La Danse Corps et Graphies - Coppélia : précieuse poupée d'Opéra - acte Ier

"il reste, comme œuvres jouées à l'Opéra avant 1871, neuf grands ouvrages : La Favorite, Faust, La Juive, les quatre pièces de Meyerbeer, Guillaume Tell, Hamlet, et un ballet, Coppélia."
L'Almanach des Spectacles retient, en 1875, entre autres notes majeures de l'art lyrique, la pointe vive du ballet, dont on [se] rappelait dans ses pages aussi :
"Celui-ci était le dernier qu'on eût représenté en 1870 ; on sait avec quel brillant succès il avait été créé par Mademoiselle Bozacchi, qui devait mourir, peu après, d'une de ces maladies contagieuses que la guerre nous avait apportées avec tant d'autres fléaux."

Corps et Graphies par le trio [librettiste, musicien et chorégraphe] qui fut "à" La Source - dès 1866 -… D'une précieuse poupée d'Opéra, création de mai 1870…

Coppélia
Giuseppina Bosacchi, Swanilda, in Coppélia - Paris, 1870

I
PREMIER TABLEAU
Une place publique dans une petite ville…

"…Je m’aperçus que le rideau d’une porte vitrée, soigneusement fermé d’ordinaire, laissait passer un petit jour sur le côté. Je ne sais comment j’eus la curiosité d’y appliquer l’œil. Une femme d’une taille élancée, et de la plus admirable conformation, vêtue magnifiquement, était assise dans cette chambre devant une petite table, sur laquelle elle appuyait ses deux bras, les mains croisées. Elle était placée vis-à-vis la porte, et je pus contempler l’angélique beauté de son visage. Mais elle, tournée vers moi, semblait ne pas me voir, ou plutôt ses yeux avaient je ne sais quel regard fixe, comme dénué, pour ainsi dire, d’aucune puissance de vision. Elle me faisait l’effet d’une personne qui dormirait les yeux ouverts."
Ernst Theodor Amadeus Hoffmann : Contes nocturnes - L'Homme au Sable - 1817
Traduction : Henry Egmont

A l'orée de 1870, l'"alchimiste" archiviste de l'Opéra [de Paris], Charles Nuitter, transforma les thèmes du conte fantastique d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Der Sandmann [L'Homme au Sable,] en variations fantasques d'un créateur et d'une poupée animée…

Coppélia ou La Fille aux yeux d'émail

Ballet en 2 Actes et 3 Tableaux
Chorégraphie : M. Arthur Saint-Léon
Livret : M. Charles Nuitter
D'après la nouvelle L'Homme au Sable [Der Sandmann] de E.T.A. Hoffmann
Musique : M. Léo Delibes

Paris, Opéra, 25 mai 1870

Swanilda : Melle Giuseppina Bozzacchi
Frantz : Melle Eugénie Fiocre
Coppélius : M. Dauty
Le Bourgmestre : M. Cornet
Le Seigneur : M. F. Mérante
Nettchen : Mme Aline
Paysans : MM. Bémond, Petit, Pluque, Montfallet, Friand, J. Pierre
Le Sonneur : M. Mérante
L'Aurore : Melle Fonta
La Discorde : Melle Marquet
La Prière : Melle A. Mérante
Le Travail : Mme Villiers
La Paix : Melle E. Parent
L'Hymen : Melle Ribet
Les Folies : Melles Stoïkoff, Invernizzi

Décorations des 1er et 3ème tableaux : M. Cambon
Décoration du 2ème tableau : MM. Despléchin et Lavastre

Costumes : M. Alfred Albert

I

PREMIER TABLEAU

Une place publique dans une petite ville, sur les confins de la Galicie. Les hautes maisons de bois, aux pignons aigus, sont peintes de vives couleurs : quelques-unes sont ornées de fresques. Une maison dont les fenêtres basses sont grillées, dont la porte est solidement verrouillée, semble, par son aspect, contraster avec les autres. C'est la demeure de Coppélius.

A l'une des maisons du fond de la place une lucarne s'entr'ouvre ; une jeune fille apparaît, puis elle sort, et s'arrête sur le seuil de la porte ; elle regarde si personne ne l'observe et descend : Elle est seule.

