La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Camille Laurens

"Elle s'appelait Marie Geneviève Van Goethem. Ses parents étaient Belges. Comme tant d'autres de leurs compatriotes, et de nombreux Italiens ou Polonais, ils avaient émigré pour fuir la misère et s'étaient installés au pied de Montmartre, dans l'un des quartiers les plus pauvres de la capitale. La mère était blanchisseuse, le père tailleur. Née à Paris le 7 juin 1865, Marie était la cadette de trois sœurs, Antoinette, l'aînée, venue de Bruxelles où elle était née en 1861, avait déjà posé pour Degas dès l'âge de 12 ans, avant de se prostituer et, quand la faim était intenable, de commettre des vols seule ou avec sa mère. Il lui est alors arrivé de séjourner à la prison pour femmes de Saint Lazare. Louise Joséphine, la plus jeune, était entrée à l'Opéra comme petit rat en même temps que Marie. C'est elle qui a eu l'existence la moins tragique : elle a intégré le Corps de Ballet et est devenue un professeur de danse estimé - la célèbre étoile Yvette Chauviré a été son élève. C'est toujours une chose étrange, dans une fratrie, de voir le destin broder différemment sur le canevas des mêmes souffrances."
Camille Laurens : La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

Ainsi s'ouvre l'"histoire" de la silhouette... Du "Petit rat" sculpté par Edgar Degas, "objet" de "dégoût" quand il fut présenté en 1881, et qui n'aura jamais connu sa célébrité pourtant plus grande encore que celle des Premières Danseuses les plus renommées.
Camille Laurens, qui la "raconte", appliquée, déterminée, émue, comme une jeune danseuse devant le miroir, comme l'artiste qui observe, esquisse, modèle son modèle, feuillette "sa" Rencontre des Corps et Graphies...

Sculpture
Jean-Baptiste Carpeaux, Eugénie Fiocre - Sculpture, vers 1869
(© RMN (Musée d'Orsay)/Hervé Lewandowski

"Là où Jean-Baptiste Carpeaux, dix ans plus tôt, sculptait la belle Eugénie Fiocre, Première danseuse à l'Opéra, comme une comtesse ou une duchesse, une rose dans les plis élégants de son décolleté"

Toile
Edgar Degas, Mademoiselle Fiocre dans le ballet "La Source" - Toile, 1867-1868
Brooklyn Museum, New York

"Là où Degas peignait la même demoiselle Fiocre en fascinante princesse persane, entourée des siens"

Sculpture
Edgar Degas, La Petite Danseuse de Quatorze Ans - Sculpture présentée, en cire, à l'Exposition [impressionniste], 1881, retrouvée dans l'atelier de l'artiste après sa mort, puis reproduite en bronze, 1921-1931
(© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / DR)

"Il offre ici une toute autre vision. Marie Van Goethem n'est qu'une jeune ouvrière de la danse et une petite fille seule, solitaire. Personne ne se soucie de son sort.
Degas la modèle dans sa simplicité, dans son dénuement. La sculpture permet de figurer le vide autour d'elle ; pas de décor, pas de compagnie. On fait le tour d'une statue comme on fait le tour d'une question. On l'examine sous tous les angles."

[Textes "commentaires" des images :] Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

Aurélie Dauvin : Ma première question a dû vous être posée à chaque entretien…
Pourquoi La Petite Danseuse ?

Camille Laurens : Pourquoi La Petite Danseuse

Eh bien, parce que c'est une œuvre qui m'accompagne depuis très longtemps et que j'ai en cartes postales, affichettes… Déclinée en plusieurs formes chez moi ; j'ai sur mon bureau cette reproduction d'œuvre depuis des années… Et chaque fois que je vais dans un musée où je sais que je peux la voir, c'est comme un rendez-vous…

Affiche
La petite Danseuse de Quatorze Ans [s']affiche sur la façade du musée d'Orsay
"Il y a quelques jours, je suis retournée la voir au Musée d'Orsay."…
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

A un moment, je me suis dit : "pourquoi cette fascination ?" ; je n'en sais pas la raison… Il y a beaucoup d'œuvres d'art que j'aime, mais là, il y a quelque chose de plus.

