant lui un tympanon. Çà et là des livres, des étoffes, des armes, des automates inachevés."

Voilà tout. Vous savez déjà que ce logis est une forge et que cette forge a fabriqué la fille aux yeux d'émail avec toutes sortes d'automates ; en pressant certain ressort, nos fantômes jouent des cymbales, du violon, de la guitare et de tous les instrumens qui font du bruit. Puis, dans le fond de la caverne et sous un voile, nos fillettes découvrent la fille aux yeux d'émail. Elle est charmante, elle est complète, et d'un pied léger frappe en cadence le parquet de Coppélius. Bref, c'était tout à l'heure un fantôme et maintenant c'est une femme. Elle en a les caprices, les joies soudaines, les colères sans motifs, elle rit, elle pleure, elle danse à la façon des plus belles danseuses de l'Opéra de Paris. Coppélius, charmé, désespéré, content et malheureux, ne sait plus à laquelle entendre de la Galathée inerte ou de la fillette ressuscitée. Nos deux auteurs, en ce moment de leur drame, courraient pour faire un emprunt au Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau :

PYGMALION.
" Il n'y a point là d'âme ni de vie ce n'est que de la pierre. Je ne ferai jamais rien de tout cela."
Ô mon génie, où es-tu ? mon talent, qu'es-tu devenu' ? Tout mon feu s'est éteint, mon imagination s'est glacée, le marbre sort froid de mes mains.
"Pygmalion, ne fais plus des dieux, tu n'es qu'un vulgaire artiste. Vils instrumens qui n'êtes plus ceux de ma gloire, allez, ne déshonorez point mes mains."

Les deux maîtres du nouveau ballet pouvaient prendre aussi la scène charmante où Galathée enfin réveillée : " Ah ! dit-elle, c'est moi… c'est donc toi !"

La fille aux yeux d'émail s'inquiète assez peu de Pygmalion ; pourvu qu'elle danse, elle est contente, elle danse la manola, elle danse une gigue, elle valse, elle fait tout ce qui concerne son état de danseuse, au grand désespoir du père Coppélius.

La toile change encore, et maintenant nous assisterons au baptême d'une cloche à peine échappée à la fournaise ardente. Ici nous rencontrons, non plus le fantastique Hoffmann, mais le grand poète Schiller, quand il célèbre à sa façon le chant de la cloche en souvenir de ce bronze immortel du Münster de Schaffhouse, sur lequel était écrit :
Vivos voco, Mortuos plingo, fulgura frango.
Je brise le nuage et conseille à toute heure les vivans ; quant aux morts, je les pleure.
Ce Chant de la cloche est une chose épique.
" Elle salue avec amour l'enfant nouveau-né, elle appelle à l'autel le jeune homme et sa fiancée ; elle emplit des trésors rustiques les greniers du laboureur ; elle avertit les citoyens de l'incendie : Au feu ! au feu ! Enfin du sommet des cathédrales elle invoque la pitié des chrétiens pour celui qui vient de mourir. Entrez tous, compagnons formez le cercle, et donnons à la cloche son nom de baptême. Appelez-la Concorde, il n'y a pas de plus beau nom sous la voûte du ciel. "

Le nouveau ballet a fait de son mieux pour traduire à sa façon l'ode éloquente du poète allemand. Il nous a montré les Heures la robe retroussée, agiles au travail, c'est encore un vers de Schiller .
Et dans une ronde harmonieuse voici l'Heure du matin couronnée de la fleur des champs et bientôt les Heures de la journée ;en ce moment les moissonneurs et les fileuses commencent leur tâche de chaque jour. Entendez- vous tinter doucement l'Heure ingénue du mariage ?. Ils ont oublié, dites-moi pourquoi, l'Heure et l'Etoile du berger charmante entre toutes les Heures.
"Tout à coup des sons sinistres ébranlent les airs. C'est la guerre, c'est la discorde. Les armes sont levées, les lueurs de l'incendie éclairent le ciel obscurci. " Mais tout se calme. La cloche, qui tout à l'heure appelait aux armes fête le retour de la paix. La Discorde est domptée, et, avec les Heures du soir et de la nuit, commencent les plaisirs et les jeux. " Divertissement final. On a trouvé généralement que cette cloche immense, objet sacré de pitié, de terreur, ne tenait qu'à un fil et pouvait disparaître sans inconvénient.

