La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Pascal Aubin

C’était en septembre 2011. J’assistais à une soirée consacrée à Roland Petit, au Palais Garnier. Etaient donnés trois de ses ballets - dont un "duo d’amour et de mort" -, et en premier, Le Rendez-vous. Une voix vint bientôt, portée par la musique de Joseph Kosma… Je découvrais Pascal Aubin, danseur du Corps de Ballet, dans le rôle du chanteur !

En coulisses d’une autre représentation, en dernière soirée de sa carrière à l’Opéra de Paris, il vient à la Rencontre des Corps et Graphies, et se souvient, et porte son regard vers demain.

Interprète
Pascal Aubin sur les toits de l'Opéra [Garnier]…
(Photographie : Christophe Hazemann)

Aurélie Dauvin : Vous êtes entrée à l’Opéra de Paris, à l’Ecole de danse… Il y a trente ans. Vous souvenez-vous de ces années de "petit rat" ?

Pascal Aubin : Je me rappelle bien de ces années là ! Je suis entré la dernière année avant que l’Ecole emménage à Nanterre. Les cours de danse avaient lieu à Garnier, l’occasion formidable pour nous de créer déjà du lien avec les danseurs de la compagnie ! Ensuite l’ouverture de Nanterre que nous avons inauguré et investi.

J’ai de très bons souvenirs de mes professeurs notamment Lucien Duthoit et Daniel Franck (qui m’ont appris beaucoup par leur enseignement et notamment qu’on pouvait travailler sérieusement dans une ambiance détendue) et puis bien sûr Gilbert Meyer qui, lui, m’a fait comprendre le plié dans le relâchement pour trouver une détente afin de sauter. Gilbert et moi avons toujours une relation forte. Je crois que c’est parce que nous partagions la même passion et le même sens de l’effort…Il a toujours été là pour moi même les années de ballet et j’ai pour lui une admiration grandissante.

A l’époque je craignais Claude Bessy (comme beaucoup d’autres) car elle avait une façon de nous parler qui était parfois tétanisante mais avec le temps j’ai découvert une femme d’exception qui elle aussi a le feu sacré ! Porter à bout de bras une Ecole d’élite comme l’Ecole de danse de l’opéra demande certainement une rigueur et une exigence sans faille.

A. D. : Mlle Bessy, si charismatique, devait, en effet, paraître si dure pour des élèves adolescents au cœur de la rigueur…

P. A. : Un soir, à Garnier, je l’ai aperçue assise sur un banc pendant l’entracte d’un spectacle que j’étais venu voir aussi. Je me suis assis à côté d’elle et je lui ai dit : "Vous nous en avez fait suer aujourd’hui et je vous remercie parce que ça en valait la peine ! Ce métier n’est effectivement pas fait pour les faibles et vous nous avez forgé le caractère alors merci !!!!

A. D. : Après vos classes, vous entrez dans le Corps de Ballet…

P. A. : Arrivé dans la compagnie j’ai découvert de nombreuses grandes étoiles que j’admirais. Notamment Patrick Dupond, Manuel Legris, Charles Jude, Laurent Hilaire, Kader Belarbi chez les hommes, et puis Monique Loudières, Sylvie Guillem, Elisabeth maurin, Agnès Letestu, Marie Claude Pietragalla, Isabelle Guérin…Sans pouvoir les citer tous…Toutes ces étoiles m’ont porté et vraiment fait rêvé ! Sans jamais pourtant les envier car je n’avais pas envie de devenir "danseur étoile" ! Ce n’était pas mon rêve à moi !

Et puis la nouvelle génération toute autant talentueuse est arrivée :
Marie Agnès Gillot, Aurélie Dupont, Isabelle Ciaravola, Laetitia Pujol…Mathias Heymann, Matthieu Ganio ou encore Stéphane Bullion pour ne citer qu’eux… Je suis fier d’avoir pu être en scène avec eux et j’emporte tous ces moments forts avec moi !

