La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Dominique Chryssoulis pour son roman L'Assoluta de Cuba

L'Assoluta de Cuba

C’est par son titre rarissime dans l’Histoire de La Danse et ses origines que le titre du roman L’assoluta de Cuba - paru en 2018 dans la collection Pointe de la maison d'édition L’Échappée Belle - présente Alicia Alonso, ballerine, chorégraphe, pédagogue, fondatrice et directrice du Ballet National de Cuba… Et qui perdit la vue à vingt ans, à l’orée de la gloire, qu’elle conquit pourtant…

Rencontre avec Dominique Chryssoulis, l’auteure de ce livre qui m'a profondément touchée, moi qui ai dansé "les yeux fermés"… Tant il recrée la parole, les sentiments, les sensations… Les images aussi, de l’"héroïne"…

Portrait
Dominique Chryssoulis

Aurélie Dauvin : Vous évoquez ces photos découpées dans les magazines quand vous aviez 9 ans… Je l'ai fait aussi… Et cette photo d'Alicia Alonso dont la légende, "Alicia Alonso Danseuse Étoile presque aveugle", vous a interpelée…

Dominique Chryssoulis : Ça a été un immense chagrin d'enfant parce que je n'arrivais pas à connecter les 2 termes : "danseuse Étoile" et "presque aveugle". C’était quelque chose de déchirant pour moi, enfant. Ce ressenti d'enfance, je l'ai toujours en moi et c'est ce qui m'a conduite, des décennies plus tard, à faire exister Alicia Alonso dans sa splendide trajectoire ; c'est ce point de départ, cette émotion… Sur cette photo, elle était splendide !

AURÉLIE : Vous avez gardé cette photo ?

DOMINIQUE : Non, je ne l'ai pas gardée ; j'ai beaucoup déménagé et je n'ai pas gardé ces albums sur lesquels je collais les photos découpées, mais cette photo, je l'ai vraiment en tête ; je ne me souviens d'aucune autre ; c'est celle-là qui est restée et que je peux "regarder" en moi.

Quand j'ai commencé [à travailler sur le projet de cet œuvre], j'ai essayé, mais je n'ai pas retrouvé celle-là. Mais je n'ai pas eu besoin de la retrouver ; j'ai retrouvé le ressenti… C'est quelque chose de global avec l'image, la sensation terrible d'une enfant qui se trouve confrontée à une expression qui est comme un mur… Je mets ça en parallèle avec la chanson de Trénet, "Le soleil a rendez-vous avec la lune, mais la lune n'est pas là" ; c'est ce rendez-vous impossible ; mon ressenti devant cette photo, avec cette légende était le même qu’à l'écoute de la célèbre phrase dans la chanson : une sorte de désespoir, lié à quelque chose de très beau et d'impossible, quelque chose qui me dépassait… C'est resté si fort en moi, dans ma tête et dans mon corps et c'est ce qui a lancé mon projet d'écriture ; je ne savais rien d'autre à propos d'Alicia Alonso que ce que disait la légende de la photo : "Danseuse Étoile presque aveugle"…

AURÉLIE : Ce projet d'écriture, il est né quand ? Et comment ?

DOMINIQUE : Je suis allée à La Havane en janvier 2017 ; j'avais commencé deux ans plus tôt à rechercher de la documentation, à regarder danser Alicia Alonso sur des films - il y a beaucoup de choses -, à l'écouter parler - on trouve beaucoup d'interviews d'elle qui ne sont pas forcément très longues, et que je n'ai pas forcément retranscrites telles qu'elles dans mon livre -… Et puis, après des mois de travail, quand il m'a semblé être entrée dans ce personnage magnifique, je pouvais la faire parler… Je pouvais inventer ses interviews et ses paroles - certaines phrases sont les siennes et j'ai pu broder parce que j'étais sûre que c'est ce qu'elle aurait répondu…Sachant que les questions sont toujours un peu les mêmes : elles sont toujours, pour les premières, tournées sur sa cécité - et ce sont des questions qu'elle ne supportait pas -… Alors qu'elle était une des plus grandes danseuses de son époque, et du monde, elle était toujours précédée par cette catégorisation "danseuse Étoile presque aveugle", alors que quand on la voit danser, elle a des yeux magnifiques ; on ne peut imaginer qu'elle n'y voit pas. Dans les interviews récentes, où elle est déjà âgée, on ne lui pose plus la question…