Donc cette fois nous avons vu que, même en ballet, un peu de poésie et de littérature ne gâte rien. A tout prendre, il est très joli ce ballet de la fille aux yeux d'émail. Tout le ballet de l'Opéra en prend sa part Mlle Fiocre, élégante et charmante, est un jeune Sylvain, le plus léger et le plus joli du monde Mlle Fonta, les demoiselles Parent, Mlle Stoïkof, la légère et bondissante Mlle Vilcoq, au sortir de sa coquille prennent leur belle part de ces danses et de ces métamorphoses ; Mlle Bourgoin est un automate, et naturellement M. Mérante est le seigneur. La petite Dardare est un page, et Mlle Dieudonné, Mlle Allain, Mlle Kahn et Mlle Orzekowska représentent autant de fleurs. Mais la fleur, la danseuse et la fée, et l'aurore et la ballade, et la fête et la Galathée, au milieu de ces jardins d'Armide signés Cambon et Despléchins, elle porte un nom tout nouveau Mlle Bozacchi. Désinence italienne, il est vrai, mais une fillette élevée à la française, alerte, agile, élégante. Elle parle et dit toutes choses. On a vu rarement à l'Opéra danseuse à la fois plus nouvelle et plus vraie :

Un un avec un sept est l'âge heureux de cet aimable objet.
Fille de la pauvreté, elle a chèrement payé tant de grâce et de gentillesse ; elle n'avait pas dix ans, elle dormait du sommeil de l'enfance : Allons, debout ! debout ! lui disait la Danse ; assez dormi ! rien n'alourdit comme le sommeil. - Mais, répondait l'enfant, les yeux à demi fermés, et cherchant à ressaisir le fil de son rêve interrompu, je suis si lasse ; hier encore, vous avez brisé mes petits pieds dans vos rudes machines.
-Tu raisonnes, je crois ? Çà, debout, on recommencera tout à l'heure, disait la Danse, et je vais te briser les pieds, les bras et les mains.
Je veux qu'on t'appelle un jour la Désossée. Au moins, reprenait l'enfant en mettant ses bas misérables, sa robe fanée et ses souliers mal séchés, me laisserez-vous tremper un chiffon de pain dans une tasse de lait - Quoi donc ! tu veux boire et manger, misérable enfant que tu es ! a-t-on jamais vu une vraie danseuse obéir à ces appétits dangereux ? Tu mangeras ce soir. Je veux que tu restes étiolée ; il n'y a pas, pour nous autres, d'ennemi plus dangereux que l'embonpoint ; engraisser pour toutes les femmes, c'est vieillir ; pour la danseuse, c'est mourir. Souffre et sois vaillante. Obéis et meure s'il le faut, à la peine. As-tu répété ton tiqueté ? Ta fortune est dans le tiqueté, ma fille. - Hélas ! Madame, et pourquoi faire ? à quoi bon ? Je vous prie et vous supplie, ayez pitié de moi, je n'en puis plus. - Pourquoi faire ? ingrate, à quoi bon ? Pour qu'un jour, semblable au papillon qui s'échappe et se délivre enfin de son enveloppe mortelle, on te voie à ton tour briller et resplendir dans les Olympes de M. Perrin. Tu me demandes à quoi bon ? Mais combien tu vas me remercier lorsque sur tes pointes légères tu marcheras dans le nuage ! Alors les hommes éperdus auront grand-peine à te suivre, et les vieillards de l'orchestre appliqueront sur leurs yeux fatigués les plus grosses lorgnettes, et les ambassadeurs de l'Europe entière, attirés par ton charme, applaudiront doucement de leurs mains gantées à l'élève de Terpsichore. Alors tu remercieras la Danse ta bonne amie, et tu continueras, pour plaire à tant de gens, à peu dormir, à peu manger. Privons-nous, ma fille ; ainsi l'on ira dans les sentiers de Mlle Taglioni, de Fanny Eissler, de Mlle Fleury et de Carlotta Grisi.

