La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Philippe Séréni

Philippe Séréni est l'ostéopathe du ballet de l'Opéra National de Paris depuis plus de vingt-cinq ans.

C'est dans son petit cabinet, à l'opéra Bastille, qu'a lieu notre entretien, chaleureux et riche...

Portrait
Portrait de Philippe Séréni

Aurélie Dauvin : Tout d'abord, pourriez-vous nous dire quelques mots de votre parcours de formation ?

Philippe Séréni : Après l'obtention de mon Diplôme d'Etat de kinésithérapie en 1979, j'ai étudié l'ostéopathie d'abord à la SERETO (société d'études et de recherches en techniques ostéopathiques) puis à l'IWGS (institut Walt Garnier Sutherland) à Paris.

Durant ces cinq années de formation à l'ostéopathie, je pratique la kinésithérapie en cabinet libéral et suis notamment amené à effectuer quelques remplacements à l'Opéra de Paris.

J'y serai engagé auprès des danseurs de la compagnie en 1984. Je continue cependant à exercer dans le privé, en tant qu'ostéopathe exclusif depuis 1986…

A. D. : Travailler avec des danseurs, est-ce un choix ou bien un hasard ?

S. P. : C'est un concours de circonstances : je n'étais pas du tout dans le milieu de la danse, mais jeune diplômé en kinésithérapie, alors que Rudolph Noureev créait son ballet Manfred en 1979 au Palais Des Sports, il avait besoin d'un kinésithérapeute et mon oncle, Jean-Paul Séréni, m'informa de cette opportunité.

C'est donc dans les conditions d'une tournée que j'ai découvert le travail avec les danseurs.

Alors que j'étudiais l'ostéopathie, je suivais Rudolph Noureev pour ses soins personnels c'est lui qui me fit engager sur un poste permanant lorsqu'il prit la direction de la danse en 1984.

Entre temps, j'avais eu l'occasion de faire de nombreuses vacations à l'Opéra de Paris ou dans la Compagnie de Roland Petit.

Néanmoins l'ostéopathie n'étant pas reconnue, il était impossible d'intégrer l'Opéra National de Paris en tant qu'ostéopathe ; j'étais officiellement kinésithérapeute… Mais mon statut administratif ne m'interdisait pas de revendiquer la pratique ostéopathique qui est celle que j'appliquais en priorité. Après le vote de la loi reconnaissant l'ostéopathie en 2002, je suis véritablement reconnu comme tel par l'administration de l'Opéra.

Travailler avec les danseurs fut à la fois un hasard donc, mais aussi un choix, celui de permettre aux artistes de libérer leurs gestes…

A. D. : Comment s'organise votre travail avec la compagnie ?

S. P. : J'interviens à Garnier et à Bastille, avant, pendant et après les spectacles et répétitions ; je pars aussi avec le ballet en tournée. Mon activité à l'opéra est ainsi calquée sur celle des danseurs.

Je suis présent pendant les répétitions et les représentations. Par ailleurs, la consultation permanente est libre pour tous les artistes.

De plus, je travaille avec un kinésithérapeute, Philippe Girault, et les danseurs choisissent leur praticien selon leurs besoins, leurs affinités et le temps dont ils disposent.

Exerçant également dans le privé, je dois organiser mes rendez-vous afin d'être toujours disponibles pour mes patients de l'Opéra… La différence d'exercice entre le cabinet et l'Opéra : avec les consultations en cabinet : pas de salle d'attente, pas de rendez-vous, pas de séance fixée à trente minutes… Et il faut parfois demander à un danseur de laisser sa place à un autre parce que ce dernier danse le soir même…

Il faut préciser que la principale activité de la kinésithérapie, c'est- à-dire la rééducation, est totalement absente à l'Opéra. Les danseurs blessés ou opérés doivent s'adresser à des centres spécialisés ou à des cabinets en ville. Cela s'explique parfaitement puisque l'Opéra National de Paris est une entreprise : le danseur salarié blessé est en arrêt de travail et ne peut donc y mener sa rééducation. Cela me convient puisque je ne me sens plus compétant pour ce travail important et souvent indispensable.

A. D. : Vous travaillez donc en collaboration avec un kinésithérapeute. Votre formation initiale vous semble-t-elle importante bien que vous soyez attaché à l'ostéopathie ?

S. P. : L'ostéopathie et la kinésithérapie sont des pratiques différents qui toutes deux présentent des intérêts pour les danseurs. Certes, je suis attaché aux techniques ostéopathiques, mais je pense que la bonne connaissance de la kinésithérapie est utile pour le conseil et l'orientation des patients.

Selon le problème, la kinésithérapie sera conseillée ou non. En effet par rapport au concept ostéopathique elle peut être antinomique…

L'objectif de mes interventions est un soulagement et au mieux la résolution totale du problème, mais dans un court délai, parfois deux minutes en coulisses, il faut être en mesure de trouver une solution… Une cheville bloquée, une dorsalgie, des crampes musculaires, une douleur survenue sur scène et qui inquiète l'artiste pour la bonne suite du spectacle … Cela doit être traité. Dès lors, toutes les techniques que j'ai acquises sont mises en œuvre et je ne pratique pas forcément des gestes strictement ostéopathiques : même si je ne pratique plus la kinésithérapie depuis 1986, elle fait partie de ma culture professionnelle et parfois cela est fort utile.