Gala
Gala de réouverture du Grand Teatro [Alicia Alonso]

Alicia Alonso
Alicia Alonso au soir de la représentation de Casse-noisette [par le Ballet National de Cuba]
le 15 janvier 2017 au Grand Teatro Alicia Alonso [de La Havane]
(Photographie : Dominique Chryssoulis)

Ce jour où… Elle assiste, comme je l'écris à la fin -ce début et cette fin, c'est mon voyage pour retrouver sa trace… Je ne pensais pas la retrouver - à cette magnifique représentation, dans son grand theatro Alicia Alonso, je suis assise au premier rang et des gens commencent à applaudir derrière et se lèvent… Je la vois et j'éclate en sanglots tant l'émotion me revient parce que j'avais vu cette photo là, à peu près la même scène photographiée pour l'inauguration de son grand théâtre ; elle était à la même place, entourée de personnes différentes bien sûr - cette image dont je parle au début -…Cette image s'animait ; la photo devient la réalité et j'éclate en sanglots, si émue d'assister à cette scène, de la voir là, habillée en rouge, ses lunettes noires, ses mains qui cramponnent son bouquet… Là, debout, recevant cette acclamation… Elle est là, à quatre-vingt-seize ans, elle qui ne peut plus marcher seule, mais qui sait si ses danseurs ont bien dansé…

Elle a développé ses sens ; son premier mari qui était plus enseignant que danseur faisait danser les étudiants de l'École du ballet de Cuba avec un bandeau sur les yeux, notamment pour les tours… Alicia Alonso est devenue une sorte de référence pour la pédagogie ; celui qui l'avait beaucoup aidée avait besoin d'entendre Alicia Alonso lui donner des conseils ; il puisait dans l'expérience sa pédagogie…

AURÉLIE : Et au niveau des autres sources ; en dehors des images et vidéos…

Dominique : J'ai pu avoir accès à un livre, traduit en français, qui avait été publié, en Espagnol, par quelqu'un qui a travaillé avec elle - et s'était fâché -, La Ballerine et El Commandante. C'est un livre qui a un angle de vue particulier : il développe les relations qu'elle a eues avec Fidel Castro - ils se sont servi l'un de l'autre… Ce n'est pas du tout artistique ; c'est extrêmement orienté ; j'y ai trouvé des éléments précis, des éléments factuels de son histoire, mais il est le développement d'une vision, et on ne peut réduire Alicia Alonso à cette relation avec Fidel Castro…

Aurélie : Ça vous a permis de placer son destin, de l'inscrire dans l'histoire…

Dominique : Certainement.

Par ailleurs, j'ai trouvé beaucoup de choses sur Internet ; bien que je ne sois pas hispanophone, j'ai pu lire - avec un dictionnaire qui m'a permis d'en comprendre l'essentiel - le livre qu'elle a écrit, Dialogo con la danza.

Aurélie : Vous en parlez en effet…

Dominique :J'ai puisé beaucoup dans ses écrits…

J'ai amassé toute cette documentation, lu, écouté, été attentive à sa voix, à ses gestes, à sa détermination, à sa volonté de dépasser ses limites… Et de danser encore à soixante-treize ans - alors que par exemple, pour un danseur de l'Opéra de Paris, la retraite est à quarante-deux ans -…

À ce propos, j'ai lu beaucoup de critiques qui considéraient cette volonté de toujours repousser ses limites comme quelque chose de pitoyable et ça m'a fait beaucoup de mal… parce que je pense que c'est une revanche qu'elle prenait…

J'évoque cette vidéo où on la voit danser Giselle à différents âges… Le visage est beaucoup marqué avec l'âge, et malgré le maquillage, mais le corps est magnifique !

Alicia Alonso
Alicia Alonso [jeune] Giselle…

Alicia Alonso
Alicia Alonso en Giselle dans l'escalier du Grand Teatro

Il y a cette vidéo aussi où on la voit descendre d'une voiture, puis dans une salle de danse, à la barre, en justaucorps, avec des chaussons de pointes et elle fait quelques exercices à la barre… C'est admirable !