Rudes leçons, cruelles épreuves, la jeune Bozacchi les a subies cruellement. Rien ne lui manque, un peu de ballon seulement. Le tiqueté, c'est l'étude qui le donne, et le ballon, c'est la nature. On devient orateur, on naît poète. Heureusement encore l'aimable fillette a rencontré une bonne maîtresse, Mme Dominique, un maître indulgent et dévoué, M. Saint-Léon, ce même Saint-Léon qui jouait naguère la partition irrésistible sur le violon du diable. Alors surgissaient de toutes parts les plus belles danseuses, obéissant au musicien de l'enfer. Dans un ton plus doux, le nouveau musicien, M. Delibes, a fait danser, sauter et trembler de la bonne sorte, en vrai musicien, automates, bergers, guerriers, moissonneurs, danseurs, et danseuses. -Que de polkas, mon frère ! -Que de valses, ma sœur !

JULES Janin,

P.S. Nous sommes assez heureux pour annoncer une promotion nouvelle dans le corps de ballet, un des grands corps de l'État. Par décret du 25 mai 1870, ces jeunes coryphées, Mlles Pallier, Vitcoq, A. Parent et Valin, sont devenues des danseuses pour tout de bon, les voilà désormais sur l'affiche au premier rang des premiers sujets.
J. J.

Le Journal des Débats, 30 mai 1870


In L'Art Musical,, à l'aurore de l'été [1870], le chroniqueur de la soirée est séduit : "plus que le ballet et que la fête, est charmante la nouvelle danseuse […] On l'a applaudie à tout rompre." Il conclue : "Coppélia est un vrai succès."…

COPPELIA
Ballet en deux actes et trois tableaux, de MM. Nuitter et SAINT-LEON
musique de M. LEO DELIBES.

Freyschutz est celui des opéras de Weber qui a le plus vivement frappé le public français. On a été saisi des beautés incontestables que renferment Obéron et Euryanthe, mais quand l'Académie impé¬riale de musique a songé à donner un ouvrage de maître allemand, c'est au Freyschütz qu'elle a dû s'arrêter de préférence.

[…]

Le même soir nous avons eu la première représentation du nou¬veau ballet, Coppélia.
Ce ballet devait s'appeler L'Homme au Sable, puis La Fille. aux Yeux d'Email ; on a opté pour le nom de Coppélia, d'après celui de l'inventeur Coppélius, l'homme aux mannequins, ce savant ou ce fou, qui, après avoir fabriqué une poupée à ressorts, se met en tête de l'animer, tout comme, Prométhee ou Pygmalion. Il endort un jeune étudiant et croit lui dérober le principe vital, qu'il transmet à la poupée, à Coppélia, que ce même étudiant est venu admirer la croyant une jeune fille en chair et en os. La poupée s'anime en effet, au grand étonnement et au grand contentement de Coppélius ; elle remue, elle marche, saute, danse, casse tout ce qui se trouve dans l'atelier, - cette fois au grand désappointement et au grand mécon¬tentement du susdit Coppélius, qui regrette presque d'avoir animé sa Galathée. Mais, soyez tranquille, ses regrets ne seront pas de longue durée ; celle qu'il croit sa Galathée n'est pas Coppélia : c'est Swanilda, la fiancée du jeune étudiant Frantz. Elle s'est introduite dans l'atelier de Coppéliùs un peu par jalousie, parçe qu'elle avait surpris Frantz au moment d'y pénétrer - et beaucoup par curiosité,. C'est elle, l'espiègle et malicieuse enfant, qui a pris la place de Coppélia ; mais bientôt fatiguée du rôle d'automate vivant, elle se sauve… avec son jeune Amoureux - quelle épouse.

La fête du mariage, qui dans le ballet s'appelle la Fête de la cloche, tient tout le deuxième acte de ce ballet, et elle est charmante.