Interprète
Pascal Aubin in Napoli, Pas de Six - lors d'une "Soirée Jeunes Danseurs"
(Photographie : Michel Lidvac)
Chorégraphie d'August Bournonville ; musique de Edvard Helsted et Holger Simon Paulli

A. D. : Vous vous appeliez, élève, Pascal Vermeeren… Et c’est sous ce nom que vous êtes entré dans le Corps de Ballet en 1991…

P. A. : J’ai été abandonné à ma naissance et ensuite adopté à l’âge de neuf mois par des parents et des gens formidables dont le nom de famille était "Vermeeren". C’est donc d’abord sous ce nom là que je suis entré dans la compagnie en 1991. Des années plus tard, quand la loi a changé et que j’ai pu avoir accès à mon dossier de naissance, j’y ai découvert que je m’étais appelé "Pascal Aubin" de 0 à 9 mois. (Pascal parce que c’était Pâques et Aubin parce que c’était le jour de la Saint Aubin).

J’ai donc décidé de reprendre ce nom là comme pseudonyme. C’était pour moi important de redonner une place à cette partie de moi, de mon histoire qui a certainement du contribuer quelque part à faire de moi un artiste…

A. D. : Un artiste, pas seulement un danseur : dans Le Rendez-vous de Roland Petit, vous chantez… "Les enfants qui s’aiment" !
Comment avez-vous rencontré le chant et développé ce talent ?

P. A. : Déjà petit je chantais à tue tête dans le grenier de la maison ! J’ai toujours aimé chanter ! C’était ma passion première. J’ai retrouvé le chant dans les cours de comédies musicales proposées à l’Ecole de danse et puis surtout des années après j’ai commencé à prendre des cours.

J’ai d’abord chanté dans des pianos-bars avec un pianiste, Frederik Steebrink. Puis, j’ai commencé à écrire des textes de chansons. Un ami pianiste m’a fait des mélodies et j’ai gagné quelques concours avec celles ci ! Tout cela m’a encouragé à continuer en parallèle de ma carrière à l’Opéra…

Plus tard, en 2003, j’ai participé à la comédie musicale Chance d’Hervé Devolder. J’ai adoré cette expérience et je suis revenu à l’Opéra après une année de formation dans une Ecole de musique et de chant.

Interprète
Pascal Aubin, Ethienne, avec Julie Victor et Isabelle Ferron in Chance
(Photographie : Michel Lidvac)
Comédie musicale par Hervé Devolder

J’ai ensuite fait des concerts cette fois dans un style plus rock puis ai à nouveau participé à une autre comédie musicale !

Comme j’avais enregistré un petit album, un jour je l’ai donné à Brigitte Lefèvre qui était alors directrice de l’Opéra.

En 2011, elle a eu l’idée de me présenter à Roland Petit qui m’a choisi pour reprendre le rôle du chanteur dans Rendez vous !

A. D. : Un rôle dansé et… chanté !

P. A. : Je me rappelle de cette audition chantée imprévue ou j’ai été appelé dans la salle de Garnier entre deux répétitions de danse et ou, à la demande de Roland petit, je me suis mis à chanter de manière inattendue "Les feuilles mortes" de Prévert et Kosma ! Il y a eu deux séries de 15 spectacles en 2011 et 2013 ! J’y chantais également "les enfants qui s’aiment" qui est une chanson magnifique et indémodable !

Quel bonheur c’a été pour moi de vivre ça !! ! Je l’ai vécu comme un rêve ! Isabelle Ciaravola et Nicolas Leriche étaient les belles étoiles de ce ballet et Picasso nous faisait de l’œil avec sa toile !! !…

Passez la souris sur les images "de" la suite de cette Rencontre pour écouter l'illustration musicale.



Interprète
Pascal Aubin, le chanteur in Le Rendez-vous
(Photographie : Michel Lidvac)
Chorégraphie de Roland Petit ; musique de Joseph Kosma, paroles de Jacques Prévert, "Les Enfants qui s'aiment"

A. D. : La danse, le chant… Et encore d’autres scènes : vous êtes un artiste [au] pluriel…

P. A. : J’ai également pris des cours de théâtre et me suis produit avec une troupe pendant deux ans. J’ai notamment joué le rôle de l’imprésario dans Lyli et Lily de Pierre Barillet et Jean Pierre Grédy et j’ai adoré ca !! !