Elle a eu besoin de repousser ses limites ! Je l'ai compris aussi et j'ai eu une autre perception sur ce point des limites toujours repoussées, quand j'ai lu des articles sur de grands peintres - dont je parle aussi dans le roman - : dans leur dernière partie de vie, ils ont été pris d'une urgence à créer qui les a emmenés à produire beaucoup plus que dans la première partie de leur vie, y compris à trouver des moyens de s'exprimer qui étaient adaptés à leur déficience, à leur maladie… J'ai bien compris cette urgence à créer des choses neuves, non à revenir sur son passé… Et je trouve ça très beau.
Elle m'a donné envie de vivre très longtemps…

Dans ses interviews, elle ne se plaint jamais ; elle parle de tout avec vivacité ; il n'y a pas que la parole, il y a aussi la gestuelle qui est très belle ; pour moi, c'est une artiste phare qui m'éclaire dans mon parcours de femme et d'artiste.

Aurélie : Et de l'histoire de la danse, vous avez puisé des références ?

Dominique : Pour ça, j'ai fait des recherches sur Internet surtout… Et puis, je suis publiée dans une maison d'édition [L'Echappée Belle], dont la directrice de la collection Danse [La collection Pointe] est une historienne de la danse universitaire, Valérie Colette-Folliot… C'est à elle que j'ai envoyé le texte, et on a eu des échanges ; j'ai modifié quelques petites choses sur ses conseils, toujours très avisés…

Alicia Alonso
Alicia Alonso en Odile [- le Cygne Noir] in Le Lac des Cygnes

AURÉLIE : Vous avez donc vu danser Alicia Alonso sur Internet, mais… Vous ne l'avez jamais rencontrée ?

Dominique : Non, je ne l'ai pas rencontrée… Je crois que j'ai eu tort de me censurer… Une fois que j'ai eu écrit le roman, j'ai éprouvé le besoin d'aller à La Havane, de chercher ses trajectoires, d'aller dans ce théâtre, son théâtre, qui lui est consacré - de son vivant, ce qui est très rare -.

J'étais hébergée dans une famille. Mon hôte n'est arrivée que peu avant mon départ - ce sont ses filles qui m'avaient accueillie -… Et il m'a dit qu'il aurait pu me permettre de la rencontrer…

Je me suis laissé découragée quand j'ai lu des articles à propos d'un film documentaire qui a été réalisé sur elle par une documentariste suisse dont j'ai oublié le nom - je pourrais le retrouver -, qui ne connaissait pas la danse, et qui a voulu faire un film sur elle… Elle l'a rencontrée et n'en avait pas beaucoup rapporté… elle avait appris beaucoup plus en regardant des documents d'archives…
À ce propos, c'est vrai que j'ai eu la chance aussi d'accéder à des documents d'archives de l'INA réservés aux professionnels.

[Pensive]
J’aurais pu, peut-être, quand son Ballet est venu à Paris [pour les étés de la danse] en juillet 2017, elle est venue elle aussi…

AURÉLIE : Vous parlez si bien des danseurs Cubains, des particularités de ces danseurs, vous les avez vus danser…

Dominique : Oui ! et en allant là bas, on voit que la danse est inscrite dans les corps… Tout le monde danse…

Je me souviens d'une scène où j'étais dans un grand hôtel - où on entre facilement… - où il y a toujours des musiciens… Une touriste voulait danser et le garçon qui portait son plateau l'a posé et s'est mis à danser avec elle !

Plusieurs documentaires en parlent, de ces corps irrigués par l'énergie de la danse… Et j'ai pu comprendre que sa famille n'a pas été très heureuse qu'elle veuille devenir danseuse classique…

AURÉLIE : La danse "classique", c'est tout de même de la danse… Et elle a porté le ballet à Cuba !

Dominique : Tout à fait ! C’est elle qui a apporté la danse classique à Cuba. Les cours qu'elle prenait n'étaient pas dispensés par un danseur classique… C'est quand elle est rentrée en 1948 à La Havane qu'elle a ouvert son école, et qu'elle a créé son ballet.

Au départ, elle a eu besoin de faire venir des danseurs de New York, où elle avait évolué et "grandi", mais elle avait envie qu'un Corps de Ballet cubain existe, et c'est pour ça qu’elle s'est beaucoup déplacée avec son mari pour rencontrer des jeunes garçons ou filles - il manquait beaucoup de garçons, d'ailleurs c'est toujours le problème… - ; ils allaient dans les campagnes les plus reculées pour tester les aptitudes à la danse des enfants, sachant que l'école serait gratuite, ce qui était une incitation aussi pour les parents pauvres de familles nombreuses.