Mais, plus que le ballet et que la fête, est charmante la nouvelle danseuse, une jeune Italienne de seize à dix-sept ans, petite, mais bien proportionnée, agile, légère, et sachant danser comme si elle, avait dix ans de carrière, ou plutôt dix ans de succès. Elle a la phy¬sionomie mobile, expressive, l'œil éloquent. Elle mime aussi bien qu'elle danse, et, nous l'avons dit, elle danse à ravir. On l'a applaudie à tout rompre. La voilà acceptée, adoptée, lancée.

Mademoiselle Eugénie Fiocre est fort gracieuse sous le costume de Frantz, un vrai amour d'étudiant allemand. Le travesti lui va à merveille.
Puis il y a toute une phalange de danseuses d'élite : Mlles Laura Fonti, Villiers, Mérante, Montaubry, B Stoïkoff, Invernizzi, etc.
Chacune a eu sa part de succès dans l'acte de la Fête des cloches.

Le sujet de Coppélia est emprunté à Hoffmann. Le programme est de M. Nuitter ; le ballet, pour la partie chorégraphique, est de Saint-Léon ; la musique est de M. Léo Delibes ; musique claire, facile, bien ! rythmée, parfois un peu trop sonore, - nous ne voulons pas employer le mot bruyante, - et remplie de réminiscences bohèmes, mises là avec intention. Il y en a quelques-unes françaises, mises sans intention, mais elles ne gâtent pas le succés obtenu par le jeune musicien, encore moins celui du ballet. Car, nous le répétons avec plaisir, Coppélia est un vrai succès.

L'Art Musical - mai [ou ?] juin 1870


Quand l'été guerrier s'en vint, Jules Barbey d'Aurevilly, célèbre plume contemporaine, se fit feuilletonniste in Paris-Journal le 23 juillet [1870] ; [en résumé] de Coppélia, il développa la poupée, "Giuseppina Bozzacchi"…

GIUSEPPINA BOZZACCHI

C'est un canonicat pour l'heure, qu'un feuilleton dramatique. Le théâtre nous fait trop de loisirs… Les ardentes préoccupations de guerre qui mettent à feu tous les cerveaux encore plus que le soleil vont prolonger et faire plus morte encore cette morte saison des théâtres. Le spectacle, le vrai spectacle sera à la frontière. Dans quelques jours, on ne verra plus, on ne regardera plus que de ce côté… On y regardait déjà hier, en voyant danser la petite Bozzacchi, qui n'est plus le premier succès du moment, car c'est la guerre, mais le second, et pour laquelle le public se montre infiniment bon et aimable, comme le bon dieu dans les prières du soir.

J'y étais donc, - à la voir, hier -, cette petite fille qui deviendra peut-être une grande danseuse, cette espérance en fleur, cette étoile qui sort à mi-rayon de l'eau… J'y étais, en ma qualité de chanoine du moment, en feuilletoniste de loisir qui n'a plus rien à faire en littérature, en besogne intellectuelle, que de juger des jambes, des bras et des airs de danseuse et vous dire ce qu'il pense de cela !

Mais cela, c'est de l'esprit encore ! Je ne suis pas de ceux qui font peu d'état de la danse. Je ne suis pas de ceux qui disent : bête comme un danseur ou comme une danseuse, car le mot est fait pour tous les deux, puisqu'ils pratiquent le même art et font les mêmes choses avec des organes différents. Si on ne l'applique pas aussi cruellement à la danseuse qu'au danseur, c'est que les hommes ont un sexe, mais un sexe n'est pas une opinion. Bête comme un danseur !… Oui, comme un danseur bête ! Mais s'il ne l'est pas ? s'il a de l'expression, de la physionomie, du geste, de la passion, il peut avoir de l'esprit, de l'âme et même du génie ! Un grand danseur n'est pas nécessairement plus bête qu'un grand chanteur, ou qu'un grand comédien. Ils sont tous les trois talents d'expression, dans des ordres différents, mais qui peuvent être d'une force égale. Le proverbe est donc injuste et bête lui-même, car l'injustice n'est pas qu'une vilaine, c'est une sotte aussi. Le mot de bête comme un danseur est un mot de cul-de-jatte. C'est évidemment quelque malheureux cul-de-jatte vexé crevant de dépit dans sa jatte, qui a fait ce mot absurde et insolent, lequel, par exemple, il faut en convenir, pour un mot de cul-de-jatte, a fait du chemin.

