La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Agnès Letestu

Coupé, assemblé, piqué Des pointes de satin aux pointes des aiguilles, Agnès Letestu esquisse ces arabesques sur la pointe des crayons et, d'après ses croquis, "interprète" l'accord, et graphie des matières.

C'est dans l'intimité d'une loge au Palais Garnier, au soir d'un travail de répétition avec les solistes du Ballet, qu'en une Rencontre chaleureuse, elle raconte sa "carrière" de créatrice de costumes de scène et quelques pas d'une "danse chinoise".

Delibes Suite
Agnès Letestu présente un costume pour Delibes Suite

Agnès Letestu
Répétition - Agnès Letestu en costume pour Mi Favorita, dans la rotonde Zambelli à l'Opéra Garnier
(Photographie : Steve Murez)

Aurélie Dauvin : Il y a maintenant plus d’un an et demi que vous avez quitté la scène… Est-ce difficile ?

Agnès Letestu : Je n’ai pas l’impression d’avoir quittée la scène ; j’ai quitté mon poste de danseuse Etoile officielle à l’Opéra de Paris, mais j’ai continué à danser en Etoile invitée : au Japon dans La Dame au Camélias de John Neumeier l’année dernière avec l’Opéra de Paris, au Palais Garnier dans Palais de Cristal de George Balanchine ensuite -avec les costumes de Christian Lacroix - c’était magnifique, très beau : j’ai eu beaucoup de plaisir à danser ce deuxième mouvement du Palais de Cristal -…

Et puis, j’ai des spectacles extérieurs aussi : je prépare un gala en juillet prochain à Shanghaï…

Enfin je fais répéter les Etoiles et les solistes de l’Opéra pratiquement sans interruption depuis une saison : je reste en contact quotidien avec la scène !

A. D. : Vous avez beaucoup de propositions chinoises en ce moment…
Un projet de costumes notamment ?

A. L. : Il y a deux choses complètement "déconnectées" l’une de l’autre.

Je crée des costumes pour le Ballet de Shanghaï, il s’agit d’une création chorégraphique autour d’un conte chinois, Echos of Eternity - c’est un conte chinois traditionnel qui remonte à la dynastie Tang - ; le Ballet de Shanghaï a demandé à une équipe occidentale de monter cette histoire avec des yeux occidentaux… Le chorégraphe, c’est Patrick de Bana ; le décor c’est Jaya Ibrahim, un architecte d’intérieur - qui a fait beaucoup de restaurants, qui a installé beaucoup de décors dans des grands hôtels, il a un bureau d’architecture à Miami, à Jakarta, à New York et à Shanghaï… - ; la musique est de Gorecki et Armand Armard - ; les lumières sont conçues par James Ango, un créateur de lumières français… Et je crée les costumes. Toute l’équipe est occidentale ; ils avaient envie de cette vision… C’est un point de vue étonnant…

A. D. : Mais c’est très intéressant !
Un regard pour une découverte…

A. L. : J’ai fait un gros travail de recherche sur la dynastie Tang.

C’est une période entre le VIème et le IXème siècle qui était extrêmement décadente, extrêmement dénudée, donc pas du tout les cols fermés dont on peut se faire l’image pour des costumes chinois ; c’était au contraire des décolletés droits pour les femmes, la poitrine assez pigeonnante mise en valeur ; un système de kimono – peignoir , mais très transparents, avec des couleurs très vives…

En même temps, ce sont des costumes assez lourds, assez longs avec lesquels il faut danser. Il faut revoir les proportions et alléger au maximum… Ce sont les transpositions que j’adore faire !

Mais avant de transposer, il faut savoir maitriser son sujet, connaitre la période et des lignes générales de l’époque…

A. D. : Du second projet que vous évoquiez tout à l’heure ?

A. L. : A la même période, au Grand Théâtre de Shanghai, je vais danser dans un Gala d’Etoiles, dont je suis la directrice artistique, avec des solistes et Etoiles de l’Opéra de Paris.