Le théâtre m’apporte beaucoup et je compte bien m’y remettre…

A. D. : C’est alors le moment d’évoquer vos projets…

P. A. : Aujourd’hui je suis dans l’écriture d’un spectacle de théâtre musical danse La Victoire de Désiré qui est une pièce à deux personnages. Dominique Nobles (qui est une merveilleuse artiste chanteuse, danseuse et comédienne de talent) m’accompagne dans cette aventure. Nous espérons que ce spectacle verra bientôt le jour…Je ne manquerai pas de vous tenir au courant !

A. D. : Ce sera l’occasion d’une nouvelle Rencontre ; j’en serais honorée, ravie !

Pour en revenir à votre carrière de danseur du Corps de Ballet de l’Opéra de Paris… Quels souvenirs en garderez-vous ?

P. A. : Pour en revenir à la danse et à l’Opéra, je quitte cette maison aujourd’hui avec le sentiment d’avoir eu la chance de travailler avec de grands chorégraphes tels Maurice Béjart, Roland Petit, Jerôme Robbins, Pina Bausch, Anjelin Preljocaj, Carolyn Carlson tout cela sous l’influence de Rudolph Noureev que j’ai un peu connu lorsque j’étais à l’Ecole de danse et qui est resté pour moi "le maitre incontestable de cérémonie de cette maison qu’est l’Opéra de Paris" !

A. D. : Puisque vous évoquez les chorégraphes… Souvenons-nous de la création à laquelle vous participiez en ouverture de cette saison, Vingt Danseurs pour le XXème Siècle

P. A. : En ouverture de cette saison 2015-2016, un évènementiel a été proposé par Benjamin Millepied pour rendre hommage aux chorégraphes du XXème siècle. Nous avons été 20 danseurs a participé à ce projet, entouré par Boris Charmatz. Vingt Danseurs pour le XXème Siècle.

On nous a demandé de choisir trois chorégraphes et une de leur chorégraphie pour les danser et les présenter au public dans les parties communes de Garnier.

J’ai d’abord choisi Pina Bausch en dansant un extrait de son fulgurant Sacre du printemps< /em> qui a été pour moi une expérience unique partagée avec tous les autres danseurs de ma génération. Ce ballet est pour moi un chef d’œuvre total qui ne peut laisser insensible personne car il est symbolique de notre humanité.

Puis j’ai souhaité reprendre un extrait de ce ballet Glass Pieces que j’avais dansé à mon arrivée dans la compagnie pour rendre hommage à Jérôme Robbins. Dans ce ballet, les déplacements dans l’espace (sur cette musique de Philip Glass) sont mis en exergue avec brio par le maitre !

Enfin j’ai choisi Bob Foss (même si je n’ai jamais travaillé avec lui) et un extrait du film Cabaret interprété par Liza Minelli. J’ai pris beaucoup de plaisir à chanter et danser lors de cet évènementiel dans les parties communes de l’opéra ! Le contact avec le public m’a rappelé mes premiers pianos-bars. J’aime cette proximité là avec les gens.

A. D. : Revenons à ce printemps !
Vous saluerez donc pour la dernière fois le public du Palais Garnier ce 31 mars dans Roméo et Juliette de Rudolph Noureev… Vous êtes entré dans le Corps de Ballet quand lui-même allait bientôt esquisser sa révérence à la danse, et vous en parliez tout à l’heure comme du "le maitre incontestable de cérémonie de cette maison qu’est l’Opéra de Paris"…

P. A. : Je ferais mon dernier spectacle à l’opéra bastille sur Roméo et Juliette, l’un des chefs d’œuvre de Rudolph Noureev, dans le rôle du frère Laurent au côté de Léonore Baulac et de Germain Louvet. J’en suis très heureux de finir avec ce jeune couple de grands talents plus que prometteurs !