Il est vrai qu'on l'a parfois arrêté au passage ! Partout où s'est élevée une supériorité dans cet art difficile de la danse, - le plus difficile certainement des arts d'expression -, le mot impertinent n'a plus passé, on lui a barré le chemin… Et cette petite fille qui débute et qui poind en danseuse de l'avenir va probablement le lui barrer encore et de son charmant pied tendu, - comme elle sait le tendre -, lui casser le nez !

Car, elle, plus qu'une autre, est le contraire de bête, et d'elle plus que de personne, on peut dire que sa danse a de l'esprit… Quand la vie l'aura prise, cette enfant de seize ans, comme l'air la prend quand elle s'élance, elle mettra dans son jeu bien des choses qui n'y sont pas ; elle mettra dans son art l'âme et la flamme par lesquelles tous les grands talents se couronnent ; mais il n'en est pas moins certain que présentement, le caractère le plus en saillie de son talent, c'est l'esprit, la finesse, la grâce vive, la moquerie légère ; quelque chose de svelte, et de précis, et de clair, et de piquant, et de rapide comme l'esprit français. Quelle que soit sa naissance et malgré son nom italien, c'est bien une Française que cette petite Bozzacchi !… que j'appelle petite, non pour la diminuer, - elle a le temps de sa faire appeler la grande Bozzacchi, si elle peut ! - Mais parce qu'elle est vraiment pour l'heure la petite Bozzacchi, non pas seulement par l'âge, non pas seulement par l'extérieur de sa personne, peu formée encore, mais par les grâces tour à tour ingénues et fûtées, gentilles et enfant (mais enfant comme les petites filles le sont en France) de sa physionomie, de ses mouvements et de son jeu !

Je voudrais vous en donner l'idée. Je voudrais ébaucher la statuette de cette ébauche de danseuse qui nous fait rêver au chef-d'œuvre ! Et d'abord, disons-le bien vite pour que ce soit fini, elle n'est pas ce qu'on appelle jolie. Mais qu'a-t-elle besoin d'être jolie, elle qui va tout à l'heure vibrer comme la corde de harpe qu'on ne voit plus quand elle nous enchante, elle qui va scintiller comme une étoile mobile, dansant de loin à l'horizon !… Taglioni n'était pas jolie. Elssler non plus. Mlle Bozzacchi reste dans la tradition des plus grandes danseuses en ne l'étant pas. Elle troublera moins comme femme. On la jugera mieux comme danseuse !…

C'est une figure un peu longuette, au nez busqué d'oiseau, mais pas de proie ! aux yeux doux et gais. Allez ! l'oiselet n'est pas méchant, malgré la courbure de son bec. Figurez-vous une mésange qui va s'envoler d'un roseau qui plie ! Ses bras (j'ai failli dire ses ailes), ses bras mignons, souples, inachevés, de vrais bras de fillette, attendent encore comme le corsage, comme les épaules, le contour qui va venir… Aurore de bras délicieux, qui commencent comme ceux de Rachel ont fini, car les matins ressemblent aux soirs ! Seules, les jambes sont femmes dans cette petite fille pour le reste, dans cette adolescente indécise… Seules, elles sont entièrement sculptées, les jambes, l'instrument, le signe de vocation, la beauté indispensable de la danseuse ! Ici, l'art et l'exercice de l'art ont avancé la nature. Les jambes de Mlle Bozzacchi ont cette pureté qui, pour les jambes comme pour la vertu, est la force.