Est-ce parce que c'est une sculpture… ? Et donc quelque chose de plus incarné… Je ne sais pas, mais j’avais envie de savoir pourquoi justement et le livre, c’est un peu pour répondre à cette question "pourquoi La Petite Danseuse"…

Aurélie : Vous lui tendez des miroirs… Ainsi une jeune femme prise en photo dans la posture de La Petite Danseuse et aux côtés de la sculpture ou encore Misty Copeland, dans cette même posture…

Misty Copland
"Misty Copeland, première danseuse afro-américaine de l'Histoire à avoir été nommée Danseuse Etoile - c'était à l'American Ballet Theater of New York en juin 2015, après un parcours semé d'embûches -, Misty Copeland a tenu à reprendre sur les planches les principales postures des tableaux de Degas. Il est encore plus frappant de la voir, en trois dimensions, imiter parfaitement la pause de La Petite Danseuse de Quatorze Ans, dont elle a la morphologie. Comme Marie Van Goethem, Misty Copeland vient d'une famille nombreuse pauvre. Elevée par sa mère, elle a vécu d'aides sociales avant d'intégrer l'école de danse et de tracer son destin, malgré l'opposition virulente de certains responsables considérant la couleur de sa peau comme incompatible avec une grande carrière de ballerine. Dans la pause du jeune modèle de Degas, elle fait plus que simplement rappeler l'œuvre ; elle évoque aussi le malheur des esclaves noirs dont des mannequins en cire représentaient l'effigie lors des expositions coloniales. Sa démarche prend une portée universelle pour dénoncer, à travers La Petite Danseuse et sa propre histoire, tous les obstacles qu'il faut franchir pour refuser l'exclusion, et qu'on ne franchit pas toujours."
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

Camille : Oui… Et même Marilyn Monroe… Il y a une espèce de communauté…Tant de personnes, célèbres ou anonymes, fascinées par cette Petite Danseuse, à la fois anonyme et si célèbre.

Marilyn Monroe
""Ce n'est certainement pas un hasard si Marilyne Monroe, en 1956, a posé à côté de La Petite Danseuse.
Le cliché en noir et blanc a été pris à la fin du tournage de Bus Stop, au domicile du producteur William Goetz, richissime collectionneur d'œuvres d'art. La comédienne a 30 ans, elle est déjà une star, mais sur la photo son visage, tout proche de celui du Petit Rat, a cet air d'interrogation pur et perdu que ses admirateurs lui connaissent bien. Celle qui incarne alors et toujours la féminité enfantine autant que l'érotisme et la sexualité, semble en parfaite osmose avec la statuette. Peut-être est-ce parce que, comme Marie Van Goethem, elle a d'abord été une petite fille pauvre, délaissée par sa mère, qu'elle se souvient de la jeune Norma Jeane Baker, anonyme, mariée à 16 ans, sans rien connaître du monde."

Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre II - Stock, 2017

Ce sont des choses que j’ai découvertes… J’aimais cette sculpture, mais je ne savais rien, absolument rien, et tout ce que j’ai écrit, je l’ai découvert en l’écrivant…

Aurélie : Et vous le faites découvrir à votre tour parce que vous l’avez écrit…

Et c’est ce qui est fascinant : à la lecture de chaque page, on a l’impression que vous "créez" en quelque sorte un personnage ; qu’il se dévoile à vous en même temps qu’à nous si on peut dire. C’est comme si vous aviez recherché le personnage pour lui écrire, lui réécrire une histoire…

Camille : C’est vrai ; c’est un personnage qui s’est mis à exister progressivement au fur et à mesure que j’enrichissais mes connaissances à son sujet - aussi bien quant à l’œuvre qu’à propos de la personne, du jeune modèle -. Le livre s’est construit ainsi, en avançant dans le mouvement.