Elle s'avance vers la maison de Coppélius et lève les yeux vers la grande fenêtre à vitraux derrière laquelle on aperçoit une jeune femme assise, qui, immobile, et un livre à la main, paraît absorbée par sa lecture.

Cette jeune fille, Swanilda la connaît bien : c'est Coppélia, la fille du vieux Coppélius. Tous les matins on la voit à la même place, dans la même attitude, puis elle disparaît. Jamais elle n'est sortie de cette mystérieuse demeure. Jamais on ne l'a rencontrée. Jamais on n'a entendu sa voix. Elle paraît jolie cependant et, dans la ville, bien des jeunes gens ont passé de longues heures sous sa fenêtre, implorant un regard, un sourire ; plus d'un a essayé en vain de pénétrer dans la maison de Coppélius. Les portes sont bien closes, les grilles sont solides, et le vieux Coppélius ne reçoit personne.

La curiosité de Swanilda est d'autant plus vivement excitée qu'elle soupçonne Frantz, son fiancé, de ne pas être indifférent à la beauté de Coppélia. Il l'aime peut-être et Swanilda contemple avec dépit sa rivale, toujours immobile et muette. Elle essaye d'attirer son attention. Elle va, elle vient, elle danse, elle la regarde, mais rien n'y fait. Coppélia a toujours les yeux fixés sur son livre, dont elle ne tourne pas même les pages.

Swanilda s'irrite, elle ne peut contenir son dépit. Elle va pour frapper à la porte de la maison, mais elle s'arrête. Elle a entendu du bruit. Coppélius paraît à une fenêtre basse. Swanilda se tient à l'écart ; en même temps, elle aperçoit Frantz qui arrive et elle reste cachée pour observer ce qu'il va faire.

Frantz, qui d'abord se dirigeait vers la maison de Swanilda, s'arrête tout à coup hésitant. Il va, comme malgré lui, jeter un regard sur la maison de Coppélius.

Coppélia est à la fenêtre. Il la salue. A ce moment, elle tourne la tête, la main qui tenait le livre s'abaisse, et, de l'autre main, la jeune fille, qui s'est levée, semble répondre au salut de Frantz, puis elle se rassied brusquement. Tout cela n'a duré qu'un moment. Frantz a eu à peine le temps d'envoyer un baiser à Coppélia, car le vieux Coppélius entr'ouvre de nouveau sa fenêtre et semble observer en ricanant ce qui se passe.

Swanilda l'a vu. Quel est son projet ? Chercherait-il à attirer Frantz chez lui ? A le rendre infidèle ? La jeune fille est furieuse et contre Coppélius et contre Frantz. Cependant elle se contient et feint d'abord de n'avoir rien vu. Elle court après un papillon. Frantz court avec elle. Il saisit l'insecte et le pique triomphalement au collet de son habit. Swanilda lui reproche d'avoir mauvais cœur : - Que vous avait fait cette pauvre bête ? - Puis de reproches en reproches, la jeune fille en arrive à lui dire qu'elle sait tout. Il la trompe ; il aime Coppélia ; tout à l'heure encore il lui envoyait des baisers.

Frantz essaye vainement de se défendre, Swanilda ne veut pas l'entendre, elle ne l'aime plus.

A ce moment arrivent en foule jeunes gens, jeune filles et vieillards. Le bourgmestre les a réunis sur la place pour leur annoncer que le lendemain aura lieu une grande fête. Le seigneur a donné une cloche à la ville, on dansera, et la journée finira par des réjouissances dans lesquelles les plus jolies filles auront leur rôle.

On s'empresse autour du bourgmestre. Chacun se redit ces bonnes nouvelles. - L'attention est un moment détournée par le bruit qui se fait dans la maison de Coppélius. Des lueurs rougeâtres brillent aux vitraux. Quelques jeunes filles s'éloignent avec crainte de cette maison maudite !

Ce n'est rien ; c'est le bruit du marteau sur l'enclume, c'est le reflet de la forge. Coppélius est un vieux fou qui travaille toujours. A quoi ? On ne le sait… mais qu'importe ? Il faut le laisser faire et ne songer qu'à se divertir.

Le bourgmestre s'approche de Swanilda. Il lui dit que demain le seigneur doit doter et marier plusieurs couples. Elle est fiancée à Frantz, n'est-ce pas demain qu'on les unira ?