AURÉLIE : Ça donne à réfléchir, la manière dont elle a été acceptée, dans la compagnie… Revenir au bout d'un an, revenir presque aveugle… Elle a repris sa place, retrouvé ses partenaires – et puis elle en a accompagné d’autres - ; elle est partie en tournée… Et puis elle a créé sa compagnie, sans la vue…
Vous expliquez d'ailleurs à un moment, et elle est toute jeune encore ; vous lui faites dire ça d'ailleurs : elle ne veut pas se retrouver dans ces compagnies de danse pour les personnes handicapées…
Malgré tout… La manière dont elle a été accompagnée par les danseurs et ses amis… Certes, elle avait acquis la technique depuis fort longtemps, à notre époque, cette bienveillance, cet accompagnement - dans le domaine professionnel de la danse, discipline au combien "visuelle"… Qu'en serait-il ? On l'a poussée à retrouver sa place dans la compagnie, on l'a aidée à trouver des stratagèmes - la lumière rouge dans les coulisses, le fil au bord de la scène - et à les mettre en place dans tous les théâtres où elle devait se produire ! Quelle ouverture d'esprit !

Dominique : Oui, elle avait déjà acquis toute la technique ; on avait pu mesurer ses dons exceptionnels ; et puis elle avait une ténacité incroyable… Il était sans doute difficile de lui résister.

C'est vrai qu'il fallait aussi des conditions particulières : pour ses partenaires, une grande rigueur : ils devaient être à l'endroit pile où ils venaient se placer pour qu'elle les trouve en s'élançant vers eux ; elle voyait des lueurs - elle voyait le rouge - donc on mettait en effet des spots dans les coulisses ; ce fil aussi… Mais quand on la voit danser, on n'a pas le sentiment qu'elle puisse tomber dans la fosse…

Les plus grands ont voulu danser avec elle ! Et dans le monde entier !
Je pense à Vassiliev, à Noureev, à Esquivel …

Maurice Béjart lui a proposé aussi de danser dans son Ballet du XXème siècle…

Vous avez raison : peut-être qu'aujourd'hui on n'aurait pas cette ouverture d'esprit ; on l'aurait mise dans une case "danseuse aveugle" qui pouvait créer une compagnie, mais pour des danseurs aveugles etc.
Aujourd'hui, on serait plus sectaire, on aurait cloisonné les choses différemment comme on fait pour le sport avec les handisports…Je trouve que ce n'est pas forcément une bonne chose d’ailleurs.

Aurélie : Savez-vous si dans son école elle a formé des danseurs déficients visuels ?

Dominique : Je m'étais posé la question ; je n'ai pas trouvé de réponse…

Aurélie : Il y a quelque chose qui m'a bouleversée ; c'est la manière dont vous évoquez ce qu'elle ressent, ses "stratégies" pour compenser la cécité, tout ce qu'elle met en place…Vous avez échangé avec des personnes déficientes visuelles ?

Dominique : Non, pas directement avec des personnes déficientes visuelles mais j'ai rencontré quelqu'un qui travaille à l'Institut des Jeunes Aveugles, qui est comédien et qui fait faire de la danse et du théâtre à des déficients visuels ; je me suis aussi intéressée par des recherches sur Internet, à des témoignages pour essayer de comprendre comment on peut sentir qu'il y a un mur pas loin par exemple… J'ai cherché à me documenter de différentes façons…

Aurélie : C'est très explicite et juste, pour ce que j'ai vécu et ressenti en tout cas.

Dominique :Ça a été une question pour moi : essayer de comprendre ; j'avais l'intuition que c'était possible d'appréhender si justement l'espace sans y voir, mais il fallait que j'essaye d'entrer dans ce processus-là et de sentir comment ça se passait.

Aurélie : Et ce que vous arrivez bien à montrer, c'est que, si on se bande les yeux, c'est différent. Tout le corps est "englobé" par cette "noirceur" et c'est tout le corps qui va réagir ; ce ne sont pas seulement les yeux qui vont chercher la lumière, c'est tout le corps ! Et vous le montrez très bien.
Vous avez été réellement une fine observatrice de sa gestuelle, de sa façon de s'exprimer aussi…

Dominique : Ah oui ! Parce que j'ai aussi été très intéressée par les vidéos où elle donne des cours ! Puisqu'elle est toujours directrice du ballet. Evidemment, elle a des Maîtres de Ballet, des professeurs… Mais elle montre des choses ; elle montre la façon dont on peut mouvoir les bras ; on peut faire comme ça mais aussi comme ça… ça m'a frappée. Et quand elle est interviewée, elle dit, à plusieurs reprises, "on peut faire comme ça, mais ce n'est pas juste " ; "ça c'est juste" et elle accompagne du geste… Il faut que quelque chose vienne de l'intérieur ; ce n'est pas "bouger son bras, c'est autre chose".