A. D. : A l’affiche ?

A. L. : Laura Hecquet, Stéphane Bullion, Josua Hoffalt, Dorothée Gilbert, Florian Magnenet, Hannah O'Neill, Hugo Marchand, Yannick Bittencourt, Saé Park et Léonore Baulac…

A. D. : Quel beau groupe !
Au programme ?

A. L. : On m’a demandé de concevoir un programme français. Il y aura une pièce de Benjamin Millepied, Closer, qui a été présentée au Châtelet il y a deux ans… Sur une musique de Philip Glass ; il y aura In the Night - un ballet de Robbins qui n’est pas français, mais qu’il a donné avec plaisir aux danseurs de l’Opéra en disant que le caractère français exprimait selon lui parfaitement la subtilité de Chopin et ce qu’il voulait montrer dans ce ballet avec les trois caractères différents… - ; il y aura Tchaïkovski Pas de Deux avec Josua Hoffalt et Dorothée Gilbert -, puisque, comme on le sait, Balanchine l’a créé pour Violette Verdy qui était une danseuse Française ; il y aura des chorégraphies de José Martinez - des pièces dont j’ai fait les costumes… - : le Scarlatti Pas de Deux, qui est un extrait remanié des Enfants du Paradis - du début du deuxième acte, "Robert Macaire" - ; Le Pas de deux Delibes Suite et " Mi Favorita, un ballet d’ensemble pour six danseurs, le premier ballet chorégraphié par José . Il y aura aussi un extrait de Cendrillon parce que je trouvais intéressant de mettre au programme un ballet que Rudolf Noureev a créé pour les danseurs de l’Opéra de Paris - et on sait l’importance et l’influence que Rudolf Noureev a eu pour les danseurs de l’Opéra de Paris-… Et le Grand Pas Classique Musique d’Auber avec Hugo Marchand et Léonore Baulac, un Pas de Deux typiquement français, créé pour Yvette Chauviré.

C’est donc une soirée de Pas de Deux et de Ballets d’ensemble et je suis assez contente parce que, mis à part le pas de deux de Cendrillon, ce sont des pièces créées pour elles-mêmes. Même Scarlatti pas de deux, est une pièce "à elle toute seule".

A. D. : Ainsi, la scène ne peut pas vous manquer…

A. L. : Non, elle ne me manque pas pour l'instant, puisque je ne la quitte pas … En dehors des spectacles dans lesquels je danse et ceux que j'organise, il y a aussi les Etoiles et solistes de l'Opéra que je "coach" de A à Z : je les vois progresser jour après jour et quand je les vois aller en scène, une partie de moi est avec eux, c’est une sensation nouvelle qui m’apporte beaucoup.

Et puis, quand je crée des costumes et qu’ils sont portés sur scène, c’est aussi un peu de moi !

Tout ça, c’est comme des plantes que j’aurais fait pousser et que je vois grandir, et ça me plaît énormément ! C’est vraiment gratifiant !

A. D. : Comment êtes-vous venue à la création de costumes ?
Ce n’est pas commun… Même s’il y a de plus en plus de danseurs qui s’essaient au stylisme…

A. L. : C’est autre chose… Vous pensez à Josua…

A. D. : Oui, ou alors à Isabelle Ciaravola…

A. L. : Tous deux dessinent des tenues de danse pour les répétitions avec beaucoup de réussite d’ailleurs.

A. D. : Et Aurélie Dupont crée des bijoux pour cheveux…

A. L. : Absolument !… Pour ce qui me concerne, je conçois des costumes destinés à la scène ce qui est très différent… Je suis particulièrement attirée par la transposition de costumes d’époque pour le ballet.

A. D. : D’où Marie-Antoinette.

A. L. : En effet, mais aussi les costumes que j’ai créés pour "Rigoletto" dans le cadre d’"Opéras en plein air" -… Ma vision de danseuse qui allège et qui dégage le cou, la taille… Je n’ai pas pu m’empêcher d’appliquer cette règle pour les chanteurs.

J’ai fait des robes plus longues pour ce "Rigoletto" parce que je pouvais me le permettre, mais il y avait l’idée de faire des costumes pratiques, confortables, dans lesquels les chanteurs puissent bouger : leur contrainte c’est la voix… Il ne faut pas avoir le cou serré pour ne pas être gêné dans les mouvements de gorge… J’en ai tenu compte évidemment.

A. D. : Comment a-t-elle germé en vous, cette idée de devenir créatrice de costumes ?

A. L. : Je dirais que j’ai commencé a apprécier les costumes avant la danse elle-même…

Si j’ai fait de la danse, c’est parce que j’ai vu Le Lac des Cygnes à la télévision avec Rudolf Noureev et Margot Fonteyn et… Les costumes m’ont attirés en premier. Et ce n’était pas forcément le "tutu" qui m’intéressait ; c’étaient vraiment l'ensemble des costumes…

A. D. : Ceux du Ier et du IIIème acte…

A. L. : Oui, j’adorais le costume du mauvais génie ; les costumes des danseurs de caractère - il s’agit de la production de Vienne qui est toujours au Répertoire : Manuel Legris l’a gardée… - (il y a en effet deux versions du Lac de Noureev).

