La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Emmanuelle Grizot

Dans le superbe rôle de Giselle, elle vient de mettre un point final à sa carrière de danseuse, après vingt années passées au Ballet de l’Opéra de Bordeaux, où elle a travaillé avec Paolo Bortoluzzi, Eric Vu An ou encore Charles Jude, Directeurs successifs de la Danse …

Emmanuelle Grizot confie à Corps et Graphies, les traces de ses pas, ses regards croisés, sa soif de "danser autrement"…

Danseuse et chorégraphe
Emmanuelle Grizot

Aurélie Dauvin : Vous avez rencontré la danse toute enfant. Quels ont été les moments clés avec elle de l’apprentissage aux premières grandes scènes ?

Emmanuelle Grizot : J’ai débuté la danse à l’âge de 6 ans, sur les conseils d’un médecin. J’étais une enfant un peu frêle, très souvent malade et la pratique de la danse a été préconisée. J’ai donc commencé les cours dans une petite ville de Bourgogne où nous habitions : Nuits -Saint-Georges. J’ai tout de suite accroché et je remercie mon premier professeur qui m’a transmis sa passion, et qui, par la suite a conseillé mes parents.

Le choix d’en faire un métier et de vivre ma passion s’est fait vers l’âge de 12, 13 ans. Il n’a pas été facile de convaincre mes parents et grands-parents, tous enseignants, et le choix s’est porté sur l’école Rosella Hightower à Cannes qui offrait un enseignement pluridisciplinaire en matière de danse et qui permettait de poursuivre des études classiques jusqu’au bac. La condition pour partir en internat à Cannes et pouvoir danser était bien entendu de passer mon bac.

La séparation avec la famille a été un peu difficile mais a été compensée par la découverte de plusieurs formes de danse :classique, moderne technique Graham, jazz, danse de caractère, espagnole avec des professeurs passionnés et passionnants : Claudie Winzer, José Ferran, Arlette Castanier, Françoise Verdier, Jan Nuyts , Janine Dubouch, Claude Pothier, et bien sûr Rosella Hightower …. J’ai passé 4 années formidables à Cannes et j’ai obtenu mon bac F11’ à 17 ans.

Une proposition ensuite m’a été faite pour intégrer le premier JBF, mais me sentant encore peu sûre de moi, j’ai préféré intégrer l’autre grande école de la Côte d’Azur, l’école princesse Grace à Monaco dirigée alors par Marika Besobrasova. Autre enseignement, tout aussi riche. J’ai été préparée à passer le Prix de Lausanne mais sans grand succès, car un trac énorme m’ayant fait perdre mes moyens, je n’ai pas dépassé les quarts de finale. Je suis rentrée à Monaco très déçue et avec le recul, je m’aperçois combien Marika m’a aidée à surmonter l’échec et m’a fait prendre conscience de l’importance de la musique, de l’expression.

A. D. : Vous obtenez un premier engagement à dix-huit ans qui vous entraîne vers l’interprétation de pièces néo classiques et contemporaines. Cela correspondait-il à vos attentes de jeune danseuse professionnelle ?

E. G. : A à peine 18 ans, ayant entendu parler d’une audition à Bâle, je m’y suis présentée. J’ai été engagée stagiaire par Heinz Spoerli. Marika souhaitait me garder un an de plus, mais je sentais que c’était le moment pour moi de me lancer dans la vie professionnelle.

J’ai appris mon métier dans cette compagnie, le maître de ballet était Peter Appel, le répertoire, outre des pièces de Spoerli comportait des ballets de Balanchine, Hans van Manen, Nils Christe. J’ai gravi les échelons petit à petit, et à 20 ans je dansais le pas de 3 du Lac des Cygnes.

Mais même si Heinz Spoerli semblait m’apprécier, je sentais bien que je n’aurais pas l’opportunité d’aborder un rôle-titre et pourtant, ce que je désirais de plus en plus c’était pouvoir interpréter des personnages, toucher et émouvoir les spectateurs en me glissant dans la psychologie des héroïnes.

J’ai donc décidé d’aller tenter ma chance ailleurs et à cette époque l’Allemagne offrait beaucoup plus de possibilités que la France. J’ai donc auditionné à Berlin ouest et à Düsseldorf. J’ai obtenu le même contrat dans les 2 compagnies : « Solo mit Gruppe » (soliste ayant aussi à danser en corps de ballet si il y a nécessité et si le directeur le décide !) et j’ai choisi Düsseldorf car le directeur était Paolo Bortoluzzi et un ami étant déjà dans la compagnie, il m’en avait dit le plus grand bien.