Aurélie : Une autre chose m'a interpelée aussi, c'est l'importance que vous accordez à la description de ses vêtements, des couleurs etc.

Dominique : J'ai été très frappée… Elle est d'une élégance extraordinaire !

Quand je décris, je décris des images que j'ai vues ; ses tenues, ce sont exactement les tenues que j'ai vues sur des vidéos d'entretiens.

Alicia Alonso
Alicia Alonso [à quatre-vingt-seize ans]…

J'ai trouvé que c'était extraordinaire d'être aussi belle aujourd'hui, à cet âge, avec son turban, avec ses ongles longs et faits, avec son maquillage, avec ses couleurs qui sont toujours extrêmement raffinées et qu'elle marie entre elles avec beaucoup d'élégance… Elle est extrêmement élégante. Même quand elle est assise ; c'est juste le haut du corps qui bouge, mais c'est beau aussi à voir ; elle est belle à voir, à la fois par sa gestuelle et de par ce soin qu'elle met à s'habiller avec des couleurs harmonieuses et très différentes les unes des autres. C'est une harmonie totale…

Aurélie : On en a besoin, même si on ne voit pas, de cette harmonie…Même pour nous même ; ce n'est pas seulement pour le paraître [en société]…

Dominique :Oui…

On sent bien aussi que ça vient d'elle… Ce choix de marier deux bleus, ce n'est pas n'importe comment - on ne met pas tel bleu avec tel bleu… - et je suis heureuse de vous l'entendre dire parce que j'avais cette intuition que ce n'était absolument pas "une fois comme ça" parce qu'elle était en interview ; je pense que c'est tout le temps ; et je comprends ça d'autant mieux que moi, même si je suis en pyjama, il faut que mes pantoufles aillent bien avec mon pyjama !
[Joli sourire]

Aurélie : Et ce n'est pas parce qu'il nous manque la vue que c'est différent : on le voit autrement…

Dominique :Oui, j'ai lu le livre de Sophie Calle qui est en noir et en braille, qui s'intitule Aveugles ; il y a de très belles choses qui sont dites par les personnes qui ne voient pas. Il y a un petit garçon je crois, qui dit qu'il aime le vert… Il est aveugle de naissance, mais le vert, pour lui, c'est la beauté, la beauté c'est le vert.

Aurélie : Parce que les harmonies sont aussi dans l'écriture…
L’Assoluta de Cuba m'a particulièrement fascinée par la manière dont vous "traitez le sujet"… C'est à dire qu'on a des phrases… Qui n'en sont pas tout à fait : des mots - des mots "alignés", comme des pas… Et des phrases plus développées, comme si vous alterniez la vivacité dans le mouvement et les mouvements plus lents…

Dominique : Ah oui !
Je travaille énormément mes textes, à l'oreille, mais pas du tout à voix haute… je travaille l'emplacement des virgules, je travaille le rythme, les coupes, l'endroit où un seul mot va être isolé, et la phrase très très longue où on va avoir du mal à reprendre sa respiration… C'est un vrai travail, pour tous mes textes.

Aurélie : Pour celui-ci, je trouve que le style est particulièrement bien adapté au sujet : parce qu'il est à la fois visuel et musical… On a l'impression d'un ballet…

Dominique : Oui.
Je cherche - et c'est une recherche qui est très très longue - la musicalité propre au sujet que je traite et je ne l'ai pas tout de suite. C'est quelque chose que je mets beaucoup de temps à trouver. Je peux avoir cent ou cent-cinquante pages et ne pas avoir trouvé la musique de ce texte-là.

Ce que j'appelle la musique… Je ne sais pas si ça vous parle ; c'est ma métaphore à moi…

Aurélie : Même les chapitres sont comme un ballet échafaudé : certains sont des variations virtuoses, avec ces constructions de phrases plus vives, plus enlevées…

Dominique : Oui, tout à fait…

Aurélie : Et ces chapitres, qui sont comme les adages ou les ensembles, plus développés, avec des mouvements plus amples…

Dominique : [enthousiaste]
Ça me fait plaisir que vous le ressentiez comme ça ; je ne me le dis pas comme ça, je ne me dis pas "je vais faire en sorte que mon texte soit un ballet", mais mon travail d'écriture se fait…

Aurélie : Vous vous êtes laissée rattraper par votre sujet…

Dominique : [Sourire]
Oui, bien sûr… Et j'aime ça ! J'aime ce moment où quelque chose m'a dépassée…et m'a emportée au delà de la formation, au delà de la narration, au delà de la description… Je suis très intuitive : je sens si c'est bon ou pas.