Etudes
Edgar Degas, Quatre Etudes d'Une Danseuse

C’est assez logique finalement, puisque ce qui intéressait Degas, dans sa peinture, dans sa sculpture, c’est la restitution du mouvement et je pense que, dans l’écriture, il y a aussi quelque chose "comme ça" qui procède de ce trait du mouvement, quelque chose qui est en cours, qui n’est pas figé, parce que… Moi-même je ne savais pas où j’allais. Et même pour la fin : je n’avais pas du tout prévu que j’allais parler de moi, et que j’allais rechercher dans les archives, ma grand-mère etc.…

D’ailleurs les avis sont partagés là-dessus : j’ai des amis, des lecteurs qui adorent cette partie "personnelle" et d’autres qui me disent : "mais pourquoi avoir parlé de vous à la fin du livre ?"

Tout cela n’était pas planifié ; j’ai écrit le livre "comme il est venu".

"Ma grand-mère aurait pu la croiser [- Marie], elle qui est née à Paris en 1907 - Marie était-elle déjà morte à cette date, c'est-à-dire à 42 ans ? Nul ne le sait -. En tout cas, elle a pu rencontrer mon arrière grand-mère, née en 1890, cousette pauvre, puis mère célibataire, que j'ai moi-même connue - elle est morte en 1972. A travers mon ancêtre, il y a un lien entre elle et moi dans le temps, c'est ce que je ressens, ce n'est pas si loin en fin de compte.
[...]
Sur une photographie en noir et blanc que j'ai d'elle [- ma grand-mère], où elle a environ 45 ans, elle ressemble étrangement à Louise Joséphine Van Goethem au même âge, quand celle-ci était professeur à l'Opéra : même traits avenants sans être jolie, même corps trapu et corseté, même regard droit devant. Sophie et Marcelle ont pu la croiser à Paris au cours d'une promenade ; elles ont pu aussi apercevoir Degas, mort en 1917, qui, les dernières années de sa vie, marchait chaque jour plusieurs heures dans la capitale arpentant la ville comme le lui avait conseillé son médecin. C'est tout à fait possible. Pour Marie, je ne sais pas."
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre III - Stock, 2017

Aurélie : Pourtant, cette fin "personnelle" paraît logique dans votre cheminement : Vous avez essayé de retrouver cette Petite Danseuse avec peu d’archives, peu de documents ; vous avez tellement souhaité la connaître qu’en quelque sorte vous avez demandé à votre grand-mère qui aurait pu la croiser… Vous avez essayé de la rencontrer par l’intermédiaire de votre grand-mère ; cela vous a ramené à vos souvenirs et à ce qui vous a rapproché d’elle, c’est-à-dire la danse…

Camille : Oui, oui !

Sans doute… Cela dit, je ne fais jamais de plan très précis pour mes romans, mais là, je ne savais pas du tout ce que j’allais construire… D’où cette forme assez libre aussi…

Aurélie : C’est un peu "à la manière de Degas" ; vous avez sculpté votre personnage…

Sculpture

Sculpture
Edgar Degas

Camille : Oui, vous avez raison ! Vous avez raison de souligner que c’est un peu "la manière de Degas" !

Quand Degas créa sa statuette, il a mis à l’intérieur des chiffons, des pinceaux, tout ce qu’il trouvait pour la lester - les radiographies l’ont montré - ; j’ai un peu fait de même : j’ai ramassé tout ce que j’avais à ma disposition, y compris les archives de ma famille, les souvenirs de mes années aux cours de danse ; j’ai tout mis dans le livre.

Et puis, ces pages si personnelles parce que, pour moi également, il n’y a d’intérêt à parler d’une œuvre d’art que si on dit quel lien on a, nous, "intimement" avec cette œuvre d’art. Si je m’étais arrêtée avant ; si j’avais raconté seulement tout ce que j’ai appris, aussi bien à propos de l’exposition où on l’a découverte en 1881, que sa vie, que la vie de Marie Van Goethem, sans faire aucun lien avec moi, avec ma vie, je pense que c’aurait été différent …

Parler d’une œuvre d’art, c’est forcément dire, à un moment, "pourquoi elle et pourquoi moi". Parce que c'est un peu comme un lien amoureux ; un lien qui se crée entre deux "personnes" ou deux "points" dans le temps et dans l’espace.