Oh ! Cela n'est pas fait encore, et la jeune fille, regardant Frantz avec malice, dit au bourgmestre qu'elle va lui raconter une histoire. C'est l'histoire d'un brin de paille qui révèle tous les secrets.

BALLADE DE L'EPI

Swanilda prend l'épi dans une gerbe. Elle l'approche de son oreille et semble écouter ; puis elle dit à Frantz d'écouter à son tour : l'épi ne lui dit-il pas qu'il est infidèle, qu'il n'aime plus Swanilda et qu'il en aime une autre ?… Frantz répond qu'il n'entend rien. C'est qu'il ne veut pas entendre !

Swanilda alors renouvelle l'épreuve avec un des amis de Frantz qui sourit et prétend entendre très distinctement ce que lui raconte l'épi. Frantz veut protester, mais Swanilda l'arrête du geste, et, brisant la paille sous ses yeux, elle lui dit que tout est rompu entre eux. Frantz s'éloigne avec dépit, pendant que Swanilda danse au milieu de ses compagnes, des tables sont dressées, on boit à la santé du seigneur, à la santé du bourgmestre.

AIR VARIE

CZARDASZ

La nuit vient, la foule se disperse peu à peu. On se sépare en se promettant de se retrouver demain à la fête de la cloche. Le bourgmestre s'éloigne.

A ce moment Coppélius sort de chez lui. Il ferme sa porte à double tour. A peine a-t-il fait quelques pas qu'il est entouré par un groupe de jeunes gens, les uns veulent l'emmener avec eux, d'autres veulent le faire danser. Le vieillard se dégage avec mauvaise humeur et s'en va en maugréant.

Swanilda va rentrer chez elle : elle dit adieu à quelques-unes de ses amies, l'une d'elle voit briller quelque chose à terre. C'est une clef. C'est la clef de Coppélius. Il vient de la laisser tomber tout à l'heure en se débattant au milieu des jeunes gens.

Coppélius est loin ; les jeunes filles proposent à Swanilda de profiter de son absence pour visiter cette maison mystérieuse où l'on n'entre jamais et dont on raconte tant de choses étranges. Swanilda hésite d'abord, et cependant elle a une raison de plus que ses compagnes pour désirer pénétrer dans la maison de Coppélius. Elle voudrait connaître cette rivale à qui Frantz envoyait des baisers. Au milieu de ces arbres, n'est-ce pas Frantz qui vient de se glisser ? Sans doute il cherche encore à voir Coppélia. La jalousie enlève à Swanilda ses scrupules.

Eh bien ! Entrons !… dit-elle aux jeunes filles ! L'une d'elles introduit la lourde clé dans la serrure ; la porte s'ouvre. Au moment d'entrer les jeunes filles hésitent, mais la curiosité est la plus forte. Swanilda et ses amis pénètrent chez Coppélius.

A peine ont-elles disparu que l'on voit arriver Frantz portant une échelle. Repoussé par Swanilda, il se décide à tenter l'aventure auprès de Coppélia. Qui sait ? N'a-t-elle pas répondu tantôt à son baiser ? Peut-être ne demande-t-elle pas mieux que de quitter cette maison où un vieillard jaloux la retient captive. Peut-être elle consentira à fuir avec Frantz. L'occasion est favorable… Coppélius est loin.

Mais non, car au moment où Frantz vient appuyer son échelle contre le balcon, on voit Coppélius qui revient en cherchant à terre avec inquiétude. Il s'est aperçu de la perte de sa clef, il revient sur ses pas pour la trouver. En approchant de chez lui, il aperçoit Frantz qui gravit les premiers échelons… Il ne peut réprimer un brusque mouvement de colère, Frantz l'entend, il saute lestement à terre et s'enfuit.

FIN DU PREMIER ACTE

II

PREMIER TABLEAU

L'ATELIER DE COPPELIUS

Vaste chambre encombrée d'instruments et d'outils de toute sorte. Plusieurs automates sont placés sur leur socle. D'un côté, un vieillard à barbe blanche, sous un costume persan, est assis devant une table, feuilletant un volume. Près de la porte, un nègre est debout dans une attitude menaçante. Au fond, un petit joueur de cymbale maure est accroupi sur un coussin. A droite est assis un grand Chinois ayant devant lui un tympanon. Ça et là des livres, des étoffes, des armes, des automates inachevés.