Elles ont cependant, vers la cheville, une imperceptible arcure que verront bien ceux qui savent voir, et à laquelle se prendront les imaginations voluptueuses. En statuaire, c'est là peut-être un défaut, mais c'est un défaut qui vaut une beauté, car il éveille le caprice, - ce que ne fait pas toujours la beauté, la souveraine beauté, cette Ecrasante ! Pour opposer à ces jambes-là, et les mettre mieux en lumière, l'Opéra choisi celles de Mlle Fiocre, ces jambes d'amazone qui tournent aux jambes de héros, tant elles deviennent mâles ! Et c'est ainsi qu'en faisant contraste, on a fait honneur !

Mlle Fiocre jouait, en effet, le jeune garçon amoureux de la poupée dans le ballet de Coppélia et la Bozzacchi, la jeune fille qui se substitue à la poupée.
Mlle Fiocre ne danse pas… ou plutôt personne ne danse dans ce ballet, que la Bozzacchi, quoique beaucoup de danseuses y fassent le geste de danser. Les danseuses de métier, les forts sujets, comme ils disent, y tourbillonnent, y pointent, y battent des jetés, y font compas ouvert avec leurs jambes et girouette tournante avec leurs bras. Mais tout cela n'est pas plus la danse que la grammaire de Lhomond n'est le style de Racine, que les paraphes de Brard-Saint-Omer ne sont des arabesques de Raphaël.

Les danseurs techniques peuvent avoir leur mérite et leur nombre à l'Opéra. Mais rares y sont, comme partout, les danseuses inspirées… et c'est là justement ce qu'est cette petite Bozzacchi, que je suis presque tenté parfois d'appeler la Bozzacchinette ! Rien qu'à la voir faire… on sent tout de suite la différence de l'inspiration au métier. Elle aussi, elle sait sa grammaire. Elle aussi, elle fait ses paragraphes. Mais elle met dans ce qu'elle sait ce qu'elle n'a pas appris, et peut-être ce qu'elle ne se doute pas d'avoir, du moins, autant qu'elle l'a… Malheureusement, le succès le lui apprendra. Et déjà peut-être le sait-elle mieux que la première fois qu'elle a dansé devant le public encharmé si soudainement par elle, parce qu'elle ne dansait pas pour lui, mais pour elle-même, parce qu'elle dansait devant lui, comme elle eût dansé seule, dans sa chambre, et devant sa glace, pour la volupté de danser ! Oui, elle danse pour se faire heureuse et voilà pourquoi elle nous fait heureux, en la voyant danser ! Taglioni, cette nuée blanche qui s'est évaporée, Taglioni semblait aussi en dansant obéir à sa destinée, comme le lis qui parfume l'air dans lequel il se balance obéit à la sienne. C'est la seule ressemblance, du reste, que puisse avoir cette petite Bozzacchi, qui vient de naître et que nous n'avons vue encore que dans son berceau de Coppélia, avec cette Sylphide, cette Naïade, cet Albâtre idéal, cette Immatérielle de la Danse que fut Taglioni, la Taglioni moëlleuse et fluide, comme son nom, l'incomparable et irremplaçable Taglioni, comme Mlle Mars et Mlle Malibran sont aussi des irremplaçables. La Taglioni qui nous a laissé dans la mémoire une lueur à laquelle nous jugeons les autres, un rayon charmant, mais un redoutable flambeau ! Les coquetteries au public, à la rampe enflammée pour l'enflammer plus encore, aux vieillards qui lorgnent Hélène, sans se lever, étaient inconnues à Mlle Taglioni. Elles le sont à Mlle Bozzacchi. Le seront-elles toujours ? - à cette mince enfant qui va s'arrondir et grandir pour peut-être, comme disait Lord Byron d'une petite fille de son temps, devenir un fléau !