J’étais petite alors tout était mélangé : je voulais danser le rôle du cygne ; je voulais avoir les costumes ; je voulais danser avec Rudolf Noureev… Alors mes parents m’ont mise au cours de danse.

Petite déception : il n’y avait pas de costume au cours de danse… C’étaient des tuniques de répétition et quand je suis arrivée, on ne m’a même pas donné de tunique de danse, on m’a laissée en salopette… J’arrivais à l’heure du cours pour m’inscrire, j’avais envie de danser avec les autres enfants, le professeur m’a proposé d’essayer…

Pas de costume… ça m’a un peu déçue, mais comme la discipline m’a plu et que j’étais douée… De fil en aiguille, j’ai changé de cours, et après les cours de danse rythmique où on faisait des rondes surtout, on m’a mise au conservatoire de Saint-Maur ; c’était le "vrai" cours de danse … Il y eu bientôt les spectacles de fin d’année… Et puis j’étais mise en avant par le professeur ; forcément, un enfant, à cet âge, s’il est valorisé, il progresse de plus en plus et la danse a pris le pas sur les costumes - ma première attirance -.

Quand je suis entrée dans la compagnie, j’ai rencontré José Martinez, nous avons beaucoup dansé ensemble et j’étais chargée notamment des décorations de tous les costumes de gala : je donnais les indications aux couturières… d'abord pour les costumes du Grand Pas Classique d’Auber, puis les costumes d’Esméralda… Je concevais les décorations de mon costume et celui de José.

Je profitais des tournées pour aller visiter les musées de costumes… J’adorais ça ! Et je parlais toujours de costumes à José : je lui disais que ce serait bien de réaliser un costume comme ci ou comme ça en décrivant, en esquissant les croquis… Et un jour, José m’a répondu : je vais faire ma première chorégraphie, tu vas faire les costumes.

Mi Favorita…
Mi Favorita

Je n’avais pas vraiment de contrainte : José m’avait dit : ce sera "classique"… ça commence avec des jupes, ça commence à la manière de Robbins… J’ai commencé par faire un tutu en plastique ; un autre avec des piques ; un tutu "panier"… "Tu es complètement folle ! Mon ballet change de tournure : il commençait "très classique" et toi, Tu "délires" !" M’a dit José… Et finalement, ça l’a un peu "influencé" et son ballet commence "sérieux" et finit de manière comique dans des "tutus fantastiques" - comme les qualifia une des couturières -, dont aussi ce tutu "abat-jour" conçu avec un cerceau et avec lequel se joue la chorégraphie.

Tutu
Tutu plastique pour Mi Favorita

Tutu
Tutu à piques pour Mi Favorita

Tutu
Tutu "panier" pour Mi Favorita

Tutu
Tutu "abat-jour" pour Mi Favorita

Et puis, José a créé Delibes Suite, un Pas de Deux ; Brigitte Lefèvre, fine visionnaire, a vu Mi Favorita dans un gala et l’a demandé pour le spectacles "Jeunes danseurs" à l'Opéra ; à la version pour six danseurs se sont ajoutés des couples et donc des costumes.

Delibes Suite
Delibes Suite

Delibes Suite
Agnès Letestu et José Martinez in Delibes Suite

Par la suite, Brigitte a voulu programmer Delibes Suite encore pour les "Jeunes danseurs" : Elle appréciait la collaboration entre les chorégraphies de José et mes costumes et elle nous a commandé Les Enfants du Paradis.

Les Enfants du Paradis
Les Enfants du Paradis, Garance à l'acte Ier
(Photographie : Julien Benhamou)

Les Enfants du Paradis
Agnès Letestu et José Martinez in Les Enfants du Paradis, acte Ier
(Photographie : Julien Benhamou)

Les Enfants du Paradis
Les Enfants du Paradis, Garance à l'acte II
(Photographie : Julien Benhamou)

Les Enfants du Paradis
Les Enfants du Paradis, acte II
(Photographie : Julien Benhamou)

Les Enfants du Paradis
Agnès Letestu et Yann Saïz in Les Enfants du Paradis, acte II
(Photographie : Julien Benhamou)

J’ai eu aussi beaucoup de proposition de l’extérieur : les "Ballets du Rhin" m’ont demandé de refaire la production des Variations Goldberg< /em> de Heinz Spoerli - celle-ci avait été créée il y a longtemps avec des maillots académiques et j’ai fait autre chose qui lui a plu : " vous avez rajeuni mon ballet" c'est un joli compliment , et il souhaite à présent que son ballet soit toujours donné avec mes costumes -.