Il fait nuit. Une lampe, pendue à tige de fer fleuronnée, jette une lueur douteuse sur les mille objets qui garnissent la demeure du vieux savant.

Les jeunes filles, qui ont pénétré avec Swanilda chez Coppélius, arrivent avec précaution par le fond. On les voit gravir lentement les marches d'un vieil escalier aux balustres sculptés. Elles avancent avec défiance, font un pas, reculent, se serrent les unes contre les autres avec effroi… Quels sont ces personnages immobiles dans l'ombre ?… Peu à peu les curieuses s'enhardissent ; elles contemplent ces figures étranges, qui d'abord les ont effrayées.

Swanilda s'approche de la fenêtre, les grands rideaux en tapisserie sont fermés. Elle les ouvre. On aperçoit Coppélia toujours assise sur sa chaise, son livre à la main.

Swanilda veut en finir. Elle salue l'inconnue, qui reste immobile. Elle lui parle ; pas de réponse. Serait-elle endormie ? Mais ses yeux fixes sont ouverts.

Les compagnes de Swanilda s'étonnent, elles l'encouragent. Swanilda s'approche davantage. Elle touche le bras de la jeune fille, puis recule effrayée à ce contact. Est-ce donc un être vivant ? Elle met la main sur son cœur ; rien ne bat ! Les jeunes filles s'approchent à leur tour, elles s'aperçoivent de la vérité ! Cette séduisante jeune fille, c'est un automate, c'est l'oeuvre de Coppélius ! Elles rient aux éclats de leur méprise ! Et Frantz ! pense Swanilda, voilà donc la belle à qui il envoyait des baisers ! Swanilda n'a plus peur de sa rivale. Elle est trop vengée !…Quel plaisir de se moquer de Frantz, de tout lui révéler plus tard !

Les jeunes filles courent étourdiment dans l'atelier. Elles ne craignent rien maintenant ; cependant, l'une d'elles, en passant près du joueur de tympanon, a touché par mégarde un ressort, l'automate lève les bras, tourne la tête et se met à jouer un air bizarre. D'abord interdites, les jeunes filles se rassurent et se mettent à danser ; elles vont même au fond, cherchent le ressort qui met en mouvement le petit Maure, le trouvent, et aussitôt l'automate jouent des cymbales, accompagnant ainsi de leur bruit argentin la mélodie étrange du joueur de tympanon.

Soudain, comme s'il sortait de terre, surgit par l'escalier du fond Coppélius furieux. Il ferme les rideaux qui cachent Coppélia. Il arrête le mouvement de ses automates, puis il poursuit les jeunes filles. Elles se sauvent et cherchent à lui échapper ; plus agiles que le vieillard, elles parviennent à l'éviter ou lui glisser entre les mains, elles disparaissent peu à peu par l'escalier du fond. Swanilda s'est cachée avec deux de ses compagnes derrière les rideaux de la fenêtre. Celles-ci se sauvent les dernières. Swanilda reste seule, on la voit qui entr'ouvre le rideau, puis le referme précipitamment, car Coppélius se dirige de son côté, la voilà prise ! Mais non, blottie dans un coin, elle échappe à ses regards au moment où il soulève la draperie. Il examine Coppélia, rien n'est dérangé. Il respire. Cependant quel bruit se fait encore entendre ?

La fenêtre du fond est restée entr'ouverte, on aperçoit les derniers barreaux d'une échelle, puis Frantz apparaît.

Il a persisté dans son projet. Coppélius ne se montre pas. Il le laisse entrer. Il a son dessein.

Frantz saute par la petite fenêtre. Il se croit seul. Il va se diriger vers la place où se tient Coppélia, quand deux mains encore robustes le saisissent et l'arrêtent.

Frantz, épouvanté, demande pardon à Coppélius, il veut s'échapper, mais le vieillard lui barre le chemin. Que viens-tu faire ? Pourquoi pénétrer ainsi chez moi ? Frantz lui avoue qu'il est amoureux. Allons, réplique Coppélius, je ne suis pas aussi méchant qu'on le dit. Mets-toi là, bois et causons !

Coppélius va chercher un vieux flacon et deux gobelets. Il trinque avec Frantz, puis, à la dérobée, jette la liqueur qu'il s'est servie.