C'est pour ça que quand Alicia Alonso dit : "je sais si mes danseurs ont bien dansé ou pas", c'est un peu la même chose ; je ne pense pas qu'elle pourrait développer et expliciter ce qu'elle sent - peut-être que si -… Moi en tout cas, je ne l'explicite pas vraiment, mais je sais quand c'est juste au sens d'une note juste.

Aurélie : Ce rythme, cette "musique" ; vous n'avez jamais lu votre ouvrage à haute voix ?

Dominique :Non. Je n'y ai pas du tout pensé…

Mais j'écris du théâtre… Et pour un autre livre, un livre sur le pianiste Samson François, un critique, Gilles Costaz(1), du Masque et La Plume m'a suggéré d'envoyer la fin à un comédien ou à un metteur en scène. Donc peut-être… L'Assoluta

Je pense que ça se ressent parce que je vois mes personnages et je les entends; et c'est vrai qu'Alicia Alonso… Je peux dire que je l'entends. Je la vois danser et je l'entends parler, et je l'entends donner ses cours, et je l'entends avec sa brutalité, son exigence - mais qui sont nécessaires -.

J'ai pu reconstituer le cours qu'elle donne à partir de toutes ces interviews, de tous ces moments où je l'ai vue et entendue parler - y compris dans une salle de cours d'ailleurs -, j'ai essayé de faire exister ça aussi dans l'écriture…

Aurélie : D'autres projets autour de la danse ?

Dominique : Non, pas pour l'instant ; les choses me viennent les unes après les autres… Je suis extrêmement mal si je n'ai pas quelque chose en cours ; j'ai souvent deux textes, souvent un roman et une pièce de théâtre… Actuellement, j'ai un roman en cours… Sur une femme, une femme extraordinaire, mais d'une autre époque… Un autre sujet…

Je peux vous en dire deux mots… C'est en fait l'histoire de la grand-mère d'une amie… C'est pour ça que sur le plan humain c'est extrêmement fort ; c'est une amie de très très longtemps ; et c'est une femme qui est née en 1885 dans une famille de maraichers de la banlieue Est de Paris, très très pauvre… Elle voulait vraiment sortir de là et… Elle a créé sa maison de couture - et du coup ça a à voir avec Alicia Alonso et son ballet - elle a eu ses couturières, et dans les années 20, elle mettait toutes ses créations dans des grandes malles, elle allait au Havre, elle montait sur un paquebot et et elle allait vendre ses robes à New York… Elle en vendait même sur le bateau, parce que, pour le bal, le soir, elle portait ses robes, et les femmes qui admiraient ses robes lui demandaient d'où elles venaient… Elle réajustait les modèles qu'elle vendait aux mesures de ses clientes. Elle ne parlait pas l'Anglais, pourtant elle s'est lancée là dedans, comme Alicia s'est lancée dans la danse, sans se demander si son problème allait la barrer quelque part !

Il y a bien quelque chose entre ces deux femmes…

Aurélie : Merci pour ces "confidences" ! Et au delà de ces émotions - qu'on fit denses -, pour ces photographies souvenirs de votre "Rencontre" dans le Grand Teatro Alicia Alonso…

Le Grand Teatro Alicia Alonso
Photographies : Dominique Chryssoulis

Théâtre

Théâtre

Théâtre

Théâtre

Théâtre
L'entrée…

Théâtre
Le hall d'entrée…

Théâtre
Espace intérieur…

Théâtre
L'escalier…

Théâtre
Les balcons…

Théâtre
Le plafond…

Théâtre
Le rideau…

[Re]découvrez L’ensemble des œuvres de Dominique Chryssoulis - dont L'Assoluta de Cuba, son neuvième roman - sur son site : http://www.dominique-chryssoulis.com !

Dédicace
Dominique Chryssoulis dédicace L'Assoluta de Cuba

1. Gille Costaz est critique dramatique au Masque et La Plume, à Politis et Webtheatre, où il a écrit "sur" L'Assoluta de Cuba de Dominique Chryssoulis

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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