J’ai passé 2 saisons à l’Opéra du Rhin, grande maison avec un beau répertoire qui rayonnait sur 2 villes de la Rhur : Düsseldorf et Duisburg. J’ai débuté avec le pas de 2 des vendangeurs de Giselle et très vite Paolo Bortoluzzi m’a fait confiance pour danser ses chorégraphies et m’a offert des rôles-titre.

A. D. : Voudriez-vous évoquer davantage cette complicité, ce partenariat avec Paolo Bortoluzzi qui vous a menée au Grand-Théâtre de Bordeaux où vous avez travaillé avec aussi d’autres Grands, D’Eric Vu An à Charles Jude, Directeurs de la Danse nommés successivement ?

E. G. : Paolo Bortoluzzi a bientôt pris la direction du ballet de Bordeaux appelé par Alain Lombard qui dirigeait le théâtre et l’orchestre. Paolo m’a alors proposé un contrat de soliste et c’est ainsi que je l’ai suivi à Bordeaux.

Je sentais que la confiance avec Paolo était mutuelle et j’appréciais ses chorégraphies néo-classiques, toujours très esthétiques, musicales, teintées parfois d’un brin d’humour et toujours avec un grand sens de la théâtralité. J’ai donc posé mes valises à Bordeaux en septembre 1991. Paolo en très peu de temps a unifié la compagnie et lui a donné son style très béjartien. C’était un grand artiste, empreint d’humanité et de générosité et à son décès en octobre 93, les danseurs se sont sentis un peu orphelins. Très affectée par la disparition de Paolo, je suis malgré tout restée à Bordeaux car la compagnie n'était pas dissoute et j'attendais la nomination du prochain directeur. La fin de la saison a été assurée par la maîtresse de ballet Susanna Campo et l’année suivante, Eric Vu-An a pris la direction de la compagnie.

L’entente avec Eric Vu-An a été très bonne et nous avons souvent dansé ensemble : Don Quichotte, Coppélia, Electre, Apollon.

En 96, la direction générale de l’Opéra a changé . Thierry Fouquet a succédé à Alain Lombard et a nommé Charles Jude directeur du ballet. Lorsqu’il a pris la direction de la compagnie, Charles Jude s'est donné le temps de jauger, d’observer ses danseurs. Après quelque temps, il m’a confié le rôle de Giselle et c’est Francis Malovik alors maître de ballet qui a commencé à me faire répéter. J’ai donc abordé ce rôle pour la première fois en 97. Ensuite, tous les rôles du répertoire ont suivi, transmis par Charles Jude, dans ses chorégraphies : Casse-Noisette, Coppélia, le lac des cygnes, la belle au bois dormant, Don Quichotte, Roméo et Juliette.

Mon partenaire principal à l'époque était Eric Frédéric et nous avons développé une belle complicité. J’ai également beaucoup dansé avec Charles Jude lui-même, partenaire attentionné et élégant, Igor Yebra, Roman Mikhalev .J’ai rencontré Giuseppe Picone il y a 3 ans pour Giselle et l’entente a été immédiate.

Une anecdote : J’avais la manie de changer de chaussons de pointes durant le spectacle. Suivant ce que j’avais à danser, je portais des chaussons assez souples pour des sauts et, pour des adages, des chaussons un peu plus solides. Souvent, j’avais très peu de temps en coulisses pour effectuer ce changement car il y avait aussi le changement de costumes à gérer et cela avait le don de stresser mon partenaire Eric Frédéric . Il me faisait signe de m’activer un peu et m’appelait ; sa peur était de devoir entrer seul en scène ! Et dans les dernières secondes, je lui donnais la main et nous entrions en scène pour le pas de 2. Techniquement, j’avais pris l’habitude de changer de chaussons et d’adapter mon instrument à la chorégraphie mais je crois aussi que c’était là une manière de reporter mon trac sur autre chose et en l’occurrence quelque chose de très terre à terre qui occupait mes mains et mon esprit aussi, car je calculais exactement ce qu’il me restait en temps par rapport à la musique qui s’égrenait dans la fosse d’orchestre.

Cygne blanc
Emmanuelle Grizot, Odette dans Le Lac des Cygnes

Partenariat
Pas de deux : Roméo et Juliette - Emmanuelle Grizot…

A. D. : Souvenirs de danseuse, souvenirs d’Etoile…

E. G. : J’ai été nommée Danseuse Etoile en 2002 par Thierry Fouquet et Charles Jude. C’était à Biarritz, où nous dansions Suite en blanc de Lifar. Evidemment ce titre a été une grande joie car c’était la reconnaissance de mon travail et de mes capacités expressives par la direction artistique.