Variations Goldberg
Variations Goldberg

Variations Goldberg
Variations Goldberg

Il y a eu Rigoletto -en plein air - ; Patrick de Bana m’a demandé de créer les costumes de Marie-Antoinette pour l'Opéra de Vienne en Autriche …

A. D. : Non plus une production à "remanier", mais une création nouvelle… - et pour un chorégraphe que vous côtoyiez moins [que José Martinez] - ; la raconteriez-vous ?

A. L. : Patrick de Banna m’a d’abord demandé si j’accepterais de danser un Pas de Deux avec lui sur Marie-Antoinette, dont j’ai créé les costumes ; il y avait donc un Pas de Deux et deux costumes, celui de Louis XVI et celui de Marie-Antoinette ; Manuel Legris a vu ce Pas de Deux il l’a beaucoup aimé… Il a commandé à Patrick toute la soirée pour le Ballet de Vienne, pour l’ouverture de sa saison au Ballet de Vienne !

Il voulait un ballet qui ait un lien entre Paris et Vienne. Marie-Antoinette était le sujet idéal !

Le Pas de Deux est devenu un ballet entier ; les deux costumes se sont intégrés dans toute une production de 80 pièces !

Je me suis inspirée des gravures de l’époque, bien sûr, mais, puisqu’il s’agissait d’un ballet contemporain, il fallait voir les jambes et adapter les proportions, alléger.

J’ai commencé a créer des costumes transparents en organza, en crin, Tout ce qui se passait à Vienne était représenté dans des costumes non transparents et tout ce qui ce passait à Paris était dansé dans des costumes transparents. Cela créait un contraste entre la vie terrienne, "la tête sur les épaules" de Marie-Antoinette guidée par Marie-Thérèse, sa mère, et ce qui se passait à Paris, à la cour de Versailles - un "théâtre de marionnettes" - où il y avait une espèce de "non conscience" de ce qui se passait dans Paris et qui a amené la cour jusqu'à la Révolution française, sans qu'ils ne voient rien venir.

Marie-Antoinette
Marie-Antoinette, acte Ier, scène 1 - à Viennes

Marie-Antoinette
Marie-Antoinette, acte Ier

A. D. : Le costume donne tout le sens à l’action, au-delà du mouvement dansé même…

Que d’expériences qui s’enchainent !

A. L. : Il y a eu aussi d’autres expériences : des productions plus "légères"… José m’avait demandé de créer le costume de Laetitia Pujol pour un solo dansé au Japon Parenthèse I " ; c’était un costume vert pistache et prune avec des cônes et un petit haut chinois. L’idée d’ “assemblage “ de cônes pour le tutu m’était venue en voyant des cônes de glace dans une corbeille !

J’ai travaillé aussi avec Pasqualina Noël, une Master-Teacher de l’Ecole Graham, qui a monté une soirée de quatre solos … Il y a eu cette politique chez Martha Graham de reprendre les créations de la chorégraphe mais avec une autre vision : un ballet sur Judith ; un ballet sur Lady Macbeth,…So much blood in him" ; un autre sur Lamentation qu'elle a retitré Lamentation variation 7 ; un autre sur Cassandre, Jean,Chapitre 10, verset 7.

A. D. : Et donc, à présent, vous voici engagée dans une toute nouvelle aventure avec Patrick de Banna, [dans] un ballet intitulé Echos of Eternity !

A. L. :il y a deux titres en Anglais : l’un pour le conte The Palace of Eternal Youth et il y a eu un opéra qui s’intitule Everlasting regrets. Echos of Eternity, c'est le titre du ballet.