Aurélie : C’est aussi ce qui permet de passer de la catégorie Essai ou commentaire d’œuvre, œuvre d’historien, à la catégorie Roman… où du moins d’arriver à la frontière puisque, vous l’avez dit, c’est un ouvrage "de forme libre"…

Camille : C’est vrai : ce n’est pas un roman… Même si beaucoup l’achètent en pensant que c’est un roman ce n’est pas non plus complètement un essai…

Aurélie : Bien qu’il y ait une enquête et un raisonnement…

Camille : Oui, il y a là une enquête évidemment…

De toute façon, je n’aime pas trop les étiquettes je ne savais pas comment j’allais présenter cela - et c’est aussi le travail de l’éditeur -… Mais voilà, c’est cet objet là… C’est devenu cette "chose" qui n’est ni un roman, ni un essai, ni un récit mais un peu tout cela à la fois.

Aurélie : Et qui est tout aussi différent, surprenant, déconcertant… Que l’était La Petite Danseuse à son époque !

Camille : Oui, un peu inclassable, voilà !…

Aurélie : On s’y retrouve finalement… Le mimétisme… Ce n’est là qu’un avis de lectrice…
Restons, si vous voulez bien, à cette partie autobiographique :

"Après l'arrêt brutal des cours [de danse], j'ai tout de même continué quelque temps de faire mes exercices : je chaussais mes demi-pointes et je répétais mes positions en me tenant au montant de mon lit. Quand il n'y avait personne dans l'appartement, je traversais et retraversais le salon sur la pointe des pieds avec un dictionnaire sur la tête - c'était un volume du Larousse illustré, pas toujours le même, que je prenais dans la bibliothèque vitrée de mes parents -. Et puis un jour, j'en ai eu assez de déambuler ainsi dans un avenir mort. J'ai ôté le dictionnaire de ma tête, je me suis assise, je l'ai posé sur mes genoux, et je l'ai ouvert. Une autre existence m'est alors apparue, où je vis toujours."
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre III - Stock, 2017

...Les mots sont bientôt devenus vos "partenaires" pour un autre "Ballet", celui de l'écriture…

Camille : Oui, ça s'est passé comme ça…

Croquis

Aurélie : Vous dites n'avoir pas transmis… De cet attachement à la danse. De cette rencontre avec les mots… Pourquoi ne pas avoir transmis l'Histoire de la danse ? Ecrit "de", "sur" la danse ?

Camille : Je ne sais pas du tout… Les mystères des liens familiaux peut-être… ?

La danse a été une sorte de rêve avorté très tôt, dans des circonstances si… Particulières… Alors la danse, du moins la danse classique, n'a plus fait partie de moi. Il se trouve, par ailleurs, que j'ai une fille qui ne s'est jamais intéressée à cet art parce que trop "genré", trop "féminin" ; elle a eu envie de faire des choses différentes, ne pas être "assignée à résidence"… C'est vrai que la danse, pour les petites filles, c'est quelque chose de tellement convenu…

La danse, ma "relation à elle... Tout cela est revenu avec l'écriture du livre.

Oui, pendant des années, j'ai refoulé tout ce rapport à la danse classique et de fait ma fille elle-même… Elle est sensible, comme moi, par contre, à la danse contemporaine ! C'est là une satisfaction : on va voir beaucoup de spectacles, mais pas du tout "les tutus"…

Aurélie : Revenons à elle, à La Petite Danseuse… A Marie Van Goethem, cette jeune danseuse "inconnue", élève comme tant d'autres oubliée du Ballet de l'Opéra de Paris à la fin du XIXème siècle, et modèle,, en traits, "figurante" sur quelques toiles aussi [?] :

"Est-ce elle sous les traits de cette modiste aux pommettes saillantes, dessinée au fusain en 1882 ?"