Tout lutin d'esprit français qu'elle soit, la Bozzacchinette (qu'elle me passe ce mot caressant qui lui va !) danse avec innocence. C'est l'innocence d'un enfant terrible, mais ce n'était pas cela, si l'innocence n'était pas hardie, si elle n'avait pas ses yeux purs bien ouverts, elle ne serait plus l'innocence. Mlle Taglioni dansait avec pudeur. La pudeur, avant cette danseuse divine, n'avait jamais dansé. Elle n'est pas pour cela sur la terre. Mais Mlle Taglioni la mit au théâtre. Mlle Taglioni fit le miracle de mettre au théâtre ce qu'on n'y avait jamais vu : une danseuse chaste, aux yeux baissés, à la rose, pâle d'émotion, au front, car il était des moments où, littéralement, la danse de Mlle Taglioni rougissait… Jusqu'à Mlle Taglioni on avait dansé pour le public, pour les Connaisseurs, pour le triomphe, pour les bouquets qui grisent, pour les battements de mains qui achèvent l'ivresse, pour les soupers qui la continuent, et pour le dessert des soupers qui la doublent et où les danseuses campent leurs ailes à côté de leurs verres et ne s'en servent plus pour s'en aller… mais avec Mlle Taglioni, on vit danser pour la danse elle-même, - pour la Rêverie, pour la Poésie, - pour la Pensée, - et pour le Souvenir. On vit positivement, avec le moins de corps possible, sous la forme la plus transparente qu'ait jamais revêtue la Matière, danser… je ne dirai pas avec âme, - mais danser une Âme !

Et ceci, jamais ne se reverra plus !

Que Mlle Bozzacchi en fasse son deuil et les autres danseuses de l'Avenir ! Le Génie, en tout, n'a point de dynastie… Ce diadème ne se laisse sur la tête de personne, et on l'emporte, cloué à la sienne, dans son cercueil ! Mlle Taglioni qui, dit-on, fait des élèves quelque part ; Mlle Taglioni, - comme Mlle Mars, qui eut aussi cette rage des âmes qui ne veulent pas mourir tout entières, sait à présent à quoi s'en tenir sur la force des Enseignements. Elle sait si on peut mettre son talent dans une élève, comme en rentrant chez soi, après une soirée, on jette ses bijoux dans une coupe, l'Elève, fût-elle une coupe humaine, taillée pour y boire toutes les sensations de la vie, et digne des bijoux qu'on voudrait y jeter ! Seulement, si Mlle Bozzacchi s'afflige de cela, qu'elle s'en console ! Si elle prouve plus tard qu'elle aussi, elle a du génie, elle ne laissera, non plus, son empreinte sur personne, et ceux qui l'auront vue, ne pourront que s'en souvenir et en rêver…

Mais voilà la question, aura-t-elle un jour le génie de la danseuse ? Le promet-elle ? Le bouton fait-il croire à la fleur ?… Nous avons l'enfant, aurons-nous la femme ? L'enfant est délicieuse de spontanéité. dans ce ballet de Coppélia, dont la musique, que je n'ai point à juger, m'a paru une poésie, Mlle Bozzacchi a été aussi poétique que la musique. Lorqu'elle a pris la place de la poupée, elle s'est fait poupée à ravir toutes les femmes qui étaient là et qui pensaient à la leur, car mari, amant ou enfant, il n'y a jamais pour les femmes qu'une poupée ou une succession de poupées !