L’idée est d’avoir une visibilité internationale ; en Chinois, les titres sont sans doute poétiques, mais en Anglais - comme en Français – il peut manquer cette essence…

A. D. : Ne sont que les sens dira-t-on alors…

A. L. : On connaît cela avec les titres des films dont, parfois, la traduction n’est pas littérale.

Ainsi, le film qui m’a beaucoup inspirée, parce qu’il se déroule pendant la dynastie Tang, c’est La Cité Interdite. Le titre en Anglais est The Golden Flower. Le sens vient des fleurs brodées de fil d’or par l’Impératrice, mais en Français, "La fleur d’or" ne rendait sans doute pas tant qu’en Anglais ; un côté désuet qui ne "va" pas avec le propos du film.

Et La Cité Interdite était un titre plus parlant.

A. D. : Vous expliquez votre inspiration "au quotidien" pour l’un des costumes que vous avez créé ; ces cônes gourmands devenus tutu… Avez-vous l’habitude de noter vos inspirations dans des petits carnets comme des instantanés ?

A. L. : Je n’ai pas de petit carnet, mais je dessine sur le papier qui me tombe sous la main… La plupart du temps, les idées me viennent dans des situations particulièrement incongrues. Ce peut être en décalage horaire, dans un avion… Je pense que pendant ces périodes où on est déconnecté de la réalité, la créativité est démultipliée : l’esprit n’est tellement plus à la réalité du quotidien…

Du coup, en voyant un service à thé, je pense à des couleurs pour des costumes…

A. D. : Justement, pour les couleurs, il y a la contrainte de la lumière pour la scène…

A. L. : Oui.

Il faut discuter avec le créateur des lumières pour qu’il ne dénature pas la couleur du costumes…

Pour Echos of Eternity, on se trouve face à un dilemme : on nous a confié un livre d’inspiration avec des poèmes chinois et des gravures de l’époque du conte. Je me suis inspirée des couleurs ; ce sont des couleurs plutôt pastelles : des orangés, des violets clairs… Des rouges aussi… Et j’ai commencé à créer des costumes dans cet esprit là.

Et, quand Patrick de Banna a vu les maquettes, il m’a dit : finalement j’ai envie de couleurs plus franches, plus sombres ; je préférerais que tu changes les couleurs.

J’étais d’accord avec lui et j’ai modifié mes dessins avec des couleurs plus franches : au lieu des lilas, j’ai fait des violets ; j’ai fait des rouges plus vifs ; j’avais fait des oranges pâles, j’ai fait des oranges plus foncés et plus contrastés ; j’avais fait des verts jades et j’ai fait des verts bouteille… J’ai augmenté d’une teinte toutes les couleurs.

Le résultat est assez beau sur les dessins, mais les Chinois m’ont dit : "certaines couleurs sont peut-être un peu trop flashies" - Or quand on voit les films, les couleurs étaient "très vives"… La dynastie Tang était vêtue de couleurs assez franches, mais il leur reste des gravures, sans doute un peu "passées" et les couleurs y sont forcément moins vives.

Je suis entre deux feux : la vision du chorégraphe et la volonté des Chinois - qui lui ont laissé carte blanche…

A. D. : Comment choisissez-vous les matières ?

A. L. : Je suis allée au marché aux tissus… Fabuleux marché aux tissus de Shanghai !

J’ai choisi des matières que je trouve très belles, dans des couleurs que je trouve très belles et qui ont été approuvées par la directrice du Ballet - j’espère que le Directeur du Théâtre, qui est au dessus encore - sera content aussi… Maintenant, si les couleurs sont trop vives la lumière pourra rééquilibrer.

A. D. : La lumière et le mouvement… Car selon les matières, le mouvement peut créer une autre couleur.

A. L. : C’est amusant que vous me parliez de cela parce que j’ai choisi des matières changeantes : des taffetas changeants et des mousselines changeantes aussi. Selon l’angle où on est, selon le pli de la jupe, on peut avoir un reflet plus doré, un reflet plus vert…

A. D. : Fascinant !

A. L. : Il y a toujours une part d’inconnu dans le costume : je dessine ; je choisi les matières d’après ce que j’aime et d’après mon expérience, et puis il y a toujours la part d’inconnu où la matière va décider, où le corps en mouvement va décider.

Soit ce sera beau et on sera content, soit ce sera décevant et on change la couleur, la matière… On change un détail pour que ce soit à la hauteur de notre attente.

A. D. : C’est alors un véritable échange entre les partenaires créateurs, et l’équipe qui vous assiste aussi…

A. L. : Oui. Pour ce projet, j’ai une équipe de 5 jeunes designers avec moi ; ce sont des designers stagiaires de la compagnie ; ils ne sont pas en position de décider, mais ils apprennent et ils proposent.