Toile
"Elle sous l’épaisse chevelure de cette ballerine ?"

Toile
Edgar Degas, Danseuse Verte
"Elle [...] à l’arrière plan de la danseuse verte remontant son épaulette ?"

Toile
Edgar Degas, La Chanteuse en Vert - Toile, 1884...
Metropolitan Museum of Art, New York

"On croit encore reconnaître ses joues, son front dans la chanteuse en vert datée de 1884."

[Textes "commentaires" des images :] Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

...Quel travail de recherche !

Camille : Oui, mais j'aime ça. J’aime rechercher, les documents, apprendre… Je n'ai pas ressenti cela comme un effort, pas comme un travail. C'est comme une enquête policière : on a envie de savoir ; ça m'a énormément plu.

Aurélie : Malheureusement, il y a tellement peu de choses…


"Les seules images qui m'aient touchée au delà de toute mesure, ce sont celles où Degas, filmé contre son gré par Sacha Guitry, fait quelques pas dans la rue appuyé sur sa canne, tandis que la voix solannelle de l'écrivain cinéaste commente : "A quatre-vingt ans, il est pauvre, maussade, presque aveugle, mais c'est un génie." Ce sont les seules images en mouvement qu'on ait de l'artiste."

Camille : Certes, mais je voulais aussi en apprendre sur Degas alors il y a quand même toute sa correspondance, les biographies… Et je voulais aussi aller dans toutes les directions : historique, artistique, sociale, sociologique ; il y avait énormément de pistes à explorer, aussi bien du côté de l'Histoire de l'Art que du côté de l'Histoire du XIXème siècle, que de l'Histoire des sociétés et des rapports sociaux, ou encore l'Histoire de l'Opéra ; tant de choses différentes, tant d'approches, selon qu'on va creuser du côté du modèle, du côté de la danse, du côté du peintre, du sculpteur Degas, pour finir par… Ma propre vie.

L'enquête partait dans différentes directions et c'est ça aussi que j'ai essayé de respecter dans le livre : j'ai tenté de suivre et d'écrire plusieurs fils à la fois.

Aurélie : Merci pour cette confidence sur votre travail ; elle guidera, dévoilera, sans doute de nombreuses lectures, comme elle éclaire la mienne…

Quelle est votre appréciation de cette Petite Danseuse par rapport à vos autres œuvres ? C'est très tôt sans doute et le recul manque…

Camille : Pour moi, c'est un "objet" un peu à part.

Dans un premier temps, j'avais l'impression que j'allais faire quelque chose de plus traditionnel ; un roman, Et au fur et à mesure, la forme a évolué.

Dans cet ouvrage, il y a aussi une dimension féministe, ce qui me tient à cœur… Une dimension féministe dans la mesure où c'est le destin d'une jeune femme ; celui des jeunes femmes de son époque ; ce qu'on sait de ce qu'elle a vécu révèle la façon dont étaient traitées les filles à la fin du XIXème siècle.

La Petite Danseuse, son modèle, était aussi étrangère, puisque ses parents étaient belges… Voilà qui nous renvoie à une autre dimension à d'autres questions qui agitent notre société près de cent-cinquante ans plus tard…

Ainsi cet ouvrage n'est pas non plus un travail de recherche historique lié au passé mais quelque chose que je ressentais comme en écho à l'actualité et avant tout parce que cette œuvre, cette Petite Danseuse existe toujours !

Chausson
Un chausson conservé par Edgar Degas
"La Petite Danseuse de Quatorze Ans, c'est lui. […] C'est bien dans son chausson d'un rose fané qu'il a enfermé son cœur - enfermé, peut-être, mais battant la mesure du monde -."
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre Ier - Stock, 2017

Aurélie : Elle existe toujours, au premier sens de ce mot "exister : être en vie" ! Elle qui rêvait sans doute de devenir "l'Etoile", brille plus encore que les plus grandes danseuses, immortelle…

Camille : D'ailleurs, c'est incroyable ; je m'en suis rendue compte quand j'ai écrit ce livre : tout le monde la connaît !