Frantz trouve que le vin a un goût étrange ; il boit cependant, et Coppélius le fait causer avec une apparente bonhomie.

- As-tu un peu d'argent ?
- Non, je n'ai rien…
- Mais tu as beaucoup d'amour !
- Oh ! Oui.

Et Coppélius le fait toujours boire. Frantz, avouant sa passion à Coppélius, veut se diriger vers la fenêtre où il a vu Coppélia. Mais ses jambes fléchissent, sa tête tourne. Coppélius le pousse vers la table ; Frantz tombe lourdement sur le banc et s'endort.

Coppélius fait alors un geste de triomphe. Il peut enfin accomplir le charme. Il va chercher un livre de magie. Il étudie les conjurations cabalistiques de son grimoire. Puis il ouvre les rideaux, et faisant rouler le socle sur lequel se tient Coppélia, il l'amène plus près de Frantz endormi.

Alors, rapprochant ses mains tremblantes du front et de la poitrine du jeune homme, il semble vouloir lui ravir son âme pour donner la vie à la jeune fille qu'il a créée au prix de tant de soins et de veilles.

Il redouble ses conjurations, ses passes magnétiques. Coppélia se lève comme d'ordinaire… elle commence les mêmes gestes, puis laisse échapper le livre qu'elle tenait à la main.

Coppélius a tressailli ; haletant et éperdu, il la regarde, guettant ses moindres mouvements ; elle fait un pas, puis deux. Elle descend la première marche du piédestal, puis la seconde ; elle marche. Elle vit !…

Coppélius est fou de bonheur.

Enfin il a réussi, son oeuvre dépasse tout ce que la main de l'homme a jamais créé ! Pendant qu'il est tout entier à sa joie, la physionomie immobile de la jeune fille s'anime. A la dérobée, elle fait un geste de menace, puis elle reprend sa première attitude, ses yeux se fixent sur Coppélius. Oui ! Elle le regarde… Est-ce une hallucination ? Il lui semble qu'elle a haussé les épaules… Mais non. Il va de nouveau ravir à Frantz quelque étincelle de vie pour la transmettre à Coppélia. La voilà qui marche ; à chaque pas, ses mouvements deviennent plus parfaits, sa démarche est moins raide, son allure plus légère ; elle danse lentement d'abord, puis si vite que Coppélius a peine à la suivre. Ses regards fixes tout à l'heure sont maintenant pleins de vivacité et d'expression. Elle sourit à la vie, elle s'épanouit, tout s'anime en elle… Elle devient femme…

VALSE DE L'AUTOMATE

Et voilà que la curiosité lui naît. Voilà qu'elle a des caprices. Elle aperçoit le philtre qui a enivré Frantz, elle veut boire et l'approche de ses lèvres.

Coppélius n'a que le temps de lui arracher le flacon des mains. Elle aperçoit le grimoire jeté à terre, du pied elle en tourne les feuillets et demande à Coppélius ce que cela signifie. - Ce sont des secrets impénétrables, et il ferme le livre.

Elle examine curieusement les automates.

- C'est moi qui les ai faits, dit Coppélius.

Elle s'arrête devant Frantz.

- Et celui-là ?…
- Celui-là comme les autres, reprend Coppélius, et il cherche à détourner son attention.

Elle voit une épée, la saisit…

- Prends garde, ceci n'est pas fait pour une jeune fille.

Elle essaye la pointe sur le bout de son doigt, puis elle s'amuse à transpercer le petit Maure.

Coppélius rit aux éclats… mais elle approche de Frantz et semble vouloir en faire autant. Le vieillard l'arrête. Elle se tourne alors contre lui et le poursuit.

Il parvient à la désarmer. Il ne sait comment la calmer, il veut la prendre par la coquetterie. Il lui met une mantille. Le seul contact de cette mantille semble révéler à la jeune fille un monde d'idées nouvelles. Elle danse un pas espagnol.

MANOLA

Puis elle trouve sous sa main une écharpe écossaise, s'en empare et danse une gigue.

GIGUE

Coppélius veut la saisir, elle lui échappe. Elle bondit, elle court au hasard, jetant à terre, brisant, déchirant tout ce qui lui tombe sous la main !

Décidément elle est trop animée. Que faire ?… justement, voilà Frantz qui au milieu de tout ce bruit se réveille, et, sortant de sa léthargie, passe la main sur son front et cherche à rappeler ses souvenirs.