Dans les marchés immenses, à en faire tourner la tète, Je leur disais : "voilà, il faudrait trouver une mousseline rouge…", Je leur montrais mon dessin ; il fallait des rouges qu’on puisse associer avec du vert, d’autres qu’on puisse accorder avec du bleu… Alors, les uns allaient chercher des mousselines rouges, les autres des tissus bleus ou verts et on choisissait ensemble…

Pareil avec les cuirs - parce que j’ai utilisé de la cote de maille et des cuirs pour habiller les soldats rebelles - : je me suis retrouvée dans une rue avec des marchands de cuirs… Je ne savais plus où donner de la tête. J’ai lancé mes designers à la recherche d’un cuir noir assez fin et chacun est revenu avec ses trouvailles et j’ai choisi ce que je préférais…

Pareil pour les armures… Evidemment, il n’est pas question de faire porter à des danseurs des armures métalliques ; il fallait donc trouver une matière légère, souple, et qui puisse s’articuler : il fallait rendre ces épaulettes par exemple des guerriers chinois de la dynastie Tang qui restent en place malgré le mouvement des bras, mais de manière harmonieuse pour la danse. On a créé une manière d’articuler non du métal, mais du néoprène rebombé, pour que le danseur ait toujours une belle ligne. L’armure qui est une protection de combat devient un costume harmonieux.

En prenant une épaisseur assez fine de néoprène - parce qu’il ne faut pas que ce soit trop lourd pour les danseurs - et en rebombant, on peut donner un effet métallique un peu bronze.

A. D. : Il faut garder le sens, mais l’illusion théâtrale est là ; l’illusion de la matière aussi.
Et puis il y a les ornements et les accessoires…

A. L. : Je suis allée dans des magasins où on trouve des clous, des rivets, des médailles… Il y en a sur des kilomètres et des kilomètres : des petits, des plus gros, des ronds, des carrés, des plus ou moins dorés, des bronze, argentés, métal vieilli…

A. D. : Bien différent des strass, des sequins, des perles et des paillettes, mais indispensable pour des armures.

Quelle créativité il faut !

A. L. : Et ça a été fantastique parce que les chinois sont très friands, très ouverts ; quand on est là bas, on a cette impression que tout est possible ; ça permet de libérer la créativité, c’est reposant… Le fait qu’il n’y ait pas de contrainte.

A. D. : Il y en a beaucoup plus ici, en France par exemple ?

A. L. : Sans doute mais… le savoir faire français surtout des ateliers de couture de l'Opéra de Paris est incomparable !

Mi Favorita
Une costumière présente un costume pour Mi Favorita

Cependant, je ne sais pas comment travaillent les ouvrières à Shanghai parce que je n’ai pas accès aux "petites mains", ce sont les dirigeants qui me montrent le produit fini, donc je ne sais pas du tout comment cela se passe ; je n’ai de contact qu’avec les personnes qui s’occupent des essayages.

A. D. : Vous suivez la conception, mais vous n’assistez pas à la réalisation… Alors qu’ici, au Palais Garnier…

A. L. : Oui, je peux les voir travailler dans l’atelier ici et les féliciter, mais là encore, je ne travaille directement qu'avec une petite équipe : je donne mes instructions ; celles-ci sont transmises par les "Première d'atelier", Anne Marie Legrand pour les costumes de danseuses et Roberta Gautron pour les Costumes de danseurs, aux nombreuses couturières de l'atelier et lors des essayages, je ne rencontre que quelques couturières… L’espace est petit.

Mi Favorita
Agnès Letestu essaye un costume pour Mi Favorita

A. D. : Est-ce qu’on vous reverra en scène pour Les Enfants du Paradis ?

A. L. : Malheureusement non car je dois terminer les 80 costumes pour Echos of Eternity pour la fin du mois de juin, préparer les spectacles dans lesquels je danse à Shanghai et continuer à faire travailler les Etoiles et les solistes de Paquita au Palais Garnier jusqu’à la dernière représentation !

Agnès Letestu
Eclats - Agnès Letestu en costume pour Mi Favorita,
(Photographie : Steve Murez)

A. D. : Il y aura de toute façon une part de vous sur scène, puisque danseront les artistes à qui vous aurez transmis le flambeau des rôles, et puis parce qu’ils danseront avec vos costumes…

Quelques fleurs des applaudissements du public seront pour vous ! Et pour l’heure, mes sincères remerciements.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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