Ce n'est sans doute pas la même chose avec un tableau même très connu de Van Gogh ou de Monet ; est-ce que c'est parce que c'est une sculpture ? Il y a quelque chose ; un corps que tout le monde connaît ; une position ; une silhouette si familière… Qui s'impriment véritablement dans la mémoire des gens, dans la mémoire collective…

Fascinées…

C'est en tout cas ce que j'ai constaté et que je ne savais pas quand j'ai commencé à écrire. Je savais qu'elle était très célèbre, mais… Tous les jours je "redécouvre" sa "primauté"… Par exemple, l'autre jour, dans un film, dans le décor - c'était un salon -, j'ai vu une statuette. C'était La Petite Danseuse !

Elle fait vraiment partie de l'univers familier de beaucoup de gens, et pas seulement en France.

Aurélie : Elle est un "souvenir" de Degas aux Etats-Unis, où il séjourna…

Camille : On la retrouve beaucoup, en effet, aux Etats-Unis…

L'original en cire est parti aux Etats-Unis, il est à Washington ; une partie de la famille de Degas était américaine… Elle a, là aussi, sa "puissance" ; c'est quelqu'un - Oh, je dis "quelqu'un"… -, c'est une œuvre qui est importante pour les gens. C'est ainsi que je raconte cette anecdote : cette jeune femme venue d'Australie ! Oui, d'Australie ! Qui prenait la pause à côté d'elle et qui me demanda de les photographier.

Aurélie : Aviez-vous vu le ballet de Patrice Bart ?

Camille : Non, je ne devais pas être en France à l'époque.

Je ne l'avais pas vu. C'est Martine Kahane, qui, quand je l'ai rencontrée au cours de mes recherches, m'a donné la vidéo, que j'ai regardée. Je l'ai donc vu uniquement sur un écran. ; Je n'ai pas vu le spectacle sur scène.

Aurélie : Peut-être sera-t-il remonté…

J'ai assisté, quant à moi, à une représentation en juillet 2010. J'avais d'ailleurs, alors, eu l'opportunité d'une Rencontre avec Martine Kahane, puis un an plus tard d'une autre Rencontre avec Denis Levaillant qui composa la musique à danser…

Camille : Ah oui, mais alors, vous-même êtes passionnée ; c'est là l'objet des Corps et Graphies !

Aurélie : La Petite Danseuse m'a charmée également, depuis que j'ai pu la voir, en images, enfant ; je peux la redécouvrir du bout des doigts à loisir, statuette… Elle est un objet essentiel de cette Histoire de la danse qui me passionne en effet depuis l'adolescence…

Amusant et troublant à la fois : en point final à notre Rencontre, La Petite Danseuse m'invite à la confidence.

Sculpture
Edgar Degas, L'écolière - Sculpture, réalisée vers 1880, retrouvée dans l'atelier de l'artiste après sa mort, puis reproduite en bronze, 1921-1931
(© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmid)

"Au moment où j'achève de raconter ton histoire, je repense à cette autre statuette où on reconnaît ton visage. Tu es coiffée d'un petit chapeau, tu portes une veste, un col châle et une jupe longue, tu tiens des livres à la main, tu es très chic. L'Ecolière, c'est le titre. Je t'imagine posant longuement pour Degas, dans des vêtements empruntés, serrant des livres que tu ne liras jamais. Qu'est-ce que c'était ces livres ? Dickens, Rousseau, Cervantès, les auteurs favoris de l'artiste qu'il avait pris au hasard pour te les mettre dans la main ? Tu as l'air de marcher tranquillement dans la rue, d'aller vers ton école. Je vais te laisser sur cette image qui me fait du bien."
Camille Laurens, La Petite Danseuse de Quatorze Ans, chapitre III - Stock, 2017

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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