Coppélius parvient à saisir la jeune fille. Il la force à remonter sur son piédestal et la fait disparaître derrière les rideaux ; allant alors à Frantz, il le chasse, il lui ordonne de partir par où il est venu et le pousse vers la fenêtre. Va-t'en, lui dit-il. Va-t'en ! Tu n'es plus bon à rien.

Puis, tout à coup, il écoute. Ne vient-il pas d'entendre l'air qui accompagne d'ordinaire les mouvements de son automate ? Il y court et pendant qu'il regarde Coppélia qui recommence ses mouvements avec leur raideur primitive, Swanilda s'échappe sans être vue de derrière les rideaux. Elle met en mouvement les deux autres automates. Quoi ?… ceux-là aussi s'animent tout seuls ?

Au même instant Coppélius aperçoit au fond Swanilda qui disparaît avec Frantz. Il ne sait plus que penser, il comprend vaguement qu'on l'a joué et, sentant sa raison qui lui échappe, il tombe épuisé au milieu de ses automates, qui continuent leurs mouvements comme pour railler la douleur de leur maître.

FIN DU PREMIER TABLEAU

DEUXIEME TABLEAU

Une pelouse ombragée de grands arbres devant le château seigneurial. Au fond, à des mâts ornés de banderolles et de bannières, est suspendue la cloche, présent du seigneur. Devant la cloche vient de s'arrêter le char allégorique sur lequel sont groupés les divers acteurs de la fête. Des estrades sont dressées pour le seigneur et ses invités. Les gardes contiennent la foule.

Les popes ont béni la cloche. - Ils présentent au seigneur les couples de fiancés qui vont être dotés et unis dans ce jour de fête.

Pendant que les deux premiers couples vont saluer le seigneur, Frantz et Swanilda achèvent de se réconcilier. Frantz, désabusé, ne songe plus à cette mystérieuse jeune fille qu'il apercevait de la fenêtre de Coppélius. Il sait de quelle illusion il a été le jouet. Swanilda lui pardonne, et lui donnant la main, s'avance avec lui vers le seigneur.

A ce moment, un mouvement se fait dans la foule ; le vieux Coppélius s'ouvre un passage malgré les efforts des gardes. Il vient se plaindre et demander justice : on s'est moqué de lui, on a tout brisé, tout bouleversé dans sa demeure ; des chefs d'oeuvre péniblement conçus, patiemment achevés, ont été détruits…

Qui le payera ? Qui réparera le dommage ?

Swanilda, qui vient de recevoir sa dot, l'offre par un mouvement spontané au vieux Coppélius. Elle ne lui en veut plus, qu'il prenne l'argent et qu'il laisse les époux jouir en paix de leur bonheur. Mais le seigneur arrête Swanilda ; qu'elle garde sa dot. C'est lui qui se charge de donner satisfaction à Coppélius.

Il lui jette une bourse et va prendre place sur une estrade qui lui est réservée, et pendant que le vieux Coppélius s'éloigne avec son argent, le seigneur donne le signal de la fête.

III

FÊTE DE LA CLOCHE

Le sonneur de la cloche descend le premier du char.
Il appelle les heures du matin.

VALSE DES HEURES

Elles viennent, suivies bientôt de l'Aurore qui paraît entourée de petites Fleurs des champs.

La cloche tinte. C'est l'heure de la prière.

L'Aurore disparaît, chassée par les Heures du jour.

Ce sont les heures du travail ; les fileuses, les moissonneuses commencent leur tâche.

La cloche tinte encore. Elle annonce un mariage, l'Hymen paraît accompagné d'un petit Amour.

Tout à coup des sons sinistres ébranlent les airs. C'est la guerre, c'est la discorde. Les armes sont levées, les lueurs de l'incendie éclairent le ciel obscurci.

Mais tout se calme. La cloche qui, tout à l'heure, appelait aux armes, fête le retour de la paix. La discorde est domptée, et, avec les heures du soir et de la nuit, commencent les plaisirs et les jeux.

DIVERTISSEMNT FINAL

Charles Nuitter
Charles Nuitter
Portrait anonyme, conservé à la Bibliothèque Musée de l'Opéra [de Paris], dont il fut le premier archiviste...

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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