Elle a donc eu des gestes de poupée, des gestes en bois, que des mécaniciens quelconques ne seraient pas assez spirituels pour trouver… Oui, elle a eu la grâce de la petite fille infusée miraculeusement dans du bois… Ce n'est là, il est vrai, que de la pantomime, mais la pantomime est de la danse terre à terre et à pied, comme la danse est la pantomime qui s'envole ! Or, elle s'est envolée, Mlle Bozzacchi, et sur quelles ailes ! Au deuxième acte (l'acte qui est tout le ballet et toute la pièce), de poupée elle est devenue peu à peu femme. Galatée nouvelle, mais pas engourdie et pesante, et bête comme Galatée, la femme marbre qui reste marbre et bloc et qui dit moi ! moi encore ! pour toute tendresse à l'homme qui l'anime. Mlle Bozzacchi s'est relevée tout à coup danseuse, dans le sens complet de ce mot ! Danseuse et femme, comme ses jambes ! Elle a pris une misère de voile noir, un chiffon de dentelle, grand comme un mouchoir de poche, et avec ce bout de voile noir elle s'est faite Espagnole, mais une Espagnole grandiose, digne de danser dans la cour du Cid Campéador, et elle a improvisé une cachucha qui l'a fait monter jusqu'aux frises, cette petite !… ça a été soudain comme un coup de soleil ou un coup de tonnerre, ou un coup au cœur ! J'ai vu danser à Fanny Elssler la même danse, avec son robuste et beau corps d'Allemande, qui se moulait à nous rendre fous dans sa jupe plissée, mais Fanny Elssler qui dansait comme la Force provoquant le Plaisir, et qui tenait à la terre, - heureuse qu'elle tint à elle -, Elssler qui n'était jamais mieux et plus elle-même que quand , fille de sa race, elle dansait (comme dans La Gypsie) quelque hongroise ou quelque cracovienne avec ses bottines écarlates, aux talons d'or, qu'elle faisait si résolument retentir ! Eh bien, non ! Fanny Elssler n'avait pas cet élancement, ce grandissement, cette poussée de géante d'une fillette qui joue à l'Espagnole, comme il n'y a qu'un instant elle jouait à la poupée qui n'a pas même de castagnettes ! Non ! ni Elssler, la cariatide germaine, ni personne, ni Dolorès Serral, la Sensualité du Midi, avec ses yeux à moitié fermés et flamboyants à travers ses cils épais, Dolorés Serral l'incendiaire des Toréadors ! ni la sorcière Camara, tragique et sauvage, ni aucune des danseuses que j'ai vues et qui dansent encore en moi, n'auraient eu plus de fougue et d'alan que cette enfant inachevée, qui n'a pas encore le corps avec lequel on parle au corps, comme disait Buffon ! Après la cachucha, elle a continué ses métamorphoses. Elle a pris un plaid et a dansé une gigue écossaise avec un brio et des mouvements d'épaules !… à faire danser un monde dessus ! Moins étonnante pourtant que dans sa cachucha, mais délicieuse, car la gigue est naturellement plus près que la danse passionnée de son genre de talent à elle, pour qui la passion est la seule passion de son art !

Certes ! on ne l'aime pas avec ce désintéressement de tout ce qui n'est pas lui ; on ne le pratique pas si jeune avec cette aisance, cette précision, cet aplomb déjà sans avoir en soi quelque chose avec quoi l'avenir devra compter ! Je ne dirai pas quoi. Je ne veux pas une fois de plus compromettre l'Espérance, cette fille si souvent compromise ! La cachucha et la gigue écossaise que Mlle Bozzacchi danse dans Coppélia, sont des échappés de danseuse passionnée et devinée. Mais je l'ai dit et j'y veux revenir pour bien la faire comprendre, le caractère de son talent n'est pas la passion, la passion violente ou languissante… Non. c'est l'esprit, c'est l'esprit français avec sa distinction et son piquant et ses nuances moqueuses… Ce n'est encore, Mlle Bozzacchi, que la petite fille qui fait la poupée, mais laissez-la devenir femme tout à fait et préférer aux poupées en bois les autres poupées, et vous verrez une danseuse inconnue ! Nous aurons le triangle complet. Taglioni dansait comme une âme. Elssler, comme un corps, et quel corps pour les Gassendistes et les Sensualistes de la danse ! Mlle Bozzacchi sera la danseuse de l'esprit dans le pays de La Fontaine, de Voltaire et de Rivarol !

Quand la coquetterie lui viendra, et qu'elle n'a même pas, dans la joie, dans le bonheur montré de ses révérences, lorsqu'elle a dansé et qu'on l'applaudit, quand la coquetterie, ce parachèvement de la femme, lui poussera comme une dernière aigrette sur le front et l'oreille, elle continuera de danser, et ce sera la danse de Célimène !

Alors, que les gens qui aiment l'esprit tiennent bien leur cœur….

Jules Barbey d'Aurevilly, Paris-Journal, - 23 juillet 1870

1. On a lu, en effet, le développement du sujet et des impressions du spectateur in Figaro, du 23 mai [1870] - compte rendu d'"Une répétition à l'Opéra"…

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