Par exemple, La Petite Danseuse de Degas, à l'affiche du palais Garnier en cette fin de saison 2009/2010 épuise les jambes d'une danseuse… Il en est de même pour différents rôles dans Le Lac des Cygnes… Je suis là pour lui donner les moyens de continuer à danser, et s'il faut lui masser les mollets parce qu'elle en a besoin, et passer ensuite à des techniques de fascias pour achever de la détendre et restaurer la juste tonicité musculaire, cela ne me dérange pas. J'utilise aussi des technique chyropractiques… J'essaie de remplir au mieux ma mission première : être efficace et si possible rapide.

A. D. : Dans Un instant dans la vie d'autrui, en 1979, Maurice Béjart écrit ceci : "Il y avait le sport, il y avait le cinéma. Il y avait le corps et le rêve: la danse allait proposer des performances sportives, mais en associant le mouvement physique, la performance, à une émotion. Et en donnant des choses à voir. Des images."
Le maître insiste sur la performance physique. Diriez-vous que les danseurs sont des sportifs ?

S. P. : L'entraînement quotidien des danseurs, depuis l'enfance, les cours, les répétitions, les spectacles en font en effet de véritables sportifs. Les muscles, les tendons, les os, les articulations sont sollicités plusieurs heures par jour…

J'admire beaucoup les danseurs : il faut bien des qualités mentales, physiques et artistiques, ainsi qu'énormément de travail pour atteindre leur niveau.

Leur carrière est courte comme celle des sportifs et ils le savent. Danseur du corps de ballet ou soliste, quel que soit son rang, l'artiste est face à son corps…

Comme le sportif, il a besoin de soutien psychologique et d'encouragements.

Les danseurs souffrent de pathologies spécifiques, touchant le plus souvent le dos et les membres inférieurs, presque exclusivement musculo-squelettiques…

Le rythme des cours, répétitions et représentations soutenu implique des blessures plus ou moins graves. Le désir de danser est parfois plus fort que la raison ; le repos est souvent le remède indispensable… Il faut alors savoir convaincre le danseur de s'arrêter, ou au contraire savoir le rassurer…

C'est ainsi également pour le sportif de haut niveau… Et comme pour ce dernier, blessé à la veille d'une compétition importante par exemple, l'impossibilité de danser est souvent mal vécue ; les danseurs sont très soucieux de leur corps, instrument de travail, même si on peut remarquer que l'hygiène de vie de nombreux danseurs n'est pas aussi stricte qu'on le penserait : beaucoup dans le corps de ballet de l'opéra de Paris sont fumeurs notamment…

A. D. : L'"émotion" que soulignait Maurice Béjart rappelle pourtant que le danseur est un artiste. Qu'est-ce qu'un ostéopathe peut apporter à un artiste ?

S. P. : La performance physique n'est pas le seul élément dans la danse. Les danseurs sont avant tout des artistes, répétant et interprétant au long des saisons, de nombreux rôles et ballets différents.

Leur investissement est donc bien sûr physique, mais aussi psychologique et artistique.

Dès lors, leur entourage professionnel immédiat, dont je fais partie, se doit de bien connaître leurs différentes difficultés. Le maître de ballet ne doit pas ignorer leurs soucis physiques, comme je ne dois pas travailler sans m'intéresser à la chorégraphie et aux difficultés qu'elle impose.

L'ostéopathie doit permettre de libérer le mouvement. Le danseur qui ne souffre pas, qui se sent en confiance dans son corps peut s'exprimer sans la contrainte de la douleur ni celle de l'appréhension de la blessure, même si celle-ci n'est jamais inévitable.

De ce fait, je suis amené à soigner aussi parfois des problèmes moins spécifiques à la danse, tels que des douleurs abdominales ou céphaliques.

Les émotions sont liées au corps ; des muscles décontractés, un bien être général, participent à libérer l'interprète et à rendre son geste plus expressif.

En répétition…
Dorothée Gilbert et Matias Heymann lors d'une répétition
du ballet de Giselle en septembre 2009 (collection privée)

A. D. : Vous apportez donc beaucoup aux danseurs de la compagnie. Cette activité vous a-t-elle permis d'évoluer dans vos pratiques ?

S. P. : J'ai commencé à travaillé sur des bases mécanistes et j'ai beaucoup d'affinité avec la pratique structurelle directe.

J'ai donc développé mon travail en ce sens. Mais depuis un certain temps, je m'intéresse à l'aspect fluidique et tissulaire dont j'enrichis ma pratique.

A. D. : Dans quelle mesure pensez-vous que la danse "déforme" le corps ?

S. P. : La pratique de la danse classique est souvent conseillée pour certaines pathologies ; elle peut par exemple contribuer au soin de certains maux ; on le sait en particulier pour les problèmes liés aux courbures vertébrales, tels que les cyphoses, scolioses, lordoses.

Si le corps est entraîné dés l'enfance, il n'est pas réellement déformé par la pratique de la danse. Ainsi les danseurs de l'Opéra de Paris qui se déplacent dans la vie courante ne marchent pas les pieds en dehors, "en canard"…

A. D. : Quelles sont les risques pathologiques liés à la pratique des pointes ?

S. P. : Le travail sur pointes peut aboutir certes à des pathologies de l'avant-pied et de la cheville… Mais, encore une fois, si cette pratique est liée à une formation, surveillée par un professeur compétant, elle n'est pas particulièrement dangereuse.

Les pointes…
Les jeunes élèves de troisième division de l'Ecole de Danse
de l'Opéra de Paris s'exerçant au travail des pointes en 2006
(photographie : Jacques Moatti)

Merci à M. Philippe Séréni d'avoir offert de son temps pour répondre si aimablement à ces quelques questions.
Nous vous invitons à visiter le site de M. Séréni pour en savoir plus quant à l'ostéopathie notamment…:
http://www.paris-osteopathe.net/

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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