Ces dernières années j’ai endossé pas mal de rôles de compositions théâtrales et j’ai vraiment aimé ça ! Bien sur ce n’est pas comme au théâtre il n’y à pas de voix, de mots pour s’exprimer mais simplement des gestes ! Pourtant ces gestes ainsi que l’incarnation des personnages doivent être précis et clairs pour habiter et donner du sens à l’histoire que l’on raconte aux gens. Rudolf Noureev a fait vivre de manière forte de multiples personnages dans ces ballets et c’est aussi pour cela que le spectateur est tenu en haleine… Bref, de partir sur ce rôle me va bien d’autant que je ne l’ai jamais incarné. J’ai toujours pris ce qu’on me donnait sans rien demander ni attendre.

A. D. : Et si vous deviez ne retenir que le cadeau d’un rôle "le plus beau" ?

P. A. : Patrice Bart m’avait il y à quelques années offert le rôle de son violoniste dans La Petite Danseuse de Degas et j’en garde un très bon souvenir ; d’autant que j’étais en deuxième cast de Gilles Isoart qui a toujours été pour moi un exemple à suivre en tant que danseur.



Interprète
Pascal Aubin, le violoniste in La Petite Danseuse de Degas
(Photographie : D. R.)
Chorégraphie de Patrice Bart ; musique de Denis Levaillant, "Adagio"

A. D. : Et s'il s'agissait de se souvenir du pire de ces années passées… Dansées…

P. A. : …S’il y à des mauvais souvenirs. Je vous répondrai simplement que je ne garde que le meilleur et que je ne souhaite pas m’encombrer des autres. J’ai une pensée émue pour Ghyslaine Fallou qui a quitté la compagnie il y à longtemps maintenant pour des raisons de santé. Elle était mon amie et elle était promise à une grande carrière… Personne n’est à l’abri du pire…

Ces trente années (si je compte l’Ecole de danse) ont été certes endurantes de part les efforts physiques et le stress permanent que la scène d’un théâtre si prestigieux impose. Cela m’a renforcé le mental et j’ai la sensation qu’aujourd’hui je suis enfin prêt à vivre sans cette "maison mère".



Concours
Pascal Aubin in AREPO, lors d'un concours de promotion interne du Ballet de l'Opéra National de Paris
(Photographie : D. R.)
Chorégraphie de Maurice Béjart ; musique de Charles Gounod, Faust, arrangements de Hugues Le Bars et Elisabeth Cooper

Le soir du 31 Mars le rideau se baissera pour moi à l’opéra et je remercierai comme il se doit tout le monde pour tous les beaux moments partagés. Je ne suis pas nostalgique. J’ai maintenant envie désormais d’aller de l’avant, de travailler ailleurs, avec d’autres personnes et dans un autre contexte et une autre fonction. Une deuxième vie s’offre à moi et je compte bien en profiter pleinement !

A. D. : Qu’aimeriez-vous dire aujourd’hui, au soir de votre carrière de danseur, et à l’aube d’une autre "carrière" :
Au public du Ballet de l’Opéra de Paris, à vos maîtres et collègues ?
Aux publics à la rencontre desquels vous allez ?

P. A. : Je quitte cette maison avec la joie d’avoir participé au rayonnement de ce beau théâtre et, conscient de mon parcours original, je remercie chacun et chacune d’avoir accepté de m’y faire une place, ma place.

Je poursuis désormais ma route artistique avec mon spectacle musical/danse La Victoire de Désiré en devenir et surtout avec la hâte d’enseigner tout ce que j’ai reçu et appris à mes futurs élèves dans un conservatoire. Cela fait 10 années que j’enseigne à droite et à gauche, notamment chez Jennifer Goubé au centre européen et j’y prends toujours beaucoup de plaisir !

Transmettre c’est aussi se re-créer ! …

Je suis depuis plus d’un an également en formation pour être art thérapeute avec la danse, mais pas seulement… Je vais bientôt débuter l’écriture de mon mémoire pour obtenir mon diplôme d’état. C’est un métier que je souhaite exercer en plus de mon activité d’enseignant.

L’avenir me semble donc beau et une nouvelle vie (à seulement 42 ans !) s’ouvre à moi… !

Merci à vous, Pascal, pour cette Rencontre touchante de sincérité ; une Rencontre comme un "plié dans le relâchement pour trouver une détente afin de sauter"… loin devant vous !

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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