J’ai eu le bonheur d’interpréter de très beaux rôles et de participer à de nombreuses tournées. J’ai donc dansé 20 ans à l’Opéra de Bordeaux. Ce théâtre est un petit bijou qui possède des proportions idéales, notamment au point de vue du rapport scène-salle. Le public est assez proche et il est agréable de ne pas surjouer mais simplement être et vivre le moment présent.

Sinon, j’ai bien sûr quelques souvenirs magiques avec des spectacles en plein air dans des sites exceptionnels ; les conditions y sont plus difficiles qu’en intérieur mais les sites grandioses vous portent et vous incitent à vous dépasser. Je vais citer pêle-mêle : le théâtre grec de Taormina en Sicile, les jardins de l’Alhambra à Grenade, la grotte de Nerja en Espagne, un temple en Birmanie dans l’ancienne capitale Bagan, un bateau de croisière en Méditerranée, la piste du cirque Grüss et même… un terrain de football !!!

Insolite…
Emmanuelle Grizot "sur la piste aux étoiles" du cirque Gruss…

Il y a eu de belles rencontres avec des partenaires mais également avec des chorégraphes . Tout d’abord, Charles Jude grâce à qui j’ai pu aborder tous les rôles du répertoire classique et bien avant, Paolo Bortoluzzi qui le premier m’a fait confiance. Istvan Herczog qui a créé pour moi le rôle de la jeune fille dans le Mandarin merveilleux aux côtés de Paolo Bortoluzzi. C’est un beau souvenir avec Alain Lombard à la tête de l’orchestre de Bordeaux et cette musique si expressive de Bela Bartok dans laquelle je me suis plongée avec délectation. Joseph Lazzini qui a créé le pas de 2 de Tristan et Yseult avec Eric Frédéric comme partenaire. Les rencontres avec Mauricio Wainrot, Carlotta Ikeda et Thierry Malandain ont été tout aussi enrichissantes.

A. D. : De la scène et de l’interprétation, vous passez à la composition chorégraphique et « à la coulisse ». Comment avez-vous appréhendé cette aventure ?

E. G. : Mon désir de chorégraphie est né il y a 4 ans environ. J’étais jusqu’alors suffisamment comblée par ma carrière d’interprète et je n’osais pas et ne m’autorisais pas à éprouver ce désir. La question était : serais-je capable d’imaginer une chorégraphie d’après un thème ou une musique qui me plairait ? Ma carrière d’interprète allait toucher à sa fin et j’avais encore un besoin de création. Alors, petit à petit je me suis lancée : Comédie italienne pour un spectacle d’été à Formentera, Triphase pour le festival cadences d’Arcachon sur proposition de Charles Jude, quelques autres petites pièces réalisées pour des cachets, et dernièrement, la commande de l’Opéra de Bordeaux à destination du jeune public.

J’avais carte blanche et j’ai choisi le thème de « Hänsel et Gretel ».Ce ballet de 50 minutes a été donné pour la première fois le 26 avril 2011 au cuvier de Feydeau à Artigues, puis repris à Mimizan et partira la saison prochaine en tournée ; j’en suis ravie.

A. D. : Que signifie pour vous la « retraite » ? Quels sont vos projets ?

E. G. : L’expérience chorégraphique a été passionnante et j’espère renouveler ce moment de création et de partage avec les danseurs interprètes. J’ai à ce sujet un dialogue ouvert et constructif avec Thierry Fouquet, directeur général de l’Opéra de Bordeaux. Donner des cours aux danseurs professionnels me plaît également, et j’aurais plaisir à transmettre ainsi ce que j’ai acquis au fil des ans. Aller à la rencontre de nouveaux univers comme le théâtre et l’opéra, pour partager des expériences nouvelles avec des personnes issues d’autres milieux que celui de la danse pour encore découvrir, s’enrichir, apprendre à connaître…Avant tout rester au contact du monde de la danse. Danser encore mais d’une autre manière… A la recherche d’une adrénaline autre que celle de la scène…

Rideau…
Emmanuelle Grizot salue après sa dernière représentation de Giselle (Photographie : Philippe Soulhiard)

Dédicace
Ses chaussons, dédicacés par Emmanuelle Grizot

Les souvenirs et les projets d'Emmanuelle Grizot sont aussi à feuilleter sur ses pages magnifiquement